PORTRAIT DE PHILIPPE IV, ROI D'ESPAGNE
par VÉLASQUEZ.';
[Musée du "Louvre.)
Son théâtre était la vie, et il n'en voulut point connaître d'autre. Aussi, dans la Forge de Vulcain notamment, où le maître nous montre Apollon allant trouver Vulcain à sa forge pour l'avertir de sa mésaventure conjugale; tandis que les Gyclopes à l'entour dressent l'oreille, réjouis de l'aventure de leur maître dont la grimace est affreuse, Velasquez se moque bien de l'idéalité antique et des dieux de rOlympe !
Et peu nous importe, après tout, ce souci d'exactitude (?) puisque la beauté de l'œuvre est à l'effet et qu'elle s'impose par ce qu'elle montre si vraiment, si parfaitement!
On a prétendu que l'élève d'Herrera s'entendail très mal à peindre le nu; à qui fera-t-on croiro cette hérésie après avoir vu ce tableau, entre autres ?
Certes Velasquez ne se complut qu'exceptionnellement dans les représentations de la chair, et pourtant il a exécuté un Christ en croix qui semble un majestueux défi jeté à la sottise des détracteurs.
Si un paysagiste le plus souvent serait embarrassé de se dégager de sa spécialité, en peut-il ML être de même pour un virtuose de toutes les évocations à la fois?
m^ Voyez la limpidité aérienne des paysages de notre personnage ; ses natures mortes, pensez-vous
JOÎ IM «iHANDB MAlTIir.» KK l'*»'''
,|„..lles I.C relèvent l-oi..! ri.»- un. rl..n« Diacis-
l,nl.- siMM-iiiliU!? ....
V'rl.is.1.1-/. pouvait l.i«'u al.us.M .1.- la clia.iil.r.noire. CMUun.' on la prétendu ; un tel expédient ne saurait .Hre dangereux entre de telle» niains; ,„, ,.„ voyez-vous trace? Nulle pari. Kt seul .1 ,,..,,a,iient aux maîtres de se rire de» catégories et
des procéilés.
\ussi bien, cnvisa-é en son ainplrur, .n I.. (• rn.c.té de sa pAt.-, le portraitiste chez Velasque/. nex- ,„inu- rien daulre que la piiysionoraie de ses per- Lnna-es.c est-à-dire quil ne leur prMe point un sentinicnt personnel; ils sont eux, simplement.
G-est la note générale, daiileur.s de ce peintre ,1, ,„nrceaux à qui la vie vraie suflit sans auréole. 1 es prinulifs faisaient penser, les artistes de V, ir.Mnp.' de Vclasqucz ont la crudité de leur ,.,,,,.'ssion nette et positive. Us ont lixé le modèle loi qu'il doîl étic, on ne peut rêver en del.ors .le lui : ils sont des réalistes, tandis que les autres étaient dos idéalistes, des idéalistes souvent à leur insu. avons-nous dit, par suave ignorance par rapport auv réalistes, qui eux, sont des •> maliBS ... Abordons maintenant Ibistoiie de la vie .lu
prand homme.
Don Dieoo Rodriguez de Silva y Velasquez i. nuit à SéviUe en 1599; son père se nommant Juai. lodriguez et sa mère dona Geronima Yeln.que/,
Destiné à l'étude du latin et de la philosophie par les désirs paternels, le jeune homme obéit seulement à ses penchants, et il dessine à, force dans les livres et les cahiers que des maîtres compassés avaient mis entre ses mains.
A Tacite, à Salluste comme à Platon et à Aristote, Rodriguez répond par d'impitoyables « bonshommes » et voilà Juan converti désormais à la cause de son fils.
Il entrera dans l'atelier d'Herrera.
Herrera était un peintre de génie certainement; mais il avait le caractère le plus violent, le plus bizarre, le plus désagréable qu'il fût et, comme ses défauts trouvaient une excuse en sa maîtrise, c'est dire la qualité supérieure de cette maîtrise !
