‹ Les grands medicins du xixe siècleChapitre 5 sur 17 · DE LA R AC TÉ RI O LO GIE · texte numérisé non relu

DE LA R AC TÉ RI O LO GIE

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Un dimanche matin de l’automne de i8g5, la France, l’Europe et la Science apprirent que l’illustre savant venait d’entrer dans l’immortalité. La mort l’avait surpris dans ce petit appartement de Villeneuve-l’Etang, très modestement installé au-dessus d’anciennes remises impériales. Les élèves, les amis, les admirateurs du maître vinrent se recueillir devant l’humble lit de fer qui contenait sa dépouille mortelle. Sa figure pâlie conservait toute son énergie ; ses beaux yeux doux et clairvoyants étaient tristement fermés. Ici reposait la fragile enveloppe du plus merveilleux conquérant scientifique de tous les temps.

Du petit lit du modeste savant, le corps du grand homme fut porté sur un haut catafalque. A ses pieds la foule admiratrice vint honorer son souvenir et glorifier sa mémoire. Le grand Français fut conduit par l’Europe entière à l’immortalité parmi les fleurs et les étendards. Il appartient au monde qu’il a ébloui par ses admirables découvertes. Ceux qui l’ont aimé le retrouvent dans la crypte de la rue Dutot, de cet Institut, où ses restes, sacrés pour nous et pour la science, seront à l’abri des vicissitudes humaines, dans le sanctuaire créé pour lui par l’admiration reconnaissante de sa patrie.

Il était heureux de vivre chaque année, pendant quelques mois, à Villeneuve-1’ Étang, entouré de ses chers enfants et petits-enfants. Chaque dimanche, quelques amis se réunissaient autour du glorieux vieillard. On le rencontrait dans un des rares sites peu humides du parc. Assis au milieu des siens, il faisait toujours un accueil cordial à ses élèves. Il aimait les voir arriver avec leurs jeunes femmes et leurs enfants. Excellent père, admirable grand-père, les ébats de l’enfance le charmaient. Quand le bruit des jeux des cerfs-volants, des ballons, des bicyclettes cessait et que l’heure du goûter sonnait, Pasteur était souvent assez bon pour nous émerveiller, en nous racontant de sa voix claire, nette et entraînante, l’histoire d’une de ses immortelles découvertes. Sa parole

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d’abord hésitante s’éclaircissait, et à l’ombre des arbres séculaires, c’était une merveille d’entendre le grand savant parler avec enthousiasme de ses premiers travaux sur la dissymétrie moléculaire, et aborder les plus grands problèmes de la constitution des mondes. Puis, très simplement, il faisait causer ses visiteurs, s’intéressait aux travaux des chimistes et des médecins et donnait toujours un avis judicieux ou un conseil lumineux. Avant de se retirer, il engageait ses hôtes à visiter les écuries où résidaient les chevaux chargés de fournir le sérum guérisseur de la diphtérie, et ne manquait jamais d’attirer l’attention sur un grand beau vieux cheval de selle, que lui avait envoyé le maréchal Canrobert. Puis les enfants étaient conduits aux cages réservées aux milliers de cochons d’Inde destinés aux travaux de l’Institut Pasteur ; et souvent on leur donnait, dans un panier, quelques petits cobayes qu’ils emportaient avec joie.

D’autres fois, hélas ! on arrivait pendant une des rares crises de découragement qui étreignait le noble vieillard arraché par la maladie à ses travaux de laboratoire. Il voyait avec mélancolie la vieillesse implacable l’entraîner douloureusement dans la descente de ces pentes rapides, qu’il avait gravies, alerte et joyeux, pendant les douces années de la jeunesse et de l’âge mur. Depuis 1868, un mal incurable s’était installé dans son être ; avec une vail-

lance et une sérénité admirables, il lutta contre l’inexorable évolution morbide. Grâce aux soins incomparables de l’éminente compagne de sa vie, grâce à la tendresse attentive de ses chers enfants, pendant vingt-cinq ans il put triompher des redoutables atteintes de la maladie. Nul plus que lui ne connut les angoisses de la souffrance physique. Si la gloire fait un doux oreiller aux pensées des grands hommes, la maladie le leur rend parfois bien dur. Elle n’épargne pas plus les maîtres de nos corps que les souverains de nos esprits.

