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LE MÉDECIN CONTEMPORAIN

L’esprit du médecin moderne est souvent très cultivé. Les hautes études auxquelles il est généralement obligé de se livrer, la fréquentation des chimistes, des micrographes, des bactériologistes, des hommes qui étudient la science pure, l’empêchent de se figer dans la matière. Sa pensée s'élève vers les espoirs les plus hauts, vers les découvertes les plus puissantes.

Le vieil antagonisme entre la science et la religion, qui se maintient depuis la plus haute antiquité, doit disparaître. Dans le Duel de Lavedan, son médecin vain et prétentieux dit à son frère l’abbé Daniel, avec un fanatisme étroit, avec une suffisance aveugle : « Tu ne sers à rien. Je bataille, moi; je lutte avec la maladie et la douleur et quelquefois je les fais prisonniers et je les désarme. Il n’y a que cela de passionnant et qui vaille la peine d’être

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homme : ce duel de toute minute, avec la souffrance et la mort. » Ce discours est indigne d’un médecin. Les vrais savants qui furent libres penseurs, furent les plus tolérants des hommes. Nous aimons à évoquer ici le souvenir du grand Littré, qui fut le plus libéral et le plus respectueux des incroyants. Le médecin sectaire est fort heureusement un être rare. Le duel entre la médecine et la religion ne doit pas être une course à l’influence, mais une course au bien. L’étroit esprit de caste ne doit pas hanter les êtres vraiment bons. La médecine matérielle et l’Église immatérielle doivent se compléter et unir leurs missions dans un accord parfait pour le bonheur de notre pauvre humanité éternellement souffrante. Jusqu’à leur dernier souffle, nous devons donner de l’espérance à nos pauvres malades et à leur entourage. Oui, marchands d’espérance, nous le sommes nous médecins, tout comme le sont les prêtres, et c’est là le plus beau rayon de notre gloire commune.

La science est très exactement représentée aux yeux du public contemporain par le médecin, qui en est la figuration la plus tangible, dans la vie de chaque jour. Le médecin a conquis ce rôle sur l’ingénieur et le chimiste, qui sont beaucoup plus savants, mais qui ne pénètrent pas dans l’intimité des familles, qui n’apportent pas, comme nous le faisons, un peu de mystère et beaucoup

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d’espoir, qui ne soulagent pas les maux, qui ne dorent pas l’horizon de la vie. La confiance en nous a augmenté dans le public éclairé depuis plus de cent ans, grâce à l’évolution progressive de la médecine scientifique. Dans l’antiquité, elle eut un moment d’éclat quand les maîtres de l’Ecole d’Alexandrie et Galien firent leurs belles recherches sur le jeu de nos organes. Puis la routine régna en maîtresse jusqu’au xvne siècle. A ce moment les Italiens et Harvey donnèrent un lustre incomparable à la médecine expérimentale en expliquant le problème de la circulation du sang. A la fin du xvme siècle, Lavoisier et la phalange des grands chimistes français, anglais, suédois, éclairèrent les mystères de la respiration. Puis Bichat décrivit la constitution anatomique des tissus. Laënnec découvrait l’auscultation, et Avenbrugger la percussion, Cruveilhier à Paris, Rokitansky à Vienne, créèrent l’anatomie pathologique, suivie bientôt de l’étude microscopique des tissus sains et malades, œuvre admirable due au génie de Virchow, de Lebert et de Charles Robin.

Liebig, Wœlher, J. -B. Dumas, Cahours, Wurtz fondèrent la chimie biologique. Magendie, Ludwig et Claude Bernard affirmèrent la puissance de la physiologie pendant que Duchenne de Boulogne et Charcot métamorphosaient la pathologie nerveuse. Enfin, Pasteur, synthétisant toutes les découvertes récentes de la chimie et de la médecine,

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créa la microbiologie et révolutionna la science. AP rès lui, letriomphede la médecine fut salué par l’humanité entière. Si les médecins sont honnêtes et sages, prudents et modestes, leur domaine social s’enrichira de tous les territoires perdus par un grand nombre de professions. S’il veut être le confident et le conseiller des familles et des gouvernants, il doit être digne de la confiance que les individus et les collectivités placent en son savoir et en son dévouement pratique.

