‹ Les grands jurisconsultesChapitre 82 sur 93 · I. — BENTHAM · texte numérisé non relu

I. — BENTHAM

Nous sommes bien aise, à l'occasion de Bentham, de payer un tribut sincère d'admiration à la grande nation anglaise, dont les enfants ont peut-être le génie de l'art moins que nous, mais qui possèdent certainement autant que nous le génie scientifique, celui de la poésie et de l'éloquence, et surtout le génie du droit. Nous éprouvons les plus vives sympathies pour ce peuple, où le môme homme pourra faire des libéralités de prince quand nul ne lui conteste son droit, mais n'hésitera pas à faire des sacrifices immenses plutôt que de supporter la moindre injustice. On connaît l'obstination de cet Anglais intrépide qui, plutôt que d'acquitter une taxe insignifiante qu'une compagnie anglaise lui semblait exiger à tort, demanda des consultations à tous les juriscon-

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suites des Trois-Boyaumes, fit pour cela maints voyages, imprima et distribua à profusion quantité d'écrits, parcourut tous les degrés de juridiction, finit par saisir le Parlement, et finalement, tout en gagnant son procès, eut dépensé en faux frais cinq ou six mille livres sterling, pour se faire restituer quelques pence.

Nous reconnaissons là la cause principale de la puissance anglaise, cette persistance, comparable à celle des Romains, que rien ne saurait lasser, qui lui a permis de fonder tant de colonies dans toutes les parties du monde, et qui finit par lui donner l'avantage dans la lutte gigantesque qu'elle soutint, au commencement du siècle, contre Napoléon Ier. Cette obstination , parfaitement louable quand elle est au service du droit, fait de l'Angleterre un peuple de juristes* C'est elle qui a procuré à Wilberforce une gloire plus durable et surtout plus pure que celle des conquérants.

Cet honnête homme se dit un jour que la traite des nègres était la honte de la civilisation moderne, et qu'il fallait à tout prix l'abolir. Une idée fixe, dans un cerveau, quand elle est juste, c'est la goutte d'eau qui, à force de tomber, finit par user le rocher. "Wilberforce, au risque de passer pour fou chez un peuple de marchands, pose sa thèse, en l'année 4787, la soutient avec énergie dans la presse, sollicite des adhésions, présente sa demande à la Chambre des Communes, où il la voit d'abord rejetée sans discussion comme une utopie. L'année suivante, il la représente, obtient quelques votes favorables ; ce nombre s'accroît d'année en année, et Wilberforce, enfin, a le bonheur de vivre assez longtemps pour voir la traite abolie non-seulement en Angleterre, mais dans presque tous les États civilisés du monde. Au-dessus de cette gloire nous n'en connaissons qu'une autre, celle du P. Claver. Wilberforce aimait les nègres d'une manière un peu abstraite; Claver les chérissait d'une manière concrète, ce qui était encore mieux ; l'un

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plaidait leur cause et ne ménageait point pour cela sa fortune; l'autre pansait leurs plaies les plus dégoûtantes, et, durant les épidémies les plus meurtrières, exposait à chaque instant sa vie pour eux. La philanthropie de Wilherforce a cependant produit de plus grands effets que la charité de Gaver, parce qu'il attaqua le mal dans sa source, et qu'il réussit à tarir cette source infecte.

Wilberforce honorait dans les nègres toute une branche de la grande famille humaine, et le résultat auquel il parvint est véritablement admirable ; mais nous louons encore beaucoup, tout en gardant la proportion convenable dans l'éloge, lord Erskine, qui eut, le premier, l'idée de protéger les animaux contre la brutalité de l'homme, et de provoquer une loi pour faire punir quiconque les frappait sans nécessité. Cette loi est tout à fait juste, et la France a bien fait de suivre en cela l'exemple de l'Angleterre. Dieu a donné à l'homme l'empire sur les animaux pour s'en servir, et non point pour en abuser. Il lui a permis de s'en nourrir, et de les faire mourir par conséquent. Mais au moment môme où il les immole par nécessité, l'homme doit les traiter comme il traite son semblable condamné à mort, à qui la la charité prescrit absolument d'épargner toutes les tortures. Faire souffrir un animal sans nécessité est une action abominable, parce que Dieu n'a créé aucun être pour la douleur; et nous devrions nous garder avec soin d'arracher un pétale au calice d'une fleur, si nous pouvions supposer qu'une fleur pût éprouver une souffrance.

Nous citons Wilberforce et Erskine, parce qu'ils amenèrent dans le droit, le premier surtout, un progrès incontestable. Mais ce n'est pas à dire que ce fussent des jurisconsultes. Une vérité de sentiment, un mouvement du cœur, ne suffisent point pour faire un jurisconsulte, qui se reconnaît surtout à la puissance du raisonnement et à l'habileté des déductions. Un très-grand jurisconsulte, sous ce rap-

port, fut Bentham, et Ton doit vivement regretter qu'an esprit aussi puissant que le sien ait gâté des milliers de vérités qu'il a démontrées , en voulant , bon gré mal gré, les rattacher toutes à un principe faux.

Jérémie Bentham est peut-être de tous les juristes du monde, passés et présents, celui qui a le plus écrit sur les lois. Les contemporains d'un savant jurisconsulte du seizième siècle, de Tiraqueau, disaient de lui, parce qu'il écrivait beaucoup et qu'il avait une femme très-féconde, qu'il mettait, chaque année, au monde un livre et un enfant. Quoique Bentham ait vécu quatre- vingt quinze ans, il a dépassé Tiraqueau pour la proportion des livres. Il n'est pas à notre connaissance qu'il ait été publié, même en Angleterre, une édition complète de ses œuvres. S'il en existe quelqu'une, elle doit suffire à garnir un corps de bibliothèque, Bentham ayant composé, outre ses travaux sérieux, une multitude d'écrits de circonstance et de pamphlets, et n'ayant jamais cessé d'écrire depuis sa sortie de l'adolescence jusqu'à la fin de sa vie, ou plutôt n'ayant pas cessé de dicter ; car les idées foisonnaient tellement dans la tète de Bentham qu'à partir de son âge mûr il ne prit plus la peine d'écrire. Il se servait de la plume d'autrui pour donner une forme arrêtée et définitive à ses pensées.

Cette fécondité extraordinaire de Bentham tenait à ce qu'il était, par tempéramment, très-enclin à la critique, et qu'il est aussi facile de critiquer qu'il est difficile de créer. Son intelligence, à la fois vive et pénétrante, lui faisait voir, tout de suite, de nombreux inconvénients dans les lois dont il s'occupait ; et il les jugeait toujours par le mauvais côté. Une loi avait beau avoir l'approbation de tout le monde, l'opinion commune n'était rien pour lui ; et comme il critiquait tout systématiquement, ce n'était pas seulement un esprit original, ce qui est une qualité précieuse, c'était un homme à paradoxes, ce qui est un défaut grave. La différence

entre un original, comme l'Alceste de Molière, et an homme à paradoxes, consiste, en effet, en ce que le premier s'écarte de la manière de voir et d'agir des autres hommes , de la meilleure foi du monde, et sans chercher à s'en distinguer ; tandis que l'homme à paradoxes vise toujours à se faire remarquer. Le premier est toujours estimable, parce qu'il n'obéit jamais qu'à sa conviction ; le second l'est moins, parce que la singularité n'est pas chez lui un résultat naturel, mais un but, auquel se mêle dès lors nécessairement beaucoup d'amour-propre et de vanité.

C'était le cas de Bentham, qui signala tout d'abord cette fausse direction de son esprit, par des attaques violentes contre une des illustrations juridiques les plus grandes de l'Angleterre, contre Blackstone, qui jouit, ajuste titre, chez nos voisins, d'une célébrité égale à celle qui entoure, chez nous, le nom de Pothier. Au dire de Bentham, connaître à fond les lois anglaises comme Blackstone, ce n'était rien, parce que toutes étaient à refaire. A plus forte raison estimait-il que celles de tous les autres peuples étaient à refaire aussi. Il publia ses ouvrages les plus remarquables, son Nouveau plan de lois pénales, et sa Législation civile et pénale, vers la fin du siècle dernier, en un temps, par conséquent, où la France n'avait pas encore de code, mais Bentham offrait de lui en faire un. Il faisait la même offre à l'Espagne, aux États-Unis ; il l'eût faite à tous les peuples du monde.

