RAPHAËL SANZIO
Le nom de Raphaël est doux comme la vision de son art, et la fin prématurée de ce ^rand peintre ajoute encore au charme mélancolique dont on aime à auréoler les génies parce qu'on se les (igure à plaisir aussi rares qu'éphémères.
Aussi bien Raphaël était beau et la magie du souvenir affectionne la beauté associée au chefd'œuvre, comme si cela était obligatoire, comme si l'un se devait à l'autre, infailliblement.
Raphaël laisse encore dans la pensée le parfum d'un amour éternel dont la douceur de son nom et la grâce de son visage sont synonymes ; de fait, l'image de la Fornarina apparaît lorsque l'on évoque les traits de Sanzio, puisqu'il mourut pour elle! Et ne voilà-t-il pas la raison pour laquelle le grand artiste nous est déjà sympathicjue avant mAme qu'il ne se soit imposé à notre admiration par son art.
Autre elfet de mirage : la légende d'une technique improvisée chez Raphaël, du seul fait de son génie !
142 f.FS CHANDM MAÎTnPS f)E I 'aTIT
Otii nous (lir.'i, inalj^iij le doii île at maître déjà célèbre à vingt (-t un an», la v<';rité «ur le labeur facile, encouragiî certes, mais labeur quand même, auquel Sanzi<i dut se livrer pour aider à Tessor de son génie ?
Con(;oit-on, en vérit»', le mirarb- d'uu ^îavoir instantané chez un t«'| artiste, d un talent aussi parlait, sans rabaisser son mérite?
Les fruits savoureux de l'étude progressivement mûris sont les seuls savoureux ; de déduction en déduction, d'efibrls en efforts, sous le soleil de l'imagination exaltée d'idéal, le fruit se dore jus- ([u h ce (ju'on le cueille, et il nous apparaît que ce sont ces étapes du désir de le cueillir à maturité qui nous font savourer ce fruit avec plus de joie!
D'autre part lorsque l'on examine notamment les dessins de Raphaël, la science que l'on v respire est telle qu'elle rougirait un peu de n'avoir point été apprise, et la facilité seule avec laquelle elle se donna, après s'être fait désirer plus ou moins longtemps, suffit à la satisfaction du don.
Mais le nom de Raphaël est prestigieux, et notre admiration se complaît dans la fiction, parce qu'elle ne veut se figurer les artistes de la Renaissance, — cet arc-en-ciel qui se lève au sein de rhistoire de l'Art, — que cousus d'or et de soie, artistes par la grâce de Dieu seul!
HAlMIAi-J^ SANZIO 1-43
Songez donc aux costumes délicieux que portaient ces génies descendus de rOlynipe tels quels, à moins qu'ils ne sortent tout neufs d'une odorante cassette capitonnée de satin !
D'ailleurs cette ambiance d'enthousiasme dispose confortablement l'appréciation en lui imposant de la vénération pour les âges disparus dans une poussière d'or et, puisque l'œuvre est à la hauteur de l'heureuse disposition devant laquelle elle se présente, l'art ne peut que se réjouir d'un cadre approprié.
Autre légende : la fécondité extraordinaire d'un artiste mort à trente-six ans.
Gomme si la fécondité ajoutait à la qualité d'une œuvre, et pour mieux rabaisser sans le savoir le vol du génie, qui plane plus souvent qu'il ne se pose.
Toujours la thèse de la facilité extrême vient attenter, sous forme d'extase, à la maturité de la pensée qui seule est la source du chef-d'œuvre! Fort heureusement pour Raphaël, il sut se faire aider « ... il conçoit, il esquisse; il passe à Jules Romain qui ébauche, Jules Romain passe à Penni (jui achève; puis Sanzio reprend et retouche; puis les autres élèves copient et répandent les œuvres (lu maître; le travail se distribue comme d'un roi ù ses ministi'es; c'est faiie de la peinture dit p. Legouvé, auquel nous empruntons ces lignes.
144 l.r.f^ GRANDA MAtTKRH Dl i/aRT
comme on ndmiiiiitre un royHuaif, c'est peindre comme Napoléon r^fcumi \ tout cela c était ha-
phu»"I ! M
Mai^ voilk! de mèmn que \e jardin «lu /v/// C/td/jrrori rouf/ê^ cittout emtiaum^'Mlft (leurs aux [»ar- \num et aux couleurs nanB pareils, il faut que, <iaim lini.i^ination rospectuense. les génies aient fait (les choses encore plus incroyables que leur» cliefs- (i'd'uvrc! Fiaphai'l Sanzio, en pourpoint de velour*» hrodé d'or, en maillot de soie, les épaule» radn'es par un lourd inanloaii, peignant une Madone (conimo s'il n'avait peint que des Madones! diin'main, tandis (pu; do l'autre il caresse la chevelure blonde de la I^'ornarina! (Jueljoli tableau <>ii le faux du personnage évoqué i'excuse de 1 admiration méritée pour une œuvre extraordinaire?
