MARIAGE MYSTIQUE DE SAINTE CATHERINE
D'ALEXANDRIE, par Corrège.
[Mu^ée du Louvre.)
CORRIGE 20s
lu joli, du riant et de l'aimable, chers au public.
C'est dire aussi que Gorrège affectionne l'opuente tournure du geste, le dessin vaste et la large couleur, sans oublier cette audace du raccourci jxaltée par Buonarroti.
La grâce d'Allegri est donc caractéristique, die n'a rien de lascif, et la représentation délicate le la femme et de l'enfant en laquelle il excella, gardent une candeur ingénue qui est tout un Faussement original.
Peinture suave et saine, gaie et bien portante, ^oilà les premières vertus de cette manifestation )arfaitement décorative.
D'ailleurs le mouvement chez Gorrège est extrênement varié, d'autant qu'il a, du plafonnage, me science fertile en pittoresque, lorsqu'on sait udicieusement accohimoder l'essor renouvelé du çesle.
L'Histoire, à ce propos, nous montre l'artiste raoielantdes figures enterre, à la façon de Léonard le Vinci, afin de pouvoir choisir la forme en relief à lifférents points de vue et noter exactement la 3rojection des ombres.
Pour en revenir à la grâce typique de Gorrège, il importe d'en montrer la franchise, comparati- ^^ement à la grâce mystérieuse de Vinci ou à la ^râce céleste de Raphaël.
Gorrège offre, en effet, une caresse perpétuelle
l\{) I.FJI r.llANDi MAirtu ■» OK I. AI«T
birn a<ljipl»'e k mm «ujeU (le |iiÏMjiIi»clion ; m »aavitiî rrsiinn'îtî par unft ligne inconnue encore, par un»' inlloxion piirliciilienî du corps, nouë vaut un pl.iisir rare sans conccHsioii enfin, à la vul),raire
joliesse <le ceux (|ni sombrent dans la grâce lisse, ponunad<'*c, (''luaiHéo pour sourira* à la foule niaise. Aussi bien celte p<*inture, transparente dans l'onibn' niAmo, arjronlr'-e, se défend de la mièvrerie ; par ra[)port à Vinci, on a dit que (>)rrège ^'•lait un Léonard r/arifir, cela exprime bien la limpidité de cette péncnnbre par rapport à l'ombre qui enveloppe la forme et la noie dans le mystère.
Chez Corrège, la chair ignore les tons neutres de Vinci, elle rayoune dans le clair-obscur sans perdre de sa solidité, et cette intensité de lumière générale donne aux tableaux de ce maître une étonnante puissance de relief.
Que n'a-t-on poin«t écrit sur les chairs d'AIIecri ! Quel enthousiasme mérité cette pAte savoureuse, chaude et comme parfumée de sang frais, a soulevé!
A vrai dire, il était regrettable que les rondeurs de la forme échappassent sans cesse dans l'ombre au regard qui voulait les contourner ; outre que cela n est point toujours exact, puisque la lumière adore les retlets autant que le plein air déteste la décomposition cadavérique, on pouvait criera la monotonie d'une formule.
CORRÈGE 21 i
Certes nos « pleinairistes » modernes ont nettement différencié comme il sied les aspects de rintérieur de ceux du dehors, et ils ont fait amplement justice des ombres « chocolat »; mais, déjà, Corrège leur avait montré ses intentions à cet ('gard, et il les guida sur le chemin qui mène à la délivrance « des vieux jus » oîj, jusqu'à Manet, exclusivement, on s'enferra.
Gorrège, précurseur de l'impressionnisme, cela fait sourire, parce que l'impressionnisme est en partie du domaine des ignorants et le prétexte seul de leur nullité ; aussi ne faut-il pas confondre l'impressionnisme classique et magistral, le véritable impressionnisme des maîtres, avec la sottise simplement anarchiste.
D'ailleurs, si l'on examine les artistes à travers leurs progrès vers la nature, on y lit des étapes courageuses qui durent faire révolution à leur heure. Voyez: Pérugin fut conspué dans son style ingénu par Vinci et Michel-Ange et, en somme, malgré leur charme pénétrant à tous deux aussi intense, Gorrège est plus près de la lumière vitale que Vinci.
Pas à pas les écoles d'art s'acheminent vers le vrai, après les idéalistes, les classiques, après les classiques les romantiques et les naturalistes, jusqu'au moment où, fatigué delà vérité trop crue, dépoétisante, on retourne à la poésie de ceux qui
l\'l LES GtlANDA MAtrnKS DE l'aIiT
p('i^nai«»nt moins vnii, |)«îut-Mr«», mais qui pensaient plus liant et pins hcan.