Ces prétentions de Bentham étaient bien un peu vaniteuses; et pour masquer apparemment ce qu'elles avaient de présomptueux, il entreprit de poser pour les législations de tous les temps et de tous les pays, un principe commun, dont il pût se proclamer l'inventeur : ce principe fut celui de Y Utilité. L'idée favorite de Bentham, idée qu'on retrouve dans tous ses ouvrages sur n'importe quelle branche du droit, car il n'en est point sur laquelle son esprit critique ne se soit exercé, c'est que les meilleures lois pour une

nation sont toujours celles qui sont le plus utiles à la majorité de ses membres, et que tout législateur, par conséquent, ne doit viser qu'à procurer à ses nationaux ce summum d'utilité.

En un sens, cette maxime n'est pas fausse. Si l'on sort de notre planète, si pour juger des choses on monte au ciel afin de les voir au point de vue de Dieu, elle est parfaitement vraie, tout ce qui est juste et beau ne pouvant manquer d'être utile, et le summum de l'utilité devant se confondre avec la justice ; mais la plupart des hommes ne vivent guère dans ces hautes sphères. Leurs horizons sont beaucoup plus rétrécis. Pour presque tous non-seulement la terre, mais le moindre coin de terre vaut mieux que la plus grosse des planètes , voire beaucoup mieux qu'un soleil , quand il n'est pas question de celui qui fait croître et mûrir nos moissons. Ils entendent donc l'Utile dans un sens tout à fait subjectif et personnel. Ils n'y voient que la satisfaction du soi, du soi corporel, ou, ce qui ne*vaut pas mieux, du soi incorporel. Ils n'y voient, autrement dit, que ce qui flatte la concupiscence des sens ou les mauvais penchants de l'âme. L'Utile, pour l'homme sensuel, ce sont les mets recherchés et les boissons enivrantes ; pour la femme mondaine, les parfums, les dentelles, les pierreries ; pour l'avare, c'est de prêter à gros intérêts ; pour le libertin, de se vautrer dans la luxure : pour l'ambitieux, de contenter son orgueil. Et les peuples ne raisonnent pas autrement que les individus. L'Utile, pour les Anglo-Américains, c'est de détruire sans ménagement et sans pitié les races indigènes : pour l'Angleterre, ce fat longtemps de s'arroger l'empire des mers ; et c'est encore, nous le disons à regret, puisque nous voudrions pouvoir estimer tout à fait cette nation, c'est encore d'enrichir ses marchands, à tout prix, et d'empoisonner, au besoin, pour cela, par son commerce d'opium, tous les habitants du Céleste-Empire.

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On voit par là le danger du système de Bentham, qui consiste à faire pivoter toutes les lois uniquement sur l'utilité. Bentham, sans doute, n'entendait pas l'utilité dans un sens exclusif de l'idée de justice. Mais si, au lieu d'avoir en vue principalement ce qui est utile au corps, il n'avait eu en vue que ce qui est utile à l'âme, ce n'était pas la peine de se donner les airs d'un Christophe Colomb en fait de législation, et de se poser en inventeur, quand il n'inventait rien du tout. Ce n'était pas la peine de s'élever, en tâtonnant, d'une idée obscure à une idée claire, quand le sens commun dit qu'il faut d'abord s'attacher aux idées claires pour éclairer ensuite celles qui le sont moins ; qu'il faut, par conséquent, non pas monter péniblement de l'idée de l'Utile à celle du Juste, mais descendre, au contraire, aussi facilement que la pierre tombe, de l'idée du Juste à celle de l'Utile, la première étant d'une clarté parfaite, la seconde étant un appétit plutôt qu'une idée.

Le Juste et le Beau, en effet, produisent sur toutes les âmes la même impression, comme l'éclair, qui n'a pas deux aspects, comme le tonnerre, qui n'a pas deux sons. L'idée de l'Utile, au contraire, est une image chatoyante, où chacun, en choisissant son point de vue, voit toujours la couleur qui lui plait le plus. Quand un jeune soldat pense à sa fiancée, si vous lui dites, en le chargeant d'une mission où il doit périr : Il est utile pour toi de mourir pour ton pays, il n'entendra point ce langage, et il ne bougera point. Dites-lui : Cela est beau ! Il vous comprendra parfaitement, et se jettera aussitôt, tète baissée, dans le danger. Les païens eux-mêmes, pour exciter le courage de leurs guerriers, ne manquaient pas de leur présenter la mort ainsi. Tous disaient comme Horace : Décorum estpro patriamori! Et, avec cette parole, ils enfantaient des héros, tandis que les calculs, plus ou moins exacts, plus ou moins compliqués, fondés sur l'utilité, ne donneront jamais que des hommes hésitants, c'est-à-dire

des lâches. Aussi a-t-on remarqué partout que les admirateurs de Bentham tournent facilement au matérialisme pur, et l'épithète d'utilitaire, appliquée aujourd'hui à un penseur, devient une injure, comme celle de voltairien, appliquée à un écrivain.

Toutes nos critiques cependant ont pour unique but de prouver que Bentham partait d'un faux principe. Nous reconnaissons volontiers que c'était un esprit des plus pénétrants et des plus vigoureux, qui, par la vérité et la justesse de ses observations, a contribué puissamment au progrès de plusieurs branches du droit, particulièrement du droit pénal. Mais son nom serait plus honoré s'il n'avait pas été un peu trop contempteur des idées d'autrui, et idolâtre des siennes au point de vouloir devenir chef de secte. Un peu d'humilité eût ajouté à la sûreté de son jugement, et son influence sur le droit n'eût pas été mi-partie de bien et de mal. Il eût pu alors être loué sans restriction, comme les autres grands jurisconsultes dont nous allons parler dans là suite de ce chapitre.

La vie de Bentham fut, avons-nous dit, presque séculaire. Il était né à Londres en 4747, et mourut le 6 juin 4832.

§ II. — eossi(4).

Rossi eut l'Italie pour berceau, mais la France fut sa patrie d'adoption. On pourrait donc le classer aussi bien parmi les jurisconsultes français que parmi les juristes italiens. Les grands penseurs, du reste, comme les grands poètes, n'appartiennent pas à un coin de terre , mais au monde entier, dont ils sont à la fois la lumière et l'honneur.

(1) Voir sur la vie et les travaux de Rossi la notice de M. Mignet, dans le Recueil de F Académie des sciences morales et politiques, t. xvi,

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Pellegrino Rossi naquit à Carrare, dans le duché de Modène, le 3 juillet 4787, et la dernière partie de sa vie semble indiquer qu'il dut recevoir une éducation chrétienne. Il fit ses études classiques dans la petite ville de Correggio, patrie du Corrége. A quinze ans, il alla commencer l'étude du droit & l'Université de Pise, où Romagnosi professa le droit criminel bientôt après. Ce professeur illustre l'enseignait alors avec éclat dans une université voisine, celle de Parme ; et sa réputation, déjà grande, put contribuer à diriger les études du jeune Rossi, principalement vers le droit pénal, dont il devait, dans son âge mûr, si bien poser les principes.

Bologne, cependant, avec son cortège imposant, et six fois séculaire , de docteurs illustres, devait exercer sur Rossi, dont l'âme était sensible à toutes les grandes choses, une attraction puissante, à laquelle il céda. Il alla terminer ses études juridiques dans cette ville savante, et y fut reçu docteur à l'âge de dix-neuf ans.

Napoléon Bonaparte s'était présenté à l'Italie comme un libérateur, et comme le représentant des idées qui avaient amené la Révolution française. Rossi qui, dans le vainqueur de Marengo, ne voyait encore qu'un grand capitaine, dont l'épée glorieuse semblait être au service du droit, conçut pour lui une admiration des plus vives, mais qui dut s'amoindrir quand il vit le vainqueur d'Austerlitz, devenu empereur, aspirer visiblement à la domination universelle. Quand, quatre ans plus tard , Napoléon Ier, contre toutes les règles du droit des gens, s'empara des États de l'Église, on vit môme Rossi quitter un poste de secrétaire, qu'il avait au parquet de la cour de Bologne, pour entrer au barreau, où il obtint de grands succès.

