CA
RIBÉRA 253
dans la misère la plus profonde et, bien que l'on attribue à Francisco Ribalta la gloire d'avoir dirigé les premières études de l'artiste, il apparaît que ce fut plutôt au Garavage que revient ce mérite.
Du moins ce dernier maître dut-il avoir sur son élève l'influence décisive de sa manière, puisque Ribalta, en somme, n'était qu'un pâle reflet du réalisme innové par Garavage.
Bref, voici r Espagnolet parti pour Rome, vers 1606, afin d'étudier chez Garavage. Aussi bien il lui fallait échapper à l'ambiance de l'idéalisme exagéré auquel son tempérament n'était point apte, et le mirage de l'Italie où l'art était resplendissant, ne devait point tarder à exciter les désirs du jeune artiste.
G'est ainsi que Garavage, dont le mépris de l'antique et des règles en faveur de l'imitation de la nature vraie, constituait le principal enseignement, dut transmettre la force de ses convictions à FEspagnolet qui se chargea avec son pinceau plus souple et plus savant, de les mettre en pratique plus agréablement.
Les toiles rugueuses de son maître, hérissées d'empâtements, vigoureuses jusqu'à la brutalité, pleines de trous d'ombre et de lumière, avaient soulevé contre leur auteur les plus violentes animosités, et c'est à Ribéra qu'il incombait de mettre en ordre toutes ces qualités mal présentées.
2r>4 I.F.» ORAWDIl maItius f»K i/afit
MaiftbiontAl la mort <l<t Caravap* pftrmil encore au i<Mmc urtist»' d'* porfeclioniier »on éducation prcniière, et il l*i«it (Toire que Rihéra eut aunsi consci<*nce de la ^râ<<' «{ui lui iii.'»nc|uail, puis(]u'il fut drsirfiux d'allnr aussitôt .i[»rès k Parru»*, pour y (étudier l»'s procédf^s du Corrège.
Knsuiii' il passe à Najilcs où Ion dit <\\n' so trouvant sans ressources, il exposa devant la boutique d'un marchand de tableaux qui demeurait en face le palais du vice-roi, un tableau autour duquella foule bientôt s'amassa.
Et voyez combien le hasard sourit toujours aux i-^rands hommes : le vice-roi croyant à un rassemblcment politique, donne aussitôt des ordres pour disperser les séditieux, et quelle n'est pas sa joie lorsqu'on lui annonce que la foule est tout simplement groupée autour du tableau d'un peintre
espagnol !
Et le vice-roi de féliciter un compatriote et de lui témoigner son admiration au point qu'il sera bientôt son favori.
Mais là ne s'arrêtent point l'enchaînement des heureuses circonstances. Rihéra, enthousiasmé de l'aubaine qui lui arrive, épouse la fille du marchand de tableaux auquel il était redevable de la précieuse attention princière.
Ainsi l'amour présida-t-il poétiquement à l'aube d'une carrière plutôt sans idéale.
RIBÉRA 255
Malheureusement la légende insiste à ce moment en même temps que sur le triomphe de Tartiste, sur son exécrable jalousie à Tégard des peintres appelés à travailler dans le pays.
On nous le montre à la tête de la cabale^ persécutant Annibal Carracbe, le Guide et le Dominiquin avec une haine farouche à laquelle se sont ralliés les artistes locaux.
Cette manifestation odieuse ternit fâcheusement la réputation d'un tel maître, et c'est avec regret que l'on détruit la légende mensongère qui veut accréditer la mort de Ribéra succombant à la douleur d'apprendre que sa fille a été séduite par don Juan d'Autriche, fils de Philippe IV.
En vérité cette expiation, ce martyre, eussent racheté le caractère odieux des persécutions de l'artiste à l'égard de ses admirables rivaux.
Bref l'œuvre excuse l'homme, et nous nous rabatterons sur l'œuvre.
Celui-ci est très important et, répétons-le, d'une monotonie de facture et de représentation fastidieuse.
Emprunté en apparence plutôt qu'en réalité à la mythologie et à l'histoire religieuse, cet œuvre, nous l'avons dit, ne cherche ni plus ni moins qu'à représenter exactement des attitudes humaines et des académies avec la plus intense vérité.
Les Martyres de saint Barthélémy^ de saint Séhas
tiii.iU' ^fiiftt Laurent, n'<^l«>vcnt poiiil iioIhî .»i.. an 'lelfi <lo ce (juiIh dinciit ploijiMMiiiiieiil.
Ces tabl«'aiix sont 8ii|)«Tl)f»H <J«î n-iidii; mais nan* (l.Milft leur ûjç« accentua leur parti priH ««piiUTal, I.Mir niysti^re sans profondeur, leur « en«l. mll»inoiit » sans larnu^s.
Ici l'on retrouve rinthionc»; enihellie de Caravi«;;e, là, coinine dans l'Adoration des li^rfjer^, (Musée du Louvre), on sentira que Corn^-o lernj.uitc sur Caravage.
Mai3 généralement Hihéraestpeu accessible ii la ^n\ce dont il ignore la fraîcheur et la légèreté; la J)^•^'uve de son réalisme victorieux, en revanche, est * laite par son /^/>^/ Ao/ (MuschmIu Louvre).
Celle imapi déplaisante, inesthétique, contraire en lin à la traduction de l'art ijui ne doit encenser (iiio le beau, trouve le moyen de nous enthuiisiiîsmer par la manière magistrale, vivante au point d'en être rebutante, avec laquelle l'artiste
Ta rendue l
Voilà que nous sommes émus par une laide (liose! Et si cetteémotion ne va point sans porter souvent quelque atteinte au bon goût c'est en raison du caractère cherché, voulu, ce caractère plus aisé cependant à trouver dans la laideur que
dans la beauté.