Et de quel pinceau ensorcelé peint ce personnage des rôvesl niche avec cela comme tous {*< princes charmants des contes de fées ! Et si bon !
Tous ces chefs-d'œuvre défilent alors en heaut»*. en richesse et en bonté sans que jamais liaphael n'ait quitté un instant son béret légendaire pour les créer de son pinceau magique, sans qu il n'ait dt'^grafé pour une minute son pourpoint!
Il est vrai que la vie du peintre de la soinfe Famille, si toutefois elle descend des nues inutiles n'en demeure pas moins véritablement belle, tant elle fut heureuse et magnifique.
LA VJERGE AU VOILE, par Raphaël S.v,nzio.
RAPHAËL SANZIO 14o
Il suffit (Je la dire telle quelle pour n'être point désenchanté.
Rafaëlo Sanzio naquit un vendredi saint, à Urbino,en 1483, de même qu'il mourut un vendredi saint, d'où la constatation de quelque lien mystérieux entre le Christ et Raphaël, par quelques biographes, qui n'est point faite pour déplaire encore à la légende !
11 suffit aussi que la famille de Raphaël ait déjà compté cinq peintres parmi ses membres, pour que notre héros apparaisse en relief, dépassant bientôt son père Giovanni, aussi vertueux (jiio piètre artiste.
Passons sur l'enfance de Sanzio, enfance pieuse et débordante de sollicitude, comme il sied à toute exception notable, surtout lorsque l'exception a fait ses preuves, et nous voyons Raphaël remis d'abord à Timoteo Viti comme un précieux bijou.
Viti, dont le nom n'a guère marqué dans la postérité, avait son atelier à Urbino même, d'où le choix de ce mailre, davantage pour la proximité de ses conseils que pour leur valeur, car si le père de Raphaël était un pe'utr^ d'un talent sans éclat, il étai^ nous dit-on, d'un esprit très cultiyé. Voi^i pourquoi, après avoir préjugé de son' propre mérite et douté bientôt aussi de l'enseignement de Viti, aussitôt surpassé qu'égalé, Ciiovanni Sapzio
no i.Rg cnAND* M\tTf»F«» DF i/aut
hc i\6rn\a h rofilirr »on pnfniit g/^Tiial au P<*nj;:iii
L»' |',«ni^iiihal)ito IVron^p; rarrarherru-nl filinh-sl complot ; mai», fort lMMireij»f»ment, lo maitro aimf» bientôt IV«l«''vo à IVj^al d'un fiN, an point nn'^nin (\\i(* le maîtro n'en voulut point à son «''lèvcMlc IVgTiler tr^8 vite et au hosoin de le quitt^T de bonne heure pour appr«'n«lrn davantage ailleurs.
Il est des in^ralitutles dont les p/^dapopues sont fiers, et le dessin de Pérugin, sans grande scienro. et sa peinture sans audace, ne purent que se féliciter d'être excellemment imitf's, avec le secret émoi peut-être d'avoii- Tlionneur d'être snrpassés.
Déjà H ce moment on cite de Hapliad un excellent Mariaf/e de la Vierge qu'eût, dit-on, sipné un Pérugin plus souple, ce qui n'est pas un moindre hommage pour un débutant!
Nous parlons de cette œuvre que nous ignorons d'après l'enthousiasme de quelques auteurs qui la contemplèrent, à Milan, au sortir d'une boîte que Ton n'ouvre qu'à certaines heures, paraît-il. Et, s'il est vrai que naguère un Anglais offrit ceut mille francs de ce précieux tableau, nous n'hésitons point à croire qu'il en vaut maintenant davantage: mais cela a-t-il quelque rapport avec sa valeur intrinsèque? Songez que Raphaël n'a que vingt et un ans à peine!
fiAPHAEL SA\ZIO i47
Bref, Saiizio, qu'il serait sans doute téméraire d'acclamer déjà, brûle d'aller à Florence auprès des maîtres et, sous les auspices de la duchesse d'IJrbin, le voici adressé au gonfalonier Soderiiii.
Inlcirompons un inslant notre récit pour donner le portrait de notre personnage peint par E. Legouvé : «... Sa taille était petite (il avait cincj pi(îds deux pouces et demi); mais tous ses membres s'harmonisaient dans un ensemble plein d'élégance; il avuit le visage ovale, le teint un peu olivâtre, les cheveux bruns et longs, point ou peu de barbe, des yeux noirs, doux et voilés ; un cou de femme, long, blanc et rond; les dents éclatantes de blancheur : dès qu'on le voyait, on l'aimait... »
De la beauté et un talent prodigieux, voici sous quels auspices le jeune artiste fit son entrée à Florence, la nouvelle Athènes, comme on l'appelait!