La chute de Napoléon eut cependant un résultat qui affligea Rossi. Elle ramena en Italie, avec la restauration de petits princes, des dominations trop souvent tyranniques, que Rossi ne pouvait pas aimer. Aussi, quand après le retour de

Napoléon de l'île d'Elbe, Murât essaya, de son côté, de ressaisir le sceptre du royaume des Deux-Siciles, que les revers de Napoléon lui avaient fait perdre, Rossi accepta de ce roisoldat des fonctions administratives d'une haute importance, dans la haute Italie. Mais la nouvelle royauté de Murât fut encore plus courte que le second empire de Napoléon Ier ; elle ne dura pas même cent jours. Rentré à Naples le 46 mars 4844, Murât quittait, le 20 mai suivant, cette capitale, et ne fat rejeté par la mer sur le sol napolitain, que pour être condamné par une commission militaire et recevoir la mort de la main de soldats qui l'acclamaient, avec enthousiasme, quelques jours avant.

Tous les hommes qui avaient servi Murât durent alors quitter précipitamment l'Italie, où leurs jours n'étaient plus en sûreté. Rossi , qui n'avait encore que vingt-sept ans, se réfugia à Genève. Cette ville, voisine de l'Italie, où Rossi espérait apparemment rentrer bientôt, mais française par les mœurs et par le langage , devait plaire , aux deux titres , au jeune exilé. Sans cesser d'aimer sa patrie native , il sentait déjà certainement dans son cœur de vives sympathies pour la France, qui devait être sa patrie d'adoption vingt ans plus tard. Dans l'intervalle, par une destinée singulière, Rossi devait acquérir aussi la nationalité suisse et devenir un des hommes les plus influents de la Confédération Helvétique.

A son arrivée à Genève , Rossi , qui avait peu de fortune, dut chercher des ressources dans son savoir. Comme à Genève on parle français et que Rossi voulait y donner des leçons, il s'appliqua, durant quatre ou cinq ans, à l'étude de notre langue , et le fit avec un tel succès, qu'il obtint des magistrats de Genève une chaire de droit romain, que Burlamaqui avait occupée longtemps dans le siècle dernier. Quelque temps après il professa , avec plus de succès encore, le droit pénal.

Flattés de posséder un homme d'une si haute capacité, les

Genevois, après lui avoir accordé le droit de bourgeoisie, le nommèrent presque aussitôt membre du conseil représentatif de leur canton. La sagesse des vues politiques de Rossi y fut si appréciée par ses collègues et ses commettants, que quand la Suisse, en 4832, eut reconnu la nécessité de réviser le pacte fédéral, Rossi fut chargé de représenter Genève à la diète constituante. Son rôle devint alors si grand et si beau, qu'il offrit quelque ressemblance avec celui qui a rendu si cher aux Suisses le nom de Nicolas de Flue. On sait qu'au temps où vécut ce saint homme, les Suisses, après la bataille de Morat, eurent, pour le partage des dépouilles de Charles le Téméraire, des discussions si violentes, qu'un combat terrible s'engageait déjà entre eux, quand Nicolas, au péril de sa vie, s'interposant entre les combattants, fit tant par ses cris et ses adjurations , qu'il arrêta le combat et parvint si bien à ramener la concorde, qu'une journée, qui n'annonçait que le carnage , finit dans la joie des festins et l'ivresse des embrassements.

La situation de la Suisse, quand Rossi fut nommé à la diète constituante, était plus difficile encore, parce que les causes de dissentiment étaient plus nombreuses. Les cantons étaient profondément divisés, d'abord par la diversité de leurs gouvernements , dont les uns étaient des aristocraties oppressives, d'autres des démocraties turbulentes ; puis, par la différence de religion entre les cantons catholiques et les cantons protestants. Rossi, à force d'habileté et d'éloquence, était parvenu à faire adopter par la diète un pacte, qu'il croyait de nature à effacer toutes les causes de division (4) ; mais le jurisconsulte fut moins heureux que le saint : plusieurs cantons refusèrent d'adhérer aux décisions de la diète, ce qui amena plus tard la guerre du Sonderbund.

(1) La fin de l'allocution de Rossi aux représentants réunis de tous les cantons, a un cachet d'éloquence antique. « Au nom de la

Cet insuccès affecta péniblement Rossi. Pour se distraire de ses ennuis , il accepta une mission diplomatique du gouvernement helvétique auprès du gouvernement français.

La réputation de Rossi était déjà grande en France ; c'est chez nous, en effet, qu'il avait publié, en 4888, son Traité de droit pénal, c'est-à-dire son principal titre de gloire aux yeux des jurisconsultes. Cet ouvrage avait, par la sagesse des vues de l'auteur, frappé l'attention des hommes distingués qui s'occupèrent peu de temps après, en France, de corriger, par une loi nouvelle, les vices de notre Code pénal de 4840, dont plusieurs dispositions étaient beaucoup trop rigoureuses, pour ne pas dire inhumaines. La loi du 28 avril 4832 , élaborée par eux , ne fut , sur bien des points, qu'un reflet des idées de l'exilé italien.

Il se rencontra, quand le gouvernement helvétique envoya Rossi en France, que le ministère des affaires étrangères était confié au duc de Broglie , l'un des auteurs de la loi de 4832, et celui de l'instruction publique, à M. Guizot, auquel Rossi n'était pas non plus inconnu. L'un et l'autre essayèrent, quand Rossi eut rempli sa mission diplomatique, de le retenir en France , et ils eurent le bonheur de réussir. Rossi, dès qu'il eut été naturalisé, fut chargé d'enseigner l'économie politique au Collège de France, et le droit cons-

patrie, leur dit Rossi, pour quelques dissentiments partiels, ou pour de vaines querelles de formes , ne refusez pas de transiger avec vos frères. Vous, que l'esprit du temps anime de tout son feu , modérez votre ardeur. Vous , qui obéissez encore à l'esprit de vos pères, et que d'antiques traditions paraissent enchaîner, levez-vous et consentez à marcher. Voulez-vous que l'étranger, en jetant sur nous un regard dédaigneux, s'écrie : Les Suisses, les uns vieux et incorrigibles, les autres, enfants indisciplinés, peuvent tout bouleverser, ils sont impuissants à réédifier. Suisses des vingt-deux cantons, que voulez-vous ? De l'union ou du schisme, de l'honneur ou de la honte, le respect de l'Europe ou ses dédains? Choisissez. Que Dieu, que la patrie, que l'honneur national vous inspirent ! »

titutionnel à la Faculté de droit de Paris , où une chaire fut créée exprès pour lui. Ces deux enseignements furent aussi brillants l'un que l'autre.

La plupart des hommes qui réussissent dans l'enseignement public le doivent à cette qualité physique de l'orateur, qu'on nomme l'action. Un auditoire est toujours favorablement disposé pour un orateur dont le geste est noble et la figure expressive, et toujours charmé d'entendre un homme dont la parole ressemble au son d'une lyre, même quand cet homme ne dit que des riens. Mais ce n'est pas à ces prestiges physiques que Rossi dut ses succès. Un professeur, cloué à sa chaire, est privé d'abord de la liberté du geste; Rossi, ensuite, avait le regard fin, mais le visage froid, et quoiqu'il connût à fond la langue française, il n'en put jamais acquérir l'accent net et perlé. Le sien, fortement italien, devait, à cause apparemment de la conformation de ses organes, paraître confus aux Italiens mêmes. Aussi chaque fois que Rossi commençait une leçon, il semblait bégayer ; mais ses idées, toujours parfaitement coordonnées comme une armée rangée en bataille, étaient présentées avec tant de suite et une si douce lumière, que l'esprit des auditeurs, à la fois éclairé et charmé, leur faisait complètement oublier ce que l'accent du professeur avait de dur pour des oreilles françaises. Ses cours, toujours traînants au début, s'animaient et s'échauffaient si bien par degrés, qu'ils se terminaient le plus souvent par des applaudissements réitérés, qui ressemblaient à des ovations. L'enthousiasme était le même à la faculté de droit de Paris, où Rossi, professant le droit constitutionnel, n'avait pour auditeurs que des jeunes gens, et au collège de France, où il exposait les grandes théories de l'économie politique devant des hommes de tout âge, qui redevenaient jeunes pour l'applaudir. C'est dans ce dernier enseignement surtout que Rossi rendit de grands services à la jeunesse française, tra-

raillée dès-lors par des 'sophistes du socialisme, en traçant d'une manière exacte les limites de l'économie politique et du droit.

