‹ Les grands medicins du xixe siècleChapitre 6 sur 17 · PAS T EUE · texte numérisé non relu

PAS T EUE

tion alcoolique, chaque mouvement de décomposition des cellules vivantes de la levure détruit l’équilibre des molécules de sucre, en leur soustrayant une partie de leur oxygène. Il affirme de nouveau que cet oxygène n’est jamais pris à l’air par la levure, quand elle remplit la fonction d’agent fermentatif. Et il conclut en disant : (( Pour moi, qui ne suis pas enchaîné à un système, je constate simplement qu’il existe une vie sans air et que, quand elle se manifeste, la fermentation apparaît. »

Pasteur n’était enchaîné à aucun système ; il n’était enchaîné qu’à la recherche de la vérité et à la destruction de l’erreur. Expérimentateur ingénieux et impeccable, observateur loyal et avisé, il aimait à répéter la belle maxime de Bossuet : « Le plus grand dérèglement de l’esprit est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient. » Parmi toutes les idées, enfants de son cerveau, son génie sut laisser périr dans l’oubli celles qui naissaient mal venues, et lit éclore avec amour et patience celles qui apparaissent fortes et fécondes.

En 1882, Pasteur dut lutter avec vigueur contre les attaques les plus injustes d’un jeune professeur de Berlin, depuis fort célèbre, Robert Koch, qui traitait le maître français, déjà illustre, comme on ne traite pas un mauvais élève. Aussi, Pasteur, le 25 décembre 1882, lui envoya une épître que l’on peut résumer par cette phrase

altière : « Il y a dans votre brochure une foule de passages où /’ importance de l’erreur, ainsi que s’exprime Pascal, est vraiment trop grande. » Robert Koch essayait de ridiculiser la doctrine et les bienfaits de la grande découverte des virus atténués ou virus vaccins, effectuée par Pasteur en 1880 et acclamée triomphalement en 1881 au Congrès de Londres. En 1887, le professeur de Berlin n’était pas encore convaincu et, au Congrès deVienne, nous avons entendu son élève, le professeur Lœfïler, nier très nettement les effets de la vaccination charbonneuse.

L’œuvre de Pasteur est immense. En expliquant la nature intime des fermentations, Pasteur portait un coup décisif à la théorie de la génération spontanée qui avait passionné les savants des siècles derniers. Cette question est aujourd’hui définitivement jugée par les mémorables expériences de Pasteur. Mais, en 1860, un grand nombre de naturalistes et de chimistes pensaient que les liquides fermentescibles produisaient eux-mêmes leurs ferments. Pouchet, de Rouen, vint un jour à l’Académie des sciences avec une cuve à mercure sur laquelle était une éprouvette remplie d’une infusion de foin. Et il montrait que cette infusion avait fermenté, quoiqu’elle fût à l’abri de 1’ air et que l’ébullition eût tué tous les germes qu elle pouvait contenir. L’expérience semblait être désastreuse pour Pasteur. Mais le lundi suivant, il vint à l’Académie

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des sciences avec deux cuves à mercure sur lesquelles étaient deux infusions de foin. L’une avait fermenté, l’autre n’avait pas fermenté. La première était sur du mercure souillé par les poussières et les germes de l’air, la seconde était sur du mercure soigneusement stérilisé et privé de poussières et de germes de l’air. La fermentation était donc bien due à la pullulation des microorganismes.

Les expériences et les explications des adversaires de Pasteur n’étaient guère plus sérieuses que les expériences et les explications des vieux iatrochimistes, concernant la génération spontanée.

Yan Helmont écrivait sans sourciller : « Les odeurs qui s’élèvent du fond des marais produisent des grenouilles, des limaces, des sangsues, des herbes et bien d’autres choses encore. » Quelles choses, oh! mon Dieu, mais passons, et voyons comment d’après le même auteur on peut avoir une portée de souris. « Il faut prendre une chemise sale, — ça c’est facile, - — et la placer dans l’orifice d’un vase contenant des grains de blé. Le ferment sorti de la chemise sale, modifié par l’odeur du grain, donne lieu à la transformation du ferment en souris. » Ce n’est pas plus difficile que cela. Et quel dommage pour les chemises sales que lelevage des souris ne mène pas à la fortune !