Nous voici anjourti luii sur la crAle périlleuse... mais passons.
I.a vi«* (In Corrige est fort mal connue, les uns le voient naitre dans l'opulence, les autres dans la misère; cette dernière thèse appartient à Vasari, à qui nous devons la l»*gende, sans doute, de la mort de notre personnage succombant à une lluxion de poitrine qu'il aurait prise au retour d'un voyage à pied de Parme à Correggio, où il portait le prix d'un de ses tablea\ix payé en monnaie de cuivre..
Annibal Garrache, d'autre part, écrit à son frère Louis : « Je m'indijjne et je pleure en dedans de moi-même, quand je pense à l'infortune de ce pauvre Antoine : un si p:rand homme, si c'est un homnve et non pas un ange revêtu d'un corps, se perdre de la sorte dans un pays où il était méconnu et où il aurait dû être porté aux étoiles, et y finir par une mort misérable! »
A cette exagération bien méridionale, nous opposerons le juste milieu de la logique, sans nous arrêter à l'hypothèse paradoxale de la noblesse et de la richesse que d'aucuns voient veiller en revanche sur le berceau du futur chef de l'école de Parme ; il est à supposer que la famille de l'artiste fut aisée, à en juger par les maîtres qui l'instruisirent dans les lettres : Giovanni Berni, de
Plaisance, Marastoni de Modène et le savant médecin Lombardi auquel incomba le soin de lui enseigner la philosophie.
Pourtant il est avéré que Gorrège ignora toujours, en sa peinture, les prix élevés qui rémunérèrent tant d'oeuvres inférieures de ses contemporains et, de n'avoir jamais été payé à sa valeur, on peut inférer seulement qu'il ne fit point fortune ou qu'il n augmenta pas la sienne, à moins encore qu'il ne se ruinât* à son art.
Et naïvement, après avoir dit en effet, que jamais aucun artiste ne mit plus de luxe dans Texécution matérielle qu'AlIegri dont toutes les peintures sont sur cuivre, sur panneau de cèdre ou sur toile de choix, un auteur écrit « qu'il prodigue les couleurs les plus chères : l'outremer, les laques, les verts riches; qu'il empâte sans ménagement et n'épargne rien pour assurer la conser^ vation de ses tableaux "».
Certes, certaines couleurs de meilleure qualité que les nôtres, actuellement, valaient cher et notamment l'outremer ^ à cette époque; mais de là à constater qu'en empâtant sans m,énagement^ on fait acte de prodigalité, c'est trop méconnaître la noble
1. A propos des couleurs à l'huile qui, actuellement, sont relati-, vement peu coûteuses, sait-on qu'à l'époque de Raphaël, le bleu d'outremer se payait littéralement au poids de l'or? Vendu dans des tuyaux de plume, on le mettait d'un côté de la balance, tandis que de l'autre on équilibrait son poids avec de la poudre d'or.
21 \ LE» CnAND» MAÎTnrS DF. î.'AflT
iiKlf^^poininnc^ do la faclun*. rcmporliMiu-iil inconscient, in^rne, de cetto facture pour Inquolle onef^t né et contre hupielle on ne «nnrait rénpir.
Voyez-vous (lorrèpe ou Ruhens, par exemple, ëronomiser leur prestigieuse prite de couleur '
Bref, pour en revenir :i l'ori^'ine heureuse ou malheureuse du céh''hre peintre en question, on a prî^tendu qu'il s'ext(5nuait de travail pour nourrir une nombreuse famille.
Or, de son mariage avec une jeune iille de son pays âgée de quinze ans, Girolama Morlini, Antonio qui n'avait alors que vingt-six ans, eut, il est vrai, quatre enfants: mais nous en voyons deux mourir en bas âge, deux filles, de telle sorte que l'artiste avec une fille qui lui restait et un fils (Pomponio) ne peut réellement point passer pour être u chargé » de famille î
Et puis, voici qui nous déroute, sa femme passe pour lui avoir apporté une belledot, et le Carteggio de Tiraboschi contient plusieurs actes relatifs à des maisons et à des propriétés du Corrège!
D'autre part, la parfaite consci.^nce de ce maître, exi^^eant de son œuvre la perfection, la faisant sécher au soleil, la « reprenant » sans cesse, en même temps quelle plaide en ^a faveur, atteste qu'il n'était point aussi dénué de ressources qu'on le représente.