An commencement de notre siècle, beaucoup d'écrivains, youés à l'étude de l'économie politique, s'étaient exagéré son importance. On eût dit, à les entendre, que les hommes n'avaient ici-bas d'autre chose à faire qu'à tourmenter la terre pour en obtenir le plus de produits possibles, et à fatiguer les mers et les fleuves pour transporter ces produits d'un bout du monde à l'autre, afin d'augmenter les jouissances sensuelles de quelques favoris de la fortune, assez riches pour les payer.

La plupart des économistes français et anglais avaient adopté les idées de Bentham, que nous réfutions tout à l'heure, et ils entendaient le principe de l'utilité dans le sens tout à fait matériel , c'est-à-dire dans son sens abject. L'économie politique ainsi enseignée aurait eu pour conséquence finale de détruire la morale et d'anéantir le droit. On avait déjà vu les conséquences déplorables de ces idées fausses. On avait vu les grands propriétaires irlandais, dans le but de tirer plus de profits de leurs terres, démolir les cabanes de leurs malheureux tenanciers, et transformer toutes les terres arables en terres fourragères, pour avoir plus de revenu net en réduisant les frais d'exploitation presque à rien. On voyait aussi les grands industriels de tous les pays, pour ne pas laisser chômer, un seul instant, le capital considérable engagé dans leurs usines, et produire aux moindres frais possibles, violer les lois les plus saintes, profaner les jours du Seigneur, et épuiser par des travaux excessifs de jour et de nuit non pas seulement des hommes faits, mais de pauvres enfants, dont ils supprimaient les jeux et voulaient taxer les minutes où ils pourraient prier Dieu !

Bossi, et ce fut le plus grand honneur de son enseigne-

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ment, avait horreur de ces monstruosités économiques, qu'il combattit toujours vigoureusement dans ses leçons. Il reconnaissait bien que certaines lois, très-certaines, mises en lumière par les économistes, faisaient voir avec évidence qu'il fallait corriger, sur bien des points, les lois civiles admises dans la plupart des États ; mais il traçait en même temps à l'économie politique le cercle dont elle ne doit jamais sortir (4). Quand la conscience des jurisconsultes de tous les pays a reconnu, depuis des siècles, qu'une règle est l'expression indubitable de la justice, les économistes n'ont qu'à suivre avec respect le principe proclamé par ces grandes lumières du genre humain. C'est seulement dans les matières que la notion du Juste éclaire à peine, et où la conscience ne commande aucune solution, que l'économie politique peut fournir des indications précieuses, dont il faut alors savoir profiter. %

Rossi avait montré déjà ses aptitudes diplomatiques dans la mission dont le gouvernement helvétique l'avait chargé auprès du gouvernement français. Il avait, en effet, toutes les qualités morales et physiques du diplomate. A la netteté des idées et à la sûreté des impressions intérieures, il joignait un regard profond et un visage impassible, qui lui faisaient pénétrer facilement les sentiments d'un interlocuteur, si double qu'il fût, sans laisser jamais percer les siens, quand il avait besoin de les cacher. Le gouvernement de Louis-Philippe fit donc choix de lui pour une mission des plus délicates, que Rossi eût dû cependant refuser, parce qu'il est difficile de croire qu'une âme aussi éclairée que la sienne pût la trouver conforme aux principes immuables de la justice. La vie calme du jurisconsulte avait été, chez Rossi, mêlée déjà deux fois aux affaires publiques, en Italie d'abord, puis en Suisse; elle allait s'y mêler maintenant

(1) Voyez notamment la seconde leçon de son Cours.

bien davantage, et se rattacher à l'histoire générale de la chrétienté. Disons à quelle occasion la vie de Rossi entra dans ce grand cadre.

Depuis que Tordre des Jésuites fut fondé, ses membres ont toujours été Tépouvantail des hommes que des préjugés malheureux ou des passions mauvaises éloignent des pratiques religieuses. Comme c'est le mieux discipliné des ordres religieux, tous les esprits rebelles , qui veulent résister sur n'importe quel point aux lois inflexibles de l'Église, s'irritent d'abord contre lui, parce qu'ils sentent là un obstacle impossible à vaincre pour tout .ce qui n'est pas orthodoxe. Le nombre de ces hommes irréligieux ou trompés était fort grand sous Louis-Philippe, et ils renouvelèrent, avec plus d'éclat qu'ils ne l'avaient fait sous Charles X, leurs attaques violentes contre les disciples de saint Ignace. A les entendre, ces relfgieux allaient étouffer chez nous toutes les idées libérales, et faire reculer l'humanité de dix siècles. Il fallait donc se hâter de les expulser.

Les ministres de Louis-Philippe n'ayant pas le courage de résister à ce mauvais courant d'opinion , voulurent tenter une démarche qui, au dix-huitième siècle, avait réussi, auprès de Clément XIV, aux ministres coalisés de plusieurs États catholiques. Ils résolurent de demander, sous un prétexte de paix publique , la suppression des Jésuites à Grégoire XVI. Sentant que pour une mission aussi délicate ils avaient besoin d'un homme d'une grande habileté, ils choisirent Rossi, qui, aux précieuses qualités diplomatiques que nous avons relevées, joignait une connaissance parfaite de l'italien, sa langue maternelle, langue aussi fine et aussi nuancée que la nôtre, et qu'il est toujours fort utile de posséder quand on a des affaires à traiter en cour de Rome.

Rossi qui , comme toutes les âmes bien nées , n'avait jamais cessé d'aimer son pays natal, accepta avec empressemet la mission qu'on lui offrait. La Providence avait dirigé

tout cela pour dessiller ses yeux à l'endroit des vérités religieuses, qui, jusque-là, n'avaient pas encore suffisamment frappé son intelligence. Il arriva à Rome avec les préventions qu'ont ordinairement les gens du monde, qui reprochent aux ministres de la cour romaine ce qu'ils appellent leur astuce. Mais sitôt que Rossi eut vu Grégoire XVI, et les membres du Sacré-Collège qui étaient le pins avant dans sa confiance, ses préventions furent dissipées. Il ne rencontra, sans doute, parmi eux, que des hommes d'une finesse extrême, mais de cette finesse que recommande la Sainte- Écriture elle-même, quand elle dit qu'il faut unir la prudence du serpent à la simplicité de la colombe, et qui consiste à ne jamais tromper qui que ce soit, mais à tâcher aussi de n'être jamais trompé par personne.

Rossi ne tarda pas à voir que sa mission auprès de Grégoire XVI devait échouer complètement; mais, sur ces entrefaites, Grégoire XVI étant mort, Rossi, dont le gouvernement français avait rehaussé encore la position à Rome en le nommant ambassadeur, conseilla , dit M. Mignet, à tous les cardinaux sur lesquels il pouvait se croire de l'influence, de donner leurs voix au jeune cardinal Mastaï. Si le fait est exact, Rossi donna là une preuve remarquable de la manière sûre dont il jugeait les hommes.

Ce qui est certain, c'est que Rossi témoigna pour le nouveau pape, dès le jour de son élection , la plus vive admiration, et Pie IX conçut, de son côté, pour Rossi une haute, estime.

