‹ Les Grands maîtres de l'artChapitre 5 sur 29 · I.HONAF^Ï) \)\l VINCI · texte numérisé non relu

I.HONAF^Ï) \)\l VINCI

Il y a sur I'omivfp df Vinci comm** un voile mystf^Tieux qui nous dt'Tolif» un instant la nature pour nous en faire» n-viT.

La Itriinic ('nvolr)j)paiit nii boau paysage nous cause cet ('•moi ; nous y devinons davanta«;e que ce que nous verrons re^'ellement lorsque le soleil dissipera cette hrume. et nous savons gré autant à ceux qui devancent notre besoin d'Jdéal qu'à c^mix ({ni reculent raniertume de la réalit<^.

A Iheure où un naturalisme décevant diminue Il nature, il nous piait de nous arrêter devant le visage souriant de la Jocondfi : devant cette ironie emprisonn(^e dans les plis d'une lèvre en manière de sourire, devant ce sourire énigmatique, impassible, qui sourit à tous les siècles.

Car Léonard de Vinci a résolu le délicat problème de l'Art, qui est (Lillusionner en étant vrai, et nul plus que lui n'excella dans cette vérité enveloppée, dans ce cbarme qui vient de la nature, reconnaissante d'être aussi bien parée.

Avec cela, Vinci était d'une rare beauté, de cette beauté robuste égale à son art et ses yeux doux

fillraient son âme douce, également voilée comme son art, d'un sentiment parfumé, d'une sensibilité exquise.

Ainsi, Léonard se présentait-il pour la lutte idéale, magnifiquement!

Nous verrons plus tard la joliesse gracile de Raphaël Sanzio succomber à l'amour stimulant de son génie ; mais Vinci, au contraire, n'était point homme, avec sa mâle vigueur, à se laisser diminuer par une caresse, d'autant qu'il avait besoin de toutes ses forces comme de sa volonté intact© pour triompher de tout.

Et quelle heureuse manière de présenter la grâce après la force, sans sacrifier à la faiblesse, sans manquer à l'idéal! C'est ainsi que la tradition nous montre Léonard de Vinci improvisant des vers qu'il chante sur sa lyre, après avoir fortifié son corps par l'exercice.

Les muscles ont exprimé leur tension brutale, la musique, sur des mots ailés, exhale les tendresses intimes; la matière se repose maintenant en écoutant chanter l'intellect.

Et cette lyre, c'est lui qui Ta construite et comme elle l'en remercie, matériellement et idéalement puisque, suivant la légende, Vinci vainquit les musiciens et les poètes accourus de toutes parts, à Milan, chez Louis le More, pour le concours auquel il les conviait!

36 I.Ks GI4ANDH MAtTflK» DE LAUT

Ce fut (loin- nii j**iino di^'ii, nfi. avec luii!» lc> (Ions, «jiii vint .111 moud*' au Ixiurg de Vinci Tobcane), en 1 i.VJ,

Voyez la m.ijosté olympienne de ce digne h^îrilier des vertus pliysifjues de la Grèce, et sa sér^;iiité lient en la lourdeur de son front vaste où dorment ;i la fois t(ius les chefs-d'œuvre 1

Il «'>l jx'iiitr»', seulpleur, architecte, ingénieur. nialhéniaticien! Si généralement la science s'harmonise mal avec l'art, Vinrj démontre Lrillaiiiiiicnl, exceptionnellement, le contraire.

Ce savant encycIoj)édique approfondit tout san> craindre que l'idéal y perde; il est vrai que par dilettantisme, notamment en anatomie, il enseigne aux autres scrupuleusement, ce dont personnellement il n'a cure.

Cet artiste iudépen,dant excelle à matérialiser son idéal dans sa littérature, comme s'il préconisait à plaisir des méthodes contraires à celles qu'il suivit.

On sent surtout, en ses écrits, un besoin merveilleux de s'épancher, de s'analyser, de théoriser, qui met singulièrement son œuvre d'artiste eu opposition, sinon toujours en contradiction.

Mais quelles géniales contradictions et complications! quel beau travail de penseur pour en arriver à tant de simplicité peinte ou dessinée !

