CHAPITRE VI
Des économistes français au dix-huitième siècle, et des rapports du droit aveo l'économie politique.
Dans un livre consacré à exalter tout ce qui est juste, il faut rendre justice aux siècles comme aux hommes. Nous venons de voir, dans le chapitre précédent, que le droit criminel reçut, au dix-huitième siècle, de notables améliorations. Disons aussi qu'une science sociale des plus importantes, l'économie politique, y prit également une grande extension; et, à cette occasion, il nous semble bon d'indiquer la distance très-grande qui sépare l'économie politique du droit , et les points de contact qu'ont cependant ces deux sciences.
L'économie politique est aussi ancienne que le monde, à ne consulter que ses germes ; mais elle ne date que d'hier, si l'on entend parler d'une science complète et bien ordonnée. Qu'est-ce, en effet, que l'économie politique? C'est la science de la production des richesses, ou plus exactement, des lois générales qui en favorisent le développement. Ses premiers germes remontent au premier âge du monde, parce qu'ils naquirent en même temps que l'agriculture, l'indua-
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trie et le commerce. Le premier économiste fut Triptolème , l'inventeur de la charrue : le second, l'homme qui, pour vaincre les obstacles que la nature oppose à nos désirs, s'aida le premier de ces bras supplémentaires, plus puissants que nos bras de chair, qu'on appelle des outils. Le troisième fut l'homme qui eut la pensée de dompter le cheval, l'éléphant ou le dromadaire; et le quatrième, celui qui sut se servir, pour se déplacer ou transporter des produits, des fleuves et des rivières, que Pascal, dans son beau langage, a si justement appelés des chemins qui marchent.
Mais des siècles et des siècles se passèrent avant que des hommes réfléchis eussent l'idée d'étudier les causes éloignées qui tantôt facilitent, tantôt entravent le développement des richesses. L'étude approfondie de ces causes ne remonte, en France, qu'aux disciples de Quesnay, et, en Angleterre, à Adam Smith. Les physiocrates et Smith mirent en évidence quantité de faits ayant une influence immense sur la production de la richesse , qui ne frappent pas tout d'abord l'œil de l'agriculteur, de l'ouvrier ni du marchand; et l'on doit considérer ces premiers fondateurs de l'économie politique comme de véritables bienfaiteurs de l'humanité, parce qu'aucun d'eux ne poussa les conséquences de ses découvertes, jusqu'à heurter les principes de justice éternelle, qui ont une importance bien autre que celle des lois économiques.
Mais les économistes qui suivirent les fondateurs de la science n'imitèrent pas tous leur sagesse. La plupart se firent du rôle de l'économie politique dans les sociétés humaines une idée tout à fait exagérée, qui arriverait jusqu'à la négation des principes du droit. C'est donc le cas de tracer d'une manière exacte les limites qui séparent les deux sciences. Tant que l'économie politique ne met pas des êtres humains en opposition d'intérêts, tant qu'il ne s'agit que de retirer, aux moindres frais possibles, du sein de la terre ou
des mers tous les objets qui peuvent être de quelque utilité A tous les hommes en général, c'est de l'économie politique pure, et ceux qui cultivent cette science n'ont pas à craindre d'empiéter sur les jurisconsultes. Le droit alors n'a pas à intervenir, tous les hommes ayant un égal intérêt à ce que la nature soit vaincue et embellie, et que la terre produise les plus beaux fruits et les plus belles moissons.