Ce fut par un travail acharné que ce puissant destructeur des erreurs enseignées par les plus grands savants de son temps, put extraire de son cerveau, sans cesse haletant, les idées géniales, futurs germes d’où sortirent les immortelles vérités qui illuminèrent le monde scientifique. Il ne les mit au jour qu’après leur avoir imposé une longue incubation cérébrale, les avoir passées au crible de la plus sévère expérimentation, et les avoir armées de toutes les défenses nécessaires à affronter sans danger les attaques des savants étonnés.

Depuis que Pasteur nous a quittés pour entrer dans l’histoire, ses découvertes, ses doctrines ont subi l’épreuve déprimante des années avec un succès éclatant. Elles sont incontestées et jettent sur son nom vénéré les rayons d’une gloire pure. Dans le monde entier, les savants sont

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enrégimentés dans son école, qui est le sanctuaire de la science expérimentale universelle. Véritable Napoléon scientifique, sur les ruines des erreurs effondrées, il a construit le monument impérissable de la science actuelle. Révolutionnaire fécond et implacable, il a détruit, avec une puissante ardeur, les vaines créations des siècles passés, parce qu’il savait que ses mains habiles pourraient installer la vie et la fécondité là où gisaient la mort et la stérilité. Sur les ruines qu’il a faites et qui ont englouti quelques savants arriérés et récalcitrants, ont germé les espoirs éclatants et les joyeuses reconnaissances des sériciculteurs, des viticulteurs, des brasseurs, des éleveurs de bétail, des vétérinaires, des médecins et des enragés. L’étendue des horizons qu’il a ouverts aux expérimentateurs s’accroît sans arrêt. Les maladies des hommes et des animaux sont chaque jour attaquées par des sérums ou des vaccins. La force, la santé et la richesse de l’humanité trouvent des défenseurs ardents et judicieux dans cette admirable pléiade de savants qui furent formés ou inspirés par le grand maître. La renommée de l’Institut Pasteur est pieusement entretenue par Roux, Chamberland, Grancher, Metchnikoff, Yersin, Galmette, Martin.

Pasteur fut un chercheur persévérant sans obstination, un créateur sagace sans emballement, un expérimentateur habile sans inutile minutie, un penseur qui savait

coordonner sans trop généraliser, un lutteur qui défendait la vérité avec autant de ténacité que de modestie.

La vie de Pasteur pourra être donnée en exemple à tous les jeunes gens laborieux qui veulent demander uniquement au travail les moyens de parvenir. Louis Pasteur n’était pas Parisien, il n’appartenait pas au monde des Sciences, des Lettres, ou de l’Université. Il naquit le 27 décembre 1822 à Dole, dans le Jura. Son père, ancien soldat décoré par Napoléon, était tanneur. C’était un brave homme, intelligent, courageux; il sut guider, encourager son fils et la postérité lui en devra une éternelle reconnaissance. C’est en octobre 1 838 que Louis Pasteur quitta pour la première fois Dole, par la diligence, pour venir compléter son éducation à Paris, afin d’entrer à l’École normale, but suprême de ses aspirations. L’arrivée dans la grande ville fut triste, profondément triste. Le jeune collégien de Dole ne venait pas conquérir la capitale comme l’étudiant de Balzac qui jetait à la grande ville le cri plein de confiance : « A nous deux. » Pasteur était un Jurassien craintif, doux et timide, incapable de lutter avec Tartarin.

En 1 842, il était reçu bachelier ès sciences. Son examen de chimie obtint la note « médiocre ». Cette mésaventure démontre quelle est la vanité de ces premiers examens qui donnent bien rarement l’indice exact de la

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valeur d’un homme. A vingt ans, les fonctions cérébrales ne sont pas encore en pleine activité. La personnalité n’est pas formée, et le collégien très ordinaire peut devenir un grand homme. Les fleurs les plus brillantes, les plantes les plus savoureuses ne sont pas des primeurs hâtives ; la nature aime à prendre son temps pour élaborer ses chefs-d’œuvre.

En i843, il était reçu le quatrième à l’École normale et, en i846, il aurait été envoyé dans le lycée de la petite ville de Tournon, sans l’appui du grand chimiste Balard, qui avait conquis une grande renommée scientifique en découvrant le brome. Si l’administration est incapable de deviner les grands hommes, les maîtres savent heureusement réparer les méfaits des bureaucrates ignorants et suffisants. Balard s’attacha Pasteur en qualité de préparateur et le guida dans ses premiers pas à travers les chemins abrupts de la chimie naissante. Quelques années après, en i852, Dumas, le grand Dumas, qui partage avec Wurtz l’honneur d’avoir assis sur des bases immuables la chimie organique, savait déjà que Pasteur était un grand esprit : (( Vous me faites bondir, lui disait-il, quand vous me parlez dans votre lettre de la nécessité de laisser la place libre à ceux que vous citez. Quelle opinion avez-vous donc de votre jugement? Le moment venu, on trouvera bien moyen de faire ce que veulent les intérêts

de la science dont vous êtes l’un des plus fermes appuis et l’une des plus glorieuses espérances. »