En découvrant le ferment qui transforme le sucre de lait en acide lactique, Pasteur montrait indirectement comment le lait s’aigrit et comment on peut éviter cette aigreur en tuant par la chaleur ce ferment dangereux qui cause tant de maladies infantiles. Et des milliers d’enfants doivent la vie à la propagation des doctrines pasteuriennes.

L’hygiène alimentaire a largement profité des découvertes de Pasteur pour la fabrication du vin et de la bière.

Il a démontré que le vin piqué doit son aigreur à la pullulation d’un microbe, le micoderme acétique qui produit le vinaigre, que le vin tourné est rempli de filaments grêles qui provoquent des fermentations secondaires, que d’autres microbes étrangers rendent les vins amers ou gras. Il a aussi démontré que la chaleur tue tous ces agents des maladies des vins. Aussi les vins chauffés et maintenus à l’abri de l’air se conservent indéfiniment et sont incapables de troubler les fonctions digestives. De même on chauffe les bières en bouteilles pour tuer les organismes funestes, qui peuvent les altérer; cette méthode est appelée la pasteurisation. Pour suivre les préceptes et les doctrines de Pasteur, les brasseurs chauffent et refroidissent le moût de bière à l’abri de tout contact de T air; de cette façon, on a toujours des bières indéfini-

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ment conservables et sans aucune mauvaise action sur l’estomac. Cette grande amélioration dans les procédés de fabrication de la bière, a rendu le nom de Pasteur très populaire dans tous les pays qui consomment cette boisson ; à Copenhague, nous avons pu voir son buste à l’entrée du laboratoire de la célèbre brasserie Jacob-Sen. En nous le montrant, le grand brasseur nous disait qu’il devait sa grande fortune à Pasteur. Combien d’autres pourraient dire qu’ils lui doivent la santé !

Après avoir prouvé que les maladies des liquides fermentescibles n’étaient pas des maladies spontanées, mais qu’elles étaient provoquées par la pullulation de certains organismes, Pasteur montra que les maladies épidémiques et contagieuses ne sont pas des maladies spontanées , qu’elles sont produites par la pullulation d’êtres microscopiques appelés microbes.

Dès 1870, il découvrait les parasites des maladies des vers à soie. En 1877, il isola et cultiva le microbe du charbon, la bactérie charbonneuse déjà étudiée par Davaine. Il l’inocula à des animaux et leur donna le charbon. Dès lors , la nature microbienne des maladies contagieuses était démontrée. Il fit la même démonstration pour les microbes du choléra des poules, du rouget du porc, de la septicémie.

La découverte des vaccins est celle d’un chimiste, tant

Daremberg.

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il est vrai que les chimistes seront les grands pourvoyeurs de découvertes médicales. On s’est moqué autrefois des procédés pasteuriens ; on s’amusait de voir ce grand expérimentateur exposer à l’air et à la chaleur le virus du charbon pour le transformer en vaccin : on était étonné de le voir suspendre des moelles épinières de lapins rabiques pour les sécher à la lumière et les transformer en vaccin humain antirabique. On pouvait se moquer de Pasteur ; il savait qu’il était dans la bonne voie, qu’il traitait la médecine en chimiste, et la médecine n’a pas eu à se plaindre de ce traitement. La nature aime à être maniée par des hommes qui la connaissent, et il semble que les chimistes sont assez habiles à surprendre ses secrets.

La vaccination charbonneuse sauve chaque année des millions d’animaux de boucherie et a rendu , dans les deux hémisphères, la fortune à une foule de contrées absolument dévastées par cette maladie épidémique. Gabriel Charmes me disait souvent que dans son pays, le Cantal, l’aisance était revenue après la vaccination anticharbonneuse, et que Pasteur était regardé comme le plus grand bienfaiteur du département. Il en est de même en Algérie, en Tunisie, en Beauce, en Hongrie, en Australie, en Russie.

Les doctrines pasteuriennes ont non seulement imposé

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aux médecins la notion de la nature microbienne des maladies contagieuses et infectieuses, et J’obligation de se servir des vaccins produits par l’atténuation, la domestication des virus ; elles ont créé l’antisepsie, qui a transformé la chirurgie, la pratique des accouchements et l’hygiène.