Qui croira jamais que, pour copier si naturelle-

ment la vie, il fallut à Vinci une connaissance si approfondie du cadavre?

Est-on bien sûr, au surplus, que les subtiles démonstrations anatomiques de ce grand maître soient parfaitement scientifiques!

Et son Traité de Peinture ne vous a-t-il point un tour philosophique qui ressemble étrangement à un labyrinthe pour égarer des néophytes?

Aussi bien, quelle qu'en soit la profondeur, cette manifestation de l'imagination est extraordinaire, et nous souscrivons môme à ses exagéralions, à ses erreurs, pour le noble intérêt que nous y avons pris et pour l'admiration que ce labeur formidable nous cause.

Mais, abordons, après cet exposé en lequel nous ne fîmes qu'entrevoir les manifestations multiples du génie de notre héros, sa biographie.

Lionardo da Vinci, dit Léonard de Vinci, était fils naturel de Ser Piero, notaire de la Seigneurie de Florence. La naissance illégitime de Léonard nous dispensera de notre prime étonnement de le voir naître chez un notaire, et il faut louer cet officier ministériel d'avoir reconnu chez son enfant la flamme divine, puisque nous voyons Ser Piero consulter Andréa del Verrocchio relativement aux dons surprenants du jeune Léonard.

Ser Piero donc, frappé de la facilité universelle de son hls, prie Verrocchio d'examiner ses dessins,

3ft LES GflANnfl MAtTRBS DE L*AI(T

ri voici LéonanJ < onvic (rcnlhousiasine h fl^unT pai'ini les /élèves du iiiallri'!

Nouft sorniiics un i470, Viiiri poN.sède cJôjà (J»'^ connaissances d«* f^rninrnairn et d'arithmétique appinfoiidit's ; son raisonnement est mûr avant l'ôge, d'avoir emmagasiné si tùt tant de concrètes études; il est vrai quf* la musique vient, d'autre part, jeter \\\\ ])<'\i d'abstraction dans ce cerveau précoce et, mettons : un peu rl'idéal, nécessaire à raiïranchissemenl de la pensée.

Pourtant on sent dès ce début chez Vinci sa résolution de subordonner son imagination même à l'observation de la nature.

Question d'études préalables sans doute niais nous avons dit que cette volonté apparaît dans son œuvre artistique plus officieuse qu'effective, à la façon d'une forte boutade; — besoin aussi d'exerc4?r les manifestations les plus opposées de son génie.

Bref, il nous suflira de montrer Verrocchio sur le point de renoncer à l'art, parce que son élève avait peint dans un tableau, sur sa demande, un ange dont la beauté le surpassait, pour donner une idée des débuts de Vinci chez Andréa î

Aussi bien l'élève passé maîti'e était inconstant, il voulait butiner toutes les fleurs et, puisqu'il avait les dons de l'art, quel qu'il soit, il prétendit avec un pareil succès au triomphe des sciences les plus diverses.

LA JOCONDE, par Léonard de Vinci [Musée du Louvre.)

f LÉONARD DE VINCI 39

Après avoir levé des plans en parfait ge'oniètre, exécuté en terre des modèles de moulins, de fouleries et de toutes espèces de machines, « il proposa d établir un canal entre Pise et Florence, trouva des moyens pour percer des montagnes, inventa des leviers et des cabestans pour soulever les poids les plus considérables et prétendit môme pouvoir enlever le temple de Saint-Jean à Florence et mettre des escaliers dessous sans le ruiner... »

Ce qui nous permet, en somme, de douter quelque peu de Tencyclopédique valeur scientîlique de Vinci, ce sont ses défis gigantesques dont rénumération serait aussi longue que colossale, mais il faut louer sans réserve la vraisemblance étonnante, artistique^ de ces somptueuses données scientifiques.

Songez qu'il fut un précurseur de l'aviation ! Et voyez combien la pensée positive démontrée par ses recherches sur ce point, aboutit complaisarament à l'hypothèse de l'oiseau!

Il lui suffit de parler, il persuade, la force de ses convictions en impose; on finit par le croire et, lorsqu'il a creusé avec amour Taridité d'une thèse quelconque, au caprice du moment, il s'offre des gestes d'idéal.