Les artistes espagnols ont de tout temps, voire même au nôtre, versé dans cette singularité du laid
LE PIED BOT, par Ribéra [Musée du Lcuvre,)"
RIBÉRA 257
OU du misérable; mais Velasquez savait soudain se redresser de toute sa haute taille à la façon mêmedeses mendiants solennellement drapés dans leurs loques, et Murillo aussi, lorsqu'il avait brossé quelque « teigneux », représentait l'Ascension d'une Vierge, tandis que Ribéra est moins varié, moins imaginatif, moins génial.
Voyez les sujets antiques de ce maître, violemment réalistes et noirs, imperturbablement : Diogène cherchant un homme (Dresde), Homère (musée de Turin), la mort de Sénèque (Munich), Pythagore et ^7TAfmèâf<?( Vienne), qui n'évoquent à nos yeux ni Diogène, ni Homère, ni Sénèque, ni Pythagore et, si l'on cite dans le genre allégorique, une certaine Vanité des choses humaines^ représentée sous la forme d'un vieillard fumant sa pipe et tenant un verre de vin devant un livre, ce n'est point pour nous obligera en-souligner l'indigence spirituelle!
En dehors de son œuvre peint, Ribéra a laissé de remarquables eaux-fortes. La gravure devait tenter par la beauté de ses noirs et l'intérêt de son exécution à la fois large et précieuse, la formule exclusive et somptueuse de ce maître ; il y put davantage convaincre par ses oppositions brutales, puisque ses ombres ne pouvaient être exprimées qu'en noir, et l'aspect saisissant qu'il chercha sans cesse, ses notations précises et lourdes, trouvèernt en l'es-
?58 i I - <.nANi»H maItrea de l'aiit
tampi' la vari«'t<'Mju*' fl'^sjtag no/et m* pou >.iii iji^n
iH r à sa liu-.hinî <l«' (x'iriln;.
Au irMiiiK', et apri'b avoir eiiit^^i-^lKî la moi l de |{ib»'Ta à Naplos, en 1656, nous noierons (\\Ui la place (|«' niailr»; exécutant ««spaj^nol ne lui revient vraiseniblahlfinent qu'en troisième li^ne, c'est-âdiro apn''s \%'las(|iiez chef Je lile, et apn*s Murillo.
Si tant est que le peintre de « morceaux », si extraordinaire soit-il, ne peut dominer l'improvisateur Je génie, point davantage que le métier ne l'emporte sur la pens»'e, ni la formule sur l'étude renouvelée.
Et les Ribot, les licnner, grands peintres d'aujourd'hui pour ne citer que ceux-là, en «lemeurant esclaves d'un parti pris ifellet et d'une facture conventionnelle, ne sont point non plus des artisl«s d'imairinnlion.
Ou prt'lcnd que l'application de Hibéra au tiavail était telle qu'il avait toujours auprès de lui un homme qui, de temps en temps, lui di>ait : « Seigneur Hibéra, vous travaillez depuis tant d'heures! »
Ne faut-il pas voir là, au surplus, la marque d'une mentalité plutôt machinale et ouvrière?...
Velasqucz, avec Titien et Veronèse, avec Rembrandt et Rubens, est un des rois de la couleur.
Il dut à son sol cette impétuosité, cette violence même de la couleur, cette décision du dessin d'une tournure si expressive, qui frappent de leur conviction exaltée.
Chez Velasquez, l'art prend une grande allure tant par le style de la traduction que par le choix de la nature. Voilà du naturalisme de haute lignée imposé par le caractère, au point que la Laideur, l'Infirmité, peuvent sous le pinceau du maître espagnol, s'adorner d'une lettre majuscule à l'égal de la Reauté.
Et, c'est de la majesté qu'il met dans la taille d'un nain. Et, c'est de la richesse qu'il place dans des haillons. Toujours à l'aise dans ces diverses oppositions, Velasquez peint avec des gants et en habit de velours, à la fois les riches et les déshérités, en leur donnant à tous « de la branche ».
« Faites poser devant lui la Perfection, a-t-on dit, il la représentera avec une aisance de gentil-
<2<10 IFS r.nANDH MAÎTnf.» f»r. i/abt
hoiniiu; et ih; srra pas vaiiini par AU*. »> Il 'n^w»i*' la fade j:aliint.ric, tout comme il sait aussi aii^'rnentcr Mnii nllrail rnysl^^rioux la plate vulKaril*'-, on un in.)l I)oii Dio^io Velasqiiez de Silva. s'il ne voit jamais laid, se refuse h succomber au joli.
A la lonclie hnilah' et franrlie de luibeiis, le poinln' «'^pauiM.l oppose une facture simpl»* ^'t rompue <Mi les -ris chanlent discrètement. Ouant h. son coloris il est étonnamment frais dans la lumiiM-e et fort chaud dans les ombres, à la faron dont s'«''claire, en somme, le modèle sous le ciel ardent de rKspa<i;ne.
Car Velasquez, avec son t. -mp^Tament réaliste ne comprenait -aère Tanliquité ni la mythologie, qui, de môme que la peinture religieuse, se refusaient naturellement à lui fournir des modèles.
Courbet gourmandait ainsi un peintre idéaliste: « Pourquoi peignez-vous des anges?. Vous en avez donc vu?» Et Velasquez, faute d'avoir vu des anges, se contenta de représenter les gens parmi lesquels il vivait, reléguant l'antiquité et la mythologie au magasin des accessoires de théâtre pour
la même raison.
« Velasquez a prouvé dans son fameux tableau des Buveurs et dans celui de FAguador ou porteur d'eau de Séville, qu'il saurait imiter un verre de vin ou un verre d'eau de manière à désaltérer la vue et à tromper un instant le regard. » {Barberot.)