Il ne suffisait pas de démontrer que les maladies infectieuses n’étaient pas spontanées ; il fallait prouver que les germes de ces maladies ne pullulent pas dans tous les terrains, dans tous les milieux, puisque tous les animaux, tous les hommes ne sont pas attaqués par un même fléau ; car le développement de ces infections est la lutte d’un petit organisme microscopique contre un grand organisme animal ou humain. C’est une attaque contre une défense. Pasteur avait déjà démontré que dans le vin, l’alcool se transforme à l’air en vinaigre, tandis que dans une solution composée d’eau et d’alcool, cette transformation ne s’opérait pas, et qu’elle s’opère au contraire dans une solution d’eau, d’alcool, et de phosphates. Il faut donc des phosphates pour permettre aux ferments du vinaigre de vivre. Généralisant cette conception aux maladies, il prouve que le microbe du charbon se développe rarement chez le chien et le porc. Il montre qu’il ne se développe jamais chez les poules, à moins qu’on les refroidisse, parce que ces volatiles ont naturellement une

5a LES CRÉATEURS DE LA BACTÉRIOLOGIE

température de 4i° qui est incompatible avec la vie du microbe. Il prouve que les microbes du choléra des poules devenu dans de vieilles cultures inactif sur les poules, est encore actif pour les moineaux, les serins, les jeunes poussins et qu’en passant par ces jeunes organismes, il reprend sa virulence primitive sur les poules. Ces recherches si ingénieuses permettent de ne pas regarder la virulence des microbes comme une propriété toujours identique à elle-même, et d’une puissance invariable, mais comme étant l’expression des modalités diverses de la vie des infiniment petits, sans cesse influencée par les qualités physicochimiques essentiellement changeantes des milieux organiques. C’est l’étude de ces modifications de la virulence des microbes qui a conduit Pasteur à la grande découverte des vaccins, cette admirable conquête de l’hygiène préventive. Après avoir constaté que la virulence des microbes s’atténue, lorsqu’ils sont exposés à l’action de l’oxygène de l’air, il vit que ces microbes atténués, inoculés à des animaux sains les rendaient réfractaires à l’inoculation des microbes les plus virulents. Il appliqua cette méthode au charbon et la célèbre expérience de Pouilly-le-Fort vint montrer qu’une grande méthode était découverte, qu’une aurore nouvelle apparaissait à l’horizon.

A côté de cette méthode de 1 atténuation des virus qui

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est applicable à la fabrication des vaccins du charbon, du choléra des poules, du rouget du porc, Pasteur en découvrit une seconde qui consistait à atténuer la virulence des microbes en les faisant passer d’une race à une autre. Ainsi le microbe du rouget du porc, inoculé au lapin et repris sur ce lapin, devient un vaccin pour le porc. Le microbe de la septicémie du lapin inoculé à un cochon d’Inde devient un vaccin pour le lapin. Le virus de la rage du chien inoculé à un singe devient un vaccin pour le chien.

C’est à Pasteur et à ses doctrines que nous devons l’antisepsie chirurgicale. Quand on entrait, il y a une quarantaine d’années, dans certaines salles de blessés, on était presque suffoqué par l’odeur nauséabonde des cataplasmes et du cérat, mélangés au pus et à tous les liquides sanieux sécrétés par des plaies larges et béantes.

Aujourd’hui, on ne sent pas la moindre odeur provenant des malades et de leurs plaies. En effet, on pratique l’occlusion complète des plaies et on les découvre pour les panser le moins souvent possible.

Pasteur a démontré que l’infection des blessés par le pus altéré était toujours causée par le contact des surfaces dénudées avec l’air extérieur qui est rempli de microbes provenant de la putréfaction des cadavres humains et animaux.

S’appuyant sur cette féconde doctrine, Lister fit voir

que le seul moyen de mettre un air exempt de microbes nuisibles en rapport avec les plaies, c’était de supprimer tout contact avec l’air. En effet, il est impossible d’avoir un air pur au milieu d’une grande ville et grâce aux dé' couvertes successives de Pasteur et de Lister, dont les deux noms sont désormais inséparables, on peut opérer avec toute sécurité au milieu de l’atmosphère la plus souillée. On désinfecte les instruments et les mains des opérateurs en les baignant dans des solutions d’acide phénique ou de sublimé corrosif ; on désinfecte les plaies, en les lavant avec les mêmes solutions, et en les isolant de l’air, on empêche de nouveaux microbes de remplacer ceux qu’on a tués par l’antisepsie chirurgicale. De cette façon, on est arrivé à transformer les hôpitaux empoisonnés des grandes villes en des hôpitaux aussi sains que s’ils étaient placés sur le sommet du Mont Blanc, en dehors de toutes les causes d’infection et de contagion. Aussi partout les chirurgiens propres et habiles ouvrent le ventre, l’estomac, le foie, la poitrine, les articulations, enlèvent les reins, le larynx, sans que les plaies de leurs opérés laissent suinter la moindre goutte de pus.

