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CHAPITRE VI

De quelques jurisconsultes français morts dans oes derniers temps : Laferrière, Dalloz , Dupin, Troplong.

§ Ier. — • LAFEBETÈBE,

Laferrière mérite une place dans notre galerie de jurisconsultes, pour deux bons ouvrages sur l'histoire du droit français, dont l'un seulement fut beaucoup trop court, et l'autre, quoique inachevé, commençait à pécher par des longueurs.

Louis-Firmin-Julien Laferrière naquit à Jonzac (Charente), le 5 novembre 4798. Il se fit connaître honorablement, comme avocat, à la cour de Bordeaux ; mais la trempe de son esprit l'appelait plutôt aux études scientifiques qu'aux luttes du barreau. Quand il commença à prendre goût à la science, la plupart des légistes français étaient encore pleins d'admiration pour le Code civil et les autres codes de l'Empire ; il leur semblait que toute la science juridique était là, que c'était la Loi et les Prophètes. Laferrière, qui avait commencé à regarder par delà le Code civil, dans la profondeur des siècles écoulés, ne partagea pas cet engouement. Il comprit que les œuvres divines ont seules un caractère de pérennité, et que les œuvres humaines ont, au contraire, une nature perpétuellement mouvante, comme les vagues de la mer. Il comprit qu'il en est de l'humanité , en général, comme de l'homme en particulier ; que pour être sûre d'atteindre le bien , elle doit toujours viser au mieux; mais que le mieux très-souvent consiste à revenir au passé, quand

l'expérience prouve qu'on s'était trompé de route en s'en écartant.

C'est dans cet esprit , que Laferrière composa une Histoire du droit français, en deux volumes, qu'il publia en 4837. Ce livre eut un succès immense, et il le méritait. C'était pour les admirateurs exclusifs du Code civil une sorte de révélation : ils n'avaient vu jusque-là dans la science du droit, que le soleil qui éclairait leur horizon, nous voulons dire la législation contemporaine , et Laferrière leur faisait voir dans la nuit splendide du passé une multitudes d'étoiles. Il leur montrait que les auteurs du Code civil, quoique ce fassent des hommes distingués, avaient des ancêtres bien plus grands qu'eux, et que la meilleure manière d'honorer les pères n'est pas d'oublier les aïeux. Seulement, il ne donna pas à cette partie de son livre, qui était de beaucoup la plus intéressante, l'étendue convenable : il la resserra tout entière dans le premier volume , et consacra tout le second à l'histoire du droit français, depuis la révolution de 4789 jusqu'au temps où il écrivait. Il cédait ainsi lui-même au préjugé qu'il voulait combattre, puisqu'il semblait croire que les évolutions du droit depuis 4789 jusqu'à l'année 4837, date de son livre, présentaient dans cette courte période de moins de cinquante ans , autant d'intérêt et d'importance que celles qu'il avait subies dans les quatorze siècles antérieurs, pour ne pas remonter plus haut que l'origine de la monarchie française. C'était se tromper un peu trop dans les proportions de l'ouvrage.

Quoi qu'il en soit, l'Histoire du droit français de Laferrière, quoique beaucoup trop courte , fit sensation , et prouva que l'auteur était parfaitement digne d'enseigner une science dont il connaissait, mieux que la plupart de ses contemporains, les origines et les péripéties. Laferrière fut alors nommé professeur à l'école de droit de Rennes; il devint plus tard inspecteur général de toutes celles de France; puis

enfin membre de l'Institut, dans la section des sciences morales et politiques. C'est là qu'était véritablement sa place, parce que ce sont les hommes les plus instruits qui sentent le mieux combien il est doux et commode d'acquérir de la science sans aucune peine , rien qu'en regardant autour de soi et en écoutant.