Il passe un jour dans un endroit où Ton vendait des oiseaux ; il en achète un grand nomi>re, les tire de leur cage et leur rend la liberté.

40 IRA CHAUDE MAlrnEft nr i/art ^

l*iii'> I M il dft ce ç;émo «lut sV»^ariîr iiii inManl dans II iiir«- pour ao resnaisir auMit6t, r£ nn'inf jour, ou 1 iilét' sans doulf* lui vint d'ob^rver Jrs inoiivornoiils dos astre», le cours lie la Junr; !

De raAme il ne faut pas oublier que Vinci fut le premier caricaturiste de 8on ^'poqueiCe qui nous invite à penser (jue sa verve ironique ne dut point se contenter, parfois, de desBioer des types J/espril ne s'arrête pointau crayon, et qui sait s il ne liante point, dans quelques vantardises de l/ohard, comme un souvenir do nos méridionale^ hûbleries?

Certes on n'admettra jamais .j'\'tin grand mailr< descendît parfois des soiumets de «a gloire pour se divcrlir humainement un peu, et pourtant...

Ainsi, on dit (juayant voulu une fois représenter (les rieurs, il invita à un repas quelques paysans, et leur raconta des contes si plai.sants tju ils se mirent à rire à se démancher les mâchoires: Léonard les examina, les peignit et puis leur rtiontra leurs* caricatures, ce qui redoubla leurs éclats,..

Cela rentre bien dans les principes de létude de la caricature crayonnée; mais voici qui n'est pas plus sérieux : « Ayant vu et examiné les ouvrages de ceux qui se prétendent maîtres en fait d'instruments de guerre — c'est Léonard qui parle, — et ayant trouvé que leurs instruments n'avaient

rien dt {.lus remarquable que les autres, j'ai conçu quelques projets que voici sur cette O/atière : Je peux faire des ponts très légers et transportables avec lesquels on pourra ou poursuivre l'ennemi ou le fuir; puis d'autres qui seront à l'abri du feu et du fer, et enfin des machines pour incendier les ponts de l'ennemi ;

« 2° Je sais, dans le siège d'une place, détourner l'eau des fossés et faire un grand nombre d'instruments propres à l'escalader ;

(( 3" Je fais des chars armés tellement couverts d'artillerie qu'il n'y a pas de troupes qu'ils n'enfoncent, et, derrière eux, l'infanterie peut marcher à couvert... »

Etc., etc.. Il est vrai qu'aussitôt ce défi, d'apparence fantaisiste, Vinci, après avoir étudié le rire chez ses contemporains, courait suivre des condamnés jusqu'à la potence pour épier sur leur visage les marques de la frayeur ou les attitudes du courage.

Quel génie déconcertant et sublime que celui-là !. (( mélange inconcevable, a-t-on écrit, de patience héroïque et d'inconstance curieuse, de facilité fabuleuse H de laboriosité infatigable ! », on aurait pu ajouter : d'excentricité. Mais il nous t^rde d'aborder Léonard : artiste peintre.

Dès 1472, Léonard est inscrit parmi les artistes florentins où il va inaugurer l'époque que l'on appela si justement : le siècle d'or.

âj ,.Kf CBANf' «lAtTlirS OK l'*l'T

Kn M mani^r« d.' |.<-inlr<-, Vinci ini.ov<». »« „,„i,i.-.rc«-st'l''nnovcr .-t, il faut avouerquau ri.s prés.-nt, linvenlion fsl superl.o. Il os.» Vr/f.i. le ,|air-ol.s<nr, cest-îi-lin; l^nvioppo <l<,tnl,i« qui sacrilie cTtain» points <lu lal.l<-au pour mettre davantage en valeur .erlains autres.

Avant Itii.la pointure est plate: elle ne tourne I guère cl tout, d.puis le sujet principal juMpiau fon.l scniLle au premier plan, c'est donc avon r,.n<lu un immense service à lart que de lui avoir distril.ur la Innii. re h l.on escient, conformément à lexeuiple de la nature.