Mettons, enfin, que Corrège ne connut jamais
le faste d'un Michel-Ange, d'un Raphaël ou d'un Titien, d'où la fantaisie larmoyante de la légende dont le génie de notre héros pouvait, en somme, se passer.
D'ailleurs tous les grands maîtres, avant lui, avaient travaillé pour des souverains, cela les avait singulièrement rehaussés dans Testime de la masse, tandis que jamais Gorrège n'obtint cette faveur, non seulement parce qu'il ne l'avait jamais sollicitée, mais parce qu'il eût fallu voyager et sa vie sédentaire prouve qu'il ne le désira point.
Antonio Allegri, dit il Correggio ou le Gorrège, naquit à Gorreggio vers 1494, de Pellegrino Allegri et de Bernardina Piazzoli.
Ce fut vraisemblablement son oncle paternel, Lorenzo Allegri, qui lui donnâtes premières leçons, avec Antonio Bartolotti, chef de la petite école de Gorreggio.
Puis, sans doute, l'artiste continua à Modène ses études de peinture avec Francesco Bianchi dit le Frari, en même temps que Begarelli dut l'initier à la sculpture, puisque l'on montre avec assurance, dans cette ville, un groupe de /a Piété, figurant dans l'église de Sainte-Marguerite, dont les trois plus belles figures seraient de lui et les autres de son maître.
Un autre professeur est prêté encore à Allegri : c'est Mantegna ; mais, comme il a été démontré
216 tK8 CiRANIïH MAlTflKf^ HK I 'aBT
fUM' Corrr^c n'avait qiM» onze ans à lu iiiurl Je M;iiil«'^na, on nr jx ni <jii«' < oinpier noire peintre parmi les «lisciples de riniinorlalilé «l'André.
Aussi bien, malgré que les génies au début manquent généralement d'originalité, la période d'intluence cbez Allegri est fort eourte et, tout au plus, après avoir subi l'ascendant de Mantegna, peut-on lire dans l'œuvre d'Antonio l'impression de Léonard de Vinci, ces deux mailres qu'il avait admirés de bonne heure à Mantoue.
Mais auparavant notre artiste est k Parme, où il étudie l'anatomie avec le médecin (irillen/oni.
La légende veut ensuite que ce soit le chefd'œuvre de Baphaél intitulé la Vierge de saiftt Sixte (aperçu à Plaisance) qui ait arraché au Corrège son cri célèbre : « Ancliio son pittore ! * Et moi aussi je suis peintre !
Le Corrège aurait eu cet accent d'enthousiasme, dans sa jeunesse, en sentant se révéler chez lui une vocation soudaine, et c'est dans ce sens que cette parole est devenue fameuse ; or, pour être dans la vérité, suivant plus de logique et moins de clinquant, voici quelle serait l'origine de cette allusion.
Le Corrège qui même, selon certains auteurs, était l'aîné de Raphaël, ne quitta jamais la Lombardie (nous avons dit en effet qu'il ne voyagea point, pour ainsi dire), où, malgré son immense
LE SOMMEIL DANTIOPE, par Corrèce." i^Musée du Louvre.)
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talent et tout en travaillant beaucoup, il ignora toujours la richesse, pendant que la renommée lui apportait chaque jour le bruit des opulents succès que Sanzio obtenait à la cour pontificale. Un jour donc qu'on lui montrait une œuvre peut-être imparfaitement réussie de celui qu'il savait si hautement honoré, si largement rétribué : « Et moi aussi je suis peintre ! » s'écria-t-il ; mais nous devons croire que ce fut de la part du grand artiste, atteint dans la conscience de sa haute valeur, une façon de protester contre l'indifférence ou la parcimonie de ceux qui le faisaient travailler.
Pour quitter la légende et ses troublantes interprétations, nous terminerons le chapitre de l'éducation artistique du Gorrège en plaçant, sans plus, Raphaël parmi les seuls maîtres qui éclairèrent sa vocation, sans toutefois qu'il l'imitât jamais ni lui ni les autres.
On prétend que le premier tableau authentique d'Antonio est une Madone au saint François^ qui figure au musée de Dresde. Cette œuvre fut peinte alors qu'il n'avait que vingt ans, en 1514, pour l'église des Franciscains de Correggio.
Et Gorrège, trois ans plus tard, produisait le délicieux Mariage mystique de sainte Catherine qui est au Louvre.