On conte qu'il procédait dans son œuvre comme dans sa vie, à coups de poing, faisant lancer par une vieille servante des baquets de coureur contre une toile sur laquelle il avait dessiné au préalable, avec un morceau de charbon emmanché au bout d'un appui-main, et on nous le représente enfin, modelant la pâte de .couleur avec le pouce ou avec des dos de cuiller, des éponges, la lame d'un couteau à palette, bref avec tout ce qui lui tombai sous la main...
Toute part concédée à l'exagération, réduisons la légende à ceci : que Herrera était bien l'homme de sa manière robuste et brutale, et que s'il lui
jni IF* r.BXNPn MAÎTRKn DP. L* ART
arriva occasioniiplW^meiil, an paroxysme de set frc-Mph^ntes colc-n-s, de maltraiter une loile »eloii la formule ci-desHU8 expriim'.e, celle loile hVhI point de celles, cerlaincmriil, qu'il nous fui donn^î
d'admirer.
Toujours est-il, «lue le vif d/-sir d étudier auprès ,iu vieux maître ne triomphe point de la frayeur ,|n,. n, dernier inspiro, a les élèves émigrent à qm mieux mieux chez Pacheco. '
Aussi hien le lils de lierrera a duuné l'exemple; il a fui à Rome avec les économies paternelles el M"« llerrcra s'est faite religieuse.
Il n'en faut pas moins pourque l'irritation du premier maître de Velasquez s'exaspère davantage, et bienlùt il ne reste plus dans l'atelier désert qu'un possédé «s'excrimant contre ses tableaux commr s'il eût eu atïaire à des ennemis mortels! »
Seule demeure aux côtés du délaissé sa fidèle servante, l'unique être au monde qui ait pu, dit-on, le supporter et qui l'aidait à ébaucher ses tableaux de la façon que l'on sait!
Avant de quitter Herrera, qui, après tout, n'est ^ guère à ménager point davantage qu'il ne ménageait les autres, il paraîtrait que, contrairement au proverbe : tel père tel fils, ce fut le père qui ressembla à son fils, du moins par son vilain cùlé en la circonstance.
On dit que, poursuivi un jour pour émission de
fausse monnaie, le vieux peintre s'en fut dans un collège de Jésuites où il peignit une toile dont la beauté, célébrée par le roi, lui valut la grâce.
« Celui qui a un tel talent ne peut en faire mauvais usage ! » s'était écrié le monarque.
Au fait, nous savions que Herrera avait du génie, et il ne lui manquait plus que d'être un faussaire ! Mais peut-être bien que cette « faiblesse » est aussi digne de créance que la manière étrange dont on le fait peindre...
Rallions-nous donc au talent admirable du maître irascible, qui seul est certain, et allons retrouver Velasquez dans l'atelier de Francesco Pacheco.
Pacbeco pour l'heureux effort du contraste, n'a guère de talent, et son caractère comme ses mœurs sont extrêmement doux; aussi Rodriguez calmet-il son émoi dans ce paradis oii son observation sans cesse en éveil risque moins d'être effarouchée que dans l'enfer précédent.
Le nouveau maître, il faut le dire, rachète savamment l'éclat terne de son métier d'artiste par une copieuse technique littéraire. Son livre rArt de la peintiir est partout vanté en excuse d'une pratique personnelle défectueuse et, finalement, on s'accorde à rendre grâce à l'excellent professeur qu'était Francesco.
Que pense de son maître le jeune Velasquez ?
iNn «l« clic)s«î. Encirlior» c^0Hn•^leHeldc^»cieIllr•Ills ,1,1 M.lmt. il ne compta pliin dorAimvnnl rjij*. mit lu Imlnr«^ <|u'll tAcho de surproinlrn de son mieux, et pour cela il ('c\ui\)\)p de jour en jour à Paclieco, (lui iihienUM les ailes trop courtes pour rejr)indr'-
son élève.
