‹ Les Grands maîtres de l'artChapitre 3 sur 29 · SAINT FRANÇOIS DASSISE RECEVANT LES · texte numérisé non relu

SAINT FRANÇOIS DASSISE RECEVANT LES

STIGMATES, par Giotto.

(Musée du Louvre.)

cette époque (les Priiiiilifs) était surtout un décorateur nomade ; il avait à Florence une bottega ou échoppe, pour la production et la vente d'oeuvres de faible imi)ortance. Il n'y avait rien alors de semblable à nos « studios ». Un artiste avait terminé ses études à l'âge de dix-huit ans ; il devenait ensuite un lavoratore ^ un artisan, un homme qui connaissait son métier et produisait des œuvres d'une valeur donnée pour un prix doux.

Il n'était troublé par aucune abstraction philosophique et ne songeait pas à s'enfermer pour recevoir l'inspiration, puisqu'elle venait à lui aussi naturellement que les rayons du soleil entrant par sa fenêtre, et à la lumière desquels il travaillait... [Giotto and his work at Padua.)

Bref, le nom de Giotto est vite célèbre, et il faut le dire, non seulement par son œuvre, mais par ses audaces.

Tout d'abord Giotto renonce à l'emploi exclusif de l'or, si cher aux époques précédentes, pour le fond des tableaux. Il estime à souhait que les mouvements de ses personnages, inspirés de la vie, se figeaient sur l'immobilité d'un mur, et il s'étonne d'avoir copié le premier une tête se découpant sur un ciel, sur un paysage !

Mais cet étonnement est toute une révélation; la vieille et informe manière grecque fait place

r> i.r.ft r.nANDW MAtrnRH de l'afit

Mil l)on styl** inoilcriM" ; il avait Riifli «l'y p**n«''r roiira^eiiseiiM'nt, lo^i<{iicrnent, avec la foi qui <"*l une vision inliiiM' <!•• la v('»rilé.

C'est alors <J«* la part d<* i^Viotto une suit*» <1«* chefs-d'(JMivrop(nir r«'[)orjiif!: il iiMiltiplie»a verve et dépense songr^^nie n<*nf au hasard de ses nombreux voynfj^es, à Homo, Milan, Padoue, Avignon; ici d<*s fresques ou Mon des tableaux portatifs, là dos mosaïques; mais n'anlicipons pas.

Bientôt la curiosité du pape Benoît IX est mise en éveil, on veut voir de prés le grand homme, et c'est un courtisan envoyé tout exprès en Toscane par le Souverain Pontife qui se charge de ce soin.

Malheurousomont l'onvoyé du pape n'est qu'un maladroit; il se rend auprès de(iiolto et lui demande un dessin pour envoyer à Sa Sainteté.

Le grand artiste, froissé de n'avoir pointencore convaincu par son génie et très railleur par nature, prit une feuille de papier et un pinceau, trempa le pinceau dans la couleur rouge, puis, posant son coude sur son plan pour se donner un point d'appui, il lit décrire un cercle à sa main et traça un rond si parfait que, déclare un vieil auteur, c'était une merveille de le voir...

Cola fait, il dit ironiquement au courtisan : — Voici le dessin!

— Comment, rien d'autre.'* reprit celui-ci, tout étonné.

GIOtTO 7

— C'est assez et trop ; envoyez-le avec ceux que

us avez déjà (car il faut dire que Tenvoyo du ape avait pris soin de se munir de quelques (ijbleaux des premiers maîtres toscans de l'époque, |)(^ur les comparer avec ceux de Giotto), et vous v(>rrez si on le reconnaîtra...

D'oii l'origine fameuse de l'O de Giotto, dont nous ne soulignerons que l'adresse en échange d'une maladresse qui justifie le proverbe toscan : M Tu es plus rond que l'O de Giotto », et le mot tondo signifie en italien à la fois rond et .90/.

Inutile d'ajouter que Benoit IX, charmé, pour n'avoir point à en être blessé, de la leçon indirecte qu'il venait de recevoir, donna à l'auteur du fameux rond la préférence sur tous les autres artistes.

D'ailleurs, quels étaient les artistes dignes d'être comparés à l'auteur du Saint François d'Assise recevant les stigmates? (Musée du Louvre).

Si les murailles du Campo-Santo de Pise reçurent les hommages du pinceau de Simone Memmi, de Buiïamalco d'Orcagna, môme; peut-on nier que la partie traitée par Giotto est de beaucoup la plus admirable?

