SEBASTIEN BACH
gnaitpas de faire sa partie dans un orchestre composé d'intimes. Plus d'une fois, il avait fait écrire à Bach par l'un de ses fils, Charles-Philippe-Emmanuel, alors attaché en qualité d'organiste au service de la cour de Prusse. Jean-Sébastien, après avoir longtemps hésité à se rendre à l'invitation du monarque, crut enfin devoir déférer à un désir si souvent exprimé, et se mit en route en 1747, accompagné de son fils aîné, Guillaume- Friedmann. A peine Frédéric eut-il lu son nom sur la liste des étrangers arrivés à Potsdam, que sp tournant vers son entourage : c Messieurs, dit-il, le vieux Bach est ici. » Et sans laisser au vieillard le temps de revêtir l'habit de cour, il l'envoya chercher immédiatement. Jean-Sébastien n'eut pas de peine à enchanter son hôte par ses improvisations sur le clavecin et sur l'orgue qu'il exécuta séance tenante.
Bach ne survécut que trois ans à l'ovation dont il avait été Tobjet à Potsdam. Une cécité causée par l'ardeur excessive avec laquelle il se portait au travail attrista ses derniers jours. 11 mourut le 30 juillet 1750, à l'âge de soixante-cinq ans. La fièvre inflammatoire qui l'emporta avait été précédée d'un recouvrement soudain de la vue ; les amis du malade purent se faire quelque illusion à la suite d'un si étrange phénomène. Mais, dix jours après, le monde musical et l'Allemagne avaient à pleurer la perte d'un des plus grands génies qui aient honoré l'une et l'autre.
Les hommes qui commandent l'admiration par leurs facultés ne commandent pas toujours l'estime par leurs vertus privées, et le biographe est heureux quand par hasard il rencontre, selon l'expression consacrée, l'accord d'un beau talent et d'un beau caractère. Ce dernier trait ne manqua pas à la destinée de Bach. Il fut bon père, bon époux et bon ami, comme il était bon organiste, ou, pour mieux dire, compositeur puissant et original. De deux mariages, il eut vingt enfants, et ne faillit jamais à la lourde tâche que lui imposait féducation d'une si nombreuse famille. On ne le voit pas non
ni
i» LES GRÂI4DS MUSICIENS.
plus se servir de la faveur des grands au p];*ofit de ses intérêts pécuniaires, ni s'autoriser de ses pesantes charges domestiques pour trafiquer de son art. En suivant une autre route, en courant le monde à la manière de tant de virtuoses modernes, il eût pu devenir riche; il se contenta de l'aisance, et en vérité elle lui suffisait dès lors qu'elle lui permettait de nourrir les siens et d'exercer une noble hospitalité à l'égard des artistes et des amateurs de musique qui venaient le visiter. Plein de modestie, sans perdre la conscience de son mérite, il n'était pas éloigné de penser que le génie est une longue patience, et à ceux qui lui demandaient le secret de sa force, il n'en indiquait pas d'autre que le travail, ajoutant que tous ceux qui voudraient travailler comme lui atteindraient la même supériorité.
Malgré l'immense réputation dont il jouit de son vivant, on peut dire que la gloire de Jean-Sébastien Bach est en grande partie posthume. Ses contemporains ne virent pour la plupart en lui que l'organiste habile, Timprovisateur merveilleux, le musicien savant. La Passion d'après l'évangile de saint Matthieu, pour deux chœurs et deux orchestres, l'une des plus vastes créations musicales qui existent, a attendu près d'un siècle avant de voir le jour, condamnée qu'elle était dès sa naissance, par l'insouciante modestie de son auteur.
Motets, oratorios, psaumes, cantates, concertos, sonates, symphonies, Bach a abordé chacun de ces genres, en laissant partout la trace de son génie. Ces partitions, qui, par leur structure profondément scientifique, autant que par les difficultés d'exécution dont elles sont remplies, étaient trop fortes pour la génération qui les vît naître, furent retrouvées dans le temps où les progrès de Téducation musicale permettaient de les mieux apprécier. Mozart eut le mérite d'être le promoteur du mouvement qui se produisit en faveur du maître à a fm du dix-huitième siècle et qui mena la recherche persévérante de ses œuvres inédites.
€ Gluck, dit Gaslil-Blaze, créa cheï nous la musique dramatique- > C'est là une de ces affirmations légères, faites d'un ton tranchant, familières au spirituel écrivain. Si Gluck a fait parler son orchestre avec plus de puissance que ses prédécesseurs, il ne faut pas déniera ceux-ci tout mérite dramatique. Lulli et Rameau firent aussi contribuer l'orchestre et la symphonie à l'expression des scènes, et il serait aussi invraisemblable qu'injuste de soutenir qu'ils ont employé indifféremment les ressources que Tétat de l'art mettait à leur usage au temps où ils ont vécu. C'est par rapport aux maîtres italiens que Gluck a pu être considéré comme un novateur ou un réformateur. C'est même la France qui a fait sa gloire, parce que son génie simple, philosophique, rationnel, allant droit au but, s'accordait à merveille avec les facultés de Tesprit français dans leur sens le plus noble et le plus élevé.
C'est en effet sa gloire d'avoir rapporté à la situation morale l'inspiralion mélodique qui, avant lui, chez les compositeurs italiens surtout, s'émancipait trop volontiers du joug de la pensée pour se contenter de charmer l'oreille. Écoutons le grand artiste indiquant lui-même l'objet de ses efforts dans l'épître dédicatoire d^Alceste : c Je cherchai à réduire la musique à sa véritable fonction, celle de seconder la poésie pour
fortifier Texpression des sentiments et l'intérêt des situations, sans interrompre l'action et la refroidir par des ornements supeiHus; je crus que la musique devait ajouter à la poésie ce qu'ajoutent à un dessin correct et bien composé la vivacité des couleurs et l'accord heureux des lumières et des ombres qui servent à animer les figures sans en altérer les contours. » Je n'ai rien à ajouter à ces paroles; elles précisent à merveille le sens de la révolution lyrique accomplie par Gluck et la portée des services dont l'opéra lui est redevable. Christoplie-Willibald Gluck naquit le 2 juillet 4714 à Weidenwang dans le haut Palatinat. Il reçut les premiers éléments d'instruction à l'école d'Eisenberg, seigneurie appartenant au prince de Lobkôwitz, dont son père était garde-chasse. Il avait douze ans quand on l'envoya au collège des jésuites de Kommotau, où il étudia dé 1726 à 1732. Ce fut là qu'il s'initia à la connaissance du chant, du violon, du clavecin et de Torgue. Après avoir été employé à chanter au chœur de l'église de Saint- Ignace, l'élève crut pouvoir tirer parti de sa voix pour se créer des moyens d'existence. Il quitta le collège en 1732 à l'âge de dix-huit ans et se rendit à Prague. A son arrivée dans cette ville, ses ressources se bornèrent à l'argent qu'il gagnait en chantant et en jouant du violon dans les églises ; mais la capitale de la Bohème s'enorgueillissait alors d'un dilettantisme éclairé qui ne le cédait pas même à celui de Vienne. On sait que le public de Prague fut toujours et mérita d'être le public privir^gic de Mozart. Ce fut aussi à Prague que le génie naissant du futur auteur d^Orphée reçut les premiers encouragements. Le P. Czernohôrsky, excellent musicien, eut l'occasion d'entendre le jeune virtuose à l'église du couvent polonais de Sainte-Agnès; reconnaissant ses heureuses dispositions, il aida à son perfectionnement dans l'art du chant et lui apprit à jouer du violoncelle. En possession de ce double talent, Gluck se mit à donner de petits concerts dans les villes les plus considérables du pays. En 1736, Tartiste alla chercher à Vienne le
complément de son éducation musicale. Le moment était bien
choisi : nul doute que le jeune compositeur n'ait trouvé profit ■
à séjourner dans une vilte qui, par une coïncidence favorable,
réunissait des mattres tels que Caldara, Fux, les frères Conti
et Joseph Porsile.
Client du prince Lobkowitz, Gluck rencontra dans Fhôtel de ce seigneurie prince Melzi, qui devina son mérite et le fit entrer dans sa musique particulière. C'est à cette circonstance que le musicien allemand dut de visiter pour la première fois l'Italie. Melzi confia son protégé aux soins de Jean-Baptiste Sammartini, compositeur et organiste distingué.
Après avoir étudié le contre-point etla composition pendant quatre ans, Gluck aborda la scène par l'opéra d'A rtasersey représenté à Milan en 1741. A cet ouvrage succédèrent Ipermnestre elDemetrio à Venise (4 742), Demofoonte à Milan, dans la même année, Arlamene à Crémone, Si/ace à Milan (1743), Alessandro mile Indie à Turin, et IsiFedra à Milan (1744). En 1745, il fut appelé à Londres par l'administration du théâtre italien de Hay-Market; mais le succès ne l'y suivit point. Haendel déclara détestables la Caduta de Giganti représentée le 7 janvier 1746 et YArtamene. On s'explique le jugement sévère de l'auteur du Messie. Ces ouvrages écrits au delà des Alpes portent Fémpreinte maladroite de ce goût italien contre lequel Gluck devait bientôt réagir avec tant de force et de succès. Jusqu'à son séjour en Angleterre, il n'avait pas eu l'intuition de sa véritable vocation artistique. •
Durant un court voyage qu'il fit à Paris, Gluck entendît les opéras de Rameau et y puisa ses premières idées sur la déclamation, du récitatif. Après avoir satisfait aux engagements contractés avec Hay-Market, il revint en Allemagne par Ham-
irg, et, de retour à Vienne, il s'appliqua à réaUser la théorie il se faisait de l'art lyrique. L'obligation rigoureuse à laquelle astreignit de faire servir la musique à l'interprétation du *iment ou de la pensée est peut-être la cause son de infé«<
52 LES GRANDS MUSIGIKNS
riorité dans la symphonie, Ses essais en ce genre ne furent pas heureux; mais dans l'opéra de Ja Semtramtde rtconosciutaj écrit à Vienne en 4748 sur la pièce de Métastase, on reconnaît déjà un récitatif plus accentué el plus caractérisé que dans ses compositions précédentes. Il donne à Rome Telemacco (1750), àNaples la Clemenza di Ttto de Métastase (1751), à Schœnbrunn VEroe cinese, à Rome II trionfo di Camillo et Antigono (1754'), la Dania^ scène à deux personnages de Métastase, au château impérial du liuxembourg (1 755) ; T/nnocenza gitcstificata et jR re pas tore y de Métastase, à Vienne (1756); il écrit de 1758 à 1762 des airs pour de petites pièces d'origine française : Vile de Merlin^ la Fausse esclave^ Cythère assiégée^ VIvrogne corrigé j le Cadi dupéy On ne s'avise jamais de tout y V Arbre enchanté^ et deux grands ouvrages : Tetide de Magliavacca, et, à Bologne, Il trionfo di Clelia de Métastase (1762). Chacun de ces ouvrages marquait un nouveau progrès dans la manière du compositeur. Il ne lui manquait plus qu*un librettiste capable de comprendre ses vues dramatiques et de les seconder. Calzabigi fat ce collaborateur qui permit enfin au génie de Gluck de se déployer dans toute sa puissance. Je reviendrai plus loin sur le mérite à'Orfeo edEuridice (Vienne, 1762) et i'Alceste (1767). Tout ce que j'en veux dire ici, c'est qu'ils n'offrent rien de commun avec ces livrets italiens où la pompe des mots dissimule mal la pénurie des situations et Tabsence du pathétique.
Cependant, en dépit des succès déjà obtenus, Gluck n'était pas satisfait. Toujours obsédé du désir de rendre la musique expressive et parlante, il crut que la scène française serait plus propre qu'une autre à la réalisation de cet objet, et il s'en ouvrit au bailli du Rollet, attaché d'ambassade alors en service à Vienne. Du Rollei , qui avait l'expérience et le goût des choses du théâtre entra immédiatement dans les idées dont on lui faisait part. Il eut bientôt tiré un livret d'opéra de VIphigénie en Aulide de Racine, et Gluck se mit en devoir d'en écrire 1;
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partitroù. Quand l'œuvre fut achevée, on répéta l'ouvrage a Vienne et le bailli du Rollet écrivit à l'administration de l'Opéra de Paris pour lui proposer de monter ïlphigénie. Les répugnances des musiciens à jouer la nouvelle œuvre ne furent vaincues que par l'intervention de la dauphineMàrie-Antôinette, qui avait pressenti le génie de Gluck et qui protégeait en sa personne son ancien professeur de chant. Enfm, la première représentation eut lieu à l'Académie royale de musique le 19 avril 1774. Les impressions du public furent d'abord quelque peu indécises ; mais dès le second soir il acclama un ouvrage qui, quoiqu'il en eût, faisait violence à ses paresseuses habitudes et s'imposait par des beautés de l'ordre le plus élevé. La magnifique ouverture d'Iphigénie a fait partie longtemps du répertoire des concerts du Conservatoire. L'abbé Arnauld, qui se fit un nom par son attachement à la cause de Gluck, entendant le chant d'Agamemnon : Ati faîte des grandeursy dit qu'avec cet air < on fonderait une religion ». L'air Par un père cruel àlamort condamnée y la phrase d'Agamemnon : Brillant auteur de la lumièrCy et surtout le récit : J'entends retentir dans mon sein le cri plaintif de la nature^ auquel l'orchestre mêle des notes déchirantes, sont des inspirations sublimes. Parmi les morceaux d'ensemble je citerai encore le chœur : ChantonSy célébrons notre reine^ et le quatuor : Puissante déité.
Le 2 août 1774 eut lieu à TAcadémie royale de musique
la première représentation à'Orfeo ed Euridice traduit en
français par Molinc. Le rôle d'Orphée, écrit primitivement
pour la voix de contralto du célèbre chanteur italien Gua-
dagni, dut être transposé d'une quarte pour le ténor Legros.
Ce ne fut pas la seule et la plus regrettable concession que
^.ftl artiste imposa au compositeur. Sur sa demande, Gluck
it la faiblesse d'ajouter à sa partie des ornements de mauvais
'ût. Quand le Théâtre-Lyrique a remonté cet ouvrage,
'• Pauline Viardot, chargée du rôle d'Orphée, nous l'a rendu
tel à peu près qu'il existait dans la partition italienne. Cette cantatrice distinguée a rajeuni. la gloire du maître en interprétant avec un talent extraordinaire deux des quatre opéras qui lui font le plus d'honneur, Orphée et Alceste; Iphigénie en Aulide et Iphigénie en Tauride sont les deux autres.
Malgré les fâcheuses naodifications dont je viens de parler, l'œuvre fuf accueillie avec un enthousiasme dont témoignèrent quarante-neuf représentations consécutives au milieu de Tété, Si le premier acte est beau, le second est sublime, et -il y faut voir une des plus étonnantes productions de l'esprit humain. On n'admirera jamais assez la gradation observée dans les sensations du chœur des démons dont la colère frémissante finit par céder aux accents de la lyre d'Orphée. Quoi de plus émouvant que la phrase Laissez-vous toucher par mes pleurs! Et dans l'acte des Champs-Elysées, quel calme, quelle sérénité respire le chœur des ombres heureuses! Quelle tristesse vraiment virgilienne dans l'air incomparable : Che faro sema Euridice : J'ai perdu mon Eurydice! rien n'égale ma douleur !