Ces illustres savants n’étaient pas gâtés par le gouvernement. On rougirait de honte si on revoyait les mansardes sordides, les courettes enfumées, les recoins poussiéreux, les caves obscures où, vers le milieu du xixe siècle, travaillaient Balard, Claude Bernard, Wurtz, Sainte-Claire Deville. Mais l’enthousiasme et la bonne humeur remplaçaient le confort et le luxe que l’Etat moderne a su dispenser aux savants, qui lui donnent un radieux éclat. La simplicité, la gêne sont souvent d’excellents bouillons de culture pour le génie et les plus grandes découvertes ont été faites dans des petits laboratoires. Dans les palais actuels, encombrés d’innombrables élèves, règne la science démocratique qui instruit les masses, mais ne sait pas faire germer la fleur rare qui se réfugie loin des multitudes et de leurs vaines agitations. Les vrais savants n’iront jamais féconder leur génie dans la galerie des Machines. L’enfantement patient et laborieux d’une découverte ne se fait pas en public, mais dans le calme du silence et du recueillement.

Comme ils étaient simples, tous ces savants qui furent nos maîtres ! 11 faut lire les lettres que le grand physicien Biot écrivait au père de M. Pasteur, au vieux soldat décoré par le grand Empereur, à l’humble tanneur juras-

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sien. (( Quant à la bonté que vous avez de vouloir me faire goûter des fruits de votre jardin, je vous en suis très reconnaissant et je l’accepte de grand cœur, tout aussi cordialement que vous me l’adressez. » Ils étaient tous aussi bons, aussi reconnaissants, aussi peu fiers de leurs œuvres admirables. Dans le même temps, M. Littré vivait au milieu des paysans du petit village de Mesnil-le- Roy, il abandonnait ses travaux pour aller les soigner, et il était plus heureux d’accueillir les paniers de raisin ou de prunes que les paysannes reconnaissantes lui apportaient, que de recevoir les hommages des grands de la terre.

Pasteur montra pendant toute sa vie qu’il avait grandi auprès de ces hommes aussi grands par le cœur que par l’esprit. A peine était-il entré à l’École normale qu’il s’acquittait d’une dette de reconnaissance envers M. Barbet, chef de l’institution où il avait achevé ses études, en venant le dimanche donner des répétitions à ses élèves. Plus tard, il fut toujours le disciple reconnaissant et dévoué de Biot, de Balard, de Dumas. Quand il fut un grand maître, admiré par tous, il n’oublia jamais qu’il était arrivé péniblement, que ses premiers travaux avaient été encouragés par d’autres grands maîtres. Il fut toujours bienveillant pour tous les jeunes gens avides de science, et curieux de toutes les nouveautés qu’il lançait à travers le monde. Il fut bon, dévoué, encourageant pour ses élèves.

S’il fut dur, inexorable pour les savants faux ou vrais qui essayaient, par des sophismes, de saper son œuvre, il fut toujours juste pour ceux qui le combattaient avec des armes loyales. Il aimait à répéter à ses émules et à ses continuateurs qu’une attaque ardente mais ingénieuse était souvent féconde, en forçant l’expérimentateur à varier ses expériences, à leur donner une forme plus nette, plus précise, plus saisissante, imposant la conviction sans réplique.

(( Il se traitait, dit M. Vallery-Radot, comme un adversaire implacable, offrant un mélange étonnant d’imagination ardente et d’observations patientes. » Il savait quelles sont toutes les conditions d’une bonne expérience. Elle doit être bien conçue; sa gestation, comme toutes les gestations, doit être le produit fécond de l’union intime de l’effort et de l’enthousiasme. Du produit encore informe de cette conception, le savant, grâce à sa longue patience, à son habileté technique fera, après de longs, fatigants et attentifs travaux, une œuvre complète et parfaite, donnera un corps idéalement beau à sa pensée, créera un chef-d’œuvre. Pasteur savait à quel prix on fait les chefs-d’œuvre. Les mots qui lui étaient les plus habituels étaient : volonté, effort, enthousiasme.