Certes, dans leur ensemble, ces princes de l'art

au premier Age de la Renaissance fourmillent de

naïveté et d'erreurs, mais l'inspiration en est si

délicate, si fraîche, si originale!

H i.Fii nnANDt maIthra de i/aut

(!ellf' inspiration, au re»to, prend Ka sourrr* cJans r«'nloiiraj;c* litl/Tnirc, (|iii ne fniftait pan «iZ-faut i n()lr<* artiste. L«s inlellif:«»nce8 «e recherchent, et le mouvement litl«'raire appuie toujours celui dr? l'art !ors(|n'il ne le pr<'•(•^(^e pas.

Pourquoi Giotto fut-il l'ami de Dante? CV«l en raison de cette communion des pens<*e« so*urs: qu'elles dorment dans les livres ou qu'elles frappent par l'image, elles se stimulent les unes les autres ces pensées, pour fleurir didr^'al les laideurs de la vie bourgeoise et matérielle.

Dante fit de Giotto dans sa Divine Conirdie un portrait avec des mots ailés, et Giotto célébra Dante dans les fresques dont il décora, notamment, la chapelle de TArenaà Padoue. Tous deux s'inspirant l'un de l'aulrc, ilsprirentleur vol, soutenus d'autant par leur précieuse amitié née du besoin d'échanger la flamme qui brûlait mystérieusement en eux.

Boccace, Pétrarque, l'historien Villani, devaient encore se grouper autour de Giotto par la force de leur rêve convaincu dont tous les points convergent au même point d'azur.

Nous reprendrons maintenant l'histoire de notre héros aussitôt après l'aventure de son 0.

Benoît IX fait venir à Bome Giotto et lui donne à poindre cinq traits de la Vie du Christ dans la tribune de Saint-Pierre et un grand nombre d'autres

sujets comme les histoires du Vieux et du Nouveau Testament.

Avant de mourir, le pape commande à son peintre plusieurs tableaux de la Vierge et lui fait décorer une grande partie du couvent des Frères prédicateurs; puis, lorsque Clément V succède à Henoit IX, nous voyons Giotto suivre à Avignon le nouveau pontife et demeurer à ses côtés plusieurs années.

Tantôt ce sont les Polenlani de Ravenne, tantôt les Malatesta de Rimini, les Castruccio de Lucques ou bien les Visconti de Milan, qui s'arrachent ce génie sur son passage dont il fait un sillon de gloire.

ElTectivement, à chaque pas Giotto sème un chef-d'œuvre de vérité et de sentiment.

A PTorence, les superbes peintures de l'église Santa-Groce célèbrent encore son nom, et Vérone, Home, où l'appela Boniface VIII, et Naples où il séjourna chez le roi Robert d'Anjou, ne tarissent point de chanter la pureté géniale du fils de liondone.

Voulez-vous maintenant une nouvelle anecdote relative à l'esprit caustique de Giotto? Il s'agit précisément d'une réponse que fit notre peintre au roi Robert d'Anjou, qui l'avait pris en grande atfection.

Un jour, le monarque lui demande de peindre

10 J.F.n r,RAND<t MAlrriF*» DE l'aBT

son royniirnc. Giollo, fort ^tonn<^ dr» la proposition • II. ni il saisinsait mal !•• mode syntli^'-ticpi»» de n*pri^sontatinn, rr^-pond n^*anînoinft qu'il arropt»*

Kt voilà (-(^mniont il son tiro : il drssino nu Ane» \)'À[i'. qui tiaire avoc minn dVn avoir »*nvip, nii l»àt tout nonf ^iir Icqnoî ('tairnl points la couronno royal o i»t le sroptre.

Le roi ayant dfmand<^rp qupsij^nifiait ce tableau. (iiolto oxpli(|np : « C'est votre peuple et votm royanmn qui désirent toujours un nouveau maître .. )•

Commo on le voit, la tradition des enfants pAl^^s ne se perd point avec Giotto ; en v^nif' la d<^sinvolture des grands*^e la nue vis-à-vis des grande de la terre, s'explique comme un reflet de la I)ivinité devant lequel on se signe.

Au cours de notre travail, le lecteur goûtera maintes fois cette particularité du génie luttant pied à pied avec la tiare ou la couronne, et il constatera que c'est le génie qui, en fin de compte, devait avoir raison, puisque lui seul, parmi U's grandeurs humaines, a survécu.