Cylhèreassiégéey ballet en trois actes représenté à l'Opéra en 4775, n'eut pas de succès : ce qui fit dire à l'abbé Arnaud q\x^ Hercule était plus habile à manier la massue que Us fuseaux. On retrouva Hercule, c'est-à-dire le puissant compositeur, dans Alceste^ tragédie-opéra en trois actes que le bailli du Rollet avait arrangée pour la scène française elqui fut donnée à FAcadémie royale de musique le 23 avril 4776. Gluck était alors l'homme du jour; sa personne était un objet de curiosité et on sollicitait la faveur d'être admis aux répétitions générale? pour le voir diriger lui-même l'exécution de son œuvre en bonnet de nuit et dans le costume le plus négligé. Le succès fut contesté à la première représentation, et un des spectateurs alla même jusqu'à soutenir que la pièce était tombée. « Tombée du ciel, » riposta l'imperturbable Arnaud dans sa foi au génie qu'il admirait. En tout casy si Alceste était tombée
d*abord, elle se releva brillamment quelques jours après, Il y eut encore des mots piquants de proférés ; mais ce sont les lazzi qui font toujours cortège au triomphateur. Ainsi H^ Levasseur chantant le vers sublime d'accent :
U me déchire et m'arrache le cœur,
quelqu'un s'écria : c Ah I mademoiselle, vous m'arrachez les oreilles! — Ah ! monsieur, répliqua un voisin, quelle fortune, si c'est pour vous en donner d'autres ! » L'abbé Arnaud disait de Gluck : « Il a retrouvé la douleur antique. — J'aimerais beaucoup mieux le plaisir moderne, » lui répondit un opposant. Telle était la guerre de quolibets à laquelle se livraient alors les amis et les ennemis du musicien allemand. On a entendu Alceste à TOpéra en 1861 avec M"*« Pauline Viardot, et en 1866 avec M"« Battu. Parmi les morceaux justement applaudis autrefois, je signalerai le grand air : Notiy ce n'est point un sacrifice, l'invocation puissante : Divinités du StyXy l'andante si gracieux et si louchant: Ah! divinités implacables ! Les théâtres n'ont plus de public apte à sentir ces beautés. Généralement on n'a presque rien compris à la reprise à'Alceste. Ces sortes d'ouvrages dépassent la portée des artistes contemporains et d'un auditoire moderne formé d'éléments réunis au hasard et par hasard.
Cependant les amateurs de la musique italienne, qui trouvaient que la mélodie manquait dans les ouvrages de Gluck, qu'il mettait la statue dans l'orchestre et le piédestal sur le théâtre, parce que ce compositeur subordonnait tout à la vérité de l'expression dramatique, lui suscitèrent un rival dans la personne de Piccinni. Ce rival était digne de lui. On appela donc à Paris l'auteur de La buona Figliola et on le chargea d'écrire un opéra dont Roland était le héros. Gluck, qui avait en main le livret d'un autre Roland^ destiné aussi à l'Académie royale de musique, se trouvait alors à Vienne. Il n'est pas plutôt averti de ce qui se passe par son ami du Rollet, qu'il
accourt furieux à Paris, et, dans une lettre rendue publique, donne le signal de la lutte (4777).
La salle de TOpéra devint dès lors un champ de bataille : du côté de la loge du roi se rangèrent les champions du maître allemand, tandis que ses adversaires prirent rang du côté de la loge de la reine; de là le nom de guerre des coins donné à cette querelle. Les chefs du parti gluckistè étaient le mordant abbé Arnaud dont j'ai déjà rapporté plus d'un mot, le diplomate du Rollet, et Suard.
Piccinni était soutenu par son collaborateur Marmontel, aidé de La Harpe, de Ginguené et de d'Âlembert. On s'escrimait de part et d'autre sur un objet que l'on ne connaissait guère, ce qui ne devait pas peu contribuer à prolonger le débat.
Ce fut sur ces entrefaites (3 mars 1777) que les pensionnaires de l'Académie donnèrent Armide. Gluck fut à cette occasion sottement malmené par La Harpe. Sans laisser à d'autres le soin de le défendre, il adressa à son détracteur une lettre accablante, dont j'eictrais le passage suivant : « J'ai été confondu en voyant que vous aviez plus appris sur mon art en quelques heures de réflexion, que moi après l'avoir pratiqué pendant quarante ans. Vous me prouvez, monsieur, qu'il suffit d'être homme de lettres pour parler de tout. Me voilà bien convaincu que la musique des maîtres italiens est la musique des maîtres par excellence; que le chant, pour plaire, doit être régulier et périodique; et que même dans ces moments de désordre où le personnage chantant, animé de différentes passions, passe successivement de l'une àTautre, le compositeur doit conserver le même motif de chant. *
En réponse à cette lettre, La Harpe versifia quelques couplets adressés à V Anonyme de Vaiigirard :
Je fais, monsieur, beaucoup de cai De cette science infinie Qne mal^é votre modestie Vous étalez avec fracas,
Sur le genre de rharmonie
Qui convient à nos opéras;
Biais tout cela n*empêche pas
Que votre Armide oe m'ennuie, etc.
Cette réponse en attira une autre intitulée : Vers d'un homme qui aime la musique et tous les instruments, excepté l a Harpe.
Chacun a son goût ici-bas :
* J'aime Gluclc et son beau génie»
Et la céleste mélodie Qii*on entend à ses opéras.
De vos Amphions d*Au8onie Lu période et son fatras Pour mon oreille ont peu d'appas; Et surtout La Harpe m*ennuie.
Pour en finir avecles calembours cités dans cette querelle, disons que les plaisants logeaient Gluck rue du Grand-Hurleur y Piccinni, rue des Petits-ChantSj et Marmontel rue des Mauvaises-Paroles.
Le fanatisme des Gluckistes, était souvent poussé jusqu'au ridicule. L'un d'eux s*écriait : « Je ne salue point un homme qui n*aime pas la musique de Gluck. ^ Un autre, l'acteur Larrivée, disait : c II n'y a qu'une vérité dans le monde, et c'est Gluck qui Ta trouvée. >
Armide renfermait trop de beautés pour être compromise. On vit avec étonnement l'artiste déployer dans cette partition une grâce, une mollesse voluptueuse dont il ne semblait pas avoir le secret. Les deux airs : On s'étonnerait moins si la saison nouvelle, et : Ah! si la liberté me doit être ravie, font partie de tous les répertoires classiques.
Son Iphigénie, représentée le 18 mai 4779, montra quelle écrasante supériorité son génie lui donnait sur le talent de son rival. Il est permis d'être ici de l'avis de l'abbé Arnaud, qui dans cette partition ne trouvait qu'un seul beau morceau, à savoir l'ouvrage entier. Cependant je signale plus particulièrement l'air de Thoas : De noirs pressentiments mon âme
intimidée^ le sommeil d'Oreste, l'air de Pylade: Unis dès la plus tendre enfance; ceux d'Iphigénie : malheureuse Iphigénie; Je t'implore et je tremble; l'hymne : Chaste fille de La-
tone.
C'était la première fois qu'on voyait la musique rendre avec cette profondeur les sentiments des personnages. Pendant qu'Oreste chante: Le calme rentre dans mon cœur y l'orchestre continue à peindre l'agitation de ses pensées. Lors de la répétition, les exécutants ne comprirent pas et s'arrêtèrent : « Allez toujours, reprit vivement Tartiste; il ment, il a tué sa mère ! » Un autre mot de lui est peut-être encore plus significatif. Il vantait un jour le chœur de Rameau dans Castor et Pollux: Que tout gémisse. Un de ses admirateurs lui dit, par manière de flatterie : c Mais quelle différence de ce chœur avec celui de votre Iphigénie en Aulide! Celui-ci nous trans porte dans un temple, l'autre est de la musique d'église. — Et c'est fort bien fait, reprit Gluck : Tun n'est qu'une cérémonie religieuse, l'auire est un véritable enterrement; le corps est présent. » 11 avait coutume de dire : « Avant de mettre en musique un opéra, je ne fais qu'un vœu, celui d'oublier que je suis musicien. »
Le 24 septembre 1779, quatre mois après son triomphe,. Gluck essuya une chute avec Écho et Narcisse^ opéra en trois actes dont les paroles étaient du baron de Tschudy. Le poème était triste et monotone; la partition parut manquer de mouvement. 11 faut cependant louer l'originalité avec laquelle le rôle d'Écho est traite. Celui de l'Amour offre aussi des chants d'un beau caractère. On a remarqué l'air d'un effet entraînant : transport y ô désordre extrême I
Blessé de l'échec qu'avait subi son dernier ouvrage, et d'ailleurs arrivé à un âge où le repos devient une nécessité, Gluck quitta la France et retourna à Vienne, malgré les instances que lui fit Marie-Antoinette pour le retenir à Paris. Sa carrière dramatique était maintenant terminée : il ne lui restait plus
qu'àjouir paisiblement de la fortune considérable qu'il avait amassée tant au théâtre que dans le commerce des diamants. Chose étrange ou au moins inusitée ! Cet artiste convaincu, ce chef d*écoIe, ce musicien de génie achetait, revendait, échangeait des bagues^, des montres, des tabatières et des breloques ! Le vieillard avait songé à mettre en musique l'opéra des Danaïdes^ mais sa santé l'en empêcha, et il dut laisser cette tâche à son élève Salieri. Aussi bien, il avait assez fait pour l'art lyrique, [ et l'on ne voit pas ce qu'une production de plus aurait ajouté
à la gloire de l'auteur d'Orphée^ d'Alceste et des deux Iphigénies. Malheureusement un orgueil excessif se joignait chez Gluck aux riches facultés qu'il tenait de la nature. Ses épîtres' dédicatoires, si remarquables par la netteté des théories dra- ' matiques qui y sont formulées, trahissent un amour-propre exagéré.
Une attaque d'apoplexie enleva l'illustre musicien le 25 novembre 1787,
Le nom de Pîccînni rappelle la querelle mémorable dans laquelle élaient engagées les destinées mêmes de l'opéra. Opposé à Gluck, il succomba dans cette lutte trop inégale. L'avantage devait rester au génie sur le talent, quelque grand qu'il fût. Toutefois ce n'est pas un médiocre honneur pour l'auteur de Didon que d'avoir été choisi comme le champion de la musique italienne. Il était digne de cet honneur, par l'abondance de ses idées, la belle ordonnance de ses scènes dramatiques, et aussi par l'ardente conviction qui n'a jamais cessé de l'animer. •
Nicolas Piccinni naquit en 1728, à Bari, dans le royaume de Naples. II était fils d'un musicien qui, au lieu de lui enseigner son art, le destinait à l'état ecclésiastique. L'enfant étudiait pour entrer dans les ordres sacrés, mais la nature en avait fait un artiste. Un jour que son père l'avait mené chez l'évêque de Dari, il profita d'un moment où on l'avait laissé seul, pour s'asseoir à un clavecin et se livrer à sa passion favorite. Le prélat se trouvait dans une pièce voisine ; il n'eut pas plutôt reconnu la justesse et la précision de son jeu que, surpris de rencontrer de telles dispositions chez un enfant de cet âge, à qui les maîtres avaient jusqu'alors fait défaut, il engagea le père de Piccinni à envoyer le jeune virtuose, non au séminaire, mais au Conservatoire. Si la vocation pour le sacerdoce
entraîne avec elle des épreuves et des sacrifices, la carrière musicale est aussi hérissée d'obstacles; elle exige une grande persévérance, un labeur incessant ; elle expose à bien des mé- . comptes, souvent même à de grands chagrins. Piccinni en fil la dure expérience.
Le sage avis dé Tévêque fut cependant suivi. En 4742, à rage de quatorze ans, Piccinni entra à Técole de San-Onofrio, • allors dirigée par Léo.
Quelques mois après, Léo mourait et sa place au Conservatoire de San-Onofrio était donnée à Durante. Celui-ci voua une affection toute particulière au jeune homme : « Les autres sont mes disciples, disait-il, mais^icolas est mon fils; » touchante parole qui suffit à caractériser les rapports du maître et de rélève dans cette institution unique au monde, dans ce Conservatoire de Naples.
Piccinni avait vingt ans quand il débuta, en 1754, dans la carrière de compositeur dramatique. Il en avait passé douze au Conservatoire. Après de si longues études, il écrivit un opéra intitulé Le Donne dispetlosey qu'il présenta au théâtre des Florentins. Le prince de Vintimille, qui s'intéressait à l'avenir du jeune musicien, cautionna son succès en déposant chez l'imprésario une somme de 8000 livres. Le début de Piccinni lui concilia le suffrage du public. En 1758, le compositeur fut appelé à Rome et y donna VAlessandro nelle Indie, L'éclatante fortune de cet opéra ne fut dépassée que par celle de La Cecchina ou La buona Figliola^ représenté deux ans après (1760). Le livret de la Cecchina appartient à Goldoni. C'est Touvrage bouffe le plus remarquable qui ait paru avant Il Matrimonio segreto de Cimarosa. La coupe des airs, la variété du rythme, la fréquence des modulations, le développement intéressant des finales, tout cela sembla nouveau.
En Italie, l'engouement tint du délire. Ajustements, modes, iseignes de boutiques, tout fut à la Cecchina. Jomelli,
abord hostile à l'auteur, n'eut pas plutôt assisté à l'exécution
M LES CRANOS MUSICIEN.
de celte partition que ses préventions se dissipèrent et qu'il ne put s'empêcher (Je dire : « Celui-ci est un inventeur. >
La réputation de Piccinni était déjà supérieure à celle de tout autre compositeur dramatique. Dans la seule année 1761, il ne composa pas moins de six opéras, tous représentés avec succès.
Les Romains, fatigués à la longue d'une admiration trop fidèle, s'ingénièrent à remplacer leur idole par une nouvelle moins digne dé leur culte, et affectèrent soudain de pré- • férer Anfossi à Piccinni. Désespéré d'avoir essuyé une chute dans la ville qui avait le plus contribué à son illustration, l'artiste en conçut un tel chagrin qu'il fit une maladie grave et resta alité pendant plusieurs mois. Son retour à la santé fut marqué par le charmant opéra bouffe des Viaggiatori feliciy qui causa un vif plaisir aux Napolitains. Sur ces entrefaites, comme nous l'avoujs vu plus haut, Gluck révolutionnait notre scène lyrique. La faction qui lui était hostile songea à lui donner un rival dans la personne du compositeur qui remplissait l'Italie du bruit de son nom.