Les profanes s’étonnent souvent en apprenant que les savants sont enthousiastes. Mais sans enthousiasme, il est impossible de faire une découverte. Pasteur fut pendant

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toute sa vie un enthousiaste incorrigible. A vingt-deux ans, il parlait avec enthousiasme des leçons de chimie que Dumas faisait à la Sorbonne. A vingt-six ans, il s’enthousiasmait pour la révolution de i848. Il disait à son père : « Je vous écris du poste du chemin de fer d’Orléans, où je suis garde national. Je suis très heureux d’avoir été à Paris aux journées de février. Ce sont de beaux et sublimes enseignements que ceux qui se déroulent ici sous les yeux, et, s’il le fallait, je me battrais avec courage pour la sainte cause de la République. » Et, poursuivant son élan d’enthousiasme, il alla porter ses économies, cent cinquante francs, sur une baraque improvisée, place du Panthéon, au faîte de laquelle resplendissaient les mots : « Autel de la Patrie. » Et son père, le vieux soldat décoré de l’Empereur, lui répond : « Provoque une souscription dans ton École en faveur de ces pauvres exilés polonais qui ont tant fait pour nous. Ce sera une bonne œuvre. » Quels braves gens !

Pasteur fut un grand patriote. Quand il occupa la chaire de chimie de la Faculté de Lille, en 1 854, il ne manqua pas, dans sa leçon d’ouverture, d’envoyer un salut admiratif (( aux héros vaillants qui, à cette heure, se couvrent de gloire sous les murs de Sébastopol ». Quand il devint un prince de la science, il n aimait sa gloire que pour le lustre qu’elle donnait à la France, à cette France qu il

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avait vue, en 1870, sanglante et terrassée, qu’il avait aidé à panser et à relever. Il l’aimait comme on aime un ancêtre chéri et respecté qui vous a donné la vie. Il adorait la patrie, comme il avait adoré son père et sa mère. Pasteur recherchait toujours les idées simples, les conceptions larges, et les fixait dans son cerveau. Sa religion était celle d’un honnête homme : « Le dimanche, écrivait-il en 1 8.4 1 , je ne lis aux offices que les ouvrages philosophiques de M. Droz. Et je crois, en agissant ainsi, malgré tout ce qu’en pourrait dire le cagotisme irréfléchi et niais, me conformer aux plus belles idées religieuses. )) Il écrivait à Sainte-Beuve en 1 865 : c( Ma philosophie est toute du cœur et point de l’esprit... Je les admire, tous nos grands philosophes ! Nous avons, nous autres, l’expérience qui redresse et modifie sans cesse nos idées ; et nous voyons constamment que la nature, dans la moindre de ses manifestations, est autrement faite que nous ne l’avions pressenti. Et ceux qui devinent toujours, placés qu’ils sont derrière ce voile épais du commencement et de la fin de toutes choses, comment font-ils donc pour savoir? » Il serait bon de graver ces paroles sagaces au-dessus de la porte d’entrée de tous les cours de philosophie. Les sciences doivent se garder de la vieille philosophie qui les plongerait dans les profondeurs insondables de l’incohérente rêverie.

Pasteur ne se laissa jamais entraîner dans le courant

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des utopies. Il avait des qualités et des vertus solides qui lui permirent de ne jamais dévier du chemin qu’il s’était tracé. A vingt-huit ans, il avait déjà montré qu’il serait un grand homme. Celui qui à cet âge découvrait les lois de la dissymétrie moléculaire, ce phénomène physicochimique qui intriguait depuis vingt ans Mitsclierlich et Biot, cet homme avait déjà au front la marque du génie. Il avait été conduit à l’étude de la cristallographie et des formes diverses des cristaux d’acide tartrique par un maître aussi éminent que modeste, le Pr Delafosse, qui eut l’insigne honneur de diriger pendant un demi-siècle les travaux cristallographiques en France et de former des élèves illustres tels que Pasteur, Descloizeaux, Friedel. Pasteur aimait à dessiner les formes cristallines observées dans le champ du microscope, comme il aima plus tard à dessiner la forme des ferments figurés, tels que les levures et les innombrables microbes qu’il a découverts. Il avait toujours aimé le dessin. Pendant ses vacances de collégien, il aimait à faire au pastel le portrait de tous ses amis. En s’habituant dès l’enfance à reproduire les formes humaines et leurs aspects divers, il a été plus tard tout préparé à ne pas laisser passer inaperçues les formes variables des infiniment petits.