Dès lors que nous mentionnons l'ironie dédaigneuse de Giotto, pourquoi ne fortifierions-noupoint notre argument parcet autre récit emprunté à E. Legouvé ?

« Or donc, je ne sais quel gentilhomme de campagne ayant appris la grande renommée de Giotto, voulut avoir, pour rentrer dans sa châtel-

GIOTTO il

lenie, un bouclier peint par le grand peintre; il alla trouver Giotto et lui dit : « Maître, que Dieu « vous garde; je voudrais que vous me peignissiez « mes armes sur ce bouclier. »

« Giotto, considérant l'homme, luidit: «Quand le veux-tu? » L'autre le Jui dit. « Laisse-moi faire », lui dit Giotto; et l'autre s'en alla. Quand il fut parti, Giotto se dit en lui-même : Qu'est-ce que veut cet ariinial ?

(( Est-ce qu'il serait venu pour me railler? Estce qu'on m'a jamais donné un bouclier à peindre?

« Et d'ailleurs comment veut-il que je connaisse ses armes? Est-ce qu'il est le roi de France?

u Eh bien ! je lui en ferai des armes. Et le voilà qui se met à peindre un casque, des gants de fer, une cuirasse, une paire de cuissards, une salade, une épée, un couteau et une lance.

« Arrive le gentilhomme : « Eh bien, maître, mon bouclier est-il peint? — Oui, répond le Giotto, on va l'aller chercher. »

(( On l'apporte ; mais à peine le gentilhomme l'at-il vu, qu'il s'écrie : « Quel barbouillage est tout ceci ? — Que cela te barbouille ou non, tu le paieras. — Je n'en paierai pas quatre deniers. — Que m'astu dit de peindre? — Mes armes. — Eh bien! ne sont-ce pas là tes armes? qu'y manque-t-il? — Alors c'est bien. — Mais non, c'est mal, reprend Giotto ; il faut que tu sois un grand animal pour

iî LES GRANDS MaItRES DE LAUT

venir ici «tt me dire : peignez-moi me» armen, lui qui ne sais pciil-i^lre seulcin^nl pas qui lu e». Si tu étais de la famille des Bardi ou des Don^li. passe; mais loi! loi ! quelles sont tes armes? don viens-tu? qu«*ls furent les anctHres? CommeiKw.donc à venir au monde avant de parler d'armes, comme si tu <Hais duc de Bavière.

« Je l'ai fait une armure com|d^?le sur trju liou clier; s'il l'en manque quelques parties, dis-le, et je les peindrai. »

« Le genlilliomme, furieux, appela Giotto eu justice ; mais il fut condamné à prendre et à payei le bouclier. »

Mais de même qu'il n'est point de lumière qui ne s'éteigne lot ou tard, nous en arriverons à la lin de notre personnage.

Giotto, l'inventeur du geste et de l'expression en peinture, Giotto, le premier des artistes qui osèrent représenter la vie telle qu'ils la sentaient et la voyaient, Giotto enfin, qui assouplit la draperie byzantine et rendit aux sexes leur caractère propre, aux âges leur physionomie et leur attitude vraies comme aux visages leur pensée, Giotto enfin avec tous ses défauts qui sont autant de qualités ingénieuses et charmantes, mourut à Florence en 1336.

Le buste de ce génie primitif figure en marbre à Santa Maria del Flore, souligné par des vers

latins du fameux Angelo Policiano, qui signifient : Je suis celui par lequel a revécu la peinture éteinte ; ma main fut à la fois droite et facile ; ce que je n'ai pu faire^ nul ne pourra le faire; c'est la faute de notre nature et non de mon art.

Vois-tu cette tour dont l'airain sacré résonne dans les airs; c'est moi qui iai élevée. Enfin je suis Giotto.

Et ma foi, tant de lyrisme n'est point fait pour nous déplaire, puisque l'art progresse toujours, sans jamais qu'il se répète, à. travers les siècles.

En fin de cette première notice, nous emprunterons à la Revue des Deux Mondes une curieuse étude rétrospective due à la plume de M. d'Avenel sur la situation des artistes dont précisément nous nous entretiendrons au cours de notre travail.

En 1300, Cimabué est ravi de gagner 23 francs par jour pour lui et pour son aide. Ucello, peintre et ciseleur llorentin, refuse de continuer une iVosque si on ne lui donne autre chose que du fronicige.

