PORTRAIT DE L'INFANTE MARGUERITE
par VÉi^SQUEZ.
[Musée du "Louvre.^
Velasquez trouvait chez ce maître un coloris en rapport avec son propre sentiment, une facture ouverte et grasse répondant parfaitement à son tempérament, et, dès lors, il se mit à copier^ d'après son nouveau maître, troquant ainsi , son faire sec et dur contre le moelleux et la souplesse de don Luis de Tristan.
A dater de cette époque la maîtrise originale de notre héros fit son apparition ; elle était née d'un heureux choc, et un papillon neuf planait maintenant sur la chrysalide inspiratrice
Avant de se rendre à Madrid, Velasquez peignit amoureusement le portrait de sa femme et de ses quatreenfants, œuvre qui figure au musée de Vienne et dont la beauté donne déjà la mesure d'un talent mûr et d'une audace d'expression supérieure. Pourtant ce n'estqu'au contact des chefs-d'œuvre desgaleries royales du Pardo et del'Escurial,quecegénie devait croître encore ; le génie, tout comme l'abeille, doit longuement butiner et, pour cela, l'accueil cordial de compatriotes comme don Melchor de Alcazar et surtout comme don Juan de Fonseca y Figueroa, peintre amateur des plus éclairés, fit merveille, c'est-à-dire que rien ne fut ménagé pour que la fleur des collections princières embaumât au gré de l'abeille convoiteuse.
Le résultat d'une si unanime inspiration ne i.inhi pas à flatter encore la vision de notre artiste qui,
^70 IRA OriANDH MaItRES DP. i/aIiT
av<»c \\\\ polirait du duc d'Olivarèii, exprima na gralihul»' aux fl^'ur» f)ijtin<'îes.
Ce portrait eut, eu elIV't, un succès retentissaut dont sV'rnut le rf)i d'Kspaf^ne, IMiilippe l\\ au point (|iril lui demanda de h* repr/'senter à cheval.
On permit à l'auteur d'exposer son œuvre dan» la call<; Mayor, en lace de Saint-Philippe du roi, un jour de fôte, de sorte qu'il fût vu et admiré de tout le peuple.
Avant de poursuivre la réussite triomphale de Velasquez, maintenant promu « peintre du roi » avec vingt ducats d'appointements par mois, il ne faut pas ouhlier de mentionner que c'est au duc d'Olivarès qu'appartient le mérite non seulement d'avoir permis au grand peintre de faire un chefd'œuvre, mais encore d'eUecluer le voyage de Madrid h Séville, pour lequel il l'avait aidé pécuniairement.
Pacheco, d'autre part, en accompagnant son gendre, taisait le beau-père pour n'acclamer que rélève dont il escomptait la gloire, ce qui lui valut, non sans qu'il s'y attendit, d'être doublement félicité.
D'ailleurs, après la mystérieuse amorce dn portrait du duc d'Olivarès et la décisive effigie du roi, le maître ne fut point oublié dans la distribution des honneurs et avantages conférés à l'élève passé maître.
Tandis que les peintres confrères, envieux du génie, débordaient de rage, Pacheco accordant à l'avance la lyre des poètes, écrivait des sonnets en l'honneur de Velasquez.
Et de fait, les louanges de la rime étouffèrent les basses jalousies; qui plus est, elles les rallièrent au concert de justice qui finalement s'inclina devant la pure gloire de notre héros.
Mais, avant de poursuivre les étapes de cette gloire, installons au chevet de l'artiste l'excellent beau-père que le roi désire voir à Madrid, ainsi que toute la famille de son peintre.
Et saluons maintenant le portrait du Cardinal- Infant, sans compter tant de princes et de princesses, représentés en leurs plus riches atours par le pinceau le plus fastueux qui ait sans doute jamais existé.
Velasquez ne va plus guère désormais travailler que pour son Mécène, le voici riche et fôté, son atelier est au palais où Philippe IV se plait à venir admiier ce génie, qui n'a que vingt-trois ans!
Toute sa carrière se déroulera dans cette atmosphère de luxe et, jamais pourtant la cour ne lui fera oublier la nature.
C'est cette môme palette, traductrice merveilleuse de la splendeur des nobles, qui fixera aussi heureusement, pour l'immortalité, les scènes les plus démocratiques, et bien qu'ajoutant à ses titres
fit l.ftê OBA.MiH M.vtTliKg Dl^ U AUT
\)rM'Aou{H ceux d'hiiinsirr de chnmbrê, de chevalier de Santiago, etc., Velasqii«'/ derueiin*ra sim-
|»hiii»'ul nn .«rlislo.