Si l’éducation première de Pasteur a influencé ses travaux, le bonheur qu’il sut installer à son foyer lui permit

de suivre avec ardeur et sécurité le cours de sa vie savante. Le i5 janvier i84q, il arriva à Strasbourg pour occuper la chaire de l’éminent chimiste Persoz. Le io février, il écrivait à M. Laurent, recteur de l’Académie strasbourgeoise, pour lui demander la main de sa fille. ((Je n’ai aucune fortune, disait-il; tout ce que je possède, c’est une bonne santé, un bon cœur et une position dans l’Université. » Gomme la réponse définitive avait été ajournée à quelques semaines, il écrivait à Mme Laurent ces lignes admirables : « Je n’ai rien de ce qui peut plaire à une jeune fille. Mais mes souvenirs me disent que, quand j’ai été beaucoup connu des personnes, elles m’ont aimé. » Celte histoire du mariage de Louis Pasteur nous donne, entrois mots, la description de son caractère : coup d’œil sagace, modestie, persévérance. Il sut faire la conquête de sa femme, comme il sut conquérir la vérité scientifique. Il avait pressenti le bonheur: rien ne le détourna de la réalisation de son rêve. Et MUe Laurent devint Mme Pasteur, comme les mystères de la fermentation alcoolique ou des générations spontanées s’évanouirent devant son patient et lumineux génie

Mme Pasteur comprit quel est l’admirable rôle de la femme d’un savant possédé par le génie créateur : rôle difficile, effacé, œuvre constante d’abnégation et de sollicitude, qui donne au grand homme le repos, la distraction,

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la gaieté réconfortante, qui l’encourage d’un mot tendre dans les instants d’humeur sombre et de préoccupation décevante, qui sait lui dorer la vie matérielle en lui permettant de ne jamais s’en préoccuper, qui sait être mère autant qu’épouse, et guider les enfants dans le chemin de l’énergie et de la vertu. Pasteur trouva dans son intérieur familial toutes ces joies nécessaires et suffisantes. Il ne fréquentait ni les salons, ni les théâtres, ni les politiciens. Aucun snobisme, aucune petite vanité n’envahit son cerveau pénétré de ses études, tandis que son cœur s’abandonnait paisiblement à l’amour des siens. Pasteur ne s’éparpillait pas. Fuyant toute banalité, il ne dispersait pas ses pensées. Il concentrait ses facultés intellectuelles ou affectives sur des idées ou des êtres soigneusement choisis ; il se contenta d’aimer sa famille, son pays et son laboratoire. Aussi sa vie inspire-t-elle l’admiration et l’affection.

Un jour, le grand Pasteur, qui avait découvert les agents microbiens de la fermentation lactique, de la fermentation alcoolique, de la fermentation acétique, des maladies des vins, des maladies des vers à soie, le grand Pasteur, qui depuis quinze ans était sur la voie qui le conduisit à la découverte de l’origine parasitaire des maladies contagieuses de l’homme et des animaux, et de leur guérison possible par des vaccins appropriés ; ce grand Pasteur

Daremberg.

accepta une candidature au Sénat dans le département du Jura, son pays natal. Les électeurs firent bien inconsciemment une œuvre méritoire en lui donnant 62 voix, tandis que deux politiciens inconnus en obtenaient 446. Sa fille lui écrivit la veille de l’élection une lettre lui souhaitant un échec. On a vraiment du bon sens dans la famille Pasteur ; quand un membre penche à droite ou à gauche, un autre le redresse.

Si Pasteur n’aimait guère les salons, il savait parfaitement tenir la place digne d’un grand savant quand il s’y laissait entraîner. Un jour, dans un des derniers salons où l’on cause, la maîtresse de la maison, après avoir écouté un éloquent réquisitoire de l’élégant philosophe Caro contre les matérialistes, se tourna vers Pasteur et lui demanda ce qu’il pensait de Dieu et de l’immortalité de l ame. « Rien qui puisse vous intéresser, Madame, lui répondit-il, je ne suis ni philosophe, ni théologien ; mais, si vous le désirez, je serai très heureux de vous dire ce que je pense de la rage. » C’est dans ce même salon qu’un de nos plus spirituels guerriers, interrogé sur ce qu’il pensait de Jeanne d’Arc : « Jolie fille, répondit-il; est-ce pour un mariage ? » Les hommes de valeur ne sont pas toujours disposés à jouer le rôle de marionnettes savantes.

Quand Pasteur pensait que de son contact avec les grands de la terre pourrait sortir une mine bienfaisante

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pour la science et ses applications, il était heureux de mettre tout son savoir à leur disposition. Lorsqu’ en i865 il fut appelé à prendre place parmi les élus de Compiègne, on le vit apporter son microscope dans le salon impérial et montrer aux souverains et à leurs amis les microbes des diverses fermentations. Le monde de la cour ne se doutait guère que la plus petite découverte faite au fond du laboratoire infime de la rue d’Ulm durerait plus que tout le décor des palais impériaux.

