‹ Les Grands maîtres de l'artChapitre 15 sur 29 · RAPHAËL SAN7I · texte numérisé non relu

RAPHAËL SAN7I

Tant d'amour devait tuer, d'accord avec un travail excessif, l'un stimulant l'autre, le corps et rame de Raphaël, et bientôt nous le voyons céder à ces deux passions qu'il semblait n'avoir réunies que pour mourir avec plus de grâce.

Mais voici impartialement l'autre version : Raphaël épuisé est mandé par le pape au Vatican; il y accourt trempé de sueur, le froid le saisit et il est terrassé sans doute par une fluxion de poitrine... On choisira entre les deux versions, mais nous inclinons, afin de. clore plus harmonieusement notre chapitre, sur la dernière supposition. Raphaël, riche et beau, épuisé par son génie si précoce qu'il devait n'être qu'éphémère, devait succomber à la délicatesse seule du baiser.

Raphaël Sanzio mourut à Rome en 1520, et son corps, en grande pompe, fut transporté au Panthéon au milieu du deuil général.

PAUI. Vl^.RONÈSE

Nous roiroiivorons l'aTriour du luxo chez tous les p^rnnds coloristes. ï.e plaisir dos magnifir-encos, rcnlhousiasme de la foiiune ajout»' h la joie des yeux, et, chez Titien comme chez V<?ronêsc et Hiibens, peintres du faste, la couleur est riche pour ne pas faillir à l'ambiante exubérance.

On constate ainsi que tous les peintres v(''nition? farent des coloristes, grâce au soleil qui acheva Leurs (l'uvres après avoir promené ses rayons sur des o])puSitions vives, et c'est un plaisir de contempler l'harmonie de ces notes éclatantes pacifiées sur les tableaux de ces maîtres, qui surent enfermer la lumière à la façon de Josué arrêtant Phébus en sa course.

Los coloristes sont incomparables entre eux, pour cette raison que le ciel leur sourit, plus ou moins serein selon l'endroit où ils créent ; aussi bien il serait injuste de discuter aujourd'hui des chefs-d'œuvre consacrés lumineux, ensevelis qu'ils sont, peu ou prou, sous une brume séculaire.

Si la vivacité des tons a baissé sous le poids de?

PAUL VKRONÈSE 163

temps, il faut la ressusciter par l'esprit, grâce à l'indication de la gamine harmonieuse qui subsiste.

Voyez : la palette de Rubens apparaît aujourd'hui plus rutilante à nos yeux que celle de Véronèse, parce que cette dernière palette est plus sèche el, disons le mot, plus « culottée ».

Mais il n'empêche que si le soleil a pAli sur l'œuvre séculaire, en général, et surtout comparativement à la luminosité de nos peintres actuels, dont la pâte a l'avantage, au surplus, d'être fraîche, il importe de se placer d'abord à l'e'poque où les tableaux des coloristes précurseurs furent exécutés sans préjudice d'une restauration, par la pensée, de leurs créations altérées, diminuées.

Cotte dernière observation concerne particulièrement la couleur, car on doit avouer que, tout comme le vin se bouille en cave, les tableaux (( prennent de la bouteille », expression choquanle si l'on veut à l'endroit de l'art, mais parfaite image pour dépeindre la cristallisation savoureuse à la fois de l'œuvre et de notre respect ; mirage instinctif occasionné à la fois par des réactions chimiques purement matérielles et par le retour en arrière ou vénération des génies d'autan purement idéal.

Le nom de Véronèse évoque chez nous une impression vaste, l'idée d'une baie largement ouverte

iCi\ 1.F.9, GRANDS Ma!tRK« DE I/aRT

sur- (jinhpK* foule l)if^arr/*e ou plein soleil. La peinture de V<^ron^se, a-t-on dit, c'est la peinture dos yeux : c'est la première page du carnaval de Venise!

Et de fait, le grand dispensateur de lumière et de vie quV'tait f*aolo (laliari est parfaitement dépeint en ce lyrisme.

Sans plus larder, tî\chons de démêler les phases de l'existence de ce grand maître.

Paolo Caliari emprunta son surnom de Véronf'se à Vérone, lieu où il naquit en 1528.

Son père, le sculpteur Gabriele Caliari, le destina par avance à Tart qu'il exerçait lui-même, médiocrement, et le jeune Paolo ne montra guère de goût dans les figurines académiques modelées en argile et en cire du début.