Un traitement de 6000 livres, l'indemnité de son déplacement, et un logement dans l'hôtel de l'ambassadeur, tels furent les avantages dont la promesse détermina Piccinni à partir pour la France avec sa famille dans l'hiver de 1776. A son arrivée, le maître vit bientôt qu'il fallait en rabattre. On le logea dans une mansarde d'hôtel garni, en attendant qu'il pût s'installer rue Saint-Honoré dans un petit appartement qu'on préparait pour lui. Marmontel, qurhabilait en face de sa maison, ne tarda pas à devenir son ami. Il lui apprit le français et se chargea d'arranger à son usage et de réduire en trois actes les tragédies lyriques de Quinault.
L'engagement de Piccinni avait été tenu secret. Une lettre du bailli du RoUet en avertit Gluck, qui en témoigna une vive irritation. Le nouveau venu se trouvait dans les conditions les plus désavantageuses, toute question de talent mise à part. Son
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rival jouissait de la protection de la reine et de la faveur des musiciens, qu'il avait fini par plier aux formes nouvelles de son style. Pour lui, il n'était pas connu des artistes de l'Opéra et il n'avait pas non plus cette humeur intrigante et jalouse, si redoutable quand elle sert de véhicule à un mérite supérieur. D'un caractère doux, timide, ennemi des brigues et des cabales, Piccinni se laissait effrayer par les orages que suscitaient les répétitions de son Roland. Il était plus mort que vif quand vint le jour de la première représentation ^7 janvier 4778); contre son attente et malgré les menées des gluckistes, l'ouvrage réussit. Ce n'était pourtant pas un des meilleurs qu'eût écrits le maître.
Je ne m'étendrai pas ici sur la guerre des coins dont j'ai parlé déjà dans mon étude précédente sur Gluck. D'ailleurs il est à remarquer que, tandis que les piccinnisles attaquaient la personne même de Gluck, assez versé dans notre langue pour répondre à ses adversaires par de veVtes diatribes, les gluckistes épargnèrent généralement Piccinni, qui savait tout juste assez de français pour comprendre les poèmes qu'on lui soumettait. Ce fut sur ses partisans Marmontel, La Harpe, Ginguené, d'Alembert, qu'on se rabattit le plus souvent. Le libretiste sortit de la première bataille plus blessé que le maestro, car l'abbé Arnaud fit sur lui l'épigramme suivante :
Ce Marmontel, si long, si lent, si lourd.
Qui ne parle pas, mais qui beugle, Juge la peinture en aveugle.
Et la musique comme un sourd.
Ce pédant à si triste mine, Et de ridicules bardé.
Dit qu'il a le secret des beaux vers de Racine; Jamais secret ne fut si bien gardé.
Les opéras de Piccinni plaisaient peut-être plus que ceux de ^ck à la première audition ; mais ils se soutenaient moins .gtemps à la scène.
Cependaat le compositeur italien jouissait à Versailles d'une faveur plus honorifique que productive. Sa correspondance trahit plus que la gêne ; c'est un état de détresse qui contraste singulièrement avec les brillantes promesses qu'on lui avait faites pour Pattircr en France.
La situation de Piccinni s'améliora lorsqu'il eut été chargé de diriger la troupe italienne, qui en 1778 vint donner des représentation»>|à l'Académie royale de musique, concurremment avec les chanteurs de l'Opéra français. Le maître profita de cette circonstance pour faire entendre aux Parisiens plusieurs de ses anciennes partitions et l'intérêt qui s'attacha à ses ouvrages italiens rejaillit sur ceux qu'il composa ensuite. Son AtySf bien supérieur à iîotend, fut représenté en 1780; il traversa d'^abord une période d'indécision et finit par obtenir un succès justifié. Mais au moment où la lutte entre la musique dite allemande et la musique italienne semblait moins vive, Devismes, directeur de l'Opéra, la ranima tout à coup en confiant le même sujet aux représentants des deux écoles. Deux livrets différents, ayant chacun pour objet Iphigénie en Tauride, furent remis l'un à Gluck, l'autre à Piccinni. L*œuvre de l'artiste allemand fut représentée en 1779, avec un succès qui eût dû empêcher sa rivale de voir le jour. Après avoir gardé sa partition pendant deux ans, Piccinni eut le tort de la faire exécuter te 23 janvier 1781. C'était s'exposer à une défaite certaine. Il y a cependant plus d'un morceau remarquable dans VIphigénie italienne; nous voudrions qu'on lût et qu'on relût la scène entre Oreste et Pylade, l'air très mélodieux : OrestSy au nom de la patrie I le rondeau : Cruely et tu dis que tu m'aimes I le chœur des prêtresses : Sans murmurer, servons les dieux y enfin le récitatif et l'air : barbare Thoas !
Le départ de Gluck semblait laisser le champ libre à Piccinni; mais à peine ce rival s'était-il retiré, qu'il en surgissait un autre dans la personne de Sacchini venant à son tour prendre part au mouvement qui s*était produit en France, pour
PIGGINNI. «9
le plus grand progrès, en somme, de l'art musical. L'atlenlion publique se portait avec passion vers les questions d'esthétique. La plupart des tenants des deux partis ne savaient guère ce qu'ils disaient, ni ce dont il était question. Mais enfin la musique était Foccasion, le prétexte du débat qui excitait Témulation des compositeurs. Les deux pièces de Chimène et de Didon furent jouées à Fontainebleau devant la cour. Chimène n'eut qu'une représentation, tandis que Didon fut demandée trois fois de suite par Louis XVI. Transportée sur la scène de l'Opéra le !•' décembre 4783, l'œuvre de Piccinni fut chaleureusement applaudie. Les mélodies sont pleines de grâce et de tendresse, et les accompagnements offrent une harmonie pure et élégante. Le rôle de Didon est admirablement Iraité. La grande scène : iVow, ce n'est plus pour moi^ c'est, pour lui que je crains, est un chef-d'œuvre; quant à J'air :Ah! que je fus bien inspirée! Il ' figure à bon droit dans tous les recueils olassiques. Quelle distinction et quelle tendresse dans ces phrases harmonieuses.
La fortune du compositeur, longtemps contesté, était arrivée à son point culminant. En 1784, il est nommé maître de chant à l'École royale de musique et de déclamation fondée par le baron de Breteuil. Mais bientôt son étoile pâlit. Les intrigues qui empêchèrent la représentation AqV Enlèvement desSabines et de Clytemnestre à l'Opéra, enfin la perte de ses places en 1794, toutes ces contrariétés réunies firent prendre au musicien la résolution de quitter la France où il avait fait jouer quinze opéras, et de retourner pauvre dans sa patrie.
L'accueil que Naples fit à l'illustre artiste sorti de ses écoles, semblait l'augure de jours meilleurs. Piccinni reçut une pension du roi ; il vit réussir son oratorio intitulé : Jonathas (1792), et l'opéra-bouffe de la Serva onorata. Mais une sorte d'iwfluenza française pesait sur lui. Vainement il avait fui notre sol inhospitalier; c'était encore la France qui à Naples allait le poursuivre et rompre le cours de ses prospérités renaissantes. Vers la fin de 4792, il devint suspect de républicanisme
70 LES GRANDS MUSIGIETÏS.
pour avoir marié une de ses filles à un jeune Français établi à Naples. Quoique ancien pensionnaire de la monarchie et victime de la Révolution, Piccinni avait eu la faiblesse de prêter son concours au Comité des fêtes publiques de ce temps en composant la musique de l'Hymne à V Hymen y pour la célébration des mariages, sur des paroles de Ginguené. L'accusation de jacobinisme, propagée par deux de ses anciens élèves, excita la population contre lui et amena la chute de son opéra Ercole al Termodontey dont le sujet est la défaite des Amazones par Hercule. Le compositeur, qui était allé à Venise faire jouer la Griselda et II servo padroney fut à son retour (1793) gardé à vue par une police soupçonneuse et tracassiére. Durant quatre ans d'une véritable détention, au milieu de l'abandon et de la misère, l'artiste dont le calme philosophique et la résignation ne se démentirent jamais, employa son temps à écrire pour les couvents des psaumes que sa pauvreté ne lui permettait pas de faire copier. Cette captivité finit enfin par le traité de paix conclu avec la République française, et Piccinni put communiquer avec ses amis de Paris. L'auteur de Didon s'y rendit. Le public lui fit une ovation à l'Opéra, et le Directoire lui accorda une pension de 2400 francs, outre un secours de 5000 francs pour parer aux besoins les plus urgents de sa situation; sa pension de compositeur, qu'il avait cessé de toucher en 1790, lui fut rendue, mais réduite de 3000 francs à 1000. C'était l'aisance, une aisance bien restreinte cependant pour un vieillard chargé de famille.
Aux libéralités du Directoire le Consulat en ajouta une autre : par un décret daté du mois d'avril 1800, une sixième place d'inspecteur du Conservatoire fut créée en faveur de Piccinni. 11 était trop tard. Le bénéfice de cette nomination ne fut que pour l'ombre du compositeur, qui y gagna une oraison funèbre de plus. Malade depuis longtemps d'une affection bilieuse et d'ailleurs ûgé de soixante-douze ans, il mourut le 7 mai 1800, à Passy, où sa famille l'avait fait transpor-
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ter dans l'espoir chimérique que l'air de la campagne aiderait au rétablissement de ses forces.
Les gluckistes ont fait valoir contre Piccinni deux principaux griefs : ils lui ont reproché d'avoir méconnu Timporlance de deux éléments qui constituent surtout la réforme musicale opérée par l'auteur d'AZcôs^ô : savoir le style descriptif et en second lieu la participation plus fréquente, pour ne pas dire constante^ de l'orchestre aux péripéties du drame lyrique. On accusait le compositeur de Roland et d'Atys de chercher exclusivement la mélodie dans ses opéras. Si cette querelle d'Allemands a pris d'aussi grands développements, c'est à cause de l'ignorance musicale deceux qui l'ont soulevée.
Plus versés dans la connaissance des choses dont ils parlaient, les Suard, les Arnaud et autres auraient su qu'il n'y a pas de bonne mélodie sans une bonne harmonie, et que, loin d'avoir séparé ces deux inséparables attributs de la musique, Gluck et Piccinni les ont constamment réunis dans leur pensée. Seulement le second a conservé les formes traditionnelles des morceaux lyriques, tandis que le premier, plus hardi, a introduit une coupe d'airs différente, et a donné plus souvent la parole à l'orchestre. Les procédés restent absolument les mêmes et portent chez tous deux le cachet du maître. Chacun en a varié l'usage selon le caractère de son génie. En outre, Piccinni non seulement n'a pas négligé le rôle de l'orchestre, mais il l'a développé au contraire, et Ta mis en rapport intime avec le sujet. L'ouverture de Diane et Endymiony qui peint la fraîcheur de l'aurore, le chant des oiseaux, toute la nature ranimée par la présence de l'astre du jour, cette ouverture, dis-je, prouve que Piccinni ne reculait pas devant une conception hardie et une infraction aux règles du théâtre, lorsqu'elle lui paraissait utile à l'expression de sa pensée. Il fallait constater cela pour rectifier la fausse opinion que plusieurs peuvent s'être faite delà musique du rival de Gluck, vaincu par lui, mais pouvant honorablement supporter sa défaite.
HÉ EN i732« MORT SN 1809
Le nom de Haydn rappelle à l'esprit le père de la musique moderne et le créateur de la symphonie. Tout se trouve chez ce vieux maître : rythmes merveilleusement féconds, harmonie d'une perfection achevée et d'une variété infinie, idées souvent délicieuses. Personne n'a disposé plus librement que lui des ressources de l'art. Il écrivait tout ce qu'il voulait; point de sujet si rebelle en apparence à l'expression musicale qu'il ne réussit à traduire dans sa langue divine. Pour en arriver là, le génie, quelque riche qu'on le suppose, est insuffisant s'il n'est aidé par un incessant travail. Dans sa jeunesse, Haydn donnait à l'étude seize heures par jour et quelquefois dix-huit; plus tard, il se réduisit à cinq. Un homme si heureusement doué n'avait pas besoin d'arracher péniblement de son cerveau ce que ses facultés produisaient sans effort : c'était précisément l'abondance des idées qui gênait le maître. Son goût sévère ne se contentait pas de la première forme qui s'offrait à lui. On l'a vu composer un grand nombre de morceaux sur le même thème, afin d'arriver ainsi, par une série de tâtonnements et d'essais, à l'expression parfaite et définitive. Voilà la raison.de cet immense labeur, de cette application soutenue et infatigaple qui surprend tout d'abord, car elle semble le propre des intelligences ingrates.
Tout au contraire : il n'appartient qu'aux grands hommes de se corriger ainsi eux-mêmes^ de se faire les critiques de leurs propres inspirations. La conscience artistique, portée à ce point, ne se reneontre qu'unie au génie, parce qu'elle est en raison directe du sentiment qu'on a de l'idéal.
François-Joseph Haydn naquit le 81 mars 1732, à Rohrau, village situé à quinze lieues de Vienne, sur la limite de l'Autriche et de la Hongrie. Son père cumulait l'état de charron et les fonctions de sacristain de la paroisse; il avait une belle voix de ténor et avait appris à jouer de la harpe à Francfort, dans un de ces voyages tels qu'en faisaient alors assez fréquemment les ouvriers allemands. Sa mère, Anne- Marie, avait été cuisinière chez le comte de Harrach, seigneur du village de Rohrau. Elle chantait agréablement ; aussi les dimanches et les jours de fête, les deux époux se délassaientils des travaux tie la semaine en demandant des distractions à la musique. Mathias Haydn accompagnait sur la harpe les airs chantés par sa femme. A l'âge de cinq ans, l'enfant voulut aussi se mêler à ce petit concert : il le fit d'une manière originale, se servant d'un morceau de bois et d'une baguette en guise de violon et d'archet. Paganini lui-même n'aurait pu tirer aucun son d'un pareil instrument, mais le jeune Joseph se dédommageait en marquant la mesure avec les mouvements de son archet, et cela d'une façon si juste et si exacte, qu'elle excita l'étonnement d'un parent de la famille, nommé Franck, qui était venu un jour rendre visite au charron de Rohrau. Ce Franôk était maître d'école à Haimbourg et bon musicien. 11 offrit de faire l'éducation de l'enfant et les parents y consentirent avec joie. Haydn suivit donc son cousin à Haimbourg; il y apprit les éléments de la musique et assez de latin pour comprendre le sens des textes sacrés. On s'aperçoit de ces études de latinité dans l'accentuation de ses messes et de ses motets et dans la justesse d'expression de ses compositions religieuses; la même convenance se remarque dans la musique
d*église de Mozart, et, il faut le reconnaître, chez la plupart des maîtres du dix-huitième siècle.
L'application d'Haydn était dès lors extrême et les signes incontestables de la vocation musicale se faisaient reconnaître en lui. Son maître cultivait d'ailleurs avec zèle ses heureuses dispositions. C'était à la vérité le zèle d'un instituteur brutal, plus prodigue de taloches que de bons morceaux, comme Haydn le disait plus tard; mais si le maître d'école de Haimbourg avait la main leste, du moins sa sévérité eut-elle pour effet d'activer les progrès de son élève.