En 1518, Tabbesse du monastère de Saint-Paul,
218 ICA r.iiANnft M.\lTRfii Di l'art
Giovanna «le IM.iiRuiice, I'ap|M«IIfi ensuite à Parmr» on il peint i fnsqiio, dans le parloir, des scènes mvtholo^Mquos et autres sujets l>i«*n profanes pour un rloître; mais, a-t-on dit, " l'abbesse df Saint- Paul qui commanda ces fresques, r'îtait ahb» vie, ne relevait pas de lY'vAque, avait juridiction sur des terres et des châteaux, vivait sans clôture et pres(|ue s»''cu librement ».
(iràces soient donc rendues à réclectisme arti«i. tiijue (le cette mondaine croyante, qui nous valut ce chef-d'œuvre du Currège. auquel avait collaboré le célèbre littérateur Gior^^^io Anselmi dont une fille était chez les relij^ieuses.
Le succès obtenu par ce pinceau facile où les chairs nacrées s'accordaient si parfaitement avec la légèreté de sujets comme la Chasse de Diane, des Amours^ des Grâces, Junoii^ la Fortune, etc., valut à l'artiste la commande de la décoration de la voûte de l'église Saint-Jean, pour les Bénédictins de F^arme (1520), où il s'affirme comme le i.rédécesseur et le rival de Michel-Ange par la nouveauté de traiter le plafond, non en manière de tableau ordinaire, mais en représentant des figures plafonnantes.
Durant cinq années, Gorrège tout seul, accomplit celle tâche formidable qui représentait le Christ montant au ciel, sans préjudice d'un Couronnement de la \ ierge, détruit depuis, dont il avait orit*^ la tnliuiio de cette même église.
CORRÈGË 219
Toutefois on s'accorde pour donner à t Assomption de la Vierge représente'e par Allegri dans la coupole de la cathédrale de Parme, la préférence sur tous ces précédents ouvrages. * « Cette coupole est vraiment le ciel ouvert! » s'écrie un auteur enthousiaste de la Vierge, « légère comme une vapeur, s'enlevant dans un tourbillon de draperies volantes, parmi des palpitations d'ailes, des pluies de rayons, des nuages d'anges jouant de la harpe, du théorbe et de la viole d'amour, agitant des encensoirs et s'empressant comme des pages autour de la Reine du paradis. »
Mais Allegri qui, à ces travaux immenses s'était exténué, tant au moral que physiquement, devait mourir, quelques années après leur exécution, c'est-à-dire en 1534; il était à peine âgé de quarante ans.
(( On a dit que le Gorrège était triste et mélancolique. Cette humeur ne semble pas s'accorder avec sa peinture aimable comme un sourire, fraîche et gracieuse. Mais l'œuvre d'un artiste n'est pas toujours le reflet de son âme, c'en est souvent le desideratum. Watteau, qui embarque si joyeusement pour Gythère les pèlerins d'amour, n'était-il pas, dans la vie privée, d'une tristesse funèbre, obsédé par un essaim de papillons noirs? »
Parmi les œuvres du grand maître, en dehors
Ï20 i-^ GHANi>H maItrm i>e l'amt
de celles |)r(^c6demment«lite», si^naion» au Mum-o du Louvre : ie Sommeil d Antwpe ; W Florence : une Madon.. nue Sainte Famille; à Panno : /a Viergi au saint Jérôme, la Déposition du thn$t ; à Rome : un« Danaé ; h Napii's : la Madone au lapin, le Movwcje de sainte Catherine ; à Undres : lEduca^ lion de r Amour, un Lcce Homo, la Vierge au panier; à MiiiHch: 1(1 Vierge glorieuse, etc., etc.
M Oui n'aime point le Corrège n'a point d'àme -s a déclaré Sleudlial, on ne pouvait mieux délmir l'impression d'émotion et de charme dont cet œuvre est empreint; œuvre fortement original parce qu'il ne fut pas conlagionné, au cours des voyages, par celui d'autrui, qu'il garde ainsi eu même temps que sa séduction propre et locale, le parfum résumé de toutes les précédentes séductions, de même qu'il semb e avoir précédé les séductions à venir.
Hans Holbein, dit le Jeune, est, avec A. Durer, le plus grand peintre de l'Allemagne.
Son œuvre étonne par la volonté et l'intensité expressive du dessin, par la force de la peinture consciencieuse autant que par le sentiment spirituel de la vérité fixée.