Nous verrons Rembrandt, p^-nie oppos/-. triom- ,,l„.r pareillement dans lemploi du clair-obscur, et de nos jours, Hibot, llenner apn'.s T.ibéra. ont excelK^ en la manière distinguée de subordonner lombre à la lumière, suivant le degré dintérèt de

la vision.

Voici donc que le sentiment de la forme s exaspère dansl-ombre, et c'est là l'origine mystérieuse, la raison du charme du premier abord chezNmci.

Si Raphaël n'a surpassé ni la grâce, ni. la naïveté de composition de beaucoup de Saintes Familles de Léonard, il nous faut parler de son œuvre capitale : la Cène, que Sanzio neût point encore traitée avec plus de grandeur.

On raconte que Vinci avait mis tant de beauté dans les têtes des Apôtres, qu'arrivé à la personne

du Christ il fut forcé de s'arrôter court ne pouvant plus trouver un visage assez divin pour surpasser tous les autres.

Sans toutefois contrarier Tillusion de cette légende, d'ailleurs charmante, où nous voyons les ressources inventivesde notre héros singulièrement faillir, voici au moins une anecdote plus vraiseinbable, il s'agit encore de la Cène.

« Insatiable de perfection comme il Tétait, il resta longtemps sans achever ce tableau. Le prieur des frères de San Domenico, pour lesquels il travaillait, voyant Léonard rester des journées entières devant son œuvre, les bras croisés, et pensif, s'irrita de ce qu'il ne. travaillait pas; il lui semblait qjLi'un artiste est comme un ouvrier, et il disait : « Nous payons Léonard, il ne doit pas plus quitter son pinceau que mon jardinier sa bêche. » Léonard ne bronch^ pas; mais le prieur fit tant de cris et bourdonna tellement aux oreilles de Louis le More, le duc de Milan, que celui-ci fit venir Léonard et lui ordonna d'achever son ouvrage.

« Léonard reconnaissant h\ les stupides insinuations du prieur, et sachant aussi la finesse et le bon sens du duc, ne répondit pas directement et se mit à causer d'art, avec ce charme et cette verve particuliers qui faisaient qu'il peignait en parlant.

« Puis le duc une fois conquis, Léonard lui dit que

l«s urtislftn ne Inivnillnirnt jamniH Uni qiiP qnand

iif« n<» paraiHHaienl rien faire, qii«' I^h j:ran.U's pn-

Bées so formaient dan» In lal.oraloirfi du rorvi-au

cl unu paH siMiWMnonl «iir la toile, et que Bouvcnl

impeinln- pci^maitliion plusayanlleH bras croi^^s

queift pinceau à la n.;iin ; pnin il ajouta que sil

ne terminait pas son tal.leau, c'eut qu il lui man-

,,„a,t deux Irlrs. Mi*l)onl colle du Chriftt dont il

ne pouvait pas chercher le modèle 8ur la terre, et

puis celle de Judas; car il ne savait où trouver ^

unr forme pour représenter celui qui, aprAs tant

de hienfnils reçus, avait eu l'alfreux courape dn

trahir son maître et le Cr^^ateur du monde.

« En tous cas, ajouta-t-il en riant, si je ne trouve .< pas cette figure, celle «lu prieur ne me man-

« quera pas. >»

« Le duc se mit à rue et fit dire au prieur de s'occuper de son jardin et non pas du tableau de Léonard . Léonard fit, du Christ et de Judas, les plus belles têtes de son chef-d'œuvre. >»

La Cène, qui fut jugée par PrudHon " le premier tableau du monde et le chef-d'œuvre de la peinture », popularisée par la gravure de Raphaël Morgen, décore actuellement encore 1 ancien réfectoire du couvent de Sainte-Marie des Grâces.

près de Milan.

Malheureusement, des actes successifs de vandalisme, l'âge de l'œuvre et, l'humidité d'autre part,

des murs sur lesquels il était peint, ont détruit en grande partie le chef-d'œuvre de Léonard.

Combien il est regrettable que François 1", tant ravi par ce tableau à son entrée à Milan, n'ait pu réaliser le rêve de l'emporter en France ! mais le chef-d'œuvre risquait de tomber en poussière...