Les fortes oppositions des bosses et des creux ne suffisent point à sa soif de lumière, et bientôt il abandonne Tébauchoir pour le pinceau.

Nous le retrouvons alors chez son oncle, un nommé Badile, qui passait pour le meilleur peintre de Vérone.

Toutefois, après avoir, durant quelque temps copié les toiles de son nouveau maître, l'élève et neveu demande au Parmesan et à Albert Durer une inspiration complémentaire et, puisque l'un de ses biographes déclare « qu'il portait déjà d'excellents fruits dans la saison des fleurs », nous

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supposons que le cardinal Hercule de Gonzague était un fin connaisseur lorsqu'il remarqua ce jeune homme, alors à peine ûgé de vingt ans.

D'ailleurs, il triomphe aussitôt arrivé à Mantoue, d'un concours oii son bienfaiteur le met en rivalité avec d'autres débutants comme Farinati et Domenico Rini; puis, comme en reconnaissance de ces premiers lauriers, il peint avec ferveur une Tentation de saint Antoine pour la cathédrale de cette ville.

Paolo repasse ensuite par Vérone, d'oii, n'ayant point assez d'ouvrage, il partàVicenceetàFanzolo.

Là, rencontre de J.-B. Zelotti avec lequel il peint tout un ensemble de décorations monumentales au palais Emi, où se discerne déjà la faconde d'un génie souple et fantaisiste.

Mais Venise, centre des arts en Europe, devait tenter l'audace du nouveau venu. Titien, Tintoret, Palme le Vieux, trônaient en pleine gloire dans cette république des doges, et leur lumière éblouissante attirait à ce moment toutes les nobles aspirations.

Voici pourquoi Paolo accourut à Venise, le cœur battant d'un émoi inconnu et déjà favorisé des muses puisque, aussitôt arrivé dans cette ville, il rencontre un certain Bernardo Torlione, un compatriote amateur d'art, qui devait arracher sur son chemin les ronces du début.

Torlione, en effet, veut que Vérone montre à

106 I.E<t onANDS maItrrr df. i'aht

V^iiisn la vaipur de «es enfunts; il ne fnil da r<»la un jxjmt cl hounoiir, et Véronèsft doit rn/TJtiT «-on siiinorn. ToriioriM (>ni[)lr)ie donc Ha pofiition d« prieur de Saint-Si^liastiin à lui fournir du travail dans son «'-prliso conventur»lle.

Durant Tannée 1555, Paolo se met h l'ouvrfi^'f, et nous lui devons alors, notamment un Couron' nfiwfnt de la Vierge, qui se détache comme le joyau de la sacristie ornementée par se» soins, avec une Histoire dEstlier.

Ces pages décisives déjfi chez un artiste de vin^tsept ans, obtinrent un vif succès pour lour «tvle et leur originalité. Tous les amateurs de la région vinrent voir ces prémices d'un jeune génie que les grands maîtres d'alors ne craignaient pas m^mo d'applaudir.

Paolo Caliari était désormais lancé : les commandes et les élèves aftluèrent comme autant d'iiomniagps au jour naissant, tout comme le gazouillement des oiseaux salue l'aube.

Cependant, à ces époques où l'art était un objet d'adoration et conférait une puissance égale à la royauté, les artistes marchaient dans leur gloire avec un mépris du lucre, admirable.

Le succès considérable de Véronèse le trouva donc indiiïérent, tant il était absorbé par la piété de son art qui le gâtait comme un dieu et qu'il voulait exclusivement servir.

PAUL VÉHONÈSE I6t

Pao.o avait coutume de dire : « La peinture est an don du ciel; se fatiguer à en faire sans y être appelé par la nature, c'est semer sur l'onde. »

Gomment ne point s'incliner dès lors devant la oi, devant la force impulsive, quasi divine et innée, qui plaçait soudain le jeune artiste à côté des astres brillant déjà au firmament de l'art!

Giorgione, Titien, Tintoret s'écartèrent dès lors, et admirent à leurs côtés celui qui simplement en était digne.

Gerles Véronèse ne pouvait douter de lui davantage que ceux qui l'employèrent; ainsi s'appuie le génie sur la confiance, et voilà pourquoi l'ambassadeur de Venise près de la cour pontificale, Girolamo Grimani, vint chercher notre artiste pour l'amener à Rome.