L'enthousiasme que causa à tous les catholiques du monde l'avènement de Pie IX, proclamé après quelques jours seulement de conclave , fut , l'univers entier s'en souvient , immense autant que subit. Il fut si grand en Italie que les ennemis mêmes de la religion et de la papauté, jugeant impossible d'en arrêter l'explosion, cherchèrent à en tirer avantage, et à étouffer le jeune pape sous des montagnes de

fleurs. Ils parlaient sans cesse des vertus de Pie IX, qu'ils se plaisaient à désigner sous le nom de Régénérateur de l'Italie, et dont ils louaient surtout l'amour pour ce qu'ils appelaient dès lors la grande patrie italienne. La vérité est que Pie IX eût mieux aimé que l'Italie fût affranchie de la domi- ' nation de l'Autriche, que de l'y voir soumise ; mais ce n'est pas lui qui, pour hâter la réalisation de ce désir, eût pu faire la moindre brèche aux principes sacrés et inviolables du droit des gens. Dans ses propres États, Pie IX voulait aussi accorder à ses sujets toute la somme de liberté qu'il jugeait compatible avec l'ordre, et c'est ce qu'il fit dans un statut célèbre, du 44 mars 4846, qui accordait aux sujets des Etats pontificaux plus de liberté qu'ils n'en avaient jamais eue ; mais Pie IX proclamait, dans le môme statut, que les droits et les libertés du Saint-Siège ne souffriraient aucune diminution, et il maintint expressément toutes les mesures de discipline ecclésiastique nécessaires pour prémunir les âmes contre les mauvaises doctrines. C'étaient précisément ces mesures que le grand chef des démagogues italiens, Mazzini, et ses adeptes, avaient en horreur. Dès qu'ils virent que Pie IX ne dépasserait jamais les concessions que son cœur l'avait porté à faire à son peuple , ils ne dissimulèrent plus leurs mécontentements. Leurs attaques contre le pape, qui devenaient chaque jour plus audacieuses et plus perfides, annonçaient une catastrophe prochaine. Les événements qui survinrent en France en déterminèrent l'explosion.

Le 24 février 4848, le trône de Louis-Philippe s'écroulait. Rossi, privé par suite de cet événement, non-seulement de son ambassade, mais encore de toutes les dignités que le gouvernement de Louis-Philippe avait en peu d'années accumulées sur sa tète , resta naturellement à Rome , puisque aucun devoir ne lui imposait de rentrer en France. Sa position diplomatique brisée ne fit qu'inspirer au Pape plus de bienveillance pour lui. La secousse que la chute de Louis-Philippe

avait causée à toute l'Europe en prouvant la puissance des idées démagogiques, avait été si grande, que les révolutionnaires italiens jugèrent à propos d'en profiter pour imiter ceux de France. Ils avaient déjà imposé à Pie IX un ministère dont presque tous les membres professaient leurs doctrines. Rossi entra dans ce cabinet, mais avec l'assentiment du Pape, qui n'avait de confiance qu'en lui. Pie IX avait accordé précédemment à ses sujets une assemblée élective, qui devait concourir avec lui à la confection des lois ; mais les révolutionnaires comprenaient qu'ils n'atteindraient jamais leur but, s'ils ne pouvaient pas faire des lois à leur fantaisie, sans le concours du Pape. Ils annoncèrent donc hautement que la Chambre des députés devrait s'ériger en assemblée Constituante, ce qui voulait dire en assemblée qui aurait tous les pouvoirs et pourrait détrôner le Pape à son gré.

Rossi s'opposait de toutes ses forces à la réalisation de ce projet sacrilège. Les séides de Mazzini, accourus à Rome de tous les points de l'Italie à l'appel de leur chef, le surent bientôt, parce qu'il ne s'en cachait point; et sentant qu'ils trouveraient chez lui une résistance invincible, dans leurs conciliabules secrets ils décrétèrent sa mort

L'ouverture du Parlement était fixée au 45 novembre 4849. Avant ce jour fatal, Rossi, qui devait ouvrir la session au nom du Pape, fut averti jusqu'à trois fois, par des personnes qui lui étaient dévouées, du péril qu'il courait. Comme autrefois César se rendant au sénat aux ides de mars, il reçut, sans le moindre trouble, ces avertissements réitérés, déclarant qu'il voulait tout braver. Au moment même où il quittait le Saint-Père pour se rendre à la Chambre, un prêtre, l'arrêtant pour la quatrième fois, lui affirme qu'il va être égorgé. « Frappé de son insistance, dit M. Mignet, Rossi « s'arrête un instant, réfléchit en silence, puis il continue sa « marche en disant : La cause du Pape est la cause de Dieu ;

454 LES GBANDS JUBISOONSULTBS.

« Dieu m'aidera. — Et il se rend où le devoir de sa situation a l'appelle, où la grandeur de son courage le conduit. »

Laissons parler maintenant l'historien italien Margotti (4) : « Dès que Rossi est au bas de l'escalier pontifical, une voi- « ture, traînée par deux chevaux fougueux, traverse rapide- « ment les rues de Rome; sur son passage, la foule qui « remplit les rues s'ouvre menaçante et sombre ; elle laisse « avancer la voiture, et se referme aussitôt derrière elle. « Cette voiture se rendait au palais de la Chancellerie, siège « du parlement, et portait Rossi, qui devait prononcer le dis- « cours d'ouverture. Toates les rues, sur le parcours, étaient « remplies d'une foule compacte qui se rangeait des deux « côtés pour livrer passage à Rossi; la foule était encore « plus massée devant le vestibule du palais. Rossi mettait « pied à terre et allait gravir les degrés, quand il se voit « enfermé dans un groupe qui se resserre autour de lui, et « une main le retient violemment par derrière. Rossi, tour- « nant la tète, jette un regard dédaigneux sur l'homme qui « l'importunait ainsi. En cet instant, la lame d'un poignard « vient s'enfoncer dans la partie de la gorge que Rossi Watt sait à découvert. La carotide était coupée ; Rossi s'affaisse « dans une mare de sang, et le groupe qui l'avait entouré 9e « dissipe, aussitôt et se perd dans le reste de la foule... »

Les députés romains, quelle honte ! restèrent muets à la vue de ce crime abominable, et n'osèrent pas même manifester hautement leur indignation contre les misérables qui venaient de commettre ce lâche assassinat. La populace, encouragée par tant de bassesse , osa alors, dans la soirée, parcourir le Corso avec des flambeaux, vociférant des chants en l'honneur des meurtriers ; et, poussant l'infamie jusqu'au bout, elle alla insulter par ses cris, jusque sous leurs croisées, la veuve et les fils du malheureux Rossi. Quelques scélérats

(1) Victoires de l'Église, deuxième période, ch. I«.

voulaient même aller s'emparer de son cadavre, dans l'église de Saint-Laurent in Damaso, où il avait été déposé, pour le traîner dans les rues de Rome. Mais Dieu ne permit pas cette dernière profanation, les portes de l'église ayant été solidement fermées par les gardiens, qui refusèrent courageusement de les ouvrir.

C'est dans un caveau de cette église que reposent les restes de Bossi, sous un monument de marbre, qui porte cette belle inscription : Bonam causam tuendam suscepi, miserebitur Deus. « J'ai voulu défendre une bonne cause, Dieu aura pitié de moi. » Dieu, en effet, a toujours pitié des hommes qui soutiennent les causes justes, et en quel lieu du monde Bossi aurait-il pu en défendre une plus juste et plus sainte !

§ III. — saviony.

Il eat des noms heureux qui caressent les lèvres, et qui réveillent dans notre âme, sitôt que nous les entendons, les plus agréables sentiments. Le nom de Savigny est de ceux-là. Quand on le prononce, il ajoute au plaisir de l'oreille le charme du cœur. Savigny a été le Cujas de notre siècle. Si sa science, quoique très-vaste, fut moindre cependant que celle du jurisconsulte toulousain, il l'emporta de beaucoup sur lui par la dignité du caractère. Cujas était fort goûté de ses élèves pour son savoir, Savigny était chéri des siens pour sa droiture et son aménité. Son visage, à travers les malheurs qui désolèrent l'Allemagne dans les premières années de ce siècle, dut, sans doute, perdre souvent le sourire, mais il ne perdit jamais la sérénité. Rappelons, en courant, les faits principaux de sa belle vie de quatre-vingtdeux ans.

Frédéric-Charles de Savigny, naquit à Francfort-sur-le- Mein, le 24 février 1779, d'une famille originairement fran-

çaise, qui était allée s'établir en Allemagne au commencement du dix-septième siècle. L'éducation de Savigny fat française aussi. Sa mère lui enseignait notre langue en lui faisant apprendre, le jour, les tragédies de Racine, en lui faisant lire, le soir, les Veillées du château de M™ de Gentis, ouvrage qui venait de paraître en France, et que son second titre, Cours de morale à l'usage des enfants, avait signalé à la sollicitude maternelle de Mme de Savigny. Dans cette instruction de ses plus jeunes années, puisée dans des auteurs de sexe différent, Savigny commençait à acquérir, sans s'en douter, l'énergie d'un sexe et la douceur de l'autre. L'énergie morale lui devint nécessaire bientôt. Il eut le malheur de perdre son père à douze ans, et sa mère bienaimée, à treize. Toutes les bonnes semences, par bonheur, avaient eu déjà le temps de germer dans son âme ; et sous la tutelle d'un ami de son père, elles ne tardèrent pas à faire l'admiration de toutes les personnes qui l'approchaient.