Mais chaque fois que la production de la richesse exige le concours de plusieurs êtres humains, l'économie politique touche par là même aux principes de droit, qu'elle doit absolument respecter, par ce que ces principes-ci, qui sont d'ordre divin, ont incontestablement la priorité sur ceux qu'une sagesse purement humaine prétend formuler comme des règles absolues. Supposez, par exemple, qu'une doctrine économique dût amener le décuplement immédiat de toutes les richesses, mais qu'elle amenât du même coup entre les hommes des inégalités de répartition telles que, pour augmenter les jouissances de quelques êtres privilégiés, elle f ît plus de malheureux sur la terre qu'il n'y en avait auparavant , cette doctrine serait positivement abominable, et tous les hommes justes devraient en avoir horreur. Cest pourtant la doctrine que suivent on réalité, de nos jours, un nombre considérable d'hommes riches, qui ne cherchent qu'à tirer le plus de produit possible de leurs capitaux, sans s'inquiéter le moins du monde du mal que peut faire à d'autres hommes l'usage qu'ils en font.
D'autres économistes, et ceux-ci sont ordinairement des théoriciens, ont parfaitement reconnu que les hommes devaient avoir une part aussi égale que possible dans tous les produits de la terre ; mais, ne pensant qu'aux biens matériels, les seuls, en effet, dont s'occupe l'économie politique, ils ont recherché les moyens de produire cette égalité par des combinaisons sociales nouvelles. Ils n'ont rêvé pour tous les hommes et toutes les femmes, mêlés comme dans la
République de Platon , qu'un travail en commun , accompagné de musique, et suivi de fandangos espagnols ou de kermesses flamandes.
Si quantité de grands propriétaires, d'industriels à millions, et de gros commerçants entendent l'économie politique dans le premier sens, les économistes de cabinet, qui peuvent n'avoir pas vingt sous vaillant, sont portés tout naturellement à l'entendre en sens opposé. Mais, à leur tour, s'ils perdent de vue que, les jouissances matérielles sont très-peu de chose, comparées aux jouissances morales, ils versent inévitablement du côté des Saint- Simon, des Fourrier, des Cabet, erreur aussi déplorable que l'autre. La première a pour résultat de faire mourir des multitudes d'êtres humains dans la misère , pour procurer plus de jouissances à un petit nombre de gens privilégiés ; la seconde, d'abrutir l'humanité tout entière dans une vie de taverne.
A quoi tiennent ces déviations , en sens diamétralement opposé, d'un grand nombre d'économistes ? Elles tiennent, chose étrange, à la môme cause. C'est que les uns et les autres se préoccupent trop des biens matériels. Les uns et les autres donnent à l'économie politique, dans le classement des sciences morales, une importance exagérée, puisqu'elle détruirait alors d'autres branches, bien autrement nécessaires pour le bonheur de l'humanité, la morale et le droit, le sentiment de l'honnôte et celui du juste; et comme nous le verrons plus tard, si Rossi mérite d'ôtre classé parmi les grands jurisconsultes, c'est, en partie, pour avoir bien tracé la sphère de l'économie politique, et son rang par rapport aux sciences morales d'un ordre supérieur.
Les économistes qui veulent sincèrement le bonheur du genre humain ont grand besoin de connaître la ligne de démarcation que nous venons de rappeler. Un juriste, aujourd'hui, qui ne connaît pas l'économie politique, ne peut
être, nous en convenons, qu'un jurisconsulte incomplet; mais un économiste, qui ne connaît pas les règles de la justice, ne peut être qu'un savant très-dangereux. Jurisconsultes et économistes doivent donc toujours s'entendre pour tâcher d'établir autant que possible le règne de la justice sur la terre, afin d'éviter des catastrophes semblables à celle que nous allons rappeler en abordant le livre suivant.
Nous touchons ici à des événements mémorables dont bien des personnes souffrent encore. Notre devoir est cependant d'en parler avec autant de franchise, que s'ils remontaient à vingt siècles. C'est, en effet, ce que nous ferons, n'ayant point la sotte prétention d'imposer nos idées à qui que ce soit. Nous nous sentons, au contraire, toujours disposé à rétracter toutes les appréciations que des réflexions nouvelles, provoquées par les écrits des hommes graves, ou par de grands événements, qui sont proches peut-être, et qui sont toujours les leçons de Dieu, nous prouveraient être fausses.