Volas(|uez avait sans cv^sr pr»-s de lui nu jruu.; appnnli <iin lui servait de modèle en diverses aclions et positions, dont il copiait les inoindnexpressions et notait les gestes les plus furtifs. C'est d'après ces notes de vie que le f^énie du jeune artiste se développait, n'empruntant qu'fi luinii^n^e, accumulant jalousement le trésor de ses créations futures.
(Tétait l'époque des Caravage, desGuercliin; cea réalistes avaient mis en déroute la convention des attitudes et des formes, on devait peindre comme Ton voyait, sans théories visuelles ni émotives, et là, Velasquez était h son aise.
U n'avait qu'à copier pour faire beau; la chose était.facile,du moins n'était-elle point impossible à la volonté et, les yeux tout grands ouverts sur le livre de la nature, notre génie futur épela ses mots. Les tvpes populaires et les natures mortes ravirent d'abord son pinceau. 11 aima tùt la sincérité du masque des simples et le pittoresque de leur accoutrement ; d'autre part les fruits d'or, les muscats incarnats, les pastèques au ventre d'éme-
raude, les grenades saignantes, excitorenl les générosités de sa palette flamboyante.
Avait-il donc besoin de maîtres en dehors de ces exemples qu'il suffisait d'égaler!
Et dès lors cette facture large et souple, cette simplicité qui forment le fond de sa manière dédaigneuse, lui vinrent sans grand'peine, uniquement parce qu'elles existaient dans la nature qui, à défaut d'être toujours belle, est toujours le comble du vrai suffisant à certaine beauté.
En dehors de ces premières études, Velasquez ne craint pas de s'essayer aux bambochades chères à David Téniers, qu'il peint simultanément avec des figures vêtues et des figures nues certainement aussi, bien que l'Histoire, par un malin plaisir, semble vouloir nous faire croire à cet oubli dans les préliminaires de l'art de notre héros.
Point d'art sans étude académique, — c'est faire justice d'un mot à ces calomnies ; au surplus nous nous expliquâmes précédemment sur la qualiti'i des nus triomphants de Velasquez, nus rares il est vrai, mais par goût propre.
Rien à dire de la première manière de l'artiste,' elle est un peu sèche et dure; celle-ci n'est guère, d'ailleurs, du Velasquez, on dirait plutôt du Pacheco; le génie, avant de s'envoler, cherche les courants favorables; aussi bien il doit fortifier su cérébralité pour orienter son esprit.
tPiR IKA GHANDB MaÎTRKS DE t'AfiT
C uhi aiiàhi ((nVn travaillant, il se pa^Hionne uiix (lisciissions litliTaircs des lettrés et des poètes qui fn'cjiientent chez son maître.
Leurs rais'onnements philosophiques, leurs (Ji«- Bortations érudilcs trouvent un éeho dans cette ftme vibrante. Un artiste doit ('•tre instruit, sans quoi son art végète k ras du sol. Velasquez sent cela plus que tout autre, puisqu'il a la sensibilité du génie. Cet aijcuillon, dont il s'explique mal le trouble, le conduit au surplus, dans labibliollièque de Pacheco, peintre littérateur, et le voici soudain transporté d'avoir trouvé dans des livres une joie complémentaire à Torgaîie de voir : la joie de penser !
Aussitôt que préparé à l'idéal, Velasquez débute par l'amour, il n'a que vingt-deux ans, et déjà, depuis cinq ans qu'il travaille avec Pacheco, il contemple sa fille dont la beauté lui révèle le premier idéal qui dormait dans son cœur.
Francesco, d'autre part, à qui les brillantes dispositions de son élève n'avaient pas échappé, consent à l'hymen désiré, tandis que presque aussitôt Velasquez « divorçait » d'intluence avec son beaupère.
C'est-à-dire qu'àSéville, en ce temps-là, il venait beaucoup de peinture de Flandre, d'Italie et de Madrid et que, dès larévélation de l'art de don Luis de Tristan, l'élève de Pacheco devint le disciple de Tristan.