Léonard de Vinci mit neuf années, dit-on, à peindre la Cène; mais il y a lieu de croire que ce génie, qui ne termina jamais rien complètement, qui s'était fait une loi du changement, ne s'y adonna point d'une manière suivie.

Lorsqu'il peignit le portrait de la femme de son ami Francesco del Giocondo, il ne l'acheva point malgré quatre ans de travail, disant : « Ce n'est pas cela ! »

A ce moment, le désir de perfection cher à Vinci ne s'aggravait-il point d'une lassitude ou d'un caprice?

En vérité, cette exécution laborieuse ne se sent point dans l'œuvre du maître dont le charme est si frais et la pensée si précise; d'autre part, on admet volontiers le côté poético-lhéàtral avec lequel il sut capter un sourire, celui de son modèle Monna Lisa, immortalisé sous le nom de la Jo coude.

Ecoutons àce propos Vasari : « Monna Lisa était très belle, et pendant que Vinci la peignait, il eut soin de l'entourer de musiciens, de chanteurs, de

46 I.CS GRANDS MAtrnES DE I.'Af<T

boiifTon», <\\ù r«Mlr«'l«'ii;iient «l'une douce ^'à\U\ afin <l'('îvit(;r cet ubpect in«'Iancolique que l'un observe dans la plupart des portraits

« Aussi ren»ar(iue-t-on dans celui de LeunarcJ un sourire si agréable que cette peinture est plutôt une œuvr<' «livinc ^ju'linmaine, et qu'on la tenait pour une < Iiomî imTveiUeuse et vivante à l^'gal de la nature elle-même. »

Kn deliors des deux purs chefs-d'œuvre que nous venons de dire, citons un autre portrait de femme dit la Belle Ferrojuiière^ un Uaccfius, une Vienje aux Rockers^ sans oublier un très curieux tableau où nous voyons la Vierge assise sur les genoux de sainte Anne, une petite Annonciation au musj'îe du Louvre et r Adoration des Marjes^ préparée en brun, au palais des Offices.

Ces trois dernières toiles furent exécutées à Florence, où l'artiste habita à peu près constamment jusqu'en 1482; elles appartiennent vraisemblablement à la première phase de ce génie dont l'œuvre statuaire, hélas I ne nous est point parvenu, tandis que ses études scientifiques ont laissé des traces, de même que ses travaux d'ingénieur [canalisation de iArno).

On suppose ensuite que Vinci étudia l'anatomie à Pavie sous la direction d'A. délia Tore, époque à laquelle il se rendit aussi à Milan chez Ludovic le More ^époque où Léonard remporta sur les musi-

ciens et les poètes rassemblés chez ce duc, la victoire que nous avons dite, aux sons de la lyre) où il s'était présenté comme ingénieur, militaire, etc.

11 faut croire que Ludovic le More prisa davantage l'art de Léonard que sa science, puisqu'il lui commanda une statue colossale de son père François Sf'orza, mais il dut aussi goûter, ce duc, les mérites de la patience jusqu'à la résignation, lorsqu'il récapitula que sa commande, qui avait demandé plus de seize ans de travail à son auteur... ne fut jamais fondue!

Aussi bien, parallèlement,. Léonard peignait sa fameuse Cène^ terminée en 1498; il y a compensation.

De cette période milanaise date notamment le portrait de Lucrezia Crivelli [la Belle Ferronnière)^ l'établissement de cette grande école de peinture qui est une de ses plus grandes gloires, résumée sans doute dans son Traité de Peinture^ école basée sur des principes nouveaux de l'étude anatomique.

Nous allions oublier de dire que Vinci collabora, à ce moment encore, à l'achèvement de la cathédrale de Milan !

Nous trouvons ensuite Vinci à Mantoue, où il dessine le délicieux profil A' Isabelle cT Este {Loxxyvo) puis à Venise (1500).

Ce n'est qu'après la défaite de Ludovic le More

48 r.r.s cua^d» maItiies dk i. amt

que noire f^ranil «rtiHle va à Florence où il hx/cute 1(; ramciix ciirlon de la Hataille d AntjliUin pour lo palais de la sei^nfriirie llorenline <?t bon prestigieux portrait de la Joconde^ hoccupaot entre temps, de péomélrie ou bien prfUnt se» services couime ingénieur militaire à César Borgia Aîj^y^),.