C'est aussi l'idéal capté è force de vérité qui frappe chez Holbein, cet ia.ial dormant sur le masque de l'individu comme sur son enveloppe physique générale, et que réveille seule la copie exacte du penseur ; cette copie des lignes non figées à la façon des artistes sans flamme, mais au contraire notées en leur qualité intellectuelle et vivante.
Rubens a dit à propos d'Holbein : « C'est le peintre de la vérité qui parle et qui pense. » Cette opinion distinguée résume nettement, d'ailleurs, le comble de l'art, et Hans doit être rangé parmi les prêtres de l'art les plus remarquables.
Si tant d'artistes de nos jours veulent étonner plutôt par le brio de la facture superficielle, que
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par la profoiniriir <lfi l^'iir savoir convaincu, les pointips anririis, eux, visaient cxcluHivenient la sinci^rité à la(|nell»» ils subordonnaient tous leurs moyens naïfs autant que merveilleusement dociles. Tous les primitifs ont dissimulé leur facture — le travail de leur pinreau — conforméiiicnl à la Nature dont l'enveloppe est d'une unité parfaite, fondue qu'elle est dans ratmosjdièrc et dans la vision sentimentale qui la contemple.
Ce n'est point de la peinture lisse ni léchée, c'es^t de la peinture tellement '< bien sur ses plans ' qu'elle n'est ni |)lale ni raboteuse. Et Holbein appartient à cette souche de peintres parfaits exécutants, qui faisaient du « métier » leur base, en ayant le grand art de ne pas s'y borner.
(Juand on examine un portrait du célèbre artiste allemand, on est d'abord étonné que ce « fini » ne nuise pas à la beauté extérieure du personnage représenté, puis, au fur et à mesure de l'observation, ce « fini » supérieur, ennemi de la « cuisine » de palette chère à notre époque apparaît au contraire servir merveilleusement les modelés patients d'un dessin serré, qui accuse un style et une pensée purement idéals.
Ainsi donc, au delà du métier indispensable notamment au portrait dont les traits doivent être si justes que sa ressemblance en dépend, il y a l'originalité de ce métier qui s'appelle : l'art.
ÉRASME, par Holbein.
[Musée du Louvre.)
Un portrait non ressfemblanl est un portrait qui n'est pas dessiné juste, cela est formel, d'où il ne s'ensuit pas cependant que ledit portrait ne soit point charmant, si toutefois il échappe à sa qualité essentielle, tandis qu'en ce qui concerne Holbein, on peut nettement affirmer que tous les portraits du maître sont d'une ressemblance frappante — avantage qui ne dessert point leur beauté, certainement.
Pourquoi cette conviction ? Sur quoi reposet-elle', puisque nous n'avons point connu ses modèles ? La réponse est simple : parce que les portraits de Hans sont typiques, caractéristiques et divers.
Parce que le détail qui les différencie est dû non aune habileté de facture, mais à une patiente expression, à une recherche curieuse et minutieuse du trait pittoresque, marque certaine d'une qualité ou d'une tare particulière à chaque visage impossible à inventer autant qu'à ressasser de « chic ».
Et ces types comme ces costumes ont leur tournure propre ; de même qu'il n'y a point deux nez semblables, il n'y a pas deux plis pareils; on peut se rendre compte de cette évidence en regardant notamment l'œuvre d'Holbein et, en général, celle des vrais artistes qui peignirent non pour la clientèle, mais pour eux-mémos.
224 IF» r;n,\Ni»s MAiiiiF^iit ok l'art
(jCS vrais Hrtistcs liront la production nV;tait point solidaire des besoins mat<'*riels, ces vrais artistes (jiii ne sont plus.
On a pr^'îteinJu qu'IIolbcin aviiit un génie moins passionnant que lifmbrandt, cj'\a. est assez juste, parce que la beauté du pr<*inierest plutôt froi<le, tandis que celle du second est cbaude et vibrante : au surplus blAmons encore une fois le mauvais goût des comparaisons qui voudrait s'opposer à la diversité de nos joies et de nos caprices.
Constatons aussi que Holbein précède Henibrandt, immense avantage pour Van Hyn, et enfin, faisons observer, toujours à propos do cette singulière opposition de la critique, qu'à l'heure de Rembrandt, la palette était plus souple, la «cuisine» du peintre davantage allranchie du dessin sous la pâte de couleurs davantage grasse.
Hans Holbein, dit le Jeuiie^ était le fils du peintre Holbein le Vieux ou fAncierij gendre lui-même du peintre Thomas Burgkmair.
