CHAPITRE PREMIER
De l'état du droit an moment de la Révolution française.
Plus de trois quarts de siècle écoulés depuis la révolution française, permettent maintenant aux esprits impartiaux de juger sans passion ce grand événement , et de reconnaître qu'il a produit finalement, dans le monde entier, plus de bien qu'il ne causa de douleurs et n'enfanta de crimes.
La féodalité, longtemps avant la fin du siècle dernier, avait fait son temps. Quand, dans la nuit célèbre du 4 août 4789, les représentants de la noblesse consentirent spontanément à l'abolition de tous les droits seigneuriaux, ils firent une action grande, qui eût amené une révolution sans crimes, si cette résolution généreuse n'eût pas rencontré parmi les nobles qui ne siégeaient pas dans l'assemblée Constituante beaucoup de désapprobateurs, et n'eût pas fait naître des regrets chez beaucoup de ceux qui l'avaient prise dans un moment d'enthousiasme, sans calculer ce que sa réalisation devait amener pour eux de sacrifices cuisants.
Il eût fallu, nous le reconnaissons, un héroïsme véritable dans toute la noblesse, pour que tous ses membres consentissent à descendre des piédestaux où leur naissance les avait placés, et à ne plus chercher la grandeur que dans
le mérite personnel ; mais cet héroïsme difficile était indispensable pour qu'une révolution, depuis longtemps faite dans les idées, se traduisit sans ébranlements douloureux dans les faits.
Quand la partie la plus jeune et la plus ardente de la noblesse quitta la France pour aller offrir son épée à des gouvernements étrangers, elle prétendait sauver l'infortuné Louis XVI, et Ton ne saurait douter qu'elle en eût, en effet, le désir ; mais, en réalité, elle laissait cette auguste victime exposée sans défense aux attaques violentes de la démagogie, et rendait inévitable la catastrophe sanglante de la mort du bon roi. Au lieu de s'exposer à des reproches de trahison en quittant la France, les nobles eussent cent fois mieux fait d'y rester pour y défendre le roi, d'abord dans les discussions publiques des assemblées électorales, dont les choix devaient décider du sort du pays, et puis, si l'heure en fût venue, en se groupant tous autour de son trône pour le sauver ou pour mourir avec lui.
La grande faute de l'émigration, jointe aux idées irréligieuses, dont la noblesse était aussi infectée que la bourgeoisie, amena cette longue série de crimes, qui cacha longtemps sous des mares de sang, et du sang le plus pur de la nation, le côté grand et beau de la Révolution. Dix ans alors s'écoulèrent au milieu d'agitations incessantes, terribles au-dedans, glorieuses au-dehors, au milieu desquelles croissait la génération qui devait recueillir les fruits durables de la Révolution, sans en avoir connu les horreurs. Il faut laisser aux historiens la tâche de décrire ces scènes tour à tour majestueuses ou cruelles. Les jurisconsultes ne doivent rechercher que l'effet moral et utile qui s'en dégagea quand le volcan fut éteint, et qu'après une conflagration épouvantable, le métal pur se fut dégagé des scories.
Ce moment parut à la grande majorité de la nation être arrivé, lorsque Napoléon Bonaparte devint le chef du gou-
vernement consulaire ; et il est à croire qu'il fût arrivé en effet, si ce grand homme avait su être , en même temps, un grand citoyen, et si , élevé par la Providence au faite de la puissance pour protéger le droit, il n'eût presque aussitôt profité de son pouvoir pour satisfaire uniquement son insatiable ambition. Napoléon débuta cependant par. une œuvre grande au point de vue juridique , par la publication d'un code de lois civiles, uniforme pour toute la France ; et c'est par quelques appréciations sur les principaux auteurs de ce grand travail , que nous allons commencer la série des jurisconsultes marquants du dix-neuvième siècle.