Haydn était depuis trois ans chez son cousin, quand le hasard conduisit chez Franck le maître de chapelle Reuter, qui dirigeait la musique de la cathédrale de Saint-Étiénne, à Vienne* Reuter faisait une tournée pour recruter des enfants de chœur. L'instituteur lui ayant parlé avec admiration de son jeune parent, l'artiste viennois voulut l'entendre. Le fifs du charron se tira de cette épreuve à son honneur. Seulement Reuter rémarqua qu'il ne savait pas faire le trille. « Et comment voulezvous, répondit l'enfant terrible, que je sache ce que mon cousin lui-même ne sait pas? — Viens ici, je vais te l'apprendre, » réplique le maître. Il prend alors le jeune musicien entre ses jambes, lui montre comment il faut rapprocher avec rapidité deux sons, retenir son souffle et battre la luette. A peine cette leçon est-elle donnée, que l'enfant se met aussitôt à triller comme s'il n'avait jamais fait que cela. Enchanté du succès de son écolier, Reuter prend une assiette de magnifiques cerises qu'on venait de mettre sur la table et la vide tout entière dans les poches de l'enfant. Inutile de dire qu'il ne s'en tint pas là, et qu'il emmena avec lui à Vienne celui qui promettait d'être l'ornement de sa cathédrale.
Les enfants de chœur de Saint-Étienne n'avaient chaque jour que deux heures de travail obligatoire; mais Haydn, possédé du désir d'augmenter ses connaissances, saisissait toutes les occasions d'entendre chanter ou jouer d'un instrument. Déjà même
. il s'exerçait à là composition, et à Tâge de treize ans il ne craignait pas d'écrire une messe. Reuter la vit et s'en moqua. Le précoce compositeur sentit la justesse du jugement de son maître; il résolut de suppléer aux leçons qu'il ne pouvait recevoir par la lecture d'ouvrages de théorie. Sous prétexe de remontersagarde-robe, il demanda de l'argent à son père et les six florins qu'il en obtint lui servirent à acheter le Gradus ad Parnassum de Fux et le Parfait maître de chapelle de Matlheson.
Haydn dut peut-être à l'absence d'enseignement ^pgulier et approfondi, à la nécessité de chercher et de trouver seul ce qu'on apprend aux autres, à ces apparentes entraves en un mot, la vraie science que donne l'expérience directe, la liberté d'inspiration et l'originalité qui éclatèrent plus tard dans ses ouvrages.
Le jeune artiste était employé (Jepuis près de huit ans à la maîtrise de Saint-Étienne, quand il en fut chassé à cause d'une espièglerie échappée à son caractère naturellement gai et plaisanL Un jour il s'avisa de couper la queue de la robe d'un de ses camarades. Cette gaminerie ne méritait qu'une réprimande, mais elle coïncidait avec l'époque de la mue ; l'adolescent ne pouvant plus chanter envoie de soprano n'était plus nécessaire; Reuter profita de la, circonstance pour lui donner son congé. Voilà notre musicien jeté tout à coup sur le pavé dd Vienne, sans argent et avec des vêtements usés qui ne lui permettaient de se présenter nulle part. Heureusement qu'en Autriche les classes populaires sont accessibles au dilettantisme. Haydn trouva un asile dans le logement d'un pauvre perruquier, nommé Keller, qui souvent avait admiré la beauté de son organe, dans les solennités de la cathédrale. Ce bravc homme offrit la table et le logement au futur symphoniste, qui, débarrassé des soins matériels, put de nouveau se livrer avec ardeur à l'étude. Un clavecin rongé des vers, ses traités de Mattheson et de Fux, tels étaient les objets qui figuraient dans la mansarde habitée pan* Haydn.
Avec les sonates d'ËmiHanuel Bach, qu'il exécutait sur son méchant clavecin, celte mansarde devenait un palais à ses yeux. Du reste, il ne fut pas longtemps sans trouver des occupations qui lui facilitèrent le moyen de s'acquitter vis-à-vis de l'honnête perruquier. Peu à peu, en effet, sa situation s'améliora, grâce à quelques leçons de piano et de chant. De plus, il jouait la partie de premier violon à l'église des Pères de la . Miséricorde, et touchait de l'orgue les dimanches et fêles à la chapelle du comte de Haugwitz.
Dans cette maison où le pauvre Haydn occupait un galetas sous les toits, Métastase louait un appartement conforme à sa position depoeta cesareo de la cour de Vienne. Malgré la différence des fortunes et des situations, il s'établit bientôt des rapports entre l'illustre poète et l'obscur artiste. Charmé de rintelligence qui éclatait dans sa conversation, Métastase se lia d'amitié avec lui, lui apprit les éléments de la langue italienne et l'introduisit dans la maison de l'ambassadeur vénitien Corner. Celui-ci logeait dans son hôtel le vieux Porpora. Haydn, par son talent, n'eut pas de peine à faire la conquête du noble Vénitien, Mais ce qu'il avait à cœur, c'était d'obtenir l'amitié du compositeur, dont les avis pouvaient lui être utiles. Durant un voyage que Corner fit avec toute sa maison aux bains de Manensdorf, le jeune homme, qui avait été aussi emmené par l'ambassadeur, n'oublia rien pour gagner les bonnes grâces du vieillard. Il le servait comme un domestique, brossant chaque matin son habit, arrangeant sa perruque et nettoyant ses souliers. A la fin le vieux maître s'apprivoisa; l'humeur bourrue et farouche de Porpora céda à tant de prévenances, et, touché d'ailleurs des rares dispositions que manifestait son serviteur volontaire, il le laissa puiser dans les trésors de son expérience et de son savoir. C'est ainsi que le fils du charron de Rohrau apprit les principes de l'art tlu chant italien. Corner, qui s'intéressait à l'avenir du jeune el studieux musicien, lui fit, à son retour à Vienne, une pension
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mensuelle de six sequîns (environ 72 francs), et le tira enfin de la misère. Vers le même temps, quelques sonates de clavecin que Haydn écrivait pour ses élèves, mais dont il ne tirait aucun profit, arrivèrent par hasard à la comtesse de Thun, qui voulut en connaître le compositeur. Quand Haydn lui eut été présenté, elle fut d'abord surprise du délabrement de son costume et ne put se persuader qu'elle avait devant les yeux le musicien dont elle admirait les productions. Le jeune artiste la mit alors au fait de sa situation et la comtesse, après lui avoir prodigué les encouragements les plus flatteurs, lui fit présent de vmgt-cinq ducats. Le baron de Furnberg donnait des concerts dans son château situé à quelques lieues de Vienne. Haydn y jouait la partie d'alto et Albrechtsberger, frère du maître de chapelle, le violoncelle. Le jeune compositeur écrivit aussi, pour son propre usage, une sérénade à trois instruments, qu'il allait, au clair de la lune, accompagné de deux amis, exécuter en divers endroits de la ville. Un jour, ou plutôt uiie nuit, il la fit entendre sous les fenêtres de l'arlequin Bernadone Curtz, directeur du théâtre de la Porte de 3arinthie. Frappé de l'originalité de cette musique, l'imprésario descendit dans la rue pour s'enquérir de son auteur. € C'est moi, répondit Haydn. — Gomment, loi ? à ton âge ? — Il faut bien commencer par quelque chose. — Pardieu 1 c'est extraordinaire; montechez moi. » Quelques instants après, le jeune homme sortait de la maison, emportant le scénario d'un opéra-comique intitulé le Diable boiteux. Cet ouvrage, écrit en quelques jours, obtint un brillant succès. Ses compositions instrumentales se multipliaient : c'étaient des sonates de piano, des concertos et de petites pièces pour quatre, cinq ou six instruments. Cependant il attendit encore plusieurs années avant de rencontrer une position digne de son talent. Vers la In de 4758, à l'âge de vingt-sept ans, il devint second maîlre Je chapelle du comte de Mortzin, et, au commencement de 4 759, 1 fit exécuter par Torchestre de ce gentilhomme sa première
symphonie en ré. Le vieux prince Antoine Ësterhazy^ grand amateur de musique, assistait à ce concert ; transporté d'admiration, il demanda le nom de Tauteur. Friedberg, qui dirigeait l'orchestre, s'empressa de présenter Haydn : c Quoi, la musique est de ce Maure? s'écrie le seigneur, faisant allusion au teint basané de l'artiste; eh bien I petit Maure, dès ce mo« ment tu es à mon service. Va, ajouta-t-il sans attendre la réponse du musicien déconcerté et muet de stupeur, habille-toi en maître de chapelle ; je ne veux plus te voir ainsi : tù es trop petit, ta figure est mesquine, prends un habit neuf, une perruque à boucles, le rabat et les talons rouges; mais je veux qu'ils soient hauts, afin que ta stature réponde à ton mérite. » Cet entretien est caractéristique : il montre sans doute avec quel sans-façon les Mécènes d'outre-Rhin traitaient les artistes dont ils appréciaient le plus le talent. La place de maître de chapelle dans le château du fier magnat mettait son titulaire sur un pied de domesticité, il est vrai ; mais, en le délivrant des soucis de l'existence matérielle^ elle lui donnait la véritable liberté du génie. En outre, chez Taristocratie autrichienne, les manières orgueilleuses n'excluaient pas un fond de bonté réelle. 11 n'est que juste de saluer dans les Lichnowsky, les Lobkowitz, les Esterhazy, d'utiles et généreux patrons de l'art musical.
De 1760 à 1791, Haydn vécut à Eisenstadt. Le prince Antoine Esterhazy étant morten 1761, il passa au service de son succèsseur Nicolas, qui lui témoigna toujours autant d'attachement que d'admiration. Quand on examine l'existence du maître, on est surpris d'y trouver si peu d'événements. La vie tourmentée et inquiète des artistes d'aujourd'hui n'oifre rien de commun avec ce calme repos sur les hauteurs de la pensée, cette placidité sereine d'une destinée remplie tout entière par le culte du beau. Pendant trente ans, Haydn partagea uniformément chacune de ses journées entre la composition de ses ouvrages et la direction de l'orchestre confié à ses soins. La
chasse était la seule distraction quMl s'accordât de loin en loin, Cependant un nuage a pendant quelque temps assombri cette belle existence. Notre musicien était marié. Fidèle à une promesse téméraire faite à l'époque de l'adversité, il avait épousé une des filles de son ancien hôte, le perruquier Keller; mais le caractère peu aimable d'Anne Keller rendit cette union malheureuse. Des biographes prétendent qu'elle était d'une dévotion exagérée et tracassière. Quoique le maître de chapelle fut très pieux, nous savons déjà que sa dévotion n'altérait en rien la gaieté de son caractère. Sa femme au contraire avait une religion acariâtre et désagréable. L'incompatibilité d'humeur finit par amener une séparation. Toutefois, en quittant Anne Keller, le compositeur eut soin de lui assurer une position honorable. Obligé die sauvegarder la paix de son intérieur troublée par d'incessantes querelles, il avait trop de délicatesse pour ne pas assurer le sort de celle qui portait son nom.
Moins avide de gloire que de perfection, Haydn ignorait sa réputation lorsque déjà elle remplissait l'Europe. Dès l'année 1764, les œuvres.d'Haydn furent publiées en France. Boccherini avait fixé l'attention publique sur ses propres compositions instrumentales; le talent dut céder la place au génie, et les quatre-vingts quatuors d'Haydn forment depuis un siècle la partie substantielle, indispensable de tout répertoire de musique de chambre* Ce n'est pas que l'on ne remarque de notables différences dans la manière du maître. Il y a loin des petits quatuors où domine une naïveté charmante et presque enfantine au cinquième quatuor en fa mineur de l'œuvre 20, que Gluck entendit à Vienne en 1776. A partir de cette époque, l'inspiration est sublime, surtout dans les adagios, et les développements sont merveilleux. Aucun auteur, ni Haendel, ni Mozart, ni Bach, n'a traité la fugue avec autant de facilite et de grâce qu'Haydn ne l'a fait dans certaines parties de ses grands quatuors. Sur la demande de la société qui dirigeait à
Paris les concerts de la Loge Olympique, il composa les six symphonies qui portent le nom du lieu où elles ont été exécutées.
Les Sept paroles^ une des œuvres préférées du maître, furent écrites à Toccasion d*unprix propos&^par un chanoine de Cadix pour l'auteur qui enverrait sept grandes symphonies, exprimant, chacune des sentiments analogues aux sept paroles prononcées par Notre-Seigneur sur la croix. Cette musique devait être exécutée le Jeudi-Saint pour ajouter à là solennité des offices religieux. Haydn seul répondit aux conditions du concours et fit un chef-d'œuvre.
Dans sa résidence d'Eisenstadt, le protégé de la famille Ësterhazy recevait fréquemment des lettres des impresarii de Naples, de Lisbonne, de Venise, de Milan, de Londres, etc., qui l'invitaient à travailler pour eux. Mais ces directeurs perdaient leur peine en s'adressant à un homme sans ambition, étranger à l'amour de l'argent, heureux de vivre et de se laisser vivre à côté de ses hôtes bien-aimés. La mort du prince Nicolas le décida pourtant à prêter l'oreille aux propositions qui lui étaient faites par le violoniste Salomon, entrepreneur des concerts de Hanover-square à Londres. Il devait défrayer vingt concerts en un an, et on lui promettait cinquante livres sterling pour chacun; de plus la propriété de ses ouvrages lui était laissée. Ces offres étaient avantageuses; Haydn les accepta et arriva à Londres en 1791, âgé alors de cinquante-neuf ans. Les Anglais firent un brillant accueil à l'illustre symphoniste, qui paya sa bienvenue en composant pour eux six grandes symphonies, des sonates de piano, et une foule d'autres pièces. En 1793, il revint dans l'hospitalière cité britannique, où son succès s'accrut encore, quand parurent ses six dernière grandes symphonies. L'université d'Oxford lui envoya le diplôme de docteur en musique, distinction que Haendel lui même n'avait pas obtenue. A son retour en Allemagne, il donna des concerts dans plusieurs villes et arriva à Kisenstadt vers la fin de 1794.
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La renommée qu'il avait acquise à l'étranger contribua beaucoup à fortifier Teslirae ôt l'admiration que ses compatriotes avaient pour lui. Il rapportait d'ailleurs de ses voyages un argument incontestable et bien propre à fermer la bouche aux détracteurs : quinze mille florins gagnés à Londres. Cette somme» jointe à ce que produisirent quelques concerts, mettait dorénavant Haydn dans une position aisée et indépendante. Le besoin d'une existence plus tranquille se faisait sentir; il de* manda sa retraite au prince Esterhazy, qui la lui accorda de bonne grâce, avec une pension convenable. Il acheta à Vienne, dans le faubourg de Gumpendorf, une petite maison avec un jardin et il y demeura jusqu'à sa mort.
Les œuvres écrites à partir de cette époque ont un caractère plus sérieux, plus profond que les compositions précédentes ; elles marquent un pas de plus non vers la perfection, mais vers les régions élevées de l'art où il est donné à l'œil humain d'entrevoir la beauté incréée. Intuition 1 contemplation ! but suprême de l'art ! un bien petit nombre d'intelligences humaines ont été appelées à atteindre à ces hauts sommets. Haydn a été un de ces privilégiés.