De cette époque datent les vastes peintures de la villa Barbari construite par Palladio où, parmi l'élan d'une conception certainement personnelle, on dislingue néanmoins des influences romaines et aussi un ressouvenir de Mantegna.

Les seigneurs Barbari s'employèrent alors à remercier l'artiste de l'aubaine de son talent immense, et plus tard lui procurèrent un cadre dans la salle du Grand Conseil.

Entre temps Paolo travaillait pour le palais ducal et les couvents de Venise, et il allait entreprendre le plafond de la bibliothèque Saint-Marc,

(ioiit U (Ucorutiofi avait été coiiiuiumliju pur h* S«nul ati TilifU, '< climgu du gluire, de pui^bancu et d'aiinécH »».

Lii bu pluoc un ('|)Ui)(le ëint^dlif-r uutuut qu iiiiprévu. Aloi'i iiH^mu i|nc lu vûuéraU« Titit'ii inuil d*^»i):né un (li^ne conlinual»îur de *on ujuvre eu la [)tisunnti do Véruni^be, le Conseil dMoidu de niellre cm peintures au cuncourti.

Pour se diïipuler (jumniu un lanibeau de la gloinî (lu Tilicii au cr<'ipubcule, l'émulation et lardrur de* jeunes a^rtibles conviéii à ce concoure fun'ut grande», el non pour l'appàl d'une riche cliaiue d'or, ainsi tjue l'histoire le conte,

Et pourtant *< la riche chaîne d'or » disputée, moins que le lambeau do j^loire échappé au Titien, par les Masiera, Fratina Salviati, /.eloUi, etc., échut à Paolo Caliari!

Bref, ralU'grçsse de Véronèse fut extrême et il courut porter à Vérone, che;^ les siens, la bonne nouvelle !

Les sujets traités par Paolo pour les plafonds de la bibliothèque Saint-xMarc représentent : (Milhfnéùque, la GéomHne^ ta Mui^ique, etç.,sci décorations de ia salle du Grand Conseil étaient des allégories du Ternes, de la Foi, de ia Paiience et de la Concorde, chefs-d'œuvre que le feu dévoia lois de l'incendie du palais des doges on 1577, ^iîisi qu'une scène où l'on voyait Frédéric Barbe-

f>AUL VÉR0NÈ8E 169

rousse baisant la mule de l' antipape Octavien.

Du séjour (le Véionèse à Rome datent encore les fameuses Noces deCana, aujourd'hui au Musée du Louvre, que l'illuslre peintre avait peintes h l'âge de trente-'deux ans pour le réfectoire des Servîtes!

Avant donc de quitter sa ville natale, Paolo désira lui laisser un souvenir digne de son génie; c'est alors qu'il exécuta sur le mur du réfectoire des pères de Saint-Nazaro un de ses grands repas, celui chez Simon avec la Madeleine.

Œuvre qui, dit-on, paraissait ôtre une continuation de la salle et faisait l'ellet d'une fôle superbe qui aurait lieu dans le fond du réfectoire, grâce à l'habileté de la perspective et d^ïs dispositions heureuses des accessoires d'architecture.

Kn 1560, un poétique intermède d'amour vient interrompre celte production énorme chez un homme de trente-huit ans : Véronèse va épouser la fille de son ancien maître Antonio Badile.

L'idylle semble brodée sur la reconnaissance du génie envers le talent et, pour la première fois, la gloire do Paolo concède à l'amour, comme si elle désirait puiser en sa faiblesse l'hommage d'une nouvelle puissance.

Aussi bien il faut à l'art la caresse d'une Muse, la preuve en est que tous les grands artistes furent de grands amoureux. Ce besoin d'aimer fertilise

170 LE» cBANDft maItiik» de l.*AnT

riiiiîi^iualioii «'l la 'l'»r«' ; il assoiiplil Piilin la grainl«'m- <!•• I .irl «ii lui conO'-rant la j^nice.

Brtl, \ «Ton^se est inaiiilftiiant de nouveau à Venise où les Pères de Saiiit-Sr*baHlieD accapan'iil encore le talent de notre Im'tus pour décorer leur

ch;ip<'lle.