Savigny n'avait que seize ans quand il commença à étudier le droit à l'université de Marbourg ; il passa, peu de temps après, à celle de Gottângue, pour revenir ensuite à Marbourg, où il prit le grade de docteur à vingt et un ans, et se livra aussitôt à l'enseignement comme Privât docent. C'est le nom par lequel on désigne, en Allemagne, les docteurs qui distribuent dans les universités un enseignement libre, et qui ne concourent pas à la collation des grades. Savigny commença dès ce moment une vie de triomphes continuels, tant il sut communiquer à la jeunesse des écoles les sentiments d'amour dont il était pénétré pour elle. A dater de ce jour, une couronne brillante de disciples passionnés ne le quitta plus. Les fils et les petits -fils devaient éprouver successivement dans ses cours le môme enthousiasme que leurs pères et leurs aïeux.

Pour imaginer quelque chose de plus doux et de plus beau que l'entourage de Savigny, il faut se représenter Raphaël se rendant au Vatican, entouré d'élèves épris d'amour pour

lui, au point de préférer sa compagnie aux plaisirs qui enivrent le pins la jeunesse.

Comment Savigny n'eùt-il pas inspiré de tels sentiments à ses élèves, quand il était pénétré jusqu'au fond de l'âme de l'importance de la mission du professeur! Écoutons ce qu'il en dit dans un de ses écrits pour montrer que la lecture des meilleurs ouvrages ne peut jamais, pour la jeunesse , remplacer l'enseignement oral qu'elle reçoit dans les universités : « Pour ses élèves, le professeur doit personnifier la science. Ses connaissances acquises longuement et avec effort, il doit les transmettre d'une manière aussi vivante que si la science se révélait soudainement à lui. En faisant assister ses élèves à l'enfantement de sa pensée, il éveille en eux la même puissance créatrice. Alors ce n'est pas seulement un enseignement qu'ils reçoivent, mais un travail qui s'accomplit sous leurs yeux, et auquel ils s'unissent sans s'en apercevoir. L'influence de l'enseignement oral peut s'exercer sans doute sur des auditeurs de tout âge ; mais la recevoir à notre entrée dans la carrière de la science avec toute la fraîcheur de la jeunesse , et doublée par l'émotion sympathique produite dans un nombreux auditoire, voilà ce qui recommande les universités, et ce que rien ne saurait suppléer (4). »

On comprend, en lisant cet éloge éloquent de l'enseignement public, ce que devait éprouver Savigny quand il abordait sa chaire, et ce que devaient aussi sentir ses élèves, en écoutant une parole toujours claire autant que savante, sortant de la bouche d'un professeur en qui tout parlait, les traits et le geste comme les lèvres ; car Savigny parlait toujours avec émotion, et son beau visage ajoutait à la majesté de son langage.

(1) Nous empruntons la traduction de Guenoux dans sa notice sur Savigny, placée en tête de V Histoire du droit romain au moyen âge.

Savigny n'avait que vingt- quatre ans quand il commença à se faire connaître à l'Europe savante par son Traité de la possession, qu'il publia en 4803, et où il sut, au printemps de la vie, signaler dans les écrits des jurisconsultes romains sur une matière difficile, des nuances qui avaient échappé aux Cujas et aux Donneau.

Le succès de ce livre préparait, en encourageant le jeune auteur, celui de l'ouvrage capital que Savigny projetait dès cette époque, et qui restera son principal titre de gloire pour la postérité. En étudiant, à la loupe, les textes des jurisconsultes romains, quand il composait son traité de la Possession, il dut s'éprendre d'une admiration sans bornes pour ces hommes d'une acuité d'esprit incomparable, qui avaient su, dans leurs écrits, fixer presque toujours d'une manière parfaitement exacte le point où le droit finit et où l'injustice commence. Il dut se dire qu'il était impossible que ce droit si beau eût été plus maltraité dans le moyen âge, que les chefs-d'œuvre littéraires de l'antiquité païenne ; que les membres du clergé, qui avaient gardé soigneusement les chefs-d'œuvre classiques dans les bibliothèques des évèchés et des monastères, avaient dû conserver, avec bien plus de vigilance encore, les monuments écrits, et la pratique d'un droit qui, sur bien des points, avait atteint la perfection de la justice idéale. Il crut, autrement dit, contre l'opinion admise généralement avant lui, que le droit romain n'avait jamais cessé d'être en vigueur dans toutes les parties de l'Europe, où il avait été introduit par les armes romaines. Pénétré de cette pensée, il entreprit de réunir tous les documents historiques qui pouvaient venir à l'appui de son opinion, et il consacra cinq ans à visiter les plus riches bibliothèques d'Allemagne , de France et d'Italie. La moisson fut plus abondante qu'il n'avait osé l'espérer. Après ces cinq années de patientes recherches, Savigny revint en Allemagne, chargé d'une montagne de preuves. Tous les ma-

tériaux de sa belle Histoire du droit romain au moyen âge étaient réunis; mais la nécessité de les classer, les travaux de l'enseignement qu'il reprit en 4807, et les douloureuses épreuves qu'eut alors à traverser l'Allemagne retardèrent de plusieurs années la publication de l'ouvrage. Le premier volume ne parut qu'en 4815; et quoique l'ouvrage dût en avoir six, ce seul volume suffit pour arracher, par l'immensité des recherches dont on y trouvait les preuves à chaque ligne, des cris d'admiration à tout le monde savant (4).

Les épreuves terribles que l'Allemagne eut à subir après que Napoléon Ier eut vaincu l'Autriche à Austerlitz, et qui s'agravèrent encore quand il eut écrasé la Prusse à Iéna, le monde entier les connaît. L'Allemagne était plus que vaincue par le Corse de génie, elle était terrassée: Mais ce que jamais conquérant n'a pu vaincre, c'est l'énergie des grandes âmes. L'Allemague eut alors pour son bonheur des poètes, qui, comme Tyrtée, ranimèrent le courage dans les cœurs les plus lâches, et des jurisconsultes, qui relevèrent, par l'enseignement des principes impérissables du droit, les âmes les plus abattues.

Savigny était à la tête de cette glorieuse phalange do légistes patriotes. Au lendemain d'Iéna, il accepta la première place de l'enseignement à l'université de Landshut. Cette petite ville de Bavière, occupée par les Français, vit accourir aussitôt dans son sein l'élite de la jeunesse allemande. Rien n'est plus propre que le malheur à faire sentir les grandes choses. En entendant Savigny, sous la gueule des canons français, exposer avec calme, mais sans crainte comme sans jactance, les principes éternels du droit, qu'aucune épée ne renversa jamais, la jeunesse allemande se sentait prise pour son professeur d'une admiration qui allait

(1) Le deruier volume ne parut qu'en 183t.

jusqu'à la frénésie. La parole puissante de Savigny, partie du pied des monts du Tyrol, retentissait, d'échos en échos, jusqu'à la Baltique. Le roi de Prusse souhaita naturellement avoir près de lui un homme dont l'autorité sur la jeunesse tenait du prestige, et il s'empressa d'offrir à Savigny une place à l'université de Berlin, qu'il venait de fonder. Il mit dans ses offres tant d'insistance que Savigny ne put refuser.

Mais quelle fut alors la consternation des étudiants de Bavière et des contrées circonvoisines, à qui la modicité de leur fortune ne laissait pas l'espoir de pouvoir suivre Savigny à Berlin ! On ne saurait l'exprimer. Mm* d'Arnim , dans sa correspondance avec Goethe, a raconté les scènes touchantes qu'amena la séparation des élèves et du maître. Tout ce qu'on peut imaginer de témoignages de respect, de reconnaissance et d'affection naïve, de cris du cœur, de larmes et de sanglots, s'y trouve décrit avec une vérité saisissante, et nous sommes surpris qu'aucune de ces scènes n'ait tenté le pinceau d'un peintre. Notre siècle a pu en voir de plus brillantes, mais de plus attendrissantes, nous ne le croyons pas.