Le maître de chapelle n'existait plus, mais le compositeur, malgré ses soixante-trois ans, était aussi puissant que jamais. C'est à cet âge avancé qu'on le voit écrire ses deux principaux ouvrages : je veux parler delà Création et des Saisons ^ œuvres immortelles. Le baron van Swieten, directeur de la Bibliothèque impériale, était l'ami de Haydn; il lui persuada de s'exercer dans le genre descriptif et lui fournit le poème d'un oratorio ou cantate dont le sujet était la Création du monde Le maître commença son travail en 1795. Cette production, d'un caractère nouveau, lui coûta deux années. Il disait luimême qu'il y mettait beaucoup de temps, voulant la faire durable. La Création fut terminée au commencement de 1798 t exécutée pour la première fois dans le palais du prince de ichwartzemberg, en présence de tout ce que Vienne comptait
d'hommes distingués et de femmes charmantes. L*auteur dirigeait en personne l'orchestre composé des meilleurs musiciens. Le succès fut immense et se renouvela partout où rœuvre fut entendue. On sait que ce fut Steibelt qui. fît jouer la Création à l'Opéra de Paris, d'après une transcription sur des paroles françaises. Le premier consul allait assister à l'exécution de cet ouvrage quand il faillit être victime de l'attentat du 3 nivôse (24 janvier 4801).
Les Quatre^Saisons succédèrent à la Création. Le baron van Swieten en avait emprunté le sujet au poème de Thompson. 11 s'agissait pour le musicien de peindre, à l'aide des sons, dans une suite de tableaux, le printemps, l'été, l'automne et l'hiver. Achevée vers la fin de l'année 4800, cette composition fut entendue dans les salons du prince de Schwartzemberg, les 24 avril et 4*' mai 4804. Les deux grands ouvrages qui ont marqué la fin de sa vie soùt des modèles de musique descriptive.
Les dernières compositions de Haydn furent deux quatuors qui parurent en 4802. 11 en avait commencé un troisième, dont le premier morceau suivi d'un menuetfutseul publié. Il ne put l'achever par suite de l'affaiblissement de sa santé. Épuisé par l'âge et la maladie, le vieillard s'était confiné dans une retraite profonde, d'où l'admiration du public viennois vint un jour le tirer, pour lui faire un suprême triomphe. On exécuta sous ses yeux la Création chez le prince Lobkowitz avec le concours de cent soixante musiciens. La salle contenait environ quinze cents personnes, toutes choisies parmi les notabilités de la politique, des arts et de la beauté. L'émotion fut grande au milieu de cette assemblée d'élite quand on vit paraître le vieux symphoniste porté dans un fauteuil. Aussitôt les fanfares sonnent : la princesse Esterhazy et madame de Kurbeck volent au-devant de leur vénérable ami ; Salieri, qui devait diriger l'orchestre, vient serrer avec attendrissement les mains du maître, qui l'embrasse. Enfin les premières mesures se font entendre et l'auditoire
recueilli rend encore hommage au compositeur par le profond respect avec lequel il écoute son chef-d'œuvre.
Un trait touchant doit être signalé dans le récit de cette solennité mémorable. Le médecin Capellini, homme de mérite, placé â côté de Haydn, s'aperçut que les jambes du célèbre artiste n'étaient point assez couvertes. A peine en at-il fait l'observation, que les plus beaux châles, les plus riches cachemires viennent entourer et réchauffer les pieds du vieillard. Jamais l'attachement et la vénération ne se traduisirent en prévenances plus délicates, en attentions plus flatteuses. Cette journée était le glorieux couronnement des travaux de toute une vie. Trop faible pour résister à tant d'émotions,rauteur de la Création sent ses forces défaillir. On enlève le fauteuil; au moment de sortir de la salle, il fait arrêter les porteurs, adresse au public un salut de remerciement, puis, se tournant vers l'orchestre, lève les mains, et, les yeux pleins de larmes, semble appeler les bénédictions du ciel sur les interprètes de son œuvre de prédilection.
La fin de Haydn fut attristée par les chagrins que causa à son âme patriotique la guerre de 1809. Depuis la reprise des hostilités entre la France et l'Autriche, il demandait à chaque instant des nouvelles, allaita son piano, et de sa voix défaillante, chantait l'hymne national * : GpW, erhalte Franz den Kaiser y (Dieu, sauvez l'empereur François 1)
Le 10 mai, l'ennemi arriva à une demi-lieue du petit jardin de Haydn. Le vieillard, sans s'effrayer des obus qui viennent tomber près de sa maison, rassure ses domestiques en leur
1. L*hymne national de TAutriche est le thème de Tada^io du troisième qnadiof
de rœuvre 76. Ce quatuor est un chef-d'œuvre d*un bout à rautre. Mais radagio a
acquis une popularité de circonstance qui lui a fait donner le nom de prière ou
d'Hymne à la paix. Il fut composé et exécuté à l'occasion du traité de Campo»
"ormio. On ne peut rien imaginer de plus harmonieux et de plus intéressant que
I thème, reproduit successivement et intégralement par chaque partie avec des
iriations et des modulations ravissantes. l\ m*est arrivé plus d'une fois, lorsque
touchais l'orgue, de recevoir la visite de M. Franchomme: on accordait le yio-
raeelleeinoos faisions entendre cet hymne. Les fidèles ne s'en plaignaient pas.
disant: « Pourquoi cette terreur? sachez qu'aucun mal ne peut arriver là où se trouve Haydn. » Mais la vigueur de Tâme n'empêche pas le corps d'aller chaque jour en s'affaiblissant, lorsque l'heure du départ de ce monde a sonné. Le 26 mai, le vieux musicien chanta pour la dernière fois :
Dieu, sauvez l'empereur François I
Cinq jours après, il n'était plus. Ils'éteignit le 31 mai 4809, à l'âge de soixante-dix-sept ans et deux mois. On l'inhuma dans le cimetière de GumpendorS. A quelques semaines de là, les artistes viennois exécutèrent en son honneur dans l'église des Écossais le Requiem de Mozart, et Cherubini fit entendre au Conservatoire de Paris un Chant funèbre sur la mort de Haydn.
Le nombre des compositions de Haydn s'élève à près de huit cents, qui se divisent en cantates, symphonies, oratorios, messes, concertos, trios, quatuors, sonates, menuets, etc. La musique dramatique est représentée dans cet ensemble par vingt-deux opéras, dont huit allemçinds et quatorze italiens. Plusieurs furent écrits pour le théâtre particulier d'Eisenstadt. Gêné par les exigences de la scène, le plus grand des symphonistes n'est qu'estimable dans la mélopée dramatique.
La foi d'Haydn était sincère, candide et profonde. En présence de ces difficultés qu'offre souvent le travail du compositeur et que la hardiesse de ses conceptions devait rendre parfois inextricables, il prenait son rosaire et se metlait à prier. « Ce moyen, disait-il, lui avait toujours réussi. > Quoiqu'il ait écrit des messes admirables et des motets d'une suavité tout angélique, sa musique sacrée manque souvent de cette mélancolie chrétienne, de ce sentiment de componction, d'adoration suppliante qu'on trouve dans les œuvres de Mozart. Son Stabat Mater est riche en combinaisons harmonieuses; mais il n'est pas imprégné de larmes comme celui de Pergo-
lèse. Quant à un Requiem^ Haydn n'a pas tenté Texpérience, et il a bien fait. Car sa confiance dans la bonté et la miséricorde divines était telle, qu*il l'aurait traité in tempo allegro; c'est lui-même qui l'a dit.
Ayons des musiciens d'un caractère aussi ferme, d'un esprit aussi convaincu, et notre art, au lieu de se faire le complice des pires instincts de la brute, servira la cause des idées élevées et généreuses, et reprendra son rang dans l'œuvre de la vraie civilisation.
NE EN 174i, MORT EN 1813
Grétry ne possède ni la science des harmonistes allemands, ni l'extrême richesse mélodique des Italiens; mais sa musique, qu'il s'est efforcé de rendre parlante, répond bien au tempérament d'un pays où l'on tient surtout à ce que les inspirations du compositeur s'adaptent parfaitement aux intentions du poète. De là la vogue immense que les ouvrages du maître liégeois ont eue à Paris. Par le mélange de légèreté et de sensibilité qui constitue son talent, il était appelé à réussir dans l'opéra-comique de demi-caractère.
Le plus français de nos compositeurs dramatiques, André- Ernest-Modeste Grétry, naquit à Liège, le H février 1741. Lorsqu'il eut atteint sa sixième année, son père, qui était premier violon à la collégiale de Saint-Denis, l'y fit entrer comme enfant de chœur.
Grétry était né compositeur. Comme tous ceux qui ont senti du ciel l'influence secrète, il n'attendit pas les leçons de contrepoint pour s'exercer à écrire de la musique. Ses premiers essais furent un motet à quatre voix et une fugue instrumentale qu'il fit en prenant pour modèle une autre fugue. Charmée de rencontrer dans un des siens des dispositions si heureuses, sa famille le confia aux soins de Renekin, organiste de la collégiale, qui lui enseigna l'harmonie. Peu de
temps après, il étudia le contrepoint avec Moreau, maître de chapelle de Saint-Paul.
Vers cette époque, une messe qu'il composa et qui fut exéculée.à la satisfaction des chanoines de la cathédrale lui valut une bourse au collège liégeois de Rome. La difficulté des communications rendait alors les déplacements fort pénibles, surtout pour un pauvre étudiant qui n'avait pas le moyen de payer des chaises de poste. 11 est vrai qu'on trou- ' vait une compensation du côté du pittoresque et de l'imprévu. Grétry donne des détails piquants sur son voyage entrepris en compagnie d'un jeune abbé, d'un joyeux carabin et d'un vieux contrebandier nommé Remacle qui servait de guide à la troupe. Tout ce mond^ voyageait à pied. L'abbé n'avait pas fait viDgl-cinq lieues, que la fatigue ou peut-être la trop grande gaieté de ses compagnons de route l'obligea à rebrousser chemin; le reste de la petite caravane poursuivit sa marche, égayée de temps à autre par les douteuses facéties de l'élève d'Esculape, qui payait volontiers son écot en saignant à blanc l'hôtelier. Après avoir pris de longs détours, à cause des continuelles inquiétudes du contrebandier, nos voyageurs touchèrent enfin au terme de leur route.
Arrivé à Rome en 4759, Grétry étudia le contrepoint pendant quatre ou cinq ans sous la direction du maître de chapelle Gasali; il se fit recevoir ensuite membre de l'Académie philharmonique de Bologne. Son premier ouvrage dramatique fut un intermède qu'il écrivit pour le petit théâtre Aliberti. Cet ouvrage, intitulé le Vendemmiatrice (les vendan-
euses), fut bien accueilli du public romain. Toutefois ce n'était pas dans l'opéra italien que l'auteur était appelé à se faire un nom. La partition de Rose et Colas lui tomba un jour sous les yeux, et dès lors sa véritable vocation lui fut révélée.
l venait en effet de rencontrer dans la gracieuse production
'e Monsigny un spécimen du genre de musique naturelle et
\ci!e qui convenait à sa manière de sentir.
Aller à Paris, telle était alors l'idée fixe du jeune artiste. Il quitta ritalie au mois de janvier 4767; mais le besoin de se créer au préalable des ressources pécuniaires l'obligea à s'arrêter à Genève, où un musicien nommé Weiss, dont il avait fait la connaissance à Rome, lui procura au bout de quelques jours plusieurs élèves. Bien que l'enseignement du chant fatiguât sa poitrine, Grétry s'y résigna en vue de pourvoir aux dépenses que devait entraîner bientôt son séjour à Paris. Près d'une année s'écoula pour lui dans ces obscures et ingrates fonctions.
Il avait déjà vingt-huit ans. Le temps pressait : il n'hésita plus, et se rendit à Paris. Au moment où il y arriva, Philidor, Monsigny et Duni se partageaient l'empire de la scène lyrique. Mû par un sentiment de bienveillance très rare chez les parvenus de la réputation, l'auteur du Sorcier , sans craindre de frayer la voie à un rival possible, s'employa activement au service du nouveau venu, et s'efforça de lui obtenir un poème. Mais toutes ses démarches restèrent infructueuses. Aucun littérateur en renom ne se souciait de collaborer avec un inconnu.
Le pauvre Liégeois avait, pendant près de deux ans, frappé inutilement à toutes les portes, quand s'ouvrit par hasard celle de Du, Rozoy. Ce jeune poète, presque aussi ignoré que le musicien (ce qui peut-être contribua à le rendre accommodant), consentit enfin à écrire pour Grétry une pièce intitulée les Mariages samnites. La protection du prince de Gonti avait aplani les premières difficultés, et Trial, directeur de l'Opéra, s'était chargé de monter la pièce. Malheureusement, elle échoua aux répétitions, où elle produisit l'effet le plus déplorable. Le public d'élite qui a l'habitude d'assister à ces représentations avant la lettre, déclara d'une voix unanime que Grélry n'était pas né pour la musique dramatique. Malgré ce désastre, le comte de Greutz, envoyé de Suède, qui s'intéressait vivement au compositeur, ne désespéra pas de son avenir. Ge fut par l'entremise de ce personnage que
Grétry obtint de Marmontel le livret du Huron, pièce en deux actes, tirée du conte de Voltaire intitulé V Ingénu. L'ouvrage ^ représenté à la Comédie-Italienne, le 20 août 1768, réussi! pleinement, grâce à cet accord de la musique avec les paroles qui était déjà la qualité dominante du jeune maître.
On accusait Grétry de manquer de gaieté. Il répondit à ce reproche en donnant le Tableau parlant (20 septembre 1769) : cette aimable partition, aussi amusante que ses aînées étaient pathétiques, renferme, entre autres jolis motifs, l'air : Pour tromper un pauvre garçon^ les couplets : Vous étiez ce que vous n'êtes plus^ la descriplion comique de la Tempête de Pierrot, et un bon duo : Je brûlerai d'une ardeur éternelle.
L'année suivante, l'artiste revint à ce qu'il appelle les Pièces d'intérêt^ celles où se trouve un élément sentimental. Sylvain^ dont les paroles sont de Marmontel, fut représenté aux Italiens le 19 février 1770. C'est une des meilleures productions du maître liégeois.
Les Deu^ avares^ qui furent joués à la Comédie-Italienne, le 6 décembre 1770, seraient encore entendus avec plaisir aujourd'hui, si le dialogue n'en était pas d'une faiblesse extrême. Adaptée à d'autres paroles, cette partition presque centenaire charmerait encore les oreilles délicates. La marche : La garde passCy ilest minuit^ est encore chantée dans toutes les sociétés chorales.