Puis, sollicité par le gouverneur de Milan, Charles d'Amboise, Vinci passe à Milan, d où il se rend à Home pour peindre à fresques la Madone et nn donateur et son Saint Jean-Baptistr qui est au Louvre.

On raconte qu «Uant rentré ensuite à i'iorence, il dut quitter sa patrie à la suite de dissentiments avec Michel-Ange pour venir en France où l'aj^pelait François 1".

C'est à Bologne (1516; qu'a lieu la rencontre des deux personnagesqui se lient aussitôt d'amitié et, l'on sait la suite, la mort vient surprendre Léonard de Vinci au château du Cloux, près dAmboise (1519j, où, paralysé de la main droite, le grand homme qui ne cessa de méditer, rêve d'un canal à creuser en Sologne et d'un palais à édiûer à Amboise.

Bien que l'on n'accorde aucune créance à la fin majestueuse de Léonard, qu'un bon tableau de J. Gigoux tente d'accréditer, comment résister au plaisir de décrire tout au moins le thème du tableau ?

LA VJtRGb AUX ROCHLKS, par J,i,onard ve Vinu.

Epuisé par la vieillesse et la maladie, Vinci ne pense plus qu'à mourir chrétiennement; ne pouvant se tenir sur ses jambes, il se fait porter dans les bras de ses amis, hors de son lit, pour recevoir le Saint-Sacrement.

A ce moment arrive François 1*% qui souvent visitait son peintre. Léonard l'ait un efïort pour accueillir l'auguste visiteur; mais l'efTort l'épuisé et il retombe à bout de souille sur son lit. Alors le roi, très ému, s'approche du célèbre artiste, lui prend la tète entre les deux mains, et Léonard expire sous les yeux mouillés de larmes de son admirateur.

(7est cet instant de poignante grandeur que Gigoux a rendu avec une telle conviction que nous voulons la croire véridique.

Nous pénétrerons, maintenant, dans l'atelier de Vinci, grâce à l'anecdote suivante, empruntée à E. Ferriez, qui nous éclairera sur la <( soudaineté inventive », autre vertu propre à notre personnage.

(( Un jour, son père lui apporta une espèce de bouclier, une rondache, qu'un paysan avait faite avec un tronc de figuier, et le pria de le peindre. Léonard, après l'avoir fait polir et égaliser, car il était grossièrement taillé, chercha quel sujet il pourrait y représenter; et voici ce qu'il imagina.

(i 11 porta dans un de ses ateliers ou personne

50 tB8 GNANDA MaItMKH OR i/aKT

n'nili.'iit, «xccpt»'* lui, «l^'S rliiiiivcî»-»oiiris, <l'^ Irzanis, des écrcvisse», de» saulcrclIeH, -

|M nis, et autres aiiiinaiix •'•tranp^es, et iii^laul toutes ces formes ensemlile, il en iil une sorte li'* hrte sans nom, hideuse à voir, et tout à fait inconnue.

« Cette hôte était censée sortir d'une caverne pr< fonde; son haleine »'Uiit un [>oison, ses yeux lan- «;aient du feu, ses narines de la fumr'e. La diaruhr où travaillait Léonard était infectée par l'odeur de tous ces cadavres d'animaux ; mais t<*llr' «-tail son ard(Mir dr réussir rjuil ne s'en ap<*n;ul pas.

« Après le l)0uclier terminé, Léonard fait din* à son père (juil peut venir: le père vient un matin et frap[)e à hi porte; Léonard lui ouvre et h' [»rie d'attendre un moment; puis, retournant dans sad chambre, il met le bouclier sur le chevalet, et distribue la lumière de t^lle laron que l'animal semble sortir de la toile.