On peut dire sans exagération en voyant ces milliers d’opérés autrefois voués à la mort avec ou sans opération et aujourd’hui, radicalement et facilement guéris, que les doctrines pasteuriennes ont opéré dans l’hygiène chirurgi-

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cale plus de progrès en io ans, qu’elles n’en avaient éprouvé en io siècles. Aussi, Lister écrivait-il à Pasteur: (( Vous m’avez démontré la vérité de la théorie des germes de la putréfaction et vous m’avez donné le seul principe qui pût mener à bonne fin le système antiseptique. Si jamais vous veniez à Edimbourg, ce serait une vraie récompense pour vous que de voir à notre hôpital dans quelle mesure le genre humain a profité de vos travaux.»

Aujourd’hui, les chirurgiens font avec un succès presque certain les grandes opérations que leurs devanciers réussissaient rarement. Ce ne sont pas eux qui ont transformé la chirurgie : c’est Pasteur.

Les accouchées ont aussi largement profité des conquêtes pasteuriennes. Dès que Pasteur eut démontré que les fièvres des accouchées étaient causées par l’introduction de germes putrides sur les plaies provoquées par l’accouchement, Tarnier et Budin appliquèrent les méthodes antiseptiques aux manœuvres, aux opérations et aux soins qui précèdent, accompagnent ou suivent l’accouchement. Autrefois, à la Maternité de Paris, le tiers des accouchées succombait. Aujourd’hui, grâce à l’antisepsie obstétricale, les morts sont presque nulles dans les services d’accouchement des hôpitaux de Paris.

L’hygiène a été transformée par les idées pasteuriennes. La stérilisation de l’eau et la désinfection des objets et

locaux contaminés dérivent des idées du maître. La possibilité de supprimer les quarantaines terrestres et maritimes est due au progrès de la stérilisation.

Telle fut l’œuvre de Pasteur. Il a imposé son triomphe par sa loyauté, sa ténacité et la clarté de ses travaux. Il a su créer une science nouvelle, la microbie, sans faire appel aux néologismes tirés du grec ou du latin. Il n’a créé qu’un mot nouveau : anaérobie, doué de la vie sans air, en parlant des microbes qui, ainsi que les vibrions septiques, vivent sans oxygène. Il réserva l’expression d’aérobie, pour caractériser tous les autres êtres microscopiques, qui, ainsi que les grands êtres de la nature, ne peuvent se passer d’air. Pasteur, comme Claude Bernard, Wurtz, J. -B. Dumas, Flourens, Bufifon, Pascal, Descartes, fut un grand savant et un grand écrivain, clair, net, précis, éloquent et passionné.

Pasteur savait admirablement instituer l’expérience qui décidait la victoire. Car son grand bon sens de chimiste lui indiquait que les détails les plus vulgaires peuvent éclairer les plus grands problèmes de la science, quand ils sont au service d’une idée directrice, vraie et féconde.

Quelle que soit l’opinion de quelques retardataires obstinés, l’épreuve du temps a démontré la beauté des conceptions géniales de Pasteur. La théorie animée des fermentations l’a conduit infailliblement à nier la généra-

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tion spontanée des germes et des organismes inférieurs, puis à comparer les maladies infectieuses aux fermentations et à penser qu’elles sont produites par le développement de microbes destructeurs dans notre organisme, enfin, à atténuer la virulence des microbes malfaisants de façon à les transformer en microbes bienfaisants, préservateurs ou curateurs. Les agriculteurs l’honorent parce qu’il a découvert le vaccin du charbon ; les hommes le vénèrent parce qu’il a découvert le vaccin de la rage. Suivant ses indications lumineuses, Behring, Roux, Yersin, Hafïkine ont découvert, en se fondant sur ses recherches consacrées à l’accoutumance des différents animaux aux virus exaltés, le sérum antidiphtérique et le sérum antipesteux. La voie tracée par Pasteur est féconde et sans cesse suivie par de nobles expérimentateurs, concourant à cette éternelle évolution scientifique, qui, sans révolution, détruit les erreurs sur son passage et recule chaque jour les barrières qui enserrent l’ignorance humaine.