Jusqu'ici Grétry avait toujours été heureux à la scène. Il échoua avec V Amitié à Vépreuve, qui n'obtint que douze représentations ^7 janvier 1771); mais la vogue de Zémire et Azor^ comédie-féerie en quatre actes, représentée le 10 décembre de la môme année, le dédommagea amplement de cette chute. Marmontel, le collaborateur ordinaire, très ordinaire même, du musicien, était l'auteur du livret. Le triomphe de Zémire et Azor est dû tout entier à la musique. Chaque morceau offre une mélodie bien caractérisée; dans l'air d'Ali : L'orage va cesser^ elle est calquée sur les
paroles d'une façon toute naturelle. 11 faut admirer la fermeté du mouvement de Tallegro chanté par Sander : Le malheur me rend intrépide; le délicieux trio du second acte : Veillons^ mes sosurs; la romance de Zémire : Rose chérie; l'air bouffe d*Ali : Plus de voyage qui me tente; Tair d'Azor, d'une sensibilité si exquise : Du moment qu'on aime^ et enfin le trio du troisième acte, qui est la scène la plus émouvante de Topera.
La mode était alors aux tableaux de la vie champêtre. Rousseau prétendait avoir découvert le sentiment de la nature; le public frivole de Paris trouvait de bon goût de se passionner, après lui, pour les mœurs rustiques et naïves. C'était le temps où on lisait avec avidité les idylles de Gessner, les pastorales de Florian et les poèmes de Saint-Lambert. Genlilshommes et marquises se costumaient en bergers et en bergères; Marie- Antoinette suivait les goûts du jour en faisant une petite ferme de son chalet de Trianon. Effort factice d'une société blasée qui essaye de se donner le change sur sa sénilité et son ennui. Grétry paya tribut à l'entraînement général en composant la Rosière de Salency, comédie pastorale en quatre actes, remise depuis en trois, dont les vers sont de Pesay et qui fut représentée aux Italiens le 28 février 1 774-. Le maître a su éviter le défaut du genre, c'est-à-dire la fadeur, écueil trop fréquent de la pastorale. Toutefois, dans l'ouvrage qui m'occupe, la simplicité inhérente à la couleur du sujet n'exclut pas l'accent dramatique lorsque la situation le comporte. On connaît le duo ; Colin, quel est mon crime? et la mélodie si populaire : Ma barque légère.
La Fausse magie, opéra-comique en deux actes et en vers, représenté aux Italiens le 4*' février 1775, est une des plus mauvaises pièces de Marmontel. Cet ouvrage s'est sauvé par la partition, où l'on admire le trio : Vous aurez affaire à moi; le duo : Il vous souvient de cette fête, et le duo syllabique des vieillards : Qu^i! c'est vov^ qu'elle préfère! J.-J. Rousseau, assistant à une représentation de la Fav^e magie^ en fut si
GllETRT. 9S
satisfaîl, qu'il voulut faire connaissance avec le compositeur. Instruit de ce désir, Grétry vole dans la loge du philosophe qui Taccueille par les plus vives félicitations, et lui demande la permission de cultiver son amitié. A la fin du spectacle, tous deux sortent ensemble. L'artiste s*applaudissait déjà d'avoir fait la conquête d'un écrivain dont il prisait très haut le talent, quand un fatal incident vint tout gâter. Il s'agissait de traverser une rue obstruée par des pavés. Ignorant jusqu'à quel point de susceptibilité jalouse son nouvel amipoussait l'amour de l'indépendance, Grétry lui offre le bras pour l'aider dans sa marche. Rousseau repousse avec aigreur le secours qu'on lui propose. « Laissez-moi me servir de mes propres forces, > répond-il, et il tourne le dos à son nouvel ami tout déconcerté. L'auteur de la Fausse magie ne revit jamais ce misanthrope, que sans le savoir il venait d'offenser gravement.
L'Amant jaloux {^S décembre 1778), les Événements imprévus (13 novembre 1779) et les Mœurs antiques ou Aucassin etNicolette (3 janvier 1780) soutinrent, sans la porter plus haut, la réputation de Grétry.
La Caravane du Caire, opéra en trois actes donné à l'Académie royale de musique le 30 octobre 1783, a été longtemps citée pour son ouverture et pour l'air de basse du pacha : Cest envainqu'Almaïde encore à mes yeux offre ses attraits. Mais il n'y faudrait pas chercher cette couleur locale qwe M. Félicien David a su répandre sur les sujets orientaux; on ne pourrait rien trouver d'approchant dans la musique de Grétry. Le compositeur donna l'année suivante (18 mars 1784) Théodore et Paulin, comédie lyrique en trois actes qui ne réussit pas, mais dont il tira la matière d'un de ses ouvrages les plus remarquables. Le sujet de V Épreuve villageoise (24 juin 1784) n'est en effet qu*un épisode de la pièce tombée trois mois auparavant. Dans aucune de ses productions, Grétry n'a fait preuve d'un goût plus fin, n'a gardé une mesure plus parfaite et n'a
trouvé une mélodie plus expressive: Chose à noter aussi, la partition est exempte de ces gaucheries vocales et de ces défaillances dans les accompagnements, si fréquentes ailleurs. L'ouverture est vive et gracieuse. Les couplets : Bon Dieu! bon Dieu! comme à c'te fêle, ont été chantés, dansés pendant vingt ans. L'air: Adieu Marton^ adieu Lisette, a du caractère; enfin le quatuor : Il a déchiré voi* billet^ est la plus jolie fuguette de Grétry.
L'année 1785 marque le point culminant dans la carrière dramatique du maître; c'est l'année de la représentation de Richard Cœur-de-Lion. Ce fut un événement musical; le mot n'est pas trop fort, appliqué à un ouvrage qui eut une vogue extraordinaire et qui, au bout d'un siècle, s'entend encore avec plaisir. Je suis pourtant obligé de rabattre quelque chose des éloges naïfs octroyés par le compositeur à sa musique. Ses prétentions à l'archaïsme font sourire. Il s'imaginait de bonne foi être assez maître de son style pour en graduer l'expression suivant les temps, les âges, les caractères et même la condition et le degré de culture intellectuelle des personnages. Ai-je besoin de le dire? ce ne sont point ces mérites imaginaires qui ont fait le succès de Bichard, mais bien les qualités toutes françaises qui éclatent dans la partition. Il n'y a qu'une voix pour louer la fraîcheur et la grâce des couplets d'Antonio : La danse n'est pas ce qùsfaime; la noblesse de l'air : Richard, ô mon roi ! la finesse de la chansonnette de Blondel : Un bandeau couvre ses yeux, avec le délicieux ensemble à contre-temps qui suit; la rondeur gauloise des couplets : Que le sultan Saladin. Le grand air du second acte hanté par Richard : Si Vunivers entier m'oublie, commence ar une phrase d'un magnifique mouvement que le composieur n'a pas su conduire jusqu'à la fin. Il est fâcheux que l'exclamation : mort! soit sourde et bizarre, tombant sur un la bémol grave en dehors du registre vocal. J'arrive au thème capital de l'ouvrage, au célèbre duo entre Richard et
Blondel : Une fièvre brûlante^ qui a toujours produit un grand eflet au théâtre. Grélry en a employé la phrase principale jusqu'à neuf fois dans les trois actes, avec diverses combinaisons. Le chœur qui. termine le second acte : Sais-tu^ connais-tu ? a du mouvement et du caractère. La scène quatrième du troisième acte offre un ensemble remarquable, et l'émçtion s'empare des spectateurs lorsque Blondel chante celte belle phrase : Sa voix a pénétré mon âme, je la connais, ouiy ouiy fnadame. N'oublions pas la ronde longtemps si populaire de la noce : Eh! Zic et zoCy quand les bœufs vont deua> à deux,., y etc.
Richard Cœur-de-Lion avait été représenté à la Comédie- Italienne le 25 octobre 1785. Ce fut le couronnement, sinon le terme de la vie artistique de Grétry. Les nombreux ouvrages qu'il écrivit à la suite de ce chef-d'œuvre sont inférieurs à la renommée qu'il s'était acquise.
Lorsque Chérubini et Méhul introduisirent dans la composition une harmonie plus savante et une instrumentation plus forle, Grétry essaya d'accorder son léger chalumeau au ton de la fanfare nouvelle. De cet effort naquirent Pierre le Grand, Lisbethy Guillaume Tell et Elisca^ productions qui font regretter les beautés de Zémireet Azor^ sans nous donner celles de Lodoïska et de Joseph. Le même besoin de courtiser l'opinion du jour porta Grétry à enrichir le répertoire révolutionnaire, bien que précédemment il eût reçu de Louis XVI une pension de mille écus. Il est vrai que l'ingratitude servit mal son talent : mi Denys le Tyran ni Callias (1794) n'ajoutèrent rien à la réputation de leur auteur, encore moins l'hymne pour la plantation des arbres de la liberté, exécuté le 2 pluviôse sur des paroles de Maherault ; ce n'est qu'un air assez guilleret d'opéra-comique. Delphis et Mopsa, le dernier opéra du com-
/siteur liégeois, fut représenté sanssuccès le 25 février 1803.
Outre plusieurs partitions qui n'ont jamais vu le jour, ce
isicien a écrit divers livres, dont le plus important est inti-
, -r:^ y^^fr -^
tulé : Mémoires oti Essais sur la musique. Cet ouvrage forme trois volumes : les deux derniers ont été réédités en 1797^ aux frais de l'Imprimerie Nationale. La naïve suffisance qui faisait le fond du caractère de Grétry s'étale d'un bout à Tautre de ces pages, où il n'est jamais question que de lui et de sa musique.
Il n'était déjà plus le compositeur en vogue quand survinrent les événements de 1789, qui le ruinèrent en amenant la suppression de sa pension. Ce désastre' ne fut toutefois que momentané. Zémire et Azor^ YÉpreuve villageoise et Richard n'attendaient pour faire de nouvelles recettes qu'une digne interprétation. EUeviou parut, et Grétry, secondé par le talent du chanteur, captiva encore une fois l'oreille du public. Avec la vogue, la fortune lui revint. Une pension de 4000 francs que lui accorda Bonaparte lui rendit l'aisance. Après avoir acheté à Montmorency la propriété de l'Ermitage, ancienne demeure de J.-J. Rousseau, il comptait y finir tranquillement sa vie. La mort d'un de ses voisins, assassiné le 30 août 18H, changea ses résolutions. Craignant le même sort, il revint àParis. Ce ne fut pas toutefois pour longtemps. Lorsqu'il sentit ses forces s'affaiblir, voulant expirer dans sa chère retraite, il se fit ramener àTErmilage, où il mourut le 24 septembre 1813. On célébra magnifiquement ses funérailles.
Quoiqu'il ait montré un peu trop de complaisance à l'égard de lui-même, Grétry possédait des qualités morales tjui ajoutent un surcroît de regrets à la perte des grands artistes.
Méhul prononça son éloge. En 1828, la ville de Liège réclama et obtint le cœur de celui qui fut un de ses plus glorieux enfants. '"
NÉ EN 1756, MORT EN 179t
Jean-Chrysostôme-Wolfgang-Théophile Mozart naquit à Salzbourg, le 27 janvier 1756. Son père, Léopold Mozart, remplissait les fonctions de second maître de chapelle à la cour du prince-archevêque de cette ville. Jamais enfant ne montra pour la musique de dispositions plus précoces. Il était à peine âgé de trois ans, lorsque les leçons données à sa sœur aînée, Marie-Anne Mozart, attirèrent son attention vers le clavecin. Il mettait son bonheur à chercher des tierces sur le piano, et rien n'égalait sa joie lorsqu'il avait trouvé cet harmonieux accord. A quatre ans, non seulement il était déjà un petit virtuose plein de goût, mais il prenait plaisir à composer lui-même des menuets qui nous ont été conservés par les soins de M. de Nissen, son biographe. Ce que la nature avait si heureusement commencé, l'éducation Tacheva. Léopold Mozart, artiste distingué, auquel on doit une bonne méthode de violon et qui possédait à fond la connaissance de la musique d'église, joignait à la science et au talent qui devaient le mettre en état de remplir ses obligations paternelles, le «sentiment profond de la mission dont la Providence semblait voir chargé en lui donnant un tel fils. Frappé des merveilses aptitudes du jeune Wolfgang, il crut voir les gestes de lu dans les prodiges de cette riche organisation, et ce fut
dès lors avec une sorte de pieux respect qu*îl s'appliqua à en Gulliver les heureux dons. On se rappelle le père d'Origène baisant la poitrine du futur Père dcTÉglise, quand on lit ces lignes du maître de chapelle : t Je puis affirmer que Dieu fait chaque jour de nouveaux miracles dans cet enfant, > et ailleurs, lorsqu'il se défend de faire inoculer son fils : c II s'agira de Toir si Dieu, qui a mis dans ce monde cette merveille de la nature l'y veut conserver ou l'en retirer. » Quoique son emploi à la cour archiépiscopale ne lui rapportât qu'un modique traitement, le pauvre musicien de Salzbourg renonça à l'ensei- . gnement^ afin de se consacrer sans partage et tout entier à l'instruction de ses enfants. Soins dignement récompensés! Marie-Anne devint une excellente musicienne, et son frère ce que le monde sait : le divin Mozart*
G était un esprit singulièrement actif, se livrant à l'étude avec l'entraînement qu'à cet âge on apporte généralement au jeu. Il s'engoua des mathématiques, lorsqu'il en-eut appris les premiers élémenls, au point de couvrir de chiffres les tables, les chaises, les murs et jusqu'au plancher de sa chambre. Ce n'est pas l'unique exemple que nous rencontrions de la passion du calcul chez un maître del'art. C'est après avoir groupé bien des chiffres que le grand Rameau a découvert le principe génentear de l'harmonie moderne, c'est-à-dire la loi du son fondamental. C'est aussi grâce à son aptitude pour le calcul que Philidor, le compositeur correct, est devenu le plus habile joueur d'échecs de son temps. Mo;Kart cependant revint bientôt à l'objet qui avait eu tout d'abord sa prédilection. Les difficultés n'existaient pas pour lui. Son père le surprit un pour écrivant un concerto pour le clavecin et il resta frappé d'étonnement en reconnaissant que cette composition était parfaitement conforme aux règles, quoique d'ailleurs impossible à jouer.
A la différence de tant de petits prodiges dont Torgu étouffe toutes les bonnes qualités naturelles, cet enfant pn
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destiné avait l'âme la plus aimable et la plus tendre. « M'aimezvous bien ? » avait-il l'habitude de demander aux personnes avec qui il se trouvait, et si une réponse affirmative se faisait attendre, ses veux se mouillaient de larmes. Gomment n'eût-il pas été bon fils et m*ari affeclueux celui qui faisait ainsi éclater en toute occasion son exquise sensibilité? Aussi Mozart ne fut-il pas moins recommandable par les vertus pnvées qui font l'honnête homme que par le génie qui fait le grand artiste. La suite de ce récit le prouvera suffisamment.
En 1762, Léopold Mozart, désireux de faire partager -à' d'autres l'enthousiasme que lui inspirait son fils, se rendit avec ses enfants à Munich et à Vienne. Ce voyage fut une ovation pour le virtuose de six ans, qui se faisait pardonner sa supériorité à force de grâce et de gentillesse. L'empereur François I®', après avoir admiré son jeu vif et brillant, lui demanda, par manière de plaisanterie, de jouer avec un seul doigt et sur un clavecin caché; on avait étendu un linge sur les touches. L'enfanI le prit au mot et se tira de cet exercice difficile, comme de la chose la plus aisée. Cependant c'était en présence des connaisseurs qu'il se plaisait surtout à faire preuve des talents que le ciel lui avait départis.