« Le père entre; mais à peine ce bouclier aperçu, tout épouvanté, il recule de deux pas en arrière :

<( Hé bien, mon père, dit Léonard, voilà j'espère, « une arme qui remplit bien son objet; emportez- « la, et donnez-la à votre paysan. » Mais le père acheta pour le paysan un bouclier avec un cœur percé d'une flèche, et garda ce chef-d'œuvre. »

Quel être étrange que ce Vinci dont les ouvrages authentiques sont d'ailleurs très rares, comme si

la légonde fabuleuse désirait dominer dans son œuvre !

De même, les élèves de ce maître semblent n'avoir guère pu lui ravir son secret; ils n'ont point ressassé sa manière, sans doute à cause du parfum discret, insaisissable, qui l'embaumait. Liernardo Luini, l'rancesco Melzi, Andréa Solario, Fontoia, entre autres, s'ils se sont préoccupés avec piété du moelleux, du sfumato de Vinci, s'éloignent de ce voile délicieux, de ce mystère, avec l'émoi boudeur sans doute, de n'avoir pu l'égaler.

Ils y gagnent sans doute, ces élèves devenus des maîtres, une originalité dont nous leur savons gré pour la beauté autre qu'ils servent, à la façon d'un plat inédit, incapable cependant de faire oublier une cuisine savoureuse initiatrice et supérieure.

Aussi bien, nous ajouterons malicieusement que Léonard, auquel nous sommes redevables de la connaissance du système de l'écluse, — Léonard dont l'atelier, comme nous venons de Le voir, était un sanctuaire impénétrable, — ne craignit pas de faire le premier essai du mécanisme de ses écluses parmi ses adeptes, non sans avoir préalablement établi enlre lui et ses élèves un niveau respectable.

Au résumé, l'œuvre dessiné et peint de Léonard de Vinci est passionnant et, si toutefois sa science a été dépassée par le progrès évident des

5Î T.F.B (iUÂSDh MAlrUKM I)K I. AIlT

Hit>cleB, lillr (lemeurn d'un cliorrao pxlraonlinainf't u'incliiïi'n- jamais notre cun^mU'.

I) aucuns oRlinif*ronl que celle nlani^^e du <« clairobscur » innovi'o par le peintre, se poursuit éj^alemenl dan!^ mi science, mais, c'est qu'ils n'en auront point apprccir^ la curieuse divination, la pliilosopliie caressante k la manière dc« dessins du céU'hre artiste, qui sont d'jine force aimahK*, d'une pénc^trante persuasion «t toujours d'une liante pens(M».

Il lauL regarder les maîtres en se plaçant à leur (C'poque, il faut savoir oublier en leur prc'îsencf pour qu'ils nous apprennent quelque cbose ; en cela Tieuvre de Vinci, en général, est suprr'memcnt éloquent.

* Et cet œuvre est innombrable, du grave au plaisant avec une singulière insistance mathématique : tour à tour positif et fantaisiste, doctoral et humoristique. Tout cela, désordonné mais toujours orio^inal, exprime un ^^énie tourmenté si divers qu'il en est troublant, au point que devant un dessin ou un tableau du maître, on passe alternativemont de la douceur d'un rêve à l'angoisse d'un cauchemar !

Car ce dessin où respire une poésie tranquille qui repose, fait douter qu'il appartient au même cerveau qui créa, à la même main qui fixa aussi sur ce tableau ces hallucinations poignantes!

LÉONARD T^K ^^INCI 53

Génie paradoxal? Peut-cHre, — mais génie intense secoué d'une sublime folie.

Nous abandonnerons enfin à l'Italie du xvi* siècle le sculpteur et l'ingénieur qu'elle admira exclusivement, faute de pouvoir, malheureusement, juger d'une statuaire dont nous ne possédons aucun exemple et, quant à Tingénieur, nous n'oserions l'apprécier avec compétence.

Mais le peintre nous ravit, il embaumera à travers les siècles, toujours jeune, parce que le progrès lui devra beaucoup, certainement, d'avoir osé, d'avoir pensé sans que cette audace et cette pensée se soient refroidies dans l'ambre d'une théorie — malgré qu'il fut théorique exclusivement en ses livres dédiés par son génie au métier des autres.