Arrivé à Berlin, Savigny reprit ses brillants enseignements, qu'il ne quitta plus, même quand il s'occupait, avec Eichorn, lors de la guerre de l'Indépendance, de l'organisation de la landwer et du landsturm de Berlin. Quoique à ses travaux de professeur fussent venues se joindre de hautes fonctions judiciaires, non-seulement Savigny suffisait à tout, mais il trouvait encore du temps pour composer une foule de travaux remarquables sur divers sujets, que les revues savantes de l'Allemagne se disputaient. Quoique son histoire du droit romain au moyen âge suffit pour illustrer à jamais son nom, il conçut alors le dessein de composer un ouvrage plus vaste encore, ayant pour titre : Système du droit romain actuel, où, à l'exemple du président Favre et de Pérézius, il voulait réunir et condenser tout ce que les écrits

des jurisconsultes romains contenaient de principes de droit, encore applicables aux diverses contrées de l'Allemagne.

Savigny travaillait à cette grande composition, quand une dignité des plus hautes vint le chercher. Il fut nommé, en 4843, ministre d'État et de Justice du royaume de Prusse, et il conserva ce poste éminent jusqu'aux événements politiques qui agitèrent la Prusse en 1848, à la suite de notre révolution de février, dont ils furent le contre-coup. Savigny quitta alors son ministère malgré l'insistance que mettait le roi de Prusse à le retenir (4) , ce qui fit le plus grand honneur à son caractère, quoique sa retraite fût motivée par des appréciations politiques que nous ne saurions partager.

Savigny s'était appliqué avec tant d'amour à étudier le passé , qu'il finit par ne plus voir dans le droit qu'une alluvion admirable de sagesse humaine , amenée naturellement par le cours des siècles, dont il fallait se garder de troubler les couches, avec autant de soin qu'on évite de fouiller et de mettre à nu les fondements d'un temple. Il n'attribuait donc, dans les progrès du droit, qu'une part très-faible à l'initiative hardie d'un législateur, et il devint, en Allemagne, le chef de ce qu'on appela l'école historique, parce que les jurisconsultes de cette école attachaient tous une présomption presque infaillible de justice à tout ce qui était ancien. Un droit meilleur, suivant eux, ne pouvait jaillir jamais, d'un seul jet, du cerveau d'un homme voyant les choses de plus haut que les autres : il ne pouvait se former que par la coutume, c'est-à-dire par l'assentiment universel des habitants d'une contrée ou des sujets d'un État, assentiment se produisant d'une manière instinctive et se développant insensi-

(1 ) Le roi Frédéric-Guillaume IV, forcé de se séparer de Savigny, lui écrivit cette lettre affectueuse : « Mon très-cher Savigny, votre demande de démission me déchire le cœur, mais je ne puis que l'accepter, car vous avez eu raison d'agir ainsi. Que Dieu vous récompense de votre fidélité et de vos efforts ! »

blement à la manière des chênes , dont les sujets les pins vigoureux comptent par siècles le développement, jamais interrompu , de leur croissance. La codification même de lois anciennes leur semblait une imprudence et un danger, parce qu'elle pouvait contrarier cette croissance latente et changer le cours naturel des choses.

Savigny, chef de cette école, se défendait, il est vrai, de bannir complètement de l'étude du droit les spéculations philosophiques , si chères aux grands esprits ; mais le soin même qu'il prenait de le répéter très-souvent , prouvait que c'était bien sa tendance, et , suivant nous , il y cédait beaucoup trop.

Une comparaison fera saisir notre pensée , et ce que nous trouvons d'excessif dans celle de Savigny. Nous reconnaissons qu'un des grands malheurs de notre temps, c'est que bien peu d'hommes admirent le moyen âge comme il mérite de l'être , mais ce n'est pas à dire que tout y fût bon , que tout y fût beau. Nous confessons, par exemple, de tout cœur, qu'après les œuvres de Dieu, il n'est rien de plus magnifique au monde que les cathédrales gothiques. Nous éprouverions pour un artiste qui aimerait mieux les monuments de l'antiquité païenne, même les chefs-d'œuvre de l'art grec, autant de compassion que pour un musicien qui préférerait à la musique grandiose et mystique de Beethoven de petits airs d'opérette. L'art grec, c'était le goût exquis du Beau, mais dans le fini ; du Beau, dans un cercle dont l'œil humain pouvait, sans effort, suivre les contours. L'art chrétien qui construisit les cathédrales du moyen âge, c'était l'amour du Beau s'élevant jusqu'à l'Infini , et ne se heurtant plus contre aucune ligne de circonférence. Mais auprès de ces monuments incomparables de l'architecture chrétienne, que vit-on cependant durant bien des siècles? Des édifices sans aucun style, parfois même de véritables masures, qui s'étaient attachées à leurs flancs augustes, comme les lîma-

ces se collent aux plus belles plantes, qu'elles salissent de leur bave. Quelle que fût l'antiquité de ces édifices parasites, notre siècle a bien fait, par respect même pour le Beau, d'en poursuivre partout la destruction.

Il doit en être de même du droit. Téméraire et criminel est tout homme qui ose en contester les premières assises, posées par la haute raison de jurisconsultes païens, consolidées par la raison plus haute encore des plus grands juristes chrétiens ; mais ce n'est pas à dire que le monument admirable, que ces patriarches de la science nous ont transmis, ait atteint toute la perfection qu'il peut recevoir. Suivant nous, il en est encore bien loin ; et la mission de chaque génération chrétienne sera précisément , jusqu'à la fin des temps, d'en élever de plus en plus les colonnes ou d'en mieux polir les détails.

Savigny n'était pas assez pénétré de cette vérité. Il voyait le passé trop en beau. Il était trop enclin à transporter dans l'ordre politique ce qui n'est vrai que dans Tordre théologique, c'est-à-dire à regarder toute idée nouvelle comme une erreur. Il ne fut cependant que louable de s'être retiré des affaires publiques en 4848, quand les idées libérales prirent le dessus en Prusse, puisque le premier devoir d'un honnête homme est d'agir d'après ses convictions. Il reprit alors son grand ouvrage sur le droit romain ; et , après en avoir publié huit volumes, comme il s'aperçut qu'il l'avait conçu sur un plan beaucoup trop vaste , il détacha , dans les dernières années de sa vie , de son plan général , le sujet le plus important, celui des Obligations, afin de le traiter à fond. Il publia sur ce sujet, en 4853 , deux volumes remarquables, que deux autres devaient suivre encore. C'était le chant du cygne.

Le 34 octobre 4860, Savigny, devenu plus qu'octogénaire, célébra à Berlin le soixantième anniversaire de son doctorat. Un de ses fils, ambassadeur à Dresde, avait convoqué à

cette fête des représentants de tontes les universités et hautes cours de justice d'Allemagne , qui s'y rendirent avec empressement. Plusieurs maisons royales ou princières tinrent à honneur de s'y faire représenter aussi. Ce fut une fête de conjouissance universelle, qui devait être suivie bientôt d'une pompe d'un genre tout différent, mais que sa tristesse ne fit que rendre plus auguste.

Savigny mourut le 25 octobre 4864 . Il semble que la Providence avait fixé sa mort à cette date, pour que l'Allemagne entière pût être représentée à ses funérailles. Guillaume Ier, qui avait succédé à son frère sur le trône de Prusse, le 2 janvier 4864, avait retardé jusqu'au 48 octobre son couronnement, qui eut lieu avec une pompe extraordinaire. Tout ce que l'Allemagne comptait d'hommes considérables s'y était rendu. Les fêtes qu'on célébra à Berlin à cette occasion finissaient à peine, quand Savigny s'éteignit chargé d'ans et de dignités, et le front ceint d'une auréole de gloire. La plupart des personnages qui avaient assisté au couronnement du monarque assistèrent aussi aux obsèques du jurisconsulte, à la suite de leur souverain. Guillaume Ier voulut, en effet, conduire en personne, un deuil qu'il considérait, avec raison, comme un deuil national. Il avait compris qu'on ne saurait jamais honorer assez la mémoire d'an homme , quand il a contribué par l'éclat de son savoir et l'exemple de ses vertus, à l'illustration et au bonheur de son pays.