L'orgueilleuse maison de Habsbourg s'humanisait avec ce sublime bambino. Revêtu d'un costume lilas brodé d'or, qui avait été commandé pour le petit archiduc Maximilien, il faisait les délices de Marie-Thérèse et de ses filles.
La sensibilité, l'âme aimante de Mozart qui apparaissent dans les andante de ses sonates et de ses symphonies aussi bien que dans ses airs d'opéra constituaient sa nature même. Dès l'âge le plus tendre, on surprend de petits détails qui révèlent cette organisation nerveuse et tendre. Pendant le "remier voyage qu'il fit à Vienne, — il avait alors sept ans, - deux des archiduchesses promenèrent cet enfant dans le
liais à travers les galeries cirées et luisantes comme des *aces. Mozart glissa sur le parquet, l'une des archiduchesses
ne s'occupa pas de lui; mais l'autre, c'était la future reine de France, Marie-Antoinette, le releva et lui prodigua des caresses pour le remettre de sa chute. L'enfant lui dit : c Vous êtes bonne, je veux vous épouser, > L'impératrice, informée de ce petit incident, demanda à Mozart comment cette idée lui était venue : € Par reconnaissance^ répondit-il ; celle-ci a été bonne pour moi; mais sa sœur ne s'est inquiétée de rien, t
Apprendre, c'est se souvenir, a dit Platon. Si quelque chose peut donner créance à cette singulière théorie, c'est de voir comment Mozart apprit spontanément le violon, sans qu'il eût reçu de leçons et bien que ses seuls exercices se fussent bornés à jouer pour son plaisir d'un petit instrument que son père lui avait acheté à Vienne. Un jour, il prétendit doubler la seconde partie dans un trio que Léopold Mozart se préparait à exécuter avec deux de ses collègues, Wenzel et Schachtner. Cette demande étrange de la part d'un enfant de sept ans qui n'avait fait aucune étude du violon fut d'abord rejetée ; mais, voyant son fils tout en larmes, le père consentit enfin aie laisser jouer près de Schachtner, à condition qu'on ne l'entendrait pas. Mais quel ne fut point l'étonnement des trois virtuoses, lorsqu'ils s'aperçurent que le petit Wolfgang attaquait sa partie et la suivait avec la sûreté et l'exactitude d'un violoniste consommé.
Un tel prodige ne pouvait rester renfermé dans les limites de l'Allemagne ; il fallait le montrer aux peuples étrangers, afin de révéler l'œuvre de la Providence. Ainsi pensa le père de Mozart dans la simplicité de sa foi et dans l'exaltation de son bonheur paternel. Il entreprit donc avec ses deux enfants un nouveau voyage au mois de juillet 1763. Rien en tout ceci ^ qui ressemble à la spéculation ambulante de tels et tels musiciens, entrepreneurs des succès de leurs enfants. Ce n'est point ici un homme qui veut tirer de l'argent â toute force d< l'exhibition d'un talent précoce, c'est un musicien de savoi et de goût qui admire naïvement le phénomène musical qu'î
a plu au ciel de faire naître dans sa famille. Respectons un sentiment respectable, et ne nous hâtons pas de le confondre avec ces vues intéressées et mercantiles dont tant d'autres nous ont depuis offert des exemples.
La guerre de Sept Ans finissait, et les populations germaniques, libres de préoccupations belliqueuses, s'abandonnaient de nouveau à leur goût séculaire T)0ur les délassements artistiques. Munich, Augsbourg, Manheim,ltfayence, Franclort, GoblenlZj GologAe et Aix-la-Chapelle fêtèrent tour à tour leurs hôtes de passage. De ville en ville et de concerts en concerts, les voyageurs arrivèrent à Bruxelles, plus riches, il est vrai, de cadeaux que d'espèces sonnantes. Voici en effet ce qu'écrit Léopold Mozart à la date du 17 octobre : c Nous avons de quoi monter une vraie boutique d'épées, de dentelles, de mantilles, de tabatières, d'étuis; nous avons laissé une grande boîte à Salzbourg, renfermant tous nos joyaux et nos trésors. Mais quant à l'argent, il est rare, et je suis positivement pauvre. > Le bon Salzbourgeois fut assez scandalisé de ce qu'il vit à Paris, où il arriva au mois de novembre 1763. Le tableau qu'il trace de la cour et de la ville est assez curieux pour que nous en reproduisions quelques traits :
€ Les femmes sont-elles en effet belles à Paris? Impossible de vous le dire, car elles sont peintes comme des poupées de Nuremberg, et tellement défigurées par ces dégoûtants artifices, qu'une femme naturellement belle serait méconnaissable aux yeux d'un honnête Allemand. On a de la peine à discerner ici la maîtresse de la maison; chacun vit à sa guise, et, sans une miséricorde toute spéciale de Dieu, il en arrivera du royaume de France comme autrefois de l'empire des Perses. » Si la reconnaissance égale le plaisir que mes enfants ont nrocuré à la cour, les résultats devront être fort satisfaisants. a n'a pas la coutume, en France, de baiser les mains des lembres de la famille royale, de leur parler ou de leur remettre des pétitions au passage^ comme on dit ici ; car, lors-
106 LK8 GRAl^DS MUSICIENS.
qu'ils vont de leurs appartements et des galeries à Téglise, on se tient droit et sans bouger, et dans celte posture on a toute liberté de les regarder lorsqu'ils défilent tout près de vous. D'après cela vous pouvez facilement vous figurer Tétonnemenl de tout le monde, lorsqu'on voit les filles du roi s'arrêter dans les passages officiels dès qu'elles aperçoivent mes enfants, s'en approcher, les caresser et s'en faire embrasser mille et mille
fois. Il en est de même de madame la Dauphine. Ce qui a paru le plus extraordinaire à messieurs les Français, c'est que, au grand couvert qui eut lieu dans la nuit du nouvel an, non seulement on nous fit place à tous près de la table royale, mais monseigneur Wolfgangtis dut se tenir tout le temps près de la reine, lui parla constamment, lui baisa souvent les mains et mangea à côté d'elle les mets qu'elle daignait lui faire servir. La reine parle aussi bien l'allemand que nous. Gomme le roi n'en comprend pas un mot, la reine lui traduisait tout ce que disait notre héroïque Wolfgang. Je me tenais près de lui. De l'autre côté du roi où étaient assis M. le Dauphin et Madame Adélaïde, se tenaient ma femme et ma fille.
> Nous avons en quinze jours dépensé à Versailles environ douze louis. Peut-être trouverez-vous que c'est trop et ne le comprendrez- vous pas? Mais à Versailles il n'y a ni carrosses de remise ni fiacres : il n'y a que des chaises à porteurs. Chaque course coûte douze sous ; et comme bien souvent nous avons eu besoin sinon de trois, au moins de deux chaises, nos transports nous ont coûté un thaler par jour, et plus, car il fait toujours mauvais temps. Ajoutez à cela quatre habits noirs tout neufs, et vous ne serez plus étonnée que notre voyage de Versailles nous revienne à vingt-six ou vingt-sept louis. Nous verrons quel dédommagement nous en reviendra de la cour. Sauf ce que nous avons à espérer de ce côté, Versailles ne nous a rapporté que douze louis argent comptant.
» En outre madame la comtesse de Tessé a donné à maître Wolfgang une tabatière en or, une montre en argent, précieuse
MOZART. m
par sa petitesse, et à Nanerl ma fille un étui à cure-dents en or, fort beau. Wolfgang a encore reçu, d'une autre dame, un petit bureau de vopge en argent, et Nanerl une petite tabatière d'écaillé, incrustée d'or, d'une extrême délicatesse, puis une bague avec un camée, et une foule de bagatelles que je compte' pour rien, comme des nœuds d'épées, des manchettes, des fleurs pour des bonnets, des mouchoirs. Dans quatre semaines, j'espère vous donner quelques nouvelles plus solides de ces fameux.louis d'or dont il faut faire une plus grande consommation à Paris qu'à Maxglau* pour se faire connaître. Du reste, et quoiqu'on voie partout ici, sans lunettes, les déplorables fruits de la dernière guerre, les Français continuent à ne rien retrancher de leur luxe et de leur somptuosité; aussi n'y a-t-il défiches que les fermiers. Les seigneurssont criblés de dettes. Les plus grandes fortunes se trouvent à peu près entre les mains de cent personnes, dont quelques gros banquiers et fermiersgénéraux^ et presque tout l'argent se dépense pour des Lucrèces qui ne se poignardent pas. >
La famille Mozart avait eu pour introducteur dans la haute société parisienne le célèbre baron deGrimm, dont on connaît la spirituelle correspondance. Ce bel esprit s'honora par la protection qu'il accorda à des compatriotes peu au fait des usages et des mœurs de Paris. Il leur rendit toutes sortes de bons offices, celui entre autres de composer les épîtres dédicatoires des deux œuvres de sonates que le jeune Wolfgang écrivit en France et qui furent dédiées l'une à madame Victoire, l'autre à la comtesse de Tessé.
Léopold Mozart et sa famille partirent ensuite pour Londres,
et reçurent des Anglais le même accueil qui leur avait été fait
de l'autre côté du détroil. C/était un sujet d'étonnement sans
pareil pour la cour de Saint- James, que de voir un enfant de
uit ans à peine exécuter sur l'orgue, à première vue, des
h Petit village près do Salzbourg.
morceaux de Bach, d'Abel et de llaendel. Le roi Georges III, témoin de ces merveilles, en marqua sa satisfaction par un don de vingt-quatre guinées. Indépendamment des bienfaits royaux, il y avait aussi les concerts publics qui fournissaient quelques ressources. Ce fut pendant son séjour en Angleterre que Mozart écrivit son troisième œuvre, composé de six sonates de clavecin, qu'il dédia à la reine. 11 n'aurait peut-être pas été difficile à Thonnète maître de chapelle de tirer parti, au profit de sa fortune, du dilettantisme britannique; mais, craignant pour rame de ses enfants, il ne voulut point se fixer dans un pays hérétique, et poursuivit le cours de ses pérégrinations. En Hollande, où le succès ne cessa d'accompagner nos pèlerins de l'art, une grave maladie mît en péril les jours de Wolfgang et de sa sœur. La foi du chrétien, qui n'est jamais absente de la correspondance de Léopold Mozart éclate ici dans toute sa pureté. 11 fait dire des messes pour obtenir le rétablissement des deux santés qui lui sont chères. Enfin le danger est conjuré et les jeunes virtuoses sont rendus à l'admiration du public.
Après être restés pendant trois ans éloignés de leur patrie, les voyageurs revinrent à Salzbourg par Paris, Lyon, la Suisse et Munich. Ce laps de temps considérable, durant lequel Mo-zart s'était fait entendre en France, en Angleterre^ en Hollande, n'avait pas été perdu pour son instruction. De retour au logis, il se remit à l'étude de la composition, sous la direction de son père. H se pénétrait en même temps des beautés de Haendel et de Charles-Emmanuel Bach, auxquels il ajoutait quelques anciens maîtres italiens de la fin du dix-septième siècle et du commencement du dix-huitième. De cette époque datent ses premiers essais de musique vocale.
Léopold Mozart, qui s'était rendu à Vienne au mois de septembre 1767 avec toute sa famille, y arriva malheureusement au moment où la petite vérole sévissait et venait d'atteindn l'archiduchesse Josépha, qui en mourut. Le père, inquiet poui ses enfants, se réfugia à Olmûtz en Moravie, mais le fléau 1'
suivit. Bienlôl Wolfgang tomba dangereusement malade. Le pauvre Léopold, en pays étranger, se trouvait dans une situation bien critique. Le comte Podstatsky, doyen de la cathédrale, exigea que les deux artistes vinssent loger chez lui, disant qu'il ne craignait en aucune façon la petite vérole ; il donna des ordres à son maître d'hôtel et fit venir son médecin. Grrâce à cette intervention charitable, Wolfgang surmonta l'épreuve de la maladie, et son père dans une lettre datée d'Olmûtz le 10 novembre 1767, exprime les sentiments de reconnaissance que lui inspire la conduite du digne chanoine. Après le rétablissement de l'enfant, la famille revint à Vienne et Mozart put enfin être présenté à Tempereur Joseph II et à l'impératrice qui prirent, un plaisir infini à l'entendre. Sur le désir exprimé par le monarque de lui voir composer un opéra, Wolfgang écrivit une partition dont le sujet était la Finta semplice. Cet ouvrage était destiné à la troupe italienne de l'imprésario Affligio qui, avait promis de le payer 100 ducats. Mais les compositeurs viennois ne pouvaient souffrir qu'un enfant de douze ans leur disputât les palmes de la scène. Une cabale à laquelle il est fort probable que Gluck est resté étranger, puisque les auteurs qui ont voulu le mettre en cause sont en contradiction avec le témoignage même de Léopold Mozart, une cabale donc s'organisa pour empêcher la représentation de la Finta semplice. On âffecla d'abord de soutenir que cette musique était l'œuvre de Léopold Mozart lui-même et noade son fils; puis ce furent les chanteurs qui prétendirent que leurs airs ne pouvaient se chanter. Le directeur Affligio, circonvenu par les ennemis du ieune artiste, traînait les choses en longueur pour se dispenser de remplir ses engagements. A bout d'arguments dilatoires, il finit par déclarer qu'il s'arrangerait de manière à faire sif- 1er l'opéra, si ou le forçait à le monter. Cette réponse anéantit le dernier espoir que Mozart et son père pouvaient conserver. \s avaient gravement compromis leur situation pécuniaire
par un séjour de quatorze mois à Vienne, et tous leurs eifforts n'avaient abouti à aucun résultat. Au mois de décembre de la même année (1768), Wolfgang se dédommagea de cette tentative avortée en faisant exécuter une messe de sa composition en présence de la cour, dans Téglise de l'orphelinat du P. Parhammer. A cette année appartient aussi le petit opéra de Basiien et Bastienne^ qu'il fit jouer à la maison de campagne du docteur Mesmer.
Mozart passa Tannée 1769 à étudier la langue italienne, et au mois de décembre il entreprit avec son père un voyage dans la Péninsule. A Vérone et à Mantoue, il donna des concerts, où il étonna le public par de véritables tours de force d'improvisation ; à Milan, il obtint un engagement pour écrire l'opéra qui serait joué au carnaval de 177i ; à Bologne, il s'attira les plus vives félicitations du célèbre P. Martini, directeur du Conservatoire de cette ville. A son passage à Rome se rapporte l'anecdote sur le Miserere d'Allegri que Mozart entendit à la chapelle Sixtine et qu'il écrivît au fond de son chapeau pendant l'exécution, éludant ainsi les défenses ecclésiastiques. A Naples, terme de son voyage, on offrit au jeune maestro de composer un opéra pour le théâtre de San Carlo : ce qu'il ne put accepter, à cause de son contrat avec l'imprésario de Milan. Bref, d'étape en étape, les applaudissements et les éloges prodigués au Dolce cigno de Salzbourg le vengaient des chagrins que lui avait fait essuyer l'injustice des Viennois.