La gloire des guerriers et des politiques est fugitive et contestée. Le souvenir de leurs hauts faits ne peut se débarrasser des taches sanglantes qui rougissent leur auréole. La gloire des grands savants comme Descartes, Pascal, Lavoisier, Ampère, Pasteur, est pure et éternellement radieuse, parce qu’elle n’a fait verser aucune larme, et qu’elle éblouit l’humanité par ses lueurs d’espérance.

Pasteur était accueillant dans les Congrès, dans les Académies, où il encourageait les jeunes savants, les écoutant, les dirigeant paternellement. Et comme il était bon au milieu des siens qu’il adorait et de ses amis intimes qui le chérissaient, s’occupant, s’inquiétant de tous et s’oubliant toujours ! Il a inspiré les plus affectueux, les plus tendres, les plus persévérants dévouements. Cet homme, qui recevait sans cesse les hommages des souverains, était sensible à la moindre attention du plus humble de ses élèves.

Il pleurait à chaudes larmes quand, au début de la vaccination antirabique, les parents venaient au modeste laboratoire de la rue d’Ulm, le remercier d’avoir sauvé leur enfant mordu par un chien enragé.

Quelles angoisses l’étreignaient quand il fit ses premières inoculations avec l’aide du Pr Grancher ! Il ne dormait plus. Ce grand homme ne méprisait pas ses semblables, son cœur ne s’était pas émoussé devant le spectacle constant des misères humaines. Il était passionné pour l’humanité, comme il était passionné pour la vérité. Il inspirait les dévouements qu’il méritait.

L’Europe entière acclamait Pasteur dans l’apothéose inoubliable du jubilé de 1892 . Le grand et modeste savant, déjà accablé par la maladie, fut heureux de cette gloire, surtout pour la France. Il avait l’âme d’un vrai patriote. Il répétait sans cesse que, si la science n’a pas de patrie, le savant en a une qu’il doit chérir comme une mère aimée. Aux Congrès de Genève, de Londres, de Copenhague les acclamations enthousiastes qui le saluaient faisaient bondir de joie son cœur de Français. La France a perdu un de ses enfants qui l’ont le plus aimée.

Ce travailleur infatigable qui se levait au milieu de la nuit pour surveiller ses expériences, qui prenait souvent ses repas sur le coin d’une table de son laboratoire, qui n’a jamais connu les plaisirs mondains, a renouvelé la

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science, comme l’avaient fait avant lui Harvey et Lavoisier.

Pasteur a accompli une révolution dans la médecine. Cet illustre chimiste introduisit dans l’étude des maladies les méthodes de la chimie. Il découvrit le rôle des infiniment petits, des microbes, dans les maladies contagieuses et infectieuses, en usant des procédés des chimistes. Il isola ces microbes par des cultures successives qui les purifiaient, qui éliminaient petit à petit les microbes étrangers et ne maintenaient dans le liquide nourricier que le microbe recherché. De même, un chimiste, par des distillations fractionnées ou des cristallisations successives, élimine les impuretés et isole le corps liquide ou solide qu’il veut étudier. Un chimiste de génie pouvait seul surmonter toutes ces difficultés.

Le génie scientifique est fait d’imagination, de jugement et de persévérance. Pasteur avait toutes ces éminentes qualités. Il savait du premier coup donner une direction sûre aux idées géniales qui germaient dans son cerveau. Il ne les adoptait qu’après une discussion sévère, il ne les suivait qu’après un contrôle minutieux ; puis il ne les abandonnait plus et prouvait leur justesse par un luxe inouï de preuves indiscutables. Aussi Wurtz, un grand maître lui aussi, a-t-il pu dire avec raison que Pasteur était le premier expérimentateur de notre temps.

Il eut des adversaires ardents : Pouchet, Jolly, Ber-

thelot, T récul, Claude Bernard, Péter, Jules Guérin, Colin d’Alfort, Koch de Berlin. Aucun n’a pu entamer son œuvre. C’est un bloc immuable autour duquel la science viendra souder ses nouvelles découvertes. Pasteur n’a pas tout vu, mais tout ce qu’il a vu, a été bien vu.

Pasteur a promené la flamme révolutionnaire à travers la vieille médecine et cependant il n’était pas médecin. S'il eût été médecin, peut-être son esprit ardent à la découverte aurait-il été obscurci par les préjugés ou les traditions. Il fit la médecine en chimiste, et il fit de la grande médecine.