D'autre part, un frère d'Holbein le Vieux : Sigismond et son propre lils Amboiso, frère de Hans, prouvent, par leurs œuvres, qu'ils tinrent le pinceau avec une maîtrise dont n'eût point rougi, certaines fois, le grand Holbein qui nous occupe.
Mais au génie la palme, et Hans seul la mérite en ce merveilleux xv' siècle où brillent presque tous les grands peintres : Léonard de Vinci,
Raphaël, Michel-Ange, Giorgione, Gorrège, Albert Durer.
HansHolbeinnaquitàAugsbourg(Allemagiie),en 1497. Ge fut son père qui lui donna ses premières leçons dans cette ville et non à Bâle, oii le maître et l'élève résidèrent tous deux fort longtemps.
On a dit que l'amitié d'un grand homme était un bienfait des dieux; il ne faut pas oublier encore que la chance est, avec la santé, le gage le plus précieux, souvent, de la réussite, et ici, la chance sourit à Hans sous les auspices d'Erasme le savant hollandais dont il était l'ami.
Erasme, surnommé le Voltaire latin^ le plus grand des humanistes de la Renaissance, devait être le guide et l'appui le plus sûr du célèbre peintre. L'Histoire nous montre en effet Erasme discernant aussitôt, dans les premiers travaux de son ami, une flamme supérieure et l'engageant a quitter la petite ville de Bâle déjà tout emplie du bruit de la grande renommée du jeune artiste.
Le célèbre écrivain a jugé que la gloire qui naît ne peut être seulement une gloire de clocher, et comme d'autre part, Hans, marié très jeune à une femme fort acariâtre, souffre de s'entendre reprocher du matin au soir son pauvre métier de peintre; il n'en faut point davantage pour que l'artiste écoute, par un beau jour de lassitude, les conseils d'Erasme»
2Î6 LM r.nANM maItiikr i>f. i'abt
11 parlir.i <'n AnKictorrc», à Londres, et il osl enl.'iHln qiH', durant son absence, l'oncle d'Holbein, Si-ismond, veillera sur T^^poiise d/'saf:r<^-abbî. D'ailbnirs, cette ^-pouse «'ût lianss<« les <«panle» si ollc avait ont«Mi«ln les derni^^os paroles de son mari à Si^ismond avant son départ : « Je lui laisse tout (0 quo j'ai aujourd'hui, mai^ je prends pour
moi (frniain. »
Oa'.Hait-cc que domain pour cette (épouse* La dé^^illusion, la mis^re peut-être, alors que Holbein tonait déjà la fortune entre ses mainc, tant étaient fortes ses assurances en son génie.
« Allons, dut se dire M"' Holbein, s'il ne mrlaisse point grand'chose, mon fou de mari pren.l encore moins pour lui! » Et il n'empêche que h peintre, muni d'une lettre de recommandalioi; pour Thomas Morus, et du portrait qu'il avait fait d'Krasme, n'eut qu'à présenter son œuvre au chancelier an-lais pour être chaudement accueilli. Moru? avait reconnu son ami dans la peintur. merveilleuse du jeune homme, et dès lors il lui ouvrit et ses bras et sa bourse : « Vous avez fait un chef-d'œuvre, vous êtes vous-même mon ami. et, désormais, considérez ma maison comme la
vôtre î «
L'existence de Hans est, depuis ce moment, des plus fastueuses ; le plus beau salon du chancelier lui sert d'atelier, et c'est là que les plus riches sei-
H. HÔLBEIN 227
gneurs de la cour viennent rendre visite au peintre célèbre, que son bienfaiteur avait paré des habits les plus magnifiques en même temps qu'il l'avait cousu d'or.
Pourtant, durant les trois années qu'il passe à la cour, notre génie traite d'égal à égal avec la noblesse, et Morus lui-même doit respecter le silence en lequel il prétend travailler, à moins que par caprice il veuille bien se mêler aux fêtes auxquelles il est toujours convié.
Si Holbein est reçu à la table du chancelier en compagnie du roi d'Angleterre, il entend, en revanche, n'accepter qu'à ses jours et suivant ses dis[)Ositions certain comte, par exemple, qui insiste pour violer l'huis fermé de son atelier. Voici l'anecdote: Holbein s'excuse poliment auprès du fâcheux; mais le personnage, croyant que l'on doit tout à son rang, persiste et veut forcer la porte du sanctuaire.
Alors l'artiste, irrité, jette le comte du haut de l'escalier en bas, et se renferme ensuite dans son atelier. ^ *
Mais pour échapper, après réflexion, à la fureur du seigneur et de sa suite, il se sauve par une fenêtre et va se jeter aux pieds du roi, en lui demandant sa grâce sans dire son méfait.