Pasteur, en découvrant que la spontanéité ne pouvait plus être invoquée, ni à l’origine des fermentations, ni à l’origine des maladies infectieuses, et en démontrant que les agents malléables de ces maladies pouvaient être domestiqués et atténués, fut à la fois grand comme Jenner et grand comme Lavoisier. Il est l’immortel bienfaiteur de l’humanité et le génial souverain de la Science. Son

œuvre reste immuable, plus solide que la pierre de ses monuments.

Si le xvne siècle est le siècle de Harvey, si le xviii6 siècle est le siècle de Lavoisier, le xixe siècle est le siècle de Pasteur.

E. DU CL AUX

Duclaux fut un grand chimiste. Ses travaux sur les fermentations alcooliques, les diastases, le lait, le placeront parmi les fondateurs de la chimie microbienne aux côtés de Pasteur. Il fut aussi un grand écrivain scientifique et un éminent professeur. Esprit supérieur par sa compréhension rapide de toutes les questions scientifiques contemporaines, il exposait très brillamment ses idées personnelles, dans ses cours ou dans ses livres ; et dialecticien remarquable, il critiquait très ingénieusement les idées des autres.

Le plus ancien et le plus autorisé parmi les élèves de Pasteur, il sut diffuser les idées pasteuriennes, les rattacher à l’ancienne chimie, les fixer définitivement dans la science générale et les vulgariser sans jamais les rendre vulgaires. Très simple, il fut toujours très modeste. Ces deux phrases extraites de la préface de sa Chimie biologique montrent combien il déplorait les mœurs autoritaires de

6o LES CRÉATEURS DE LA BACTÉRIOLOGIE

quelques rares savants : (( J’ai tâché de saisir la vérité des choses. Mais il est évident a priori que je n’y ai pas toujours réussi, et je demande pardon à l’avance des erreurs que j’ai pu commettre... Je n’ai pas voulu établir un dogme. C’est un des privilèges de la science d’avoir des croyances et point de foi. ))

Sa voix douce et brève caractérisait très exactement la forme de son esprit. Son génie était un peu court et s’arrêtait sur le bord des grandes et immuables généralisations qui ont immortalisé Lavoisier, Chevreul, Adolphe Würtz, Pasteur.

C’est en 1882 que Duclaux publia son ouvrage Ferments et maladies. Les premières lignes de ce beau livre sont véritablement prophétiques et indiquent chez l’auteur un grand sens de l’évolution scientifique : (( C’est avec peine que l’homme se représente un monde où il n’y aurait ni peste, ni choléra, ni typhus, ni fièvre jaune, ni variole... Il y a vingt ans, on ne savait rien sur toutes ces maladies, et si quelqu’un s’était alors avisé de prétendre qu’un jour viendrait peut-être où l’humanité en serait débarrassée, il n’aurait rencontré qu’un sourire d’incrédulité ou même de dédain. Aujourd'hui, partout ce rêve prend corps, cette espérance ne semble pas irréalisable. »

Actuellement l’Allemagne a chassé la variole de son territoire grâce à la vaccine obligatoire. Les Américains,

E. DUCLAUX

ayant reconnu que les moustiques étaient les véhicules de la fièvre jaune, ont libéré la Havane du A^omito negro en détruisant les mares et eaux stagnantes où les moustiques se reproduisent. La peste est combattue avec succès par le sérum de Yersin ou les cultures atténuées de Hafïkine. On sait que le choléra et la fièvre typhoïde sont véhiculés par l’eau ; que la peste est souvent disséminée parles rats et leurs puces. L’hygiène internationale est grandement facilitée par les progrès de l’antisepsie et de la désinfection. Les inutiles et redoutables quarantaines commencent à disparaître malgré l’inertie des pouvoirs publics que nous combattons depuis quinze ans, et qui seront bien forcés de capituler devant la poussée de l’opinion scientifique universelle. Le rêve de Duclaux s’est donc peu à peu réalisé ; et maintenant les maladies épidémiques sont aussi évitables que les autres maladies.