Il semble aussi que le ciel, en faisant mourir Savigny à cette date, lui fit une grâce insigne. Savigny avait deux patries. Celle de son père et de ses ascendants les plus proches, c'était l'Allemagne; celle de ses ancêtres reculés, c'était la France. Il les avait aimées toutes deux dès son plus jeune âge, alors que sa mère lui parlait indifféremment, pour former son esprit et son cœur, la langue allemande et la langue française ; et son amour pour la France s'était

singulièrement accru, au commencement du siècle, quand il passa à Paris deux ans entiers pour fouiller tous les trésors de notre bibliothèque nationale, dont les manuscrits précieux, à peine montrés aux grands de la terre, restaient toujours ouverts pour lui. Aussi, quand Napoléon Ier traversa, comme un météore sanglant, les horizons effrayés de l'Allemagne, Savigny, tout en détestant le despote, ne rendait pas la France responsable de l'ambition effrénée de son chef.

Combien donc, s'il eût vécu neuf ans de plus, sa douleur eût été grande, en voyant la Prusse commettre envers la France des excès plus odieux encore que ceux dont Napoléon Ier s'était rendu coupable envers l'Allemagne; en voyant notre nation si hospitalière, frappée sans merci et rançonnée sans pitié, parce que son chef avait eu la folie d'engager, pour un intérêt de famille et de vanité, une lutte inégale, pour laquelle rien n'était prêt, et où sa défaite était certaine ! Comme Savigny eût gémi de voir ses compatriotes abuser de la victoire au point d'arracher à la France des provinces entières, dont les habitants ne demandaient qu'à mourir plutôt que de cesser d'être Français !

Heureux Savigny, le ciel te fut donc propice, en t'épargnant deux douleurs aussi cruelles que de voir la patrie de tes ancêtres vaincue et piétinée, et la tienne propre déshonorée par sa victoire ! Mais si tu t'endormis paisiblement dans la mort, sans que ton âme pût être troublée par la prévision de pareilles horreurs, n'eùt-il pas mieux valu cependant pour l'Allemagne que tu eusses vécu, pour lui apprendre et pour apprendre au souverain qui avait eu l'habileté de l'ameuter contre nous, les égards qui sont toujours dus au malheur ! Ce n'est pas toi qui aurais conseillé au roi Guillaume de se faire couronner empereur, pour humilier la France, dans le palais même où tout rappelle le souvenir de notre plus grand roi. Tu lui aurais dit que le sort des

batailles permet au vainqueur heureux d'attacher son ennemi vaincu à son char de triomphe, mais qu'on ne triomphe pas des morts ! que s'il voulait replacer sur sa tète la couronne de l'empire d'Allemagne, c'était à Aix-la-Chapelle, à Mayence, à Francfort, ou en tout autre lieu illustré par des noms germaniques, qu'il devait la prendre ; jamais à Versailles, où sa seule présence était une profanation à une mémoire si grande de toutes sortes de gloires, que la sienne, auprès, ne pourra jamais paraître aux âges futurs, que bien petite; et peut-être tes conseils loyaux auraient-ils été écoutés.

La Providence ne permit pas que tu pusses les donner. Elle voulait que la France fût châtiée pour les iniquités de ses princes, et pour les impiétés d'un trop grand nombre de ses enfants. Elle voulait qu'elle fût d'abord déchirée par l'ennemi du dehors ; puis, et plus cruellement encore, par des monstres sortis de son sein, qui ne connaissaient aucune patrie. Puissent ces terribles châtiments la faire venir à résipiscence, lui faire renier les impiétés qui, depuis plus de cent ans, ont fait son malheur; et lui faire reprendre les sentiments qui, durant quatorze siècles, firent sa gloire ! Et si le Roi du ciel, 6 Savigny, t'a inspiré, à ton heure dernière, ces sentiments de foi pure et d'amour parfait qui ouvrent infailliblement les demeures célestes, prie ce Monarque toutpuissant qu'il en soit ainsi ! Prie-le pour que la France, que tu aimais tant, se relève de ses ruines, pour qu'elle redevienne la reine des nations, non point par la puissance toujours fragile du glaive, mais par la puissance invincible de l'amour, d'un amour qui n'excepte, dans son expansion, aucun être de l'humanité, et ne connaît pas plus de limites dans le temps qu'il n'en connaît dans l'espace ! ! !

LES ÔBANDS JURISCONSULTES. 46Î

§ IV. — MITTERMAYER.

Après la belle et noble figure de Savigny, nous ne voyons pas que l'Allemagne en ait offert aux jurisconsultes de notre âge de plus respectable que celle de Mittermayer.

Charles -Joseph- Antoine Mittermayer vint au monde huit ans après Savîgny. Il naquit à Munich, le 5 août 4787, et montra de bonne heure un goût marqué pour les études juridiques. En 4809, il obtint le grade de docteur en droit, et professa, presque aussitôt après , à l'Université d'Insprûch, d'où il passa à celle de Landshut, que Savigny venait de quitter. En 4849, il fut nommé à l'université de Bonn, et ne fit qu'y passer pour aller occuper, à Heidelberg, une chaire où il a professé près de cinquante ans.

On peut dire que Mittermayer avait la passion du droit, et en particulier du droit criminel, à l'étude duquel il consacra la plus grande partie de sa longue vie. Pour améliorer en Allemagne les deux branches importantes de ce droit, le droit pénal proprement dit et l'instruction criminelle, Mittermayer fit ce qu'avait fait Savigny pour préparer les matériaux de son Histoire du droit romain au moyen âge. Il voulut voir, de ses propres yeux, fonctionner le droit criminel des nations où la culture de ce droit était réputée le plus avancée. Il alla successivement en Italie, en France et en Angleterre , ne quittant chacune de ces contrées qu'après avoir fréquemment assisté à des débats judiciaires, pour s'assurer si le mode d'instruction suivi protégeait assez l'innocence, et après avoir visité avec une attention scrupuleuse leurs prisons principales, afin de voir comment les peines y étaient appliquées, et les résultats plus ou moins heureux qu'amenait leur application. Cette manière de procéder était excellente. Les grands jurisconsultes, en effet, sont toujours à la poursuite d'une justice meilleure que celle qu'ils voient pratiquer

autour d'eux , comme l'artiste court toujours après un idéal de beauté, qu'il n'atteint jamais. Mais cette tendance, trèsbonne comme stimulant, a l'inconvénient de pousser à l'utopie, et le meilleur remède contre l'utopie c'est de ne pas s'en tenir à des abstractions, et de voir la réalité des choses. Telle loi qui théoriquement semble bonne, peut, dans la pratique, montrer des inconvénients et des défauts qu'un théoricien n'eût pas soupçonnés ; comme , à l'inverse, une pratique éclairée corrige souvent les effets d'une loi en apparence détestable. C'est dans ses voyages multipliés, et dans une correspondance suivie avec les criminalistes les pins distingués de l'Europe et de l'Amérique, que Mittennayer acquit une rectitude d'esprit et une sagesse de vues qui le rendirent l'oracle du droit pénal dans toute l'Allemagne, et qui donnèrent une immense autorité à ses écrits dans tons les autres pays.

Ce jurisconsulte recommandable célébra, en 4859, à Heidelberg, le jubilé du cinquantième anniversaire de son professorat. Cette fête savante attira à Heidelberg autant de juristes distingués qu'on en vit à Berlin , deux ans après, quand les admirateurs de Savigny y célébrèrent une fête semblable. Mittennayer vécut encore huit ans après ce jubilé glorieux. Il mourut à Heidelberg le 29 août 4867, à l'âge de quatre-vingts ans, regretté d'une foule de personnes de tons pays qui l'avaient connu dans ses voyages, et d'un nombre plus considérable encore de savants, qui, à la lecture de ses écrits, avaient conçu les sympathies les plus vives pour ce modèle des philanthropes. Qui pourrait, en effet, mieux mériter ce nom que Mittennayer, dont la vie tout entière fut employée à rechercher les lois qui pouvaient le mieux protéger l'innocence poursuivie, et diminuer le plus, par la juste mesure des peines, les douleurs que, pour son propre bien, tout homme criminel doit subir!

Il ne nous reste plus, pour accomplir notre tâche, qu'à

parler de quelques jurisconsultes français notables , morts dans ces derniers temps.

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