Il faut croire que leur admiration pour le maître tourne m<*me au d/'lir»' puisqu'ils pnHendent que Caliari, obligé de lnir la vengeance d'un seigneur, avait été recueilli par eux, caché dans leur vieille église abandonnée, dont, pour passe-teraps, il avait peint les murailles de bas en haut î

Conçoit-on une pareille histoire, qui rappelle celle de Dargenville assurant que Paul Véronèse, dans une attention de reconnaissance à l'égard de Pisani, qui l'avait abrité durant quelques jours, avait peint une toile de vingt ligures grandeur naturelle, laquelle, trouvée roulée sur son lit, contenait une lettre de remerciements.

xNon, en dépit de Pattrait du merveilleux que la postérité a vis-à-vis des grands hommes, l'image de Véronèse concevant des chefs-d'œuvre « en cachette » ne nous apparaît pas, malgré qu'un chef-d'œuvre comme le beau tableau de saint Marc conduit au supplice, conçu à ce moment, soit digne de toutes les gestations mystérieuses.

Le grand succès obtenu par Caliari par ses Noces de Cana et le Repas de Simon avec la Made-

PAUL VÉnONÈSE 171

leine^ l'encouragea à répéter des scènes analogues : témoin le Repas chez Simon le lépreux (1570), le Repas chez Lévi (1573) et saint Grégoire à table avec douze pauvres.

Le Repas chez Simoji, qui est au Louvre, n'avait été offert en présenta l'ambassadeur de Louis XIV que sur les instances môme de son auteur et malgré les représentations des moines Servites, tandis que le Repas chez Lévi, exécuté pour le réfectoire de Saint-Jean-et-Paul, fut généreusement donné par l'artisieà un certain frère Andréa Buoni pour remplacer la Cène peinte autrefois par le Titien dans ce réfectoire et détruite par un incendie.

On raconte, à ce propos, que le frère Andréa depuis longtemps économisait pour faire un cadeau à son couvent et qu'il vint un jour demander ingénuement à Véronèse de vouloir bien se charger, en échange de quelques écus, de réparer la perte que le feu avait causée. Galiari, dit-on, refusa généreusement l'obole du religieux, se trouvant sans doute suffisamment rémunéré par la gloire de succéder au Titien sur des murs que le chef-d'œuvre défunt avait sacrés, et son geste de restaurer la Beauté fut gratuit!

On prétend même que le moine qui figure dans ce tableau, attablé sous l'arcade à gauche, audessus de Tescalier, une serviette sur l'épaule,

47) I'E8 GIUNDI MAtTliea DE i/aRT

la fourrht'il" et le coulwnu k lu riiaiii, imniortalisr It'slruiU «l'Ami rea liuoui,doi)l la peuM-e loii- •Ijjint»' <*l lu cumlcur avaient inspiré au célebr |Hiiilr<' lji plus profonde alTuctiou.

Entre lenipb, Véron('ise qui ne détestait p^iil h's « ontrastes, brobbuit la Chaste Suzaium, uin* Lâla, el nombre de Vénus et de Danaés, pour (les galeries où son ^énie s'exerçait avec une libiTlé peut-ôtre audacieuse; mai» il buivoil, en cela, l'Iiunn'ur de son temps sans pudeur, fort lieureubement pour les chefs-d'œuvre admirablement désinvoltes qu'il nous a laissés.

Les maîtres d'alors, au reste, ne pratiquaient pas leur art sans quelque malice, et leur légèreté souvent, qui ^ou^ apparaît çà et là une faute de ;;oùl, n'est qu'un sel de plus à notre intention ; mais l'esprit des époques change, et il ne faut pas oublier encore que les religieux d'anlan surent maintes fois fermer intelligemment les yeux* sur certaines licences excusées au nom de l'art et du génie.

Ils estimaient, ces moines, que l'artiste doit être libre, puisqu'une tlamme divine le pénètre, et les serpents cachés sous les tleurs que fréquemment nous apercevras même parmi les scènes les plus pieuses Iraiiées par les grands maîtres de naguère» disparaissent en vérité dans l'idée sainte, dans le scnlimouL sacré qu'Us ont voulu seulement repiésenter.

Aussi bien ce n'est point une gouttière libertine qui gâtera la religieuse splendeur d'une cathédrale!