Le médecin a augmenté son autorité scientifique aux dépens du pharmacien, qui a cessé d’être un savant pour devenir un commerçant qui ne prépare plus ses matières premières et se contente de faire les mélanges prescrits par les ordonnances.

Les pharmaciens savants sont aujourd’hui des professeurs qui font des découvertes dans leurs laboratoires, mais n’exercent plus dans une officine, comme le faisaient, au milieu du siècle dernier, Pelletier et Caventou qui découvrirent la quinine, Robiquet, Mialhe, Gobley, auxquels nous devons la découverte de plusieurs alcaloïdes, de la substance qui constitue l’élément actif de la salive, la ptyaline, et un des éléments chimiques les plus importants des œufs et du cerveau, la lécithine.

Quelque grand que soit l’essor de la médecine moderne, quelque élevé que soit le rang social du médecin, l’état

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moral des médecins et des malades ne s'est pas sensiblement modifié. Dans tous les pays civilisés et éclairés on peut observer de bons et de mam^ais médecins, des charlatans, des poseurs, des exploiteurs, des ignorants, et, au-dessus d eux, une masse immense de praticiens modestes, dévoués, généreux, simplement héroïques, dirigés par une élite de maîtres savants et désintéressés. Les siècles se sont succédé, et la mentalité des malades n’a guère changé. Le Christianisme, l’Islamisme, la Réforme, le Philosophisme, le Solidarisme, n’ont pas empêché la foule d’admirer les hâbleurs médicaux et les marchands d’orviétan et n’ont pas augmenté le nombre des malades justes et reconnaissants envers le médecin honnête qui les a guéris ou soulagés.

Le danger qui menace la médecine actuelle est sa tendance à fréquenter le laboratoire plus que la salle d’hôpital. On semble oublier que l ’on apprend à soigner les malades en suivant l’évolution de leurs maladies pendant les plus belles années de sa jeunesse. Les études effectuées dans le laboratoire ne doivent être qu’un complément, accessible seulement aux jeunes médecins qui connaissent parfaitement la médecine clinique ; elles ne doivent s’adresser qu’à une elite peu nombreuse. Aussi, le nouveau certificat d études médicales supérieures, s’il est maintenu, doit être réservé à un nombre très limité de candidats au professorat

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Les médecins qui ont fréquenté les laboratoires de bactériologie et de médecine expérimentale ne doivent pas chercher à éblouir leurs confrères et leurs malades par une phraséologie bizarre, sonore et incompréhensible, qui fait sourire les physiciens et les chimistes.

Si nos jeunes médecins ne s’arrêtent pas sur une pente glissante et dangereuse, ils deviendront aussi ridicules que les médecins de Molière, avec leurs vocables grécolatins qui cachent notre ignorance sous une auréole savante. Ils ont imaginé dans le sang une multitude de substances qu’ils n’ont jamais isolées ; ils les ont douées, sans savoir si elles existent, des propriétés les plus mirifiques et nous ont doté d’une espèce de chimie bizarre, qui n’est que la vieille alchimie mise au goût du jour. Je voudrais bien savoir si l’on a vu à l’état pur des précipitines, des bactériolysines, des hémolysines , des agressines, dés anticorps , etc. Que signifient tous ces corps inconnus, introuvables, doués de propriétés vitales qui nous rappellent les plus mauvais temps de l’Histoire de la médecine. Quelle différence entre ce langage fantaisiste et la langue précise des fondateurs de la Bactériologie moderne, Pasteur et son élève Duclaux! Quand les grands mots creux envahissent une science on peut être certain que les découvertes l’abandonnent.

Retournons à la saine chimie, à la saine physiologie ;

Daremberg.

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ne prenons pas les hypothèses pour des réalités. Ne revenons pas à Paracelse, à Van Helmont, à Stahl, au vitalisme détruit par Magendie, Cruveilhier, Claude Bernard et Pasteur. Si la jeune science verse dans l’alchimie, nous préparerons la revanche des médecins réactionnaires qui voudront nous ramener à la vieille médecine d’antan, à celle qu’aimait Caton, qui résumait toute l’hygiène de l’estomac dans l’usage de la tête et les feuilles d’un chou.

LES CREATEURS

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