Voici pourquoi enfin Léonard de Vinci mérite une place à part dans l'histoire de la peinture : il a su reproduire franchement la nature sans être vulgaire. Nous offrons cette ultime constatation à la méditation de nos modernes « impressionnistes ».

prj^rciiN

Pour gnul»'! If^ IN'-rii^in à sa valeur, il faut AUtr TadminT dnns 1<* pays où il créa, et cpI!*» opinion pourrait <Hn' «i^'UtTalisée, tant les artistes semblent adt'quats, comme àme et pensée, au lieu qui les inspira.

C'est dans la nature mOme où le pt-inlre a prir, ses modèles, là même où il passa, quil importe de juger son art, parce qu'il est telles expressions, telles attitudes, telles mentalités enfin, que Ton ne doit appr/'cier que dans l'ambiance où elles furent impressionnées.

Aussi bien les génies italiens, pour ne pai 1er que de ceux-là, s'adaptent et sbarmonisent parfaitement avec leur ciel vibrant, avec l'enthousiasme de leur sol où germent des fleurs et des fruits éclatants; leur piété, au surplus, sait se faire douce et fervente au seuil dune église^ tandis qu'ils s'agenouillent pour peindre, pour sculpter, pour bâtir. En un mot ils incarnent leur patrie et son caractère.

« A Pérouse,a-t-on dit l'.rouse ou mieux Peru-

gia, province où naquit Pietro Vannucciet qui lui valut son surnom de Pérugino ou Pérugin), ou rencontre encore aujourd'hui des jeunes femmes qui rappellent tout à fait les madones du Pérugin, des enfants semblables à ses petits Jésus et a ses anges, des vieillards que Ton dirait avoir posé pour ses ligures de saints. Sur toutes ces physionomies simples et honnôtes plutôt que belles, on aime à retrouver quelque chose du calme, de la sérénité, de la bonhomie qui régnent dans les peintures du maître de Haphaël.

Ne voilà-t-il point la raison impérative, inéluctable, pour.laquelle on doit identifier et subordonner son jugement à la qualité essentielle de la beauté traduite?

On a beau dire, un grand orgue chante moins langoureusement dans un salon que dans une église et, pareillement, les photographies d'un beau site se refroidissent singulièrement, lorsqu'on les contemple au retour de voyage.

Kst-ce qu'un tableau religieux émeut autant, dans un miisée où on le place, qu'au temple auquel il était destiné?

Que penser d'un paysage de Hollande serti dans un cadre oriental !

Pouvons-nous enfin, logiquement, apprécier la peinture d'un plafond soumise à nos yeux, verticalement?

66 ir.n r.RANDg MAtmcs dc l afit

Non rpili'H, et é'ii art, Kurtoul lorsqu'il ft^a^il <!«' ^ i inanilfhtation «''loi^nt^'o, i\o m^'ine ()u il noiiH faui nous rr|)urlrr par la pensiMi aux Hi«>cleBoiJ lœuvr»! fui conçue, il <'st indispensable, pour qu'elle émeuve équitablcment, de l'envisager dan» son atmosphèr(^

r/est ainsi que l'«*ru^in, génie dt* transition en quehjue sorte, entre les visiouH ascétiques de^ peintres de la lin du moyen âge et les aspirations de U belle l'orme antique qui éclosenlà la Menaissauce, nous su^jj^èrc la réflexion d'un juste cadre hors lequel on le jugerait mal.

Car Pérugin n'est ni Léonard de Vinci, ni Michel- Ange, mais il demeure le lien d«'dicat et sacrifié de leur génie, presque son prétexte et la source môme de leur émulation victorieuse.

Celui qui peignit la Cène ou celui qui sculpta le Moïse ne devait point certainement comprendre l'expression naïve, la simplicité et la sobriété des moyens chers à Vannucci ; il faut le recul [)Our aimer éclectiquement les chefs-d'œuvre oppo-és.

L'Histoire nous fait d'ailleurs toucher du doigt la révolte de Vinci et de Buonarroti contre le vieux Pietro dont îesconvictions artistiques furent insuflisantes pour triompher de ses divins détracteurs.

Et pourtant Pérugin était aussi divin, mais son style était sec, ses habillements étaient roides, et on lui reprochait en outre, non sans raison, les

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