‹ Les grands jurisconsultesChapitre 84 sur 93 · IL — DALLOZ · texte numérisé non relu

IL — DALLOZ

La date de la mort, qui fixe naturellement la place d'un homme dans une galerie historique, nous amène maintenant à parler d'un jurisconsulte d'un grand renom, dont les travaux, dans notre plan, devaient nous servir à payer un juste tribut d'hommage et de reconnaissance à tout un monde de juristes habiles, qu'il ne nous était possible de mentionner que d'une manière générale. Dans un livre destiné à faire ressortir le mérite des plus grands jurisconsultes, nous n'avions pas à signaler la part considérable qu'ont eue les compagnies judiciaires aux progrès du droit, les individus disparaissant dans les actes émanés d'une compagnie entière.

Si nous avions entendu étendre nos courtes esquisses jusqu'aux arrêtistes, les proportions de notre livre eussent, pour le moins, doublé. C'est à ses parlements, en effet, que notre ancienne France fut redevable des modifications utiles qu'y subirent lo droit coutumier dans le Nord, le droit romain dans le Midi. Quand on dit qu'avant la révolution française les contrées du midi de la France étaient régies par le droit romain, on se sert d'une locution peu exacte. Chacune était régie par la jurisprudence du parlement dans le ressort duquel elle se trouvait, jurisprudence dont le droit romain faisait sans doute le fond, mais avec quantité de modifications que les cours judiciaires avaient introduites en bien des matières, et souvent en sens différents. Les parlements de Toulouse, de Bordeaux, d'Aix et de Grenoble

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avaient chacun leur jurisprudence propre, et leurs arrêts étaient, pour tous les praticiens de leur ressort, des guides obligés, dont ils ne pouvaient s'écarter sans compromettre les intérêts de leurs clients.

Aussi, chaque parlement, surtout après la découverte de l'imprimerie, qui donna tant de facilité pour la diffusion des livres, eut-il de nombreux arrètistes. Le parlement de Toulouse eut ses Larocheflavin, ses Mainard, ses d'Olive, ses Cambolas, ses Catelan ; celui de Bordeaux, ses Boyer et ses Lapeirère; celui de Grenoble, ses Guy-Pape, ses Basset, ses Expilly ; celui d'Aix, ses Duvair, ses Boniface, ses Grimaldi.

Il en fut de même pour les pays coutumiers. Les collecteurs d'arrêts du parlement de Paris peuvent à peine se compter. Les plus notables, après Papon, furent Louet et son continuateur Brodeau, auxquels un vers de Boileau a assuré l'immortalité; puis, le Prestre, Soëfve, Bardet, Bousseau de Lacombe, Augeard.

Le parlement de Bretagne eut beaucoup d'arrêtistes aussi, notamment Lesrat, Sebast, Paul de Volant, Noél du Fail, Poullain du Parc; celui de Dijon eut Bouvot et Perrier; celui de Rouen, Froland ; et nous ne comptons pas, dans ces listes, les collections d'arrêts fort nombreuses, publiées sans nom d'auteur.

Ces recueils se continuèrent pour les divers parlements jusqu'à la révolution française, qui brisa les grandes compagnies judiciaires, dont ils enregistraient toutes les décisions importantes. Mais, à la place de ces cours souveraines, l'Assemblée constituante créa une compagnie judiciaire dont les attributions furent plus importantes encore que celles des parlements, puisque son autorité ne devait plus s'arrêter^aux limites d'une province, et qu'elle devait s'étendre à la France tout entière ; ce fut la juridiction suprême appelée d'abord Tribunal, et, plus tard, Cour de Cassation. Les décisions de

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cette juridiction eurent une importance que les arrêts des parlements, même de ceux dont le ressort était le plus vaste, n'avaient jamais eue, et il était absolument indispensable de les recueillir avec le plus grand soin. C'étaient désormais les lumières qui devaient dissiper toutes les obscurités des lois anciennes qu'on voulait conserver, et des lois nouvelles qu'on voulait faire. Ce fut un secrétaire de Merlin , Sirey, qui commença cette importante tâche; un greffier de la Cour de cassation, Denevers, ne tarda pas à l'imiter ; et un troisième recueil suivit bientôt les deux premiers, ce fut le Journal du Palais. Ces troiB recueils n'ont plus cessé, depuis, de jouir d'un très-grand crédit auprès des légistes, surtout quand leur cadre élargi permit d'ajouter aux arrêts de la cour suprême les décisions les plus importantes des autres cours.