\.i\ HiL^S, Mînlriil .'ivait rr»(;ii un autre illustre ai liste, HnlionH, avrc lequel le maître eHpagnol a coiinue [iciiitre de* morceaux », parle brio de la facture, beaucoup d'analogie ; moilcstoniont Vf»la<ii|uo/., (|ui s'était fait le pilote du rnaitre flamand, lui (IfMiiaiida (lesconseils. De longues conversations, I de luuiineusos discussions d'art unirent étroite- i ment, dès lors, les deux grands hommes dont la pensée riche, la fastueuse vision, s'étaient rencontrées dans un idéal pareil.
Entre deux visites aux galeries de tableaux des résideuces royales, Hubens vanta les beautés de rilalic à Velasquez, qui, brûlant depuis longtemps d'un secret désir d'alb^r communier avec les .Tiaitres de ce brillant pays, ne tarda pas à aller vftir sur place les Tintoret, les Titien et les Veronèse.
Philippe IV ne fit aucune opposition au départ de son pensionnaire, «i'autant qu'il accompagnait Ambroglio Spinelli chargé de gouverner le district de Milan.
Nous sommes maintenant en 1629, et Velasquez, émerveillé des joyaux italiens, se met à copier notamment ie Cntcifiemefil du Tintoret, dont il rapportera plus tard au roi le magnifique reflet.
11 entasse croquis sur croquis, pochades sur
pochades au cours de ses différents séjours dans les grandes villes dont les chefs-d'œuvre l'attirent. Après Venise c'est Rome où le pape Urbain VIII le loge au Vatican et lui ouvre toutes les portes des sanctuaires de l'art.
Là, nouvelle série de copies d'après Michel-Ange et Raphaël, sans jamais que ces maîtres attentent à l'originalité de celui qui les consulte, carVelasquez ne change rien à sa manière, il écoute les leçons muettes du génie avec vénération pour embellir seulement le trésor de son individualité; la preuve en est que le portrait du peintre par lui-même, exécuté à cette époque, ne porte aucune trace de la lumineuse influence.
A Naples, Velasquez rencontre Ribéra qui fait fêle à son génial compatriote et regarde par-dessus son épaule, avec attendrissement, le portrait merveilleux de la reine de Hongrie, qu'il exécute avant l'accolade du départ.
Lorsque notre héros retourna à Madrid, en 1631, il portait en son cerveau les plus étonnants prodiges, et l'énumération de ses chefs-d'œuvre se poursuit à court d'épithètes élogieuses.
En dehors de nombreux portraits, voici des tableaux importants : le Crucifiement^ le Tableau des lances^ des paysages d'Aranjuez, etc.
Mais voici qu'à écouter son peintre conter les splendeurs admirées en Italie, Philippe IV est
Î74 J.r.n crand» MAlrni» dp. i.'art
8ul)it(^rnent pris du «l«'^ir «!♦• pfissAder qnflqiipjiunes (les œuvres vjiiitér», et ccst Velahque/ qui doit en faire l'acquisition.
Nouveau voyage donc, oi'i nous voyons le célèbre peintre espagnol [>rr>filera(JrniraMornent de la circonstance, puisque non seulement il rapportera d'Italie deschefs-dd'uvre locaux, mais (|u*il y ajoutera ceux exécut(''S par lui-même, encours de route.
L'admirable portrait du pa[>e Innoceni X (Home, galerie Doria) compte, notamment, parmi ces chefsd'œuvre. Ce portrait si vivant, avec sa facture si simple et si franche, dont l'impression est inou- Llialiie.
A son retour en Kspagne, Velasquez, en d«']>it des absorbants devoirs de sa charge de grand maréchal des logis du roi, qui devait ôtre la récompense de la manière doublement parfaite avec laquelle il s'était acquitté de sa mission, poursuit néanmoins ses travaux de peinture.
Entre deux portraits il brosse de grandes compositions, comme la Visite de saint Antoine, ahht}, à saint Paul, ermite, comme les Fiieu^ses et le Couronnement de la Vierge.