Michel-Ange et Léonard de Vinci sont payés au mois : 645 francs chacun. Mais certaines couleurs précieuses, comme l'or et le bleu d'outremer, n'étaient pas à leur charge... En pleine renommée, Raphaël n'obtient que 5.000 francs d'un tableau très important.

Le Corrègc, moins heureux, fut obligé de céder

*• îK« cnANDs maIthcb dp. i/awt

pour JlU fraucs bou Ckrùt au janUn dta Oliviers.

Alh.'it I)ijrer faisait un |H>rlrail à la pJuiu. pour... un ct'iit «1 liullros. Une beule fuie il toucha une grotisc »onime lorsqu'il re<;ul 75<J franc, pour le portrait à l'huihi du roi de Danemark.

Lon^'lcnij):,, liubons ne put retirer plub ih- 300 francîj de ses tabl.aux; cependant chacun, des toiles qu'il exécuta pour Marie de Mëdicis lui fut payée 5.8U0 francs.

Les portraits de Van fJyck et de Hemhrandl valaient de 1.000 à 2.0(JO francs. Velasque/ avait des appointements de 7.5UJ francs; mais il avait beaucoup de peine à les toucher.

Les prix habituels de Nicolas Poussin allaient j de 100 à 600 francs... \

Que d'artistes hollandais, au surplus, durent exercer d autres professions que la leur pour vivre, à ces époques 1

La vie de Jean VaQ Eyck est aussi obscure que celle de Memling; elle s'auréole de pareil mystère.

Pourtant on estime unanimement que Jean Van Eyck (quelquefois désigné sous le nom de Jean de Bruges et non de Jean de Bruges l'Ancien avec lequel il ne faut pas le confondre), est le créateur de l'art flamand; sans doute parce que cet illustre artiste seul nous reste en témoignage de celte époque lointaine.

Car la maturité de ce talent de peintre déjà, ses connaissances approfondies du dessin et de la perspective nous laissent supposer des tâtonnements antérieurs dont ce beau résultat serait la preuve.

Aussi ténébreuse et sujette à contradiction est Tinvention de la peinture à l'huile par Jean Van Eyck, qui daterait de 1410. Plusieurs écrivains, en ellet, [)rétendent que ce genre de peinture était depuis longtemps en usage à Constantinople !

Bref, l'opinion la plus générale incline à laisser à Jean Van Eyck le mérite de cette découverte, et voici maintenant l'origine de celle-ci d'après

16 LE8 GRANDS MaItREA DE l'aRT

L. «le liraqiirMiiont : « J. \^an Kyck commcn<;fi par inventer pliisifurs vernis j;ras rju'il employait pour faire ressortir les tableaux qu'il préparait, belon l'ancien procédé, au hianc cJ'uîuf et à la détreuip* Un jour, il ex[)osa au soleil, oour en faire sécher le vernis, un tableau (|u il avait fini avec un soin précieux, et la chaleur fendit les jointures du panneau.

« Désolé de voir périr ainsi, en un instant, 1^ fruit de ses longues éludes, il se livra à de nouvelles recherches, et ses expériences parvinrent enfin à constater que Thuilede lin et l'huile d'œillette se mêlaient parfaitement avec les couleurî-, séchaient facilement, résistaient à l'eau et produisaient un brillant qui pouvait dispenser du vernis.

•< Il s'aperçut, en m<^me temps, que ces couleurà l'huile étaient fluides, se fondaient plus moelleusement et donnaient plus de vigueur à la peinture. Il excita ainsi l'admiration universelle. »

Ajoutons que l'un des premiers tableaux de J. Van Eyck exécuté dit-on. par ce procédé, nest autre que l'Agneau de l'Apocalypse, page admirable, qui ne contient pas moins de cinq cents ligures de 12 à 14 pouces de hauteur.

On prétend enfin que ce fut Hubert Van Eyck. frère du précédent artiste, qui découvrit à son tour le tableau portatif actuel.

Aussi bien, puisque nous abordons les ressources

YJERGE GLORIEUSE ADOREE PAR LE CHANCELIER ROLLIN, par Je.vn Van ICyck.

(Mir.ée du touirc.')

hial(1rielles du peintre, pourquoi ne point conter l'origine singulièrement typique de la peinture à l'huile en Italie?