Bref, la réputation de Paul Voronèse touche maintenant au triomphe. La maguiticence de sou ^onie, si parfaitement adapté au geste somptueux et enthousiaste de Venise, est recherchée à nouveau par le Sénat et les duc de Parme et de Modène, sans oublier l'empereur Rodolphe II.

Puis, Grimani, ambassadeur de la République près le Saint-Siège, emmène le grand homme à Rome où déjà nous le vîmes se rendre avec Girolamo Grimani.

Le palais ducal, ravagé par rincendie, vient d'être reconstruit, et c'est à Véronôse; au Tintoret, à Palmale Jeune et au Bassan qu'incombe latAche imposante de faire oublier les précieuses peintures de Jean Bellini, de Giorgione, du Titien, hélas «lisparues sous les cendres.

Or, il paraît que Paolo Caliari montra moins d'empressement que ses collègues dans l'exécution de cette commande officielle; du moins prélendit-on que le défaut capital de notre héros était la lenteur, alors que sa vertu particulière, au contraire, était le souci de la perfection qui s'adapte mal avec la peinture h\chée. On s'y trompa souvent, et cette fois encore puisque Véroiièse répondit oar ua chel-d'œuvre nouveau ;

174 f KR r.riANDH MAtTHFS DF i/aUT

//' Trioni/i/ir ilr Venise^ à un KOU|>i;oii mal fond»'.

Daiitrr pari, (laliari nf» pouvait manquer à «es iiiiiltipics cii^a^f'menls ni passer d'un »uji?t ft un .mil»' sans laisser reposer son jçénie.

Ses coiilernpornins l'avaient surnomma : iV /^rtilissimo ci, en remerciement, larliste tenait .'i leur montrer <]in' la f«W;on(Jit»'* n a rien de commun avec une vile surproduction. » Si j'avais à choisir parmi les peintres, disait Guido Reni, je vomirais ("^tio Caliari ; cliez les autres on reconnaît Tart, chez lui tout est nature. » Et cette opinion, qui veut rallaclier essentiellement le g(^»nie à l'observation humaine, explique la sage lenteur jusqu'à la perfection, de celui qui pren<i modèle pour édifier et corriger sa vision au lieu de s'abandonner à l'improvisation du « chic ».

Véronèse poussa mf;me son respect pour la nature jusqu'à user du trompe-l'œil, et il exalta à ce point le mouvement, que souvent il tomba dans la confusion; d'autant que ses vastes compositions, encombrées de personnages, lincitaieiit à cet excès de vie qui ne va point sans troubler le regard et prêter à l'inextricable.

Mais on a reproché avec une certaine justesse, à cet illustre maitre, la singulière inditTérence des personnages dans l'éloquence générale des scènes où ils se meuvent.

Véronèse, qui affectionnait de représenter des

PAUr, VÉRONIvSE ^75

amis ou des protecteurs fameux, pour figurer ses héros, semble en effet demeurer impassible devant les significations précises. « Ses tableaux d'églises, ainsi que ses inventions profanes, a-t-on écrit, ne sont toujours que de belles représentations ; ses évoques n'ont rien des ministres de Jésus-Christ ; ils ne bénissent point; il s'enveloppent avec un style admirable dans les épaisses soieries de leurs chasubles, où l'or et les broderies jaillissent en relief Jésus lui-même est un riche seigneur, qui parfois, en dépit de sa majestueuse humilité, devient assez mondain... »

Qu'importe, néanmoins, la désinvolture du sujet devant son altière grandeur ! La peinture décorative, en général, a des grâces d'état : il faut d'abord qu'elle soit « décorative », et Galiari est surtout un décorateur dont les sujets ne furent guère que des prétextes à des groupements somptueux, à de riches débordements.

On a dit aussi que Véronèse avait une mémoire de l'œil extraordinaire, — mémoire qu'il ne faut par confondre avec la paresse du dessin de « chic », c'est-à-dire sans modèle, — et c'est ce trésor visuel qui nous vaut l'appoint de la nature emmagasinée, observée, déduite en ses mouvements instantanés.

La mémoire de l'œil autorise des représentations vivantes, autant dans le geste humain que dans

17r» j.r.n r.fiAND» MAlriiEi de i/aut

I expression (l<*s draperies et det cieii, représenUtioîïs inlorditcs à linsiipporlalilo «chic» rithiill.mltrmif habileté OU d'une habitude iutjouciaiiles de la vérité.