Non seulement il a montré la nature parasitaire des maladies épidémiques et infectieuses en étudiant les microbes du charbon, du choléra des poules, du rouget du porc, de la septicémie, du furoncle, etc., mais il a prouvé qu’on peut prévenir les maladies infectieuses en inoculant préventivement aux animaux et aux hommes des AÛrus atténués, domestiqués par des procédés empruntés à la chimie et à la physique, qui rendent l’être ainsi vacciné réfractaire aux atteintes du mal.

La découverte du vaccin de la rage humaine a été le grand triomphe de cette méthode. Elle a imprimé le sceau de l’immortalité sur la gloire de l’illustre savant, du grand bienfaiteur de l'humanité. C’est après elle qu’on peut plus que jamais répéter avec Huxley : « Les décou-

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vertes de M. Pasteur suffiraient à elles seules à couvrir la rançon de guerre de cinq milliards payés à l’Allemagne par la France. » Grâce à Pasteur et à la glorieuse phalange de ses élèves, si nous avons été les vaincus des œuvres de la guerre, nous sommes aujourd’hui les vainqueurs des travaux de la paix.

Les admirables découvertes de Pasteur ont été le fruit d’une longue patience. Ce n’est pas par l’effet du hasard, ou d’une intuition subite, c’est à la suite d’une série de minutieuses observations, de sagaces interprétations, de judicieuses généralisations que le grand expérimentateur a transporté ses études du terrain mort de la chimie sur le terrain vivant de la maladie. L’illustre centenaire Chevreul disait : « C’est en examinant les recherches de

M. Pasteur dans l’ordre chronologique, c’est en considérant ensuite l’ensemble, que l’on peut apprécier la rigueur des jugements du savant dans les conclusions qu’il en déduit, et de la perspicacité d’un esprit pénétrant qui, fort des vérités qu’il a trouvées, se porte en avant pour en établir de nouvelles. » L’analyse et la synthèse des idées de Pasteur nous montrent quelles pentes il a gravi pour atteindre les sommets d’où il a découvert tout le nouveau monde des infiniment petits qui nous entourent, les uns nous aidant à vivre, les autres nous aidant à

mourir.

4o LES CRÉATEURS DE LA BACTÉRIOLOGIE

Le premier échelon des découvertes de Pasteur a été l’explication de la nature des fermentations. Un vieux chimiste, Lémery, disait : « La fermentation est une

ébullition causée par des esprits qui cherchent une issue pour sortir et, rencontrant des parties terrestres qui s’opposent à leur passage, font gonfler et raréfier la nature jusqu’à ce qu’ils soient détachés. » Liebig, le grand chimiste allemand, pensait que les fermentations sont : « les mouvements intestins qui se propagent d’une substance albuminoïde en décomposition, le ferment, la levure par exemple, vers une autre substance capable d’éprouver un dédoublement, la matière fermentescible, le sucre par exemple. »

Pasteur vint, et la lumière se fit dans ce fatras.

C’est en 1857 que Pasteur présenta à l’Académie des Sciences cet incomparable Mémoire sur la fermentation lactique, qui nous décrit en quatre pages impérissables la nature et la marche d’une fermentation. Il avait démontré que les fermentations ne se produisent qu’en présence d’un organisme microscopique, d’un vibrion, qui emprunte l’oxygène nécessaire à sa vie, non pas à l’air extérieur, mais à la substance dont il détermine la fermentation. Puis, en 1861, Pasteur découvre que l’agent de la fermentation butyrique est un vibrion qui meurt au contact de l’air, un vibrion anaérobie.

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La découverte de l’existence de ces êtres microscopiques, qui sont doués de la vie sans air, incite Pasteur à étudier le rôle de la levure de bière dans la fermentation alcoolique.

11 démontra que pour faire fermenter du moût de raisin, la levure est seule nécessaire. « Les fermentations, a-t-il dit, sont des métamorphoses chimiques provoquées parla présence d’êtres microscopiques qui se développent et se multiplient aux dépens de certains éléments du milieu fermentescible. La levure est un être anaérobie, puisque à l’abri de l’air un kilogramme de levure décompose environ ioo kilogrammes de sucre en alcool et en acide carbonique. )>