Un Vénitien nomm^ Domonico, ayant appris le secret de la peinture h riiuile, s'était fait une immense réputation et fut appeld à Florence pour travailler avec Andréa del Gastagno dans une église.

Jaloux de la célébrité do Domenico, A. del Gastagno résolut de lui ravir son secret, et à cet effet n'hésita pas à le tuer.

D'aucuns, il est vrai, déclarent que c'est par Antonellp de JMessineque l'Italie l'ut initiée aux couleurs à rtiuile, grace à Van Ryck;d'oii l'envol de la légende sanglante !

Quant au premier tableau peint â l'huile par un Français, quelques auteurs l'attribuent â Jean Cousin.

Mais nous reviendrons maintenant à J. Van Fyck, si tant est que le moyen technique est secondaire à côté du géiiie qui sut s'en servir.

Il nous manque donc, pour apprécier les débuts de l'Ecole flamande, les éléments constitutifs d'une base directrice de notre admiration progressive.

Tandis que nous suivons pas à pas FEcole italienne depuis ses bégaiements jusqu'à sa rayonnante éloquence, nous nous trouvons ici brus- (juenient devant la réalisation de chefs-d'œuvre décisifs.

1H I.R8 CnANDA M^ItHRA DF. I Ahi

I) <»ii a la fois notre onchanlern^îut et no» ro.frrcin «rr*tre siibilofiH'iil rliarin*'» sans nous Mre an piY'alal)i<î pienscrn^'nl aclir*niin^*s.

L'œuvre do Jean Van Kyck er»t tJrliLn.'ux de naivel<'', de senlimont et de couleur : vertus propres généralement aux p«'inlres primitifs.

Mais, chez notre personnage il faut louer particulièrement un réalisme inséparable d'une poésie en communion parfaite avec la donnée vraie et cependant pensive de la Nature.

Ce scrupule délicat d'embellir la copie du pavsage ou du visage, s'affirme en entier dans ce culte du choix et l'acharnement apportés par l'artiste à rendre exactement, en étant ému, ce qu'il voit...

De telle sorte que l'on partage cet amour de la Nature dépeinte par ce peintre en regardant ses traductions patientes, scrupuleuses et concises.

Avec quel souci de l'exécution, avec quelle probité dont nous ne pouvons que rougir actuellement, les premiers maîtres de l'art servaient l'Idéal et la Beauté!

Et voyez combien nous demeurons fidèles à ce culte, malgré nos tendances adverses! N'y a-t-il point comme un regret d'exprimé dans cette vénération qui dure à travers les siècles, à l'égard de ces sincères, en faveur de ces convaincus!

Ah! les peintres de cette souche mémorable se préoccupaient bien de la mode et de la critique !

JEAN VAN EYCK iO

Aussi goûtez leur sérénité aussi fraîche que leur couleur, aussi pure que leur sentiment, que les siècles n'ont pu obscurcir!

Fra Angelico peignait à genoux, dit-on, les visages candides de ces mêmes vierges que tant d'autres religieux n'osaient point entreprendre avant que d'y être préparés par la prière!

On considérait alors l'art comme une mission sacrée et non comme une matière productive.

N'é-taient artistes que ceux qui avaient reçu le don — et comme noblesse oblige — il s'ensuivit que les artistes doués s'appliquèrent à être simplement à la hauteur de leur divine tâche, devant leur seule conscience.

Et le génie couronna ces efforts comme il devait sanctifier, d'ailleurs, toutes les convictions même laïques, car le Dieu qui régit le génie appartient à tous ceux qui ont la foi de l'art, d'où que vienne cette foi, inspirée toujours de la Nature qui représente Dieu même.

Aussi, pour en revenir à Van Eyck, en regardant par exemple : la Vierge glorieuse adorée par le chancelier Rollin^ qui est au Musée du Louvre, une des pages supérieures de ce maître, le silence admiratif nous est imposé par le miracle de tant de sincérité et de volonté scrupuleuse que l'examen attentif approfondi seul peut nous mettre à même do goûter.