Dans ce même livre Ferments et Maladies, il faut lire les belles pages consacrées à l’histoire de l’évolution de la science nouvelle et exclusivement française, la Microbiologie, la science des êtres infiniment petits.

LaA7oisier démontra que dans la fermentation du raisin, de l’orge, des pommes, produisant le vin, la bière, le cidre, le sucre se transformait en alcool et en acide carbonique. Avant Lavoisier, on ignorait que la fermentation alcoolique fût un simple dédoublement du sucre en alcool

et en cet acide carbonique qui rend si meurtrier l’atmosphère des cuves de fermentation. C’est avec la balance que le grand Lavoisier fit cette démonstration. Laméthode était bien simple, mais il fallait la trouver. Le génie seul a des idées simples et fécondes.

Lavoisier avait résolu le problème chimique de la fermentation. En 1 836 , Cagniard-Latour fut sur le point d’éclairer sa nature biologique. Il vit que la levure introduite dans le liquide fermentescible bourgeonnait, que ses cellules se multipliaient, et il pensa que la levure agissait sur le sucre (( par quelque effet de sa végétation et de sa vie ». Il le pensa, mais il ne sut pas le démontrer. C’est Pasteur qui démontra que la levure, en se multipliant, en vivant et en se reproduisant, était l’agent suffisant et nécessaire au dédoublement du sucre en alcool et acide carbonique.

C’est encore avec la balance que Pasteur résolut ce problème, « un des plus impénétrables de la nature », selon la juste expression de Fourcroy. Il prit une solution de sucre additionnée de sels minéraux cristallisés, l’ensemença avec une trace de levure, vit cette levure se multiplier en produisant une fermentation alcoolique régulière, et la levure récoltée à la fin de l’opération pesait plus que ne pesait la levure semée.

Puis Pasteur démontra que toutes les fermentations

E. DUCLAUX

non alcooliques, telles que les fermentations lactique, butyrique, étaient produites par des êtres infiniment petits, des microbes, et que chaque espèce de fermentation était causée par un microbe différent. Il montra les ferments à l’œuvre dans la fabrication du pain, la coagulation du lait, la putréfaction de l’urine, les maladies des vins et de la bière, et les maladies des vers à soie. Par cette dernière découverte, nous dit Duclaux, il démontrait que les êtres microbiens étaient non seulement capables de détruire les substances mortes, mais de désorganiser les tissus vivants.

Pasteur avait ainsi démontré la nature microbienne d’une maladie. Il démontra la nature microbienne des autres maladies. Il cultiva la bactéridie du charbon, les microbes du choléra des poules, du rouget du porc. La pathologie microbienne était créée. La petite cellule de la levure de bière, en fixant son image sur les cellules cérébrales de Pasteur, avait enfanté la plus grande découverte scientifique du dix-neuvième siècle.

Cette pathologie microbienne fut exposée magistralement par Duclaux dans l’admirable ouvrage le Microbe et la Maladie, édité en 1886. « J’ai voulu, dit-il, montrer

avec quelle netteté la connaissance de la biologie des microbes explique toutes les particularités et les apparentes contradictions si souvent signalées par la médecine dans

Ù(i LES CRÉATEURS DE LA BACTÉRIOLOGIE

la marche, l’expansion, la puissance contagieuse des maladies virulentes, et aussi avec quelle netteté se posent et se résolvent, dans quelques cas, les questions d’hérédité. )>

Dans la Chimie biologique, publiée en i883, Duclaux étudia avec une érudition parfaite et une ingéniosité captivante la vie des infiniment petits. En scrutant les mystères des fermentations levuriennes ou microbiennes, il montra combien il est important pour la conception de la vie des êtres complexes, végétaux ou animaux, de connaître les conditions de nutrition, de température, de milieu, favorables et nécessaires à ces cellules isolées, à ces êtres composés d’une seule cellule, qui ne sont pas astreints à des servitudes mutuelles, comme le sont les cellules groupées et agglomérées pour former des tissus ou des organes. Duclaux montra que ces êtres formés d’une cellule, microbe ou levure, ont une composition élémentaire aussi complexe que celle des cellules des grands animaux et que l’on rencontre dans leur trame toutes les substances qui entrent dans la constitution des êtres les plus élevés en organisation.