Au fur et k mesure de Texpression de son art, le maître espagnol augmente la valeur de ses qualités et, alors qu'il touche au summum, on demeure frappé de l'influence que sa facture a eue sur notre École française à la fm du xix* siècle I
VELASQUE7 27^
Il semble que cette époque d'excellence a été guettée par nos contemporains et, pour se rendre compte de la délicatesse et de l'esprit de cette manière, il faut en avoir fait une copie.
Ce que l'on croit simple n'est que le résultat d'une difficulté inouïe vaincue, et le profane qui se contente d'admirer ne se doute guère de la joie dont il est privé de ne pouvoir analyser techniquement une aussi magistrale « cuisine » de peinture!
L'histoire ne signale que deux élèves chez Vclasquez, dont l'enseignement, d'ailleprs, devait otro d'une préjudiciable indépendance, selon la règle générale des génies qui s'accordent mal à apprendre un métier qu'ils ne se rappellent guère avoir appris.
Aussi Maso et Parejale Mulâtre, élèves de Velasquez, n'ont-ils guère hérité de la gloire de leur maître, du moins Maso, car il nous revient à propos de Pareja une anecdocte favorable.
Pareja, avait d'abord été l'esclave de Velasquez qu'à deux reprises différentes il aurait aficompagné en Italie, à ce titre.
Or, un jour que l'esclave achevait de copier en secret une toile de son maître, Philippe IV entra dans l'atelier durant Tabsence de son peintre.
Pareja, tout tremblant, s'empresse de retourner son tableau contre le mur, mais le roi d'Espagne Iti ordonne de lui montrer son oeuvre dont la beauté
270 LRA GHANDS MAtTBCl Dr. i.'art
\v rîivit au point (jn'il prio Viîlasqupz d« r^ndr^ la liliorlu à rrlui ({ni ^ app<*ll<Ma d^*sorinaiH hoii «•lève. Cepriidaiit il parait que r<'UîV(; ne voulut guère d<^pouiller IVsclavt» par la snit«», du moins changt'a-t-il siinpIrTiH'iit la iiatun* df» Win attachcmf'nt fi r/'j^ard (!•' m)|i maitic rt d«* sa iille iiiriiie, au()rë9 d«'s(jiu'ls nouh If vuy«)iis Hdelt'iiM'nt dévoué jusqu'à la lin (le ses jours.
Ou cite de Parejudes tahlcaiix relij^ij'ux cuniiiie : /a Vocation de saint Mattliicu ^Madrid ^ et/' /s/isete'/i.sseinent de Jésus-Christ qui est au Musée du Louvre. Tant qu'à l'autre élève de Velasquez : Maso, dont le talent nous échappe, il n'appartient sans doute à la postérité qu'en qualité de gendre de son maître qui, s'il ne lit guère de prosélytes, put se compter, en revanche, de nombreux imitateurs. Mais abordons la lin de notre grand homme. La fatigue qu'avait occasionnée l'entrevue de Philippe IV et de Louis XIV à l'île des Faisans, sur la jjidassoa, précipita le mal dont Velasquez souiïrait déjà, — n'oublions point que Tartiste menait de front et ses devoirs de fonctionnaire et ses vertus de peintre; aussi bien un tel cumul était-il fort déprimant pour un sexagénaire.
Et Velasquez mourut à Madrid en l(j60. laissant une suite considérable de chefs-d'œuvre dont nous achèverons l'énumération.
C'est, au Musée du Louvre, le portrait délicieux
d'un style si parfait de Vm faute Marguerite et une étude pour le portrait de Marianne d Autriche', mais, malgré la Faynille de l'artiste et quelques autres portraits renfermés au musée de Vienne, on ne peut juger delà réelle maîtrise de Velasquez qu'en son pays même : Les Buveurs, les Forges de Vulcain, les Ménines, le Dieu Mars, la Reddition de Breda, etc., du musée de Madrid, chantent la gloire du grand peintre espagnol d'une manière sans égale.
Pour terminer, cette anecdote à propos des Ménines qui représentent l'artiste en train de peindre le portrait de l'infante Marguerite : « L'artiste ne s'était point contenté de peindre son personnage, le roi et la reine y figuraient également ainsi que deux nains chéris à la cour et quelques autres types familiers, sans oublier l'auteur du tableau lui-même, la palette à la main, devant un chevalet
Philippe IV, sollicité par le peintre de donner son opinion sur l'œuvre, lui déclara (car il se piquai! de peindre aussi) qu'il manquait quelque chose à sa parfaite beauté. Et, ce disant, il prit la palette des mains de Velasquez et se mit à peindre sur la poitrine de l'artiste représenté dans le tableau, la croix de l'ordre de Saint-Jacques.