Alors qu'il faut à tnnt (\o non {o'i\t*% mo<lr»rn^«< \<* vrrMagc d»' la lilt<'Tafiirf pour qu'on f*t\ (!<^rn«*ln l< fioriH, rcs (l'uvros (l/'VotpffH'nt a|»pliqii«'PS d** j«i(li^ nariciit .1 . llns-inAnio» avoc une ("îloqnonrc singii

li^^o.

fins ()[i ro'^iU'ilo [)Iiis on voit. f»IiiR on voit plu* on sent ; c'est le fait dos primitifs dont le symholismo n'est point un vain mot, mais bien IV'critnre exacte en tous les détails m^mo pnérils, où nous vonlons lire des symboles, tant nous sommes coniplique^'s de nos jours.

Mais tachons de dènK^er. parmi l'écbevean des suppositions et des contradictions, les principales phases de la vie de J. Van Kyck.

On croit qu'il naquit entre \:^0 et 1380. De sa ieunesse rien ne nous est parvenu.

En revanche, on apprend non sans sourire qii il était (( peintre et varlet ' de chambre » du belliqueux évoque de Liï^i^e, Jean de Bavière.

Avant que d'être étal)li à Bruges où Jean Van Eyck demeure avec ses frères et sœur, on voit notre artiste à La Haye, d'octobre 1422 à septembre 1424.

Et c'est à Bruges, en 1425, que Jean paraît à la

1. En réalité, le valet d'aujourd'hui n'a qu'un rapport éloigné avec le varlet de l'époque féodale. L'association seule du mot valet, «elon TaGceptation moderne, avec la qualité d'artiste, est

plaisante. Nous verrons de même Velasquez honoré du titre d' <^ huissier » du roi Philippe IV !

cour de Philippe le Bon avec ce mAme titre qui nous dérida précédemment : de peintre et varlet de chambre du duc.

Dans cette ville, l'artiste assisté de son frère Hubert, peintre d'un grand talent aussi et de sa sœur Marguerite, dont on croit pouvoir louer les tableaux malgré qu'on ne possède rien d'elle, produit de belles œuvres, qui, malheureusement et fort heureusement aussi pour la gloire d'Hubert et peut-être pour celle de Marguerite, sont fort difliciles à distinguer de celles de ces derniers auteurs.

Aussi bien on croit, sans l'affirmer, que Hubert Van Eyck, probablement né vers 1366, conçut et peignit seul le beau retable de V Aonrau myi^liqiie^ qui est à Gand, mais on n'ose attribuer en revanche, qjjelque œuvre que ce soit à Marguerite...

Rt même, dans le domaine des certitudes, si l'on désigne le Triomphe de i Eglise chrétienne sur la Synagogue (Musée de Madrid), comme étant l'œuvre de Hubert, on redoute que cette belle page ne soit qu'une copie ancienne au lieu d'un

oiiginal

Bref, après avoir mentionné la mort de Hubert Van Eyck à Gand en 1420, et signalé encore un aulro frèi'e de Jean Van Kyck, nommé Lambert Van Eyck, employé par Philippe le Bon «à cer-

laiin'S hoHonf^os »,siir lr'M|iioll(*K nous ne Komrnr^ point {*c\a'\r6%, nous retourneronM à Jean, hscc U roprot (!<' n'rirr |»;is plus avanc/*« «ur If* m<'Tifi's do iMnrgui'ritf (\\it' sur r<Mix <!« IjinifxTt. f.pinff.s prés u m ('•s.

Joan Van Kyck va partir maintenant ou mission (142()), puis il (jiiittcra rleiix an» aprôs la Flandre pour l'Kspaf^no, escortant l'ambassade du duc (!♦' hu«irf(o^ne (]iii d«'vait rimenter le mariage de l'liilij)pe le lion avec l'infante d'Kspagne, Isabelle.

Là, .](^an cesse d'être <'< varlet » pour Hre peintre, il exécute comme tel nn portrait de la princesse, qui, malheureusement, a été perdu; puis, l'artiste parcourt lEspagno tout entière, sans toutefois que la luminosité de ce pays influe sur la douceur de ses harmonies picturales.

D'ailleurs, ce n'est qu'en Flandre que notre personnage est dans son cadre.

C'est à Gand, en effet, que l'on peut mieux goûter l'art délicat de ce génie: à Gand qui possède son œuvre capitale, un ensemble de sujets destinés à la décoration d'un autel.

On prétend, à propos de ce travail, que Hubert Van Eyck pourrait bien être l'auteur du dessin que Jean aurait peint, seulement; mais ce « seulement)) qui coûta plusieurs années de sa gloire la meilleure à l'auteur de l'Homme à FŒillet, ne

saurait diminuer la beauté de cette œuvre dont le dessin, au surplus, pour n'avoir point été corrigé par Jean, honore grandement 11 iiherL

Et, au résumé, notre admiration confond les deux frères, sans souci de la part exacte qui leur revient dans leur triomphe.