Le monarque pardonne de confiance, et, ^aussitôt que Holbein s'est confessé, il lui ordonne de
228 LES GRANDS MAtTHCS DE L*AHT
(Iciin m» r caché jusqu'à ce que ci»lto ufTu'ira «oW tcrniiiiée.
Le seitcncuirun^Iîiis, tout iiH'urtri eldjsftri^lanf'' it.irail l)i«'iilot, porte plainte au roi qui th»'fcii<* a le (mIiikt, tout en excusant le geste de sor. peintre.
Alors, pi<in«'' au vif, le comte ne m<'»nage point ses termes et reçoit <lii rcji cette semonce que s<m manque de respect lui avait attirée : " Monsieur, je vous défends sur votre vie d'attenter à celle de mon peintre. La diiïérence qu'il y a entre vous deux est si grande que de sept paysans je peux faire sept comtes comme vous, mais que de sept comtes je ne pourrais jamais faire un Holbein. »
VA le seigneur se le tint pour dit.
Aussi bien Henri VIll avait été tellement charmé du génie du grand artiste qu'il lui devait Lien de prendre sa défense. On sait que c'est à la suite d'un festin où Thomas Morus avait convié le roi et le peintre que ce dernier s'imposa à son attention et à son admiration.
Conduit par le chancelier dans une galerie où fio^uraient nombre de tableaux dus à Hans. particulièrement mis en lumière, le roi d'Angleterre s'arrêta stupéfait. Après avoir successivement reconnu les hommes de sa cour que ces œuvres représentaient, le monarque demanda qui avait pu faire de si belles chose*.
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Et Morus montra le portrait d'Holbein par luimême. Dès lors il fut aisé à Henri VIII de découvrir le maître dont la ressemblance était parfaite, parmi les invités : « Vous êtes le peintre d'un roi ! » dit-il simplement à Hans, et comme le chancelier manifestait son désir d'otfrir tous ces portraits à son auguste convive, celui-ci l'arrêta d'un mot : (( Non, gardez les portraits et donnez-moi le pcinire! »
Ce fut dans cette royale période qu'Holbein peignit le beau portrait en pied du roi Henri VIII, ceux du prince Edouard et des princesses Marie et Elisabeth, de Gromvvell et de Thomas Morus, sans oublier celui de l'archevêque de Gantorbéry.
Thomas Morus a été plusieurs fois représenté par ce pinceau délicat, tantôt seul, tantôt avec sa femme et ses enfants; Holbein témoigna ainsi de sa reconnaissance à son protecteur, en même temps qu'au clairvoyant Erasme, avec lequel il demeurait en expansive correspondance.
L'histoire ne nous dit pas si l'épouse acariâtre du célèbre peintre fut convertie à la cause de son art lorsqu'elle le sut aussi productif, et les textes demeurent muets également, sur la douleur que leur séparation causa aux deux époux; toutefois on nous parle des « blanches ladies » empressées autour d'Holbein et de son œuvre, et l'on aime à évoquer le sourire satisfait de M""^ Holbein, lors-
2')0 LES r;fiA>inH maItiika dk i/aiiT
i[n au retour, son mari lui ouvrit tes mains ploine» d'or.
Voici donc notre artiste revenu à Bûle où lat tendent de nombreuses commandes; mais la fascination des honneurs et du faste de la cour J'An^loAerre est irrésistible. Henri VIII qm n'avait vu son peintre le quitter qu'avec peine, bre(;oit à nouveau avec enthousiasme et le combbde présents en même temps qu'il lui ouvre des crédits illimités pour l'exercice de son art.
Holbein ne devait plus abandonner Londres qui avait consacré sa gloire, et il ne nous est malheureusement point possible de noter par une œuvre, le passage de ce maître en notre ^ ays, que, paraîtil, il aurait aussi visité.
llans Holbein, dit le Jeune, mourut de la ptste à Londres, en 1543.
A-t-il réellement succombé à cette hideuse maladie à la façon de Titien et de tant d'autres peintres? On ne sait au juste, et cela est déplaisant autant que singulier de mettre à l'actif dune sotte épidémie une hécatombe aussi glorieuse, à moins que les historiens aient confondu la peste avec tous les hideux trépas qu'ils ne s'expliquent point au juste.
Nous en arrivons à l énumération des principales œuvres de notre artiste, énumération au cours de laquelle on jugera de leur étonnante diversité.