C'est la manière de Véronftse, où le modèle ne pose point entouré do draperies «« mannequinéeë » dans un paysage lige.

Mais t<*rininons notre notice.

Un nuaj^e de jalousie passe nn inktanl -nr noIiM' |.orsonnajj;e. On prétend que la bont<^ et la générosité de Paolo succombèrent un jour qu'il chassa de son at<'lier un nommé A. Vassilacchi ; mais aussitôt voilà que cette faiblesse ebl raclietée par nu beau trait de caractère. Vassilacchi vient (le peindre un Lazare resaiiacité dont fait IT-lo^e celui qui l'avait conj^édié. Paolo demande quel est l'auteur du tableau. Vassilacchi se nomme, et Véronèse de racheter son geste de colère par une amitié qui ne devait finir qu'avec ses

jours.

Un autre tableau touchant nous est montré par les historiens de ce temps : c'est l'admiratiun du vieux Titien pour Paolo Galiari.

Titien, très ombrat;eux pourtant, rencontrant Paolo dans la rue, ne manquait jamais de l'appeler à lui, le prenait dans ses bras, le baisait aux deux joues, << comme représentant l'honneur et la noblesse de l'art ».

Il y avait, dans cette étreinte de gdnie à génie, comme le retlet de cette tendresse magnifiqne avec laqnelle Véronèse rêvait de roprodnire les personnages divins. «Si j'avais le temps, écrit-il, je voudrais montrer les esprits bienhenrenx servant Jésus; je vondrais représenter uik^ table somptueusement dressée sous une belle voûte où seraient assis la Vierge, Notre Seigneur et saint Joseph, leur donnant pour serviteurs le plus riche cortège d'anges qui se puisse concevoir.

(( Les uns leur apporteraient sur des plats d'argent et d'or des viandes succulentes ou de beaux fruits, pendant que les autres seraient occupés h verser des liqueurs précieuses dans des vases de cristal et des coupes d'onyx, »

Et de fait cette pieuse soif de vouloir parer la divinité avec une égale divinité, est atteinte par Véronèse autant qu'il est humainement possible, parce que ce maître voit exceptionnellement beau, riche et majestueux, nous pourrions même ajouter qu'il voit exceptionnellement pur, préoccupé en cette dernière qualité d'échanger avec ses créatures une égale pureté.

Car les mœurs de Véronèse sont, dit-on, comme ses productions, nobles et irréprochables; au surplus les vêtements somptueux qu'il prête <\ ses personnages sortent de la propre garde-robe de leur peintre, « vêtu habituellemeni de longues robes de

j7R i.E» CPANDH MAlrrn» DE l'art

soie bro(l«W' ou «li* lin.'H fourrurc-s, qui! .Irapail avec j

une rcMpH'tl'rie toute iiiujeHtueuhe «.

Oui, Wîronèse e»t bien l'homme de »on œuvre mn^nitiqu«M)euplé d'irréalités, d'invraisemblances

fast'ieuses et, n'en dépUiisii au n^proehe de» clansiques vis-à-vis des romantiques, « d'avoir inventa une nature pour eux ». il apparaît qu- ces derniers idéalistes ont l.ien eu le droit daller chercher leurs personnages dans l'au-delà.

Pour terminer, la fâcheuse peste vient contredire encore une fois à notre illusion dorée.

Venise, la riante Venise, doit organiste dans un but chrétien les processions qui étaient ordonnée, à Rome, afin de délivrer cette ville delà peste qui la désolait en 1588, et le froid saisit Paolo Caliari que sa piété n'avait pu empêcher de se mêler

aux tidèles.

Obligé de prendre le lit en rentrant de la procession, l'illustre peintre mourut quelques jours après; il n'avait que soixante ans.

Paolo Caliari, dit Paul Véronèse, s'éteignit paisiblement comme il avait vécu; sa vie était restée attachée au sol, son bonheur domestique n'avait jamais été troublé; il demeure aussi serein que son œuvre dans la mémoire respectueuse de ceux que les maîtres véritables émeuvent au point qu'ils puissent douter que de tels géants aient jamais existé!

(( // disegno di Michel-Angelo^ il colorito di TizKino. » Le dessin de Michel-Ange, le coloris du Titien, tel fut, dit-on, l'évanjçile des premières études de Jacomo Robusti, dit le Tintoret, qui écrivit cet article de foi sur les murs de son atelier.