Ces recueils nouveaux ressemblèrent d'abord tout à fait à ceux qui se publiaient avant la Révolution, en ce sens, qu'ils étaient consacrés uniquement à la jurisprudence. La doctrine n'y avait d'autre part que les annotations ajoutées par les arrêtistes, annotations presque toujours très- utiles, mais dont l'intérêt ne pouvait, cependant, jamais dépasser celui de la question de droit qui les avait provoquées. La science du droit marchait alors sur deux chars parallèles : d'un côté, les traités des jurisconsultes, œuvres d'un seul homme : de l'autre, les recueils d'arrêts, expression de la sagesse d'une compagnie entière. Ces deux chars, cependant, se heurtaient assez souvent, et un jurisconsulte d'un grand mérite, Dalloz aîné, né le 42 août 1795, eut, à trente ans, l'heureuse idée de les attacher l'un à l'autre pour rendre les chocs plus rares. Dalloz réalisa parfaitement son idée dans un premier recueil, en douze volumes in-4°, publiés, de 4825 à 4834, [sous le titre de Jurisprudence générale. Le grand succès de cette importante publication décida le jeune auteur à étendre son cadre primitif, à faire entrer notamment dans son travail

nouveau tout ce qui se rattachait au droit public, à la philosophie du droit et à son histoire, matières du plus grand intérêt, qui, dans la Jurisprudence générale, étaient à peine ébauchées. Dalloz commença, dès lors, une des collections les plus vastes qui aient jamais été publiées sur la science du droit, sous le titre, mérité, de Répertoire de législation, de doctrine et de jurisprudence en matière de droit civil, commercial, criminel, administratif, de droit des gens et de droit public, c'est-à-dire plus brièvement, sur tout le droit. Une telle œuvre demandait bien des années pour être menée à un. Commencée en 1846, elle n'a pu être achevée qu'en 4870, et la vie de Dalloz ne s'est pas prolongée jusqu'à la fin de l'œuvre qui porte son nom, puisqu'il mourut à Paris le \ 2 janvier 4869.

Pour une œuvre aussi vaste, Dalloz dut s'aider d'un grand nombre de collaborateurs. Le plus actif fut son frère Armand, homme aussi laborieux qu'il soit possible de l'être, et qui joignait une modestie extrême à un esprit vif et pénétrant. Beaucoup de jeunes légistes de talent secondaient à leur tour les deux frères. Mais on sait bien qu'il est des tâches qui ne peuvent jamais être exécutées par un seul homme. On sait bien que l'architecte d'un grand édifice ne peut pas, comme le maçon qui construit une masure, tailler lui-même la pierre ou la brique et préparer le ciment. Il suffît cependant, pour que l'architecte puisse inscrire légitimement son nom sur la façade de l'édifice, qu'il en ait deBsiné le plan et dirigé l'exécution. Il en fut ainsi du grand répertoire dont nous parlons. Dalloz aîné en fut l'architecte, ses collaborateurs furent les ouvriers ; et comme à un grand savoir Dalloz joignait une extrême obligeance et une parfaite aménité, il méritait, à tous égards, le monument touchant que lui ont élevé récemment les habitants de Septmoncel, petit bourg du Jura, aux aspects alpestres, où il était né. Ils ont placé son buste en bronze au-dessus d'une belle fontaine en marbre blanc, où

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tant le village va puiser ses eaux, pour l'avoir sans cesse sous leurs yeux, et pour en tirer honneur, comme des soldats s'honorent d'un drapeau qui leur rappelle des victoires. De pareils monuments durent ordinairement plus longtemps que les statues d'airain ou de marbre érigés aux souverains. Aux jours de grands orages politiques , nulle main ne vient défendre ce qu'éleva la flatterie, tandis que les habitants d'une contrée qui a élevé un monument de reconnaissance et d'estime à l'un de ses fils qui l'a honorée, veillent à sa conservation comme une mère à celle de son enfant.

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