A son premier et second séjour à Baie, Holbein peignit les portraits du bourgmestre Meyer et de sa femme{\biQ), et celui du jurisconsulte Boniface Amerbach. Meyer et Amerbach formaient avec Érasme un trio d^amis chers au cœur de Hans, qui reproduisit leurs traits avec toute la ferveur de son affection. Quant à l'humaniste et typographe Froben, que l'on signale encore comme partageant l'amitié du peintre, à Baie, nous n'en trouvons point trace, à regret, dans l'œuvre en question.
Un Christ mort retient ensuite notre attention. On dit que le maître prit pour modèle de ce chefd'œuvre le cadavre d'un noyé.
Et comme ce Christ, horizontalement étendu sur une dalle, est une lyerveille de majesté et de divinité, on saisit avec quelle pensée idéale l'horrible réalité fut exprimée.
Gela est vrai et touchant ainsi que la mort même, mais cela n'est point un cadavre quelconque; parla bouche entr'ouverte du trépassé, il s'exhale un soupir sacré que notre âme recueille avec émotion, cela est bien le Christ enfin !
Mais poursuivons, voici le portrait de la femme de Holbein et de ses enfants.
L'anecdote impitoyable fait sans doute allusion à cette œuvre lorsqu'elle conte ce qui suit. Nous avons dit que la femme de notre artiste n'était qu'une mégère, et voici que cette mégère se venge :
^32 LiH nRANpH maItkf.h dp. i/art
'< Hollx'iii, an sortir «1 iiih» orgio, ouvre en tituhîiiit ia port»' <1«^ son lo^is où sa pauvre femme et ses trois enfants, les yeux rougis dr larmes et le vrntrc creux, attendent I»- <l»''lin<jnant.
« Il ronti-nipie, en entrant. If groupe silencieux et froid comme la [)ierrc... Un cri 8'<?cliappe de sa poitrine : «Sublime!». 11 ( herrhe un crayon, ses pinceaux î «Ne bougez plus! f*aix, vous dis-je ! pas lin mouvement! pas un geste! Quel tableau! Et il saisit son album, copie fiévreusement... >•
L'auteur, à qui nous empruntons ces lignes, termine ainsi lyriquement • <( Félicitez-vous, groupe misérable, vous serez son chef-d'œuvre! »
Aussi bien nous demeurerons sur l'impressirm
moins choquante du caractère difticile de M'^* lîol-
bein ; puisqu'après ttut elle n'avait pas le génie
OUF excuse et parce que son génial mari plane
a.\ -dessirs de la légende sans doute apocryphe.
Bref, poursuivons notre énumération par le y ortrait d'Érasme écrivant (Musée du Louvre : .eux Intérieurs d'école, un fragment de Cène, une Nativité et une Adoration des Mages Cathédrale de Fribourgj.
Non sans noter encore deux belles Passions (dont l'une est peinte en huit tableaux et l'autre au lavis), arrêtons-nous un instant à la fameuse Vierge au bourgmestre Meyer qui est à Bàle.
Cette œuvre qui est le type de la peinture reli-
PORTRAIT D'ANNE DE CLEVES, par H. Holbein. [Musée du Louvre.)
tt. HOLBEiN ^33
gieiisechez Holbein, estremarquable par le recueillement des attitudes et la piété du sentiment. Cependant la plus grande beauté de cette expression réside en les têtes des personnages figurés, les préférences du portraitiste s'y affirment, elles sont, en vérité, J'âme du tableau.
Car l'œuvre religieuse de Hans garde son caractère tudesque et, ni ses compositions en général, ni ses draperies, ne s'inspirent du style de l'histoire.
Quand on lui parlait de l'antiquité, il partageait l'opinion désinvolte de Rembrandt : « la nature est plus près de nous que l'antique, disaitil, point besoin d'aller chercher si loin ses modèles. »
En un mot, si ce génie était familier avec tous les genres, il avait de chacun de ces genres une conception personnelle devant laquelle la critique à vrai dire, est désarmée.
La sainte Ursule, la Vierge de Soleure et le saint Georges, la Rencontre de Saûl et de Samuel, Rohoam renvoyant le peuple d'Israël (Bâle), autant de pages religieuses et bibliques d'un sentiment étrangement classique, voilà tout ; tandis que le peintre, à Londres, se montrera l'historien exact et sévère du xvi*" siècle, parce qu'il lui aura suffi de copier la nature de son temps.
Autre face maintenant du ^énie de Holbein :