Nous voyons en effet Jacomo, dont le père était teinturier, d'où son surnom de Tintoretto et de Tintoret, s'efforcer de bonne heure à un style mixte où Michel-Ange communierait avec Titien.

Mais procédons par ordre. Jacomo Robusti naquit à Venise en 1512, de Batista Robusti, citoyen de Venise et teinturier. Sa jeunesse se passa parmi les cuves où les couleurs, passivement, obéissaient au commerce paternel, tout en sollicitant sans doute le futur peintre, de leurs gammes miraculeuses contraintes et résignées, détournées de leur splendeur.

Car, si les murs du teinturier s'égayaient de bonshommes enluminés, à la grande joie des couleurs dérobi'es aux cuves complaisantes, Hatista Robusti ne pouvait accepter que ses couleurs dé-

IftO l'W GRANDS MAtTREft DE l/x«T

ro^easseiit h ^alir des mur». Aub»i Jacomo fiit-il (l'ahor.l fortement n-priiiiniulé pour «es dcHsins. .j,;,„t ,|ur Ir l.r.'.Ae L'iiilnrior, olilip* "'» jour (lo rcnoncor ;i faire de son liU le suixesscur r^vé, „.. lelaisBi\ts'ad()Uuer h son irrésislildc vocation. Voici donc Jacomo satisfait de pouvoir d.'-ployer à laise ses (pialités natives ; après de bonnes iHudes, il cnllive (luelMue peu la musique, et rmaleinent il entre à lV;cole du Titien où, dit-on, le hasard lui vaut rinlérètqueson maître lui porta par la suite. Titien, en ellet, avait admis Tintoret parmi ses élùves avecrindilTérence qui lui «^-tait coutumière, lorsque, passant un soir par son école, il ramassa une feuille de papier sur laquelle fÎKuraiont plusieurs études d'une facture magistrale.

Titien demanda aussitôt de qui étaient ces dessins et Tintoret que ses camarades n'appelaient encore que Tintoretto - le petit teinturier - avoua en rougissant qu'il en était l'auteur.

On devine la suite : le jeune homme est vivemont complimenté contre son attente, et il eQ conçoit une joie double, sans compter que son ambition devait encore s'accroître par suite d'une autre circonstance imprévue : la jalousie qu il mit au cœur deGirolamo, l'aide du Titien.

Girolamo ayant cherché querelle au favori de son maître, faute de pouvoir l'égaler, le fit expulser d*

OQ -Tj

TINTORET \Hl

Et voici Jacomo privé soudain de leçons, alors qu'il croyait toucherau rêve tranquille de monter peu à peu, à force de travail, vers l'art, comme on accède à Dieu par la prière.

Mais Jacomo a tôt réfléchi sur rinjustice humaine, et le voici maintenant résolu à égaler, sinon à surpasser ce maître, (car il identifiait Girolamo au Titien), qui le traitait en rival !

Certes, cette pénihle circonstance qui occasionna peut-être la gloire de notre personnage, est sujette à caution, et beaucoup d'historiens contestent l'aventure sous forme de jalousie à l'égard de son maître; mais il ne nous déplaît pas d'applaudir plutôt à la rencontre d'un sentiment inné d'égalité dont la qualité initiale fut simplement dénaturée.

Jacomo se sentit tout à coup les ailes du Titien ayant même qu'elles ne lui fussent poussées; cela n'était qu'un pressentiment, et l'avenir seul devait donner raison à l'ambition froissée du jeune iiomme.

Aussi bien, lorsque notre peintre se retira dans la modeste chambre que la pauvreté lui assignai!, il se hâta d'écrire la phrase fatidique que nous inscrivîmes en tête de sa n7)tice.

La vie de Tinloret va dès lors être laborieuse et difficile, parce qu'elle semble obéira l'impulsion non du ressentiment, mais à celle du feu sacré

18Î tK» (.HANU* maItmk» de l'aut

Oïl lu voit copiant avec ardour le» cheft-d'œuvnî lie ranli(|iiiî, boub lou» h^urh uHiMîcls. U iiulurc ïi« |M)uviiiil a hoii Kriî lui coiisoili'îr lapcrfcrlioii qu il désire, il r.'iiiV'oh' duii stylu «lui uiîhI antre que lo voilo dur uu Iravcrb duquel il la cunti-inple.

i'.iiln; tiMUps il copie snii di<îux r»î«loulable^, MitlM'l-AiiH« ^t Tilifii, avec qui il be mesure en luiih' sérû'uilé.