Quel était, au moment de sa majorité, le « bagage» artistique de Uaphaël, avant qu'il ne quitte Pérouse?
Jugez-en par ce résumé de chefs-d'œuvre : la Vierge Solly^ la Vierge au livre ^ la Vierge enlr^ saint François et saint Jérôme, le Couroiineinent de la Vierge, sans compter des fresques et des cartons!...
Certes des inlluences nombreuses se lisent dans
ces pa^os de détiiit, collos de Pérugiii et d<' Pintilricchio iu)lfinniif'nt, ne sont point doijl«îiJs»*s; niais avpr quL'lle supériorité clans la délicatesse; de la tniirh«\ avoc quel goût supérieur de la grâce et fin moelleux Uaphaël a mis son empreinte et comme allirmé sa dt'cisive personnalité!
D'ailleurs, nous verrons qu'au cours de sa lumineuse carrière, « ce génie acquis plutôt qu'un génie spontané à la manière de Michel-Ange »> ne se lit point scrupule de s'appuyer sur la manière des autres peintres. Après avoir surpassé l'imitation de Pérugin, il alla {)lus loin (jue Léonard de Vinci, non sans avoir préalablement surpris le dessin et l'expression de ce grand maître, de même que la vivacité du coloris de fra Bartolomeo lui fut une révélation profitable et que la puissance de la peinturede Michel-Ange décida de l'ampleur de son dessin.
Au surplus, il faut constater que Raphaël a basé sur ces nobles contacts sa parfaite originalité, à la façon d'une fleur mêlée à d'autres fleurs, embaumant davantage du parfum des autres peut-ôtr< , mais avec un parfum bien personnel et caractéristique.
Bref, voici Raphaël à Florence, puis à Sienne où Tantique lui conseille le groupe ravissant des Trois Grâces et le minutieux joyau qu'est /<? Songe du Chevalier^ et enfin nous le retrouvons de retour
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pour quelque temps à Urhino, où il donne le saint Georges et le sai?it Michel que nous pouvons admirer au musée du Louvre.
Avant donc de se fixer à Florence pour quelques années, nous voyons Sanzio glaner à droite, à gauche, soit de la beauté, soit des relations qui lui viennent en foule, tout comme les papillons accourent à la lumière.
C'est Julien de Médicis rencontré à la cour ducale, c'est le futur cardinal Bibbiena et Baltliazar de Castiglione, autant d'appuis — noblesse oblige — et, vers la fin de l'année 1504, notre personnage fait sa décisive entrée à Florence, sous les auspices que nous avons précédemment soulignés.
Aussitôt dans cette ville privilégiée, Raphaël se hAte de fréquenter des maîtres comme Ghirlandajo, Masaccio, fra Bartolomeo, Filippino Lippi; il s'imprègne d'eux et surtout de Léonard de Vinci, dont le précieux sentiment l'émeut singulièrement. IViis, violemment, s'imposent à l'étonnement admiratif du jeune maître, la puissance et la grandeur de Michel-Ange !
A côté de la pensée profonde et calme de Vinci, le coup de tonnerre de Buonarroti !
Vis-à-vis des primitives conceptions picturales : la révélation de la nature, la vérité triomplianl de la méthode!
Laurent le Magnifique avait ouvert ses jardins
pciipUs dcfttatu<'s,«lc torfteftct de ntalue» anliiueb, et Ton conirnnn.îiit h loiirn<^r auU>ur de chh rlirl^-dd-tivn; avec des LatUanciit'i do cœur; on Icb co|Huit leHpectiiciiseinent, tTainliveinefit. on n'osait point eiiliii le» interpréter en peinture.
Songez qu'à la fin du xv' siocle la science du dessin était rudimenlaire, I ignorance du nu conseilla le suhleiruge souvent naïf des dr<«|>ei'ieb, les personnage», en outre, n'étaient que de» portrait!?, et les tôtes semblaient se tenir en équilibre au haut d'un Dianleau.
Sans compter que l'idéal était tait de njensonj;e, la représentation humaine choquant l'acceptation des artistes d'alors, contraints à [uéliner dans la naïveté sentimentale, à se répéter suivant une tradition et selon l'àme théorique des autre», sans émotion personnelle enlin, devant la vi<* qui n'était point l'image de la vulgarité qu'ils supposaient.
Aussi, dès le coup d'audace de Michel-Ange qui, dans un carton pour la salle d'un palais florentin, avait transposé, transfiguré l'antique en son dessin, son modelé et tout son geste enlin, Haphaël se sentit des ailes à son tour, et la forme de son graphique palpita, dégagée de la convention.
Étant donné que la première manière de Raphaël date de rintluonce du minutieux Pérugin, la seconde manière de ce maître est due à l'action de