L'église de Saint-Bavon, à Gand, [)ossède donc une partie de ce chef-d'œuvre en collaboration, une partie seulement, hélas ! car il a subi en son ensemble, d'étranges vicissitudes.

On prétend qu'il échappa à la fureur dos iconoclastes, qui, vers la lin dû xviVsiècle, désolèrent la Flandre, et que par deux fois il fut arraché aux llammcs. D'autre part, étant venu en France en 1794, à la suite de nos armées et étant retourné intact à Gand après 1815, durant l'absence de l'évèquedeGand, un des administrateurs de l'église vendit à un brocanteur une partie des volets qui constituaient ce chef-d'œuvre.

Mais ce n'est pas tout : adjugés pour la modique somme de 6.000 francs, ces fragments de beauté, mêlés à d'autres tableaux anciens, furent payés 100.000 francs par un célèbre amateur anglais auquel le brocanteur avisé les avait proposés.

Enfin, si nous pouvons admirer au musée de Berlin une partie de ce superbe travail, dont seule la partie centrale est restée à Gand, c'est

^ràcr nii rr.i de Prii^f. ({iii rc rr^ndit arr{ij/*rfMir k son tour i|r la coIIccIkhi do raniatcur an^lain.

l/<'Xpositinn j)nl)lif|n<' do cMio. «riivnî avait cmj li«ii ;i (iand tri 143'^, «'t l'on suppose qiio r>sl ii Hrii;;cs (jiic .l«Mn Van l'iyrk so relira pour prindre les fanicMix volrls admiras, aiissit^jt tormiiiés, par son sijuvn.iin et les magistrats de cette ville.

Si nous toijrlions onsuito aux dernières phases (le la vie <ln c/dèhre peintre, nous le vovons en 1 4!Vf enlomYi des faveurs de Pliilippe le lion, (|iii lut I(i parrain d'un enfant de Jean et ne cessa d ailleurs de prodiguer ses attentions royales au célèbre artiste et à sa famille, au delà même de sa mort, qui survint en 1440.

Kntre les années 1432 et 1440, certaines o'uvns de ce maître sont datées, permettant ainsi de n'en point douter, d'autant qu'au surplus sa devise subsiste encore sur quelques vieu.x cadres: Als ik kan ^ Comme je peux;.

Devise d'une modestie charmante et d'une volonté dont nous nous plaisons à saluer la parlaite réussite.

Citons encore parmi les œuvres de Jean Van Eyck, deux : Saint François recevant les stigmates^ dont l'un ligure à la Pinacothèque de Turin, et l'autre dans la collection Heytesbury, une Vierge à l'Enfant^ à l'institut Staëdel de Francfort, une Vierge au Donateur ^ à Dresde; sans oublier deux

portraits célèbres : r Homme à lOEillet, du musée de Berlin et Amoul/iai et sa femme (National Gallery).

Et, après avoir écrit cette courte notice, qui nous reporte à plusieurs siècles en arrière, nous irons contempler au Louvre l'exquise Vierge glorieuse, toujours vivante dans la fraîcheur, la poésie et le charme de ses traits comme peints d'hier.

La vie de Memlingnous est en réalité inconnue, ainsi va l'art à travers les siècles, qui, ingratement, exalte souvent des œuvres en faisant le silence sur leur auteur.

Mais aussi avec quelle solennité à la fois candide et troublante ce secret est gardé !

Voyez les vierges de Memling, précieuses et menues, et mirez-vous dans la profondeur de leurs yeux vagues où dort l'énigme séculaire de leur petite ame, si grande pourtant, ainsi que celle de celui qui la leur donna.

Néanmoins Descamps, en 1753, ne voulut point demeurer interdit devant le sphinx et, faute de savoir, il inventa de toutes pièces une étonnante biographie où nous nous garderons de puiser.

Ainsi se poursuit le délicieux inconnu qui enveloppe l'œuvre de Hans à la façon d'un parfum indéfinissable; d'une douceur obsédante, d'autant désirable que tous les personnages qui passent dans cet œuvre demeurent impassibles avec seulement, au coin des lèvres, comme un léger sourire ironique.

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