Avant la Révolution française, Lavoisier avait démontré que pendant cette fermentation, le sucre du raisin était décomposé en alcool et en acide carbonique. Cagnard- Latour considéra plus tard le ferment de la bière comme un être organisé. Cependant Fabroni, Fourcroy, Rouelle le jeune, le marquis de Ballion et tous les autres expérimentateurs de ce temps disaient que la fermentation n’était pas un phénomène vital, mais un simple phénomène d’altération chimique, s’exécutant au contact de l’air, en dehors de tout être animé, grâce à des actions catalytiques, à des forces occultes que personne ne pouvait définir. Quand Pasteur publia ses premiers travaux sur la

h* LES CRÉATEURS DE LA BACTÉRIOLOGIE

nature animée des fermentations, les savants du monde entier, entraînés par le grand chimiste allemand Liebig, professaient encore la nature purement chimique des phénomènes fermentatifs. En cinq ou six expériences, Pasteur apporta la lumière la plus étincelante dans ce fatras ohscur ; et, véritable Hercule scientifique, il transporta, d’un geste lent et sûr, le chaos des fermentations des sombres profondeurs de l’antre mort de la chimie à la surface lumineuse des eaux limpides de la microbiologie.

Ce coup de tonnerre retentissant éveilla les médecins, comme Davaine, qui comprit la nature animée, c’est-àdire microbienne, du charbon ou sang de rate des animaux de boucherie, et des chirurgiens, comme Lister, qui pensa à détruire les germes de l’air qui produisaient sur les plaies des fermentations infectieuses.

Mais si quelques grands esprits s’ouvraient à la vérité sous les chaudes effluves des découvertes pasteuriennes, la masse des savants, refusant d’abandonner le casque de l’erreur séculaire, partait en guerre contre Pasteur. La jeune génération, qui admire les découvertes du maître et s’incline devant l’œuvre de son génie, ignore quelle énergie indomptable Pasteur déploya pendant trente ans pour défendre la vérité contre des adversaires nombreux, puissants, ardents et violents.

PASTEUR

Nous gardons le souvenir des luttes vraiment homériques qu’il eut à subir, pour détruire cette théorie des générations spontanées, qui nous paraît aujourd’hui ridicule et qui était cependant adoptée par les plus grands chimistes de l’époque. Il faut admirer la technique précise, les expériences ingénieuses, les appareils simples à l’aide desquels il arriva à démontrer que les liquides fermentescibles ne fermentaient jamais quand ils étaient tenus à l’abri des germes de l’air dans des ballons fermés par des bourres de coton, ou simplement coudés pour arrêter les poussières atmosphériques .

Pasteur fit toutes ses admirables découvertes avec de petits ballons de verre, une verrerie élémentaire et d’antiques microscopes. Il savait se servir de tout, se débrouiller partout, aussi bien sur le mont Blanc, dans une vieille salle du café d’Arbois, que dans son laboratoire. Il n’avait pas été en vain l’élève du « père Balard » dont les appareils les plus élégants étaient fabriqués avec de vieilles casseroles et des débris de tuyaux de poêle.

Il fallait entendre, il faut encore lire les discours prononcés dans les séances émouvantes où la parole vibrante, dure, quelquefois cruelle de Pasteur luttait contre les attaques de Berthelot, de Frémy, de Claude Bernard, de Trécul, de Pouchet à l’Académie des Sciences, ou contre celles de Colin d’Alfort, de Jules Guérin, de Peter, de

kk LES CRÉATEURS DE LA BACTÉRIOLOGIE

Béchamp à l’Académie de Médecine. Avec la fougue superbe d’un lion indompté, il fonçait sur ses contradicteurs à coups d’expériences irréfutables et les terrassait tous les uns après les autres. Il fut, parmi nous, le souverain glorieux de la science démesurément étendue par lui.

Jusqu’en 1880, ses recherches fondamentales sur la nature animée des ferments furent contestées avec acharnement. Ses adversaires pensaient avec raison que s’ils détruisaient la théorie microbienne des fermentations, ils détruisaient du même coup toute son œuvre physiologique et médicale sur la nature bactérienne des maladies infectieuses, et sur la constitution physico-chimique des virus atténués.

L’histoire doit conserver le souvenir des deux plus célèbres polémiques que Pasteur eut à soutenir contre ses plus éminents contradicteurs. En 1879, ^ répondit par un Mémoire mémorable aux attaques formulées par Claude Bernard à ses expériences sur les fermentations. Claude Bernard s’obstinait à penser, comme le pensait Liebig, que les ferments sont des matières albuminoïdes altérées au contact de l’air. La levure de bière elle-même n’agissait pas comme une plante cellulaire vivante, mais comme une matière albuminoïde qui avait commencé à s’altérer au contact de l’air. Avec un grand luxe de raisonnements et d’expériences, Pasteur démontrait que dans la fermenta-

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