Cette croix est telle encore quo la peignit le royal collaborateur {l'Art et les Artistes en anecdotes^ du même auteur).
A lin verso de Vel.isqn»'/ qui, bitin qu'F!«pngnol ri («M liiiruMUont bon (•allinlirjuo.ne s'îulonria ;çuère à lu pcintnro reliKiwiitiM. Murillo fiomblu asinr vie liésiljMit entre ses goûts i«l«''alist<»8 et n-alintes.
I)n moins, chez ce ilernior niailre, y a-t-il des écluippéesvors le ciel que Velas(juci; n'entrevit qu'à (le raroB instants et, mènie, ces échapp(f*ea de Murillo pronnent-elles suuvent le caractère d'un pieux isolement, d'une longue abï>ence idéale, à h suite do laquelle sou r(''alisme reprend comme si, du paradis dont il revient, il devait au^ dé&héritcs de les peindre pour se mortifier.
VA c'est avec la même foi que cet artiste repr»^sonte les an^es et les mendiantî?, sinon avec la même couleur, car ses anges sont plus roses dans Tazur plus bleu, dans les nuages plus blancs, car ses vierges ont des chairs plus fragiles, et leur air virginal, au surplus, les immatérialise.
Il semble en eiïet, que ce peintre adopte deux tonalités, Tune terrestre, l'autre divine pour ses tableaux et que ce pinceau, dirigé cependant par une âme partag«^e entre les réalisations, se délasse
de l'une darua l'autre, à la façon de l'oiseau qui se pose après avoir volé.
Aussi bien faut-il trouver l'excuse de certaines pages de ce maître, livrées en hâte dans l'effervescence avantageuse de son génie dont les surprises sont plus fréquentes, parce que ses œuvres sont plus nombreuses.
Cette opinion serait dangereuse et erronée pour un artiste quelconque; mais ici que la preuve est faite du génie, on ne peut que la ratifier.
Voyez la diversité d'expression de Murillo et vous goûterez certainement la fertilité qui semble en résulter; sa manière froide ici est chaude là, et sa manière vaporeuse, enfin, met le comble à ces manifestations opposées et parfois réunies sur lesquelles plane un génie qui les rend inimitables.
Et comment expliquer autrement l'originalité de cet art que par ce génie? puisque Van Dyck, Velasquez, Ribéra, tour à tour impressionnèrent cette facture au point qu'elle en est inséparable, sans nuire jamais pourtant à l'accent d'une personnalité indiscutable !
• Aussi bien les chefs-d'œuvre ont des communions secrètes et, en dehors de l'imitation cherchée, il y a l'intluence inévitable d'un mode de peindre particulier à chaque époque.
Bartolome Esteban, dit Murillo, naquit à Séville en 1617. Son père s'appelait Gaspar Esteban et
2R0 I.KH GIIANDH MAtTHFM DE I.'aHT
Ma jnère Mjiriii lVn;z ; connin- tous |(f» aHVJ*iu\nnin Ho cette famille avaient porlr^ I*» nom ilKnlehan, oïl jirnse que c'était là le nom p\i\On(\\itt He la rac«! : quant à son Kurnom, l'arlisle h- «lut. dit-on ri U famille d'une aïeule de sa mère.
Le père du jeune homme était un pauvre ouvrier, et nous ne h; verrons [)oint jouirde la )çloire de son fils, puis(ju'il meurt avant l'entrée de celui-ci à l'atelier de Juan del Castillo.
Cette rapide installation de Hartolonn* Eslehan au sein de Tart, nous dispensera d'appuyer sur la précocité de ses dons, discernés aussitôt par son tuteur, le chirurgien Antonio Largarès, son oncle par alliance.
Castillo, hon dessinateur, mais coloriste sec, déteignit d'abord sur son élève; toutefois ce dernier défaut que le maître t«'nait un peu de l'école florentine introduite à Séville par d'autres professeurs comme Luis de Vargas et Pedro de Villegas, eut au moins le mérite d'orienter les débuts du futur peintre de la Vierge au chapelet vers la préoccupation stricte de la ligne et le souci scrupuleux du détail.
D'ailleurs, comme le hasard en fait d'expression est le meilleur maître des arts, le départ de Juan del Castillo pour Cadix laisse soudain notre jeune artiste sans direction.
Le maître n'avait plus rien à apprendre à l'élève