Dire le travail o[Maiàlrc du jeune arlibte à ses dùl)uls est déconcertant î Tantôt il s'enferme des jours entiers en tùte ù tele avec des cadavres dont il interroge rjuiatoniie, tantôt il cherche l'cirel sur de petites maquetle* quil modèle en cire, tautùt il suspend au plaloud des mannequins qui lui permettront d'acquérir coniplelemeut la science du

raccourci.

Non, décidément, ce n'est point le bas sentiment de la jalousie qui stimule cet artiste, c'est sa loi que Titien lui a simplement révélée.

Ijref, lorsque Tinloret eut achevé ses recherches, Palma'le Vieux, Bonifacio, Pordenone et le Titien accaparaient toute l'admiration vénitienne, et ce lut

une nouvelle occasion qui imposa le jeune artiste à l'attention de ses pairs.

Remarquez que le génie s'aide le plus souvent du hasard en compensation de la fortune qui ouvre toutes les portes.

Elïectivemeut, l'usage qu'avait introduit Gior-

gione de peindre à fresque les façades des maisons était devenu général. « Or, Jacomo ayant vu bâtir une maison près du pont des Anges, jugea l'instant propice, et tout simplement s'entretint de son idée avec les maçons.

« Ceux-ci lui dirent que les constructeurs ne voulaient faire aucune dépense, il proposa alors d'orner les murailles seulement pour le prix des couleurs, ce qui, rapporté aux propriétaires, les décida, et le jeune homme fut lancé ! »

Après la maison des Anges, Jacomo, « voulant offrir ses fatigues à Dieu ^), exécute pour des religieux de vastes décorations qui ne lui seront point payées davantage. Sa hardiesse augmente de jour en jour sous le coup de fouet de son génie, dont le renom progresse autour de ces œuvres, reconnaissantes de leur noble gratuité.

La peinture est d'ailleurs très en faveur à Venise à ce moment, et Tintoret va prendre rang.

L'occasion toujours se présente à lui. Le Sénat veut remplacer les peintures du maître ancien j)ar des œuvres de Fécole nouvelle, c'est-à-dire les Bellini, les Fabiano, les Vivarino par les Giorgione, les Titien et les Tintoret, car Jacomo redresse maintenant sa taille à côté de son ancien maître.

Tintoret reçoit en partage la refonte de la cérémonie du couronnement de l'empereur Barberousse

i^^ I.KS CriANIlH MaItHF.S de I. AflT

|>'trlr i)aj)oA.ln..ii,ot pour son coiipdeshai, Jacoroo Kolmsli r.jit iiM roijf) il' maître.

Il i.V.t plus le Tintonîlto, il est le Tinton-t, <'t .|ii..n.l on son^f* qiK? le f,-rand artisU; n'avait qnr tiMMit.- six-ans lorsqu'il peignit son saint Marc ^/rlnninf un esclavt- pour la srurla cJo Saint-Marr, on commence à partaj^-er son ressentiment pour l'injustice qui peut-(Mre avait à ses débuts, décidé de son ambition et de sa gloire!

Néanmoins il paraît que ce chef-d œuvre rencontra tout d'abord desincrédules,au point que b» peintre indi-n.^ le lit arracher du lieu où il était et [)orter à sa maison.

Aussi bien l'ignorance etTaveun-loment devaient (>lre punis par l'immense pitié dédaigneuse avec laquelle Hobusti rendit son tableau, quelques années plus tard, sur leurs instances, à ceux-là mêmes qui l'avaient méconnu.

xMais le délire de la production va gâter ce bel nrliste,et tandis que le Titien assiste avec un sourire à l'impétuosité fâcheuse de son redoutable rival, Véronèse qui est l'ami de Robusti, s'efforce de l'inciter à la modération.

D'aucuns ont imputé à l'avarice delà femme de Jacomo cette fécondité inouïe; d'autres prétendent que c'est l'amour de l'artiste pourl'or qui en est la cause, et nous estimons que cette exubérance souvent préjudiciable ne résulte que d'une excès-

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