Laferrière avait d'ailleurs besoin de loisirs pour l'œuvre importante dont il s'occupait, et de documents .aussi, qu'il ne pouvait trouver en grande abondance que dans les bibliothèques de Paris. En poussant ses recherches plus avant qu'il ne l'avait fait d'abord, Laferrière avait vu combien son Histoire du droit français était maigre , et il résolut de la refondre dans un moule plus grand. Il crut nécessaire de s'enfoncer, pour cela, dans les ténèbres du passé le plus lointain. Il voulut tout d'abord remonter jusqu'au droit le plus ancien de Borne, qui devait, après huit siècles d'élaboration, devenir celui de la Gaule, quand elle eut été définitivement soumise à l'Empire romain. Il voulut étudier ensuite ce qu'avaient pu mêler à ce droit les mœurs et les institutions des Celtes, et plus tard celles des Germains. Ce n'étaient encore là que des prolégomènes, après lesquels l'auteur dut rechercher l'origine des institutions féodales, pour aborder, après, les coutumes, une par une. Cette partie du plan de l'auteur est achevée. Mais Laferrière devait passer de là aux édita de tous les rois de France, à la jurisprudence de tous les Parlements , sans oublier la doctrine de tous les auteurs français les plus autorisés dans toutes les branches du droit, droit public , droit administratif, droit civil, droit commercial, droit pénal, droit fiscal. Cette fois, le cadre de l'œuvre, au lieu d'être trop étroit, devenait si vaste, qu'un seul homme était hors d'état de le remplir.

Laferrière avait à peine commencé cette partie de son plan, quand la mort interrompit ses savants travaux : il mourut le U février 1864, n'ayant dépassé soixante ans qu'à

peine ; mais il aurait atteint les années de Nestor, qu'il n'eût pas eu le temps d'achever son œuvre, tant les matériaux pour les temps modernes, qu'il n'avait pas abordés encore, allaient encombrer sa route. Il avait tracé, dans Tordre intellectuel, non pas un cercle, mais un angle , dont les côtés prolongés allaient sans cesse s'élargissant, sans qu'il sût trouver une troisième ligne pour les arrêter.

Cette erreur, dont Savigny, comme nous l'avons vu , ne sut pas non plus se préserver, est fréquente chez les hommes d'un grand talent, et on le comprend très-bien, parce que plus on est instruit, plus on est sujet à la commettre. Les érudits excellent à faire des mémoires , parce qu'un mémoire exige, pour être bon, que l'auteur ait étudié tout avec soin et n'ait rien négligé. Pour faire un livre, au contraire, il faut savoir passer bien des choses : il faut, sans doute, toujours avoir vu ce dont on parle , mais il faut l'avoir vu à vol d'oiseau ; tout homme qui prend la loupe pour faire un livre est perdu , il se noiera dans les détails. Or la loupe est l'instrument indispensable de l'érudit, comme le télescospe est celui de l'astronome. Un érudit veut voir par lui-même non pas seulement tout ce qui est, mais encore tout ce qui a été. Il a beau être pressé , il s'arrêtera devant un débris terreux d'une coquille de limaçon qu'il rencontre sur son chemin, pour voir si ce n'est pas un coquillage fossile. A plus forte raison, ramasse-t-il chaque galet dont il remarque les bords amincis, pour vérifier si ce n'est pas une hache de l'âge de pierre. Tout marbre fruste l'attire et le fait rêver. Les vieux manuscrits l'attirent encore davantage ; s'il les lit passablement , il ne goûte que du plaisir ; mais s'il ne peut pas les déchiffrer, c'est de la joie, il croit avoir alors un trésor dans ses mains. Et pendant qu'il passe ses jours et ses nuits à essayer de lire un palimpseste ou à rétablir une inscription tumulaire aux trois quarts effacée, le temps, que rien n'arrête, poursuit sa course échevelée ; il vole et vole encore , sans que le savant,

tout absorbé par ses études, ait conscience de la rapidité de son vol, et traîne un jour, à sa suite , la mort , qui arrête le pauvre érudit à mi-chemin d'une œuvre sur laquelle il avait fondé une espérance de gloire ! Tel fut le sort de Laferrière ; tel sera toujours celui d'un auteur qui boit avec trop de délices à la coupe enivrante de l'érudition.

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