Les infiniment petits ont les mêmes besoins physiques et chimiques que les plantes et les animaux. Ils vivent avec eux et d’eux. Ils se nourrissent d’eux, les détruisent. Ceci tue cela, parce qu’il n’y a chez les êtres vivants

E. D UC LA U X

qu’une seule chimie biologique, qu’une chimie cellulaire. La quantité ne fait rien à l’affaire ; une cellule vigoureuse mange des milliers de cellules peu vigoureuses. Le nain résistant sait détruire le colosse affaibli.

La conception de la vie doit donc être réduite à la conception de la vie cellulaire, à la lutte de la cellule intérieure contre l’invasion de la cellule extérieure ou parasitaire. La vie humaine, d’après Duclaux, est l’ensemble de la vie des cellules de nos tissus et de nos organes ; les éléments ont des connexions réciproques et réagissent les uns sur les autres. Ces actions simultanées ou successives constituent la santé ou la maladie.

Mais, limitant le champ des investigations scientifiques, Duclaux ajoute : « Sait-on même ce que c’est que la vie pour l’avoir localisée ? Non, sans doute. Mais les relations de causalité sont étrangères à la vraie science. » Tous les savants, avec Claude Bernard et Duclaux, s’arrêteront devant l’obstacle des causes finales.

En 1889, Duclaux fonda le célèbre recueil, les Annales de rinstitut Pasteur, qui insèrent tous les travaux importants concernant l’étude des microbes. Un grand nombre de Mémoires justement célèbres ont été publiés par ces Annales depuis quinze ans. Duclaux a réalisé les espérances émises par M. Pasteur, qui écrivait dans le premier fascicule de cette Revue : (( Le service que vous rendrez

Dàremberg.

sera apprécié des jeunes savants, de plus en plus nombreux, qu’attirent les études microbiologiques. » Dans ses Annales et dans celles de l’Institut agronomique, Duclaux publia d’innombrables travaux, des recherches originales et des revues générales concernant la nutrition intracellulaire, la migration des matières grasses, le rancissement du beurre, la valeur nutritive des fromages, les effets de la congélation et de la pasteurisation du lait, la contamination des eaux de sources, l’épuration des eaux de rivières.

Ces revues, très scrupuleusement documentées, écrites avec une verve charmante, souvent saupoudrées de quelques grains de paradoxe ou de sage scepticisme, étaient toujours un régal pour les hommes habitués aux travaux de laboratoire. Ce fut dans les Annales de l’Institut Pasteur que parut la fameuse revue consacrée à l’alcool-aliment. Cette étude retentissante, destinée à exciter les méditations et les recherches des savants, devint la proie des industriels et des commerçants intéressés.

M. Duclaux fut un savant éminent. Son œuvre de chimiste et de bactériologiste restera dans l’éternel domaine scientifique. Son nom, universellement apprécié dans les laboratoires et les Académies du monde entier, a franchi les limites de nos paisibles sanctuaires pour entrer dans la célébrité. Le public aima la manière hardie et généreuse

E. DUCLAUX

avec laquelle il défendait ses idées. 11 batailla avec autant d’ardeur pour Pasteur que pour l’alcool. Ses convictions furent si sincères, que ses campagnes violentes n’apporteront aucune ombre au tableau si clair et si pur de sa belle vie scientifique.

La mort de Duclaux a privé l’Institut Pasteur de son chef respecté. Mais l’Institut Pasteur reste un des plus ardents foyers scientifiques de notre temps. Autour de M. Roux et de ses collaborateurs se sont groupés une nombreuse phalange de jeunes gens qui reculeront sans trêve les limites du champ exploité par cette science qui est la vérité d’aujourd’hui, qui sera peut-être l’erreur de demain, mais ne cessera pas d’être le mouvement et la vie. L’école pasteurienne continuera à infuser aux générations futures cet esprit scientifique si fécond, cet esprit toujours nouveau qui sans cesse rajeunit sans heurt les vieilles doctrines, amoureuses, comme les vieilles gens, de leur heureux passé. Les vieilles gens meurent, les vieilles idées scientifiques doivent mourir. Ainsi parlait souvent Duclaux.

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