Le retour fut un triomphe. En repassant à Rome, Mozart reçut du Saint -Père la décoration de l'Éperon d'or qui lui conférait le titre de chevalier (cavallieré) et qui venait d'être donnée à Gluck. A Bologne, il fut nommé membre de l'Académie philharmonique, après avoir subi victorieusement l'épreuve qui consistait à arranger à quatre voix une antienne tirée de l'Antiphonaire. Ce qui est surprenant, c'^st qu'au milieu des distinctions et des honneurs que lui attirait son
génie précoce, cet enfant privilégié, était resté un enfant. Lorsque l'inspiration l'avait enlevé au ciel, il redescendait sur la terre pour prendre sa part des amusements de son âge. € Mon unique récréation, écrit-il,. consiste dans les cabrioles que je me permets de teînps à autre. » Dans la plupart de ses lettres, surtout de celles qu*il écrivit à sa sœur, à côté des détails dans lesquels il se complaît sur ses travaux, on retrouve des enfantillages charmants, d'innocentes plaisanteries qui montrent la candeur de son âme. Heureuse nature, exempte jusqu'à la fin de pédantisme et d'orgueil I
Revenu à Milan, vers la fin du mois d*octôbre 1770, il y écrivit son Mithridate^ qui fut joué avec un grand succès le 26 décembre de la4nême année. Cet ouvrage obtint vingt-deux représentations consécutives. Les partitions se succédaient sous la plume de l'infatigable musicien sans amener de changement dans sa position toujours incertaine et précaire. Vainement, à son retour d'Italie, il s'était flalté d'obtenir du princearchevêque de Salzbourg la place de maître de chapelle; il ne fut pas plus heureux auprès de l'électeur de Bavière auquel il ne demandait qu'un traitement de cmq cents florins (environ 1050 francs) pour écrire quatre opéras par an et figurer chaque jour dans les cancerts de la cour. Ces prétentions étaient assurément bien modestes de la part d'un artiste qui avait produit quatre opéras, un oratorio, deux messes solennelles, deux cantates et un nombre considérable de pièces instrumentales à l'âge où Iqs autres compositeurs sont encore sur les bancs de l'école. Néanmoins, par une de ces aberrations dont l'histoire offre de fréquents exemples, le prince refusa d'accueillir l'homme de génie qui lui proposait ses services à un prix si modéré. Les mêmes déconvenues attendaient l'auteur de MUhridate à Augsbourg et à Manheim, où il se rendit après roir quitté Munich plus pauvre qu'il n'était en arrivant. Tant î contrariétés décidèrent Mozart à s* expatrier une fois enreei ce fut vers Paris qu'il dirigea ses pas, accompagné de
sa mère, car Léopold Mozart était retenu à Salzbourg par les devoirs de sa charge.
A mesure qu'on avance dans la biographie du plus grand des musiciens du dix-huitième siècle, on est aussi affligé que surpris des obstacles qui lui barrent la route, des difficultés qu'il éprouve à se faire connaître, des efforts infnictueux dans lesquels il se consume. Parmi tous ces financiers qui sont maintenant les vrais détenteurs de la fortune de la France, ne s'en trouvera-t-il donc plus un, comme il y en avait naguère, qui ait le bon esprit de se faire pardonner son opulence en facilitant la voie à un grand homme? Il n'y faut pas compter : le goût subit chez nous un temps d'arrêt, et il n'y a point en France de connaisseurs capables d'apprécier ce que l'Allemagne elle-même n'admire pas assez. Arrivé à Paris le 23 mars 4778, Mozart dut se borner à arranger pour le concert spirituel dirigé par Legros un Miserere de Holzbauer, qui n'eut point de succès. Ce travail ingrat, joint au produit de quelques leçons, le fit vivre pendant quelques mois. Il végétait obscurément au milieu des tristesses et des déceptions que chaque jour lui apportait, quand un afl*reux malheur le fnappa : ce fut la mort de sa mère, à laquelle il portait l'attachement le plus tendre (3 juillet 1778). Après lui avoir rendu les derniers devoirs, Wolfgang abandonna Paris, dont le séjour lui était devenu insupportable, et revint à Salzbourg, pu la nécessité le força d'accepter la place d'organiste de la cour en 1779. Celte carrière, si brillante à ses débuts, menaçait de s'achever obscurément dans des fonctions voisines de la domesticité.
Mais il était dit que l'inaltérable confiance de Léopold Mozart dans l'avenir musical de son fils serait justifiée par l'événement. Quoique tardive, la réparation arriva enfin. Au mois de novembre 1780, l'humble organiste de Salzbourg se vit appelé à Munich par le prince électoral de Bavière, Charles-Théodore pour y composer l'opéra d'/doméne^, sur un livret italien d l'abbé Varesco. Le 29 janvier 1781, l'ouvrage fut représenté^
souleva l'enthousiasme du public par les beautés nouvelles dont il était rempli. On n'avait encore rien entendu de semblable à Tair : Padre, germaniy à celui d7/m, non plus qu'aux chœurs : Piefày numi! et Corriamo, fuggiamo. A partir de' ce moment Mozart, prenait possession de la célébrité et ne devait plus être surpassé que par lui-même.
L'archevêque de Salzbourg, prélat d'une faible portée d'esprit et très vaniteux, n'était pas fâché de faire savoir à tout le monde que le compositeur en vogue était à son service. Il vint à Vienne, et se fit suivre de son organiste, qu'il logea dans son hôtel, mais en le traitant sur le pied d'un valet. L'auteur applaudi d'Idomenée était réduit à manger à l'office avec les do^ mesliques, et ses intérêts pécuniaires souffraient autant que sa fierté, car son maître ne lui permettait point de se faire entendre dans les concerts qui eussent pu lui rapporter de l'argent. « Sa Grandeur, écrit-il à son père, ne veut pas que ses gens fassent des profits. Il ne doit y avoir que perte pour eux! > Craignant de compromeltre la position de son père, Mozart se résignait à un emploi où sa dignité était sans cesse blessée. Un jour pourtant, poussé à bout, il osa se plaindre et ne reçut d'autre réponse que ces mots impertinents : «Décampez d'ici, si vous ne voulez pas mieux servir. :► L'artiste se le tint pour dit et donna sa démission.
11 fallait vivre. L'enseignement ne procurait que des ressources fort restreintes, et d'ailleurs le jeune musicien n'avaitil pas écrit dès 1778 ces lignes qui trahissent une légitime confiance dans son génie : « Je suis compositeur : je suis né pour être maître de chapelle, et je ne puis, ce qui arriverait certainement si je m'occupais beaucoup d'élèves, je ne puis enterrer le talent de compositeur que Dieu m'a si libéralement départi. > Ce fut donc vers le théâtre qu'il porta ses
les. Mais l'empereur Joseph II, qui n'aimait que la musique talienne, était peu disposé à encourager les efforts tentés par
s Allemands. A la suite de bien des démarches inutiles, Mo-
zart se vit enfin accorder, par Fenlremise du prince de Cobentzel et de la comtesse de Thun,rautorisalion d'écrire pour la Cour impériale. Le sujet était VEnlèvement an sérail (Die Enlfùhrung aus dem Sérail). Bretzner avait fait sous ce titre une pièce dont Stephani lira un assez médiocre livret. Sur une donnée puérile et invraisemblable, Mozart a composé celle de ses partitions qui a joui en Allemagne de la plus longue vogue. Néanmoins cet ouvrage, joué à Vienne le 42 juillet 1782, fut froidement accueilli dans sa nouveauté. 11 ne rapporta que cinquante ducats au compositeur. Le monarque dit même au maître après la représentation : c Gela est trop savant pour nos oreilles ; je trouve qu'il y a là dedans trop de notes. * A quoi Mozart aurait répondu : € Sire, il y a autant de notes qu'il en faut. >
Pendant son séjour momentané à Manheim, Mozart avait distingué une jeune et jolie cantatrice nommée Aloysia Weber, dont le souvenir était resté ineffaçable dans son âme. À son retour de Paris, il vint à Munich, où se trouvait alors la jeune fille, avec l'intention delà demander en mariage. Mais le résultat fut contraire à son attente. Dans ce jeune homme maigre, au long nez, aux gros yeux, à la tète exiguë, la sémillante virtuose ne sut pas reconnaître l'artiste de génie, et elle toisa son prétendant de façon à lui ôter tout espoir. Le pauvre Mozart reporta ses affections trompées sur Constance Weber, sœur du premier objet de sa passion, etl'épousa le ^août 1782, trois semaines environ après la représentation de V Enlèvement au sérail. Le mariage eut lieu dans la maison de la baronne do Waldstetten, Tune des prolectrices du musicien.
Les considérations pécuniaires n'eurent aucune part à cette union, qui fut l'œuvre de l'amour. Aussi le jeune ménage se vit-il souvent gêné. Mozart n'avait d'autre revenu fixe que le traitement de huit cents florins allaché à sa place de compos teur de la cour. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II lui offr* de le nommer son maître de chapelle avec trois mille écus d'à;
poinlements. Il refusa, pour ne point quitter un prince qui, n'appréciant pas sa musique, le laissait végéter dans un éiat voisin de la misère. Afin de suffire aux besoins de sa famille, l'auteur à'Idoménée et de VEnlèvement au Sérail donnait des leçons de piano, écrivait des coni redanses et des valses pour les bals et les redoutes. S'appeler Mozart, et être condamné à perdre dans ces stériles occupations un temps qu'on aurait pu consacrer à produire des chefs-d'œuvre ! Ce qu'il faut admirer, c'est qu'au milieu d'une lutte incessante contre les nécessités de la vie matérielle, le métier ne tue jamais l'art, l'inspiration du maître ne s'affaiblit pas, quedis-je? il grandit et se fortifie d'année en année. Le Davidde pénitente^ oratorio qui renferme d'éclatantes beautés, parut en 1783. Vinrent ensuite (1784-1785) les six quatuors dédiés à Joseph Haydn. Léopold Mozart, étant venu à Vienne au mois de février 1785, demanda au grand symphoniste de lui dire sincèrement ce qu*il pensait de son fils. « Je vous déclare devant Dieu, et comme un honnête homme, répondit l'auteur de la Création^ que je liens votre fils pour le plus grand des compositeurs dont j'aie jamais entendu parler. Il écrit avec goût et possède les connaissances les plus approfondies de la composition. #
En février 1786, on représenta, au palais impérial de Schœnbrunn, V Imprésario {DerSchauspielDireclor)^ opérette bouffe interprétée par M®"" Cavaglieri et Aloysia Weber, devenue M "* Lange. Le sujet n'est autre qu'une rivalité d'amourpropre entre deux cantatrices, dont l'une s'appelle Hertz (cœur), et l'autre Silberklang (timbre argentin).
L'année 1786 nous montre Mozart arrivé au point culminant
de son développement artistique. C'est en cette année qu'il
commence par lesNozzedi Figaroh série trop tôt interrompue
Hp! ses immortels chefs-d'œuvre. Salieri, maître de chapelle de
;eph 11, comprenant qu'il avait dans le jeune Wolfgang un
al redoutable, avait usé de toute son influence contre lui. Il
eut pas de cabale possible en présence de beautés qui
ft6 LES GRANDS MUSICIENS.
s*imposaient si magistralement. Salieri en fut pour sa courte honte. Mozart père écrivait à sa fille, le 18 mai, le billet suivant: € Ala seconde représentation des Nozzedi Figaro^ on a répété cinq morceaux, on en a demandé sept à la troisième ; un petit duo a été redemandé trois fois. > Le compositeurs modifié en beaucoup de points le caractère de la donnée fournie par Beaumarchais. La pièce française, éblouissante de verve, d'esprit et de malice, répugnait à être mise en musique, et cela par les qualités mêmes qui ont opéré sa fortune. Rien, en effet, de plus rebelle à l'expression musicale que le sarcasme sans paix ni trêve. L'auteur de Topera a heureusement répandu sur les personnages de cette comédie révolutionnaire quelque chose de sa grâce et de sa sensibilité.
Les habitants de Prague s'étaieirt montrés plus justes appréciateurs du mérite de Mozart que la société viennoise : ce fut aux admirateurs dès Nozze que le compositeur offrit son ouvrage le plus parfait : Don Giovanni^ opéra en deux actes, paroles de Lorenzo da Ponte, qui fut représenté le 4 novembre 1787. Jamais un sujet plus heureux n'inspira un génie plus magnifique. L'auteur du livret, Vénitien qui avait connu le monde à travers toutes sortes d'aventures, comme son compatriote Casanova, était l'homme le mieux fait pour comprendre une vie qu'il avait vécue lui-même et pour en donner l'intelligence à l'âme naïve de Mozart. Il prit les éléments de sa pièce en partie dans la comédie de Molière, en partie dans l'original espagnol de Tirso de Molina. Le Don Juan français n'est qu'un roué vulgaire dont il eût été difficile, sinon impossible, de faire une création artistique. Mozart et son collaborateur procédèrent dans cet opéra comme ils avaient fait pour l'œuvre de Beaumarchais, disposant librement du type que leur avait transmis la légende. On ne le regrette point. Quand on songe à ce qu'est devenu entre les mains du grand compositeur le héros passablement prosaïque du Festin de pierrej on se demande si jamais la science musicale, mise au service d
Texpression dramatique, a rien produit de plus achevé. Les sentiments les plus divers, avec toutes leurs finesses et toutes leurs nuances, sont exprimés dans un langage d'une harmonie incomparable. C'est bien de cet ouvrage qu'on peut dire : Il n'y a qu'un seul beau morceau; c'est l'opéra tout entier. Ceux de mes lecteurs qui désireraient connaître d'une manière plus approfondie ce chef-d'œuvre de l'art lyrique en trouveront l'histoire et l'analyse assez complète dans mon Dictionnaire des Opéras. Ce que je dois me borner à dire ici, c'est qu'à mes yeux Don Juan est l'opéra des opéras anciens, comme GmxU laume Tell est l'opéra des opéras modernes.
Don Juan obtint un succès d'enthousiasme à Prague; mais à Vienne une mauvaise interprétation, jointe au mauvais goût du public, le fit échouer, et on lui préféra YAxur de Salieri. Haydn fut presque le seul à en comprendre les beautés. Dans une réunion de soi-disant amateurs qui critiquaient à l'envi la nouvelle œuvre, on lui demanda son opinion, t Tout ce que je sais et puis vous affirmer, répondit-il, c'est que Mozart est le plus grand compositeur de noire époque, i
Le vieux maître de chapelle de Salzbourg ne vécut pas assez pour applaudir la sublinrie partition de son fils. Il mourut le 28 mai 1787.
Un espace de quatre ans s'écoula entre la mort du père et celle du fils. Quand on songe à ce que le bon Léopold avait été pour son fils depuis sa plus tendre enfance, vigilant et dévoué à ses devoirs paternels d'abord, puis le maître intelligent de cet enfant de génie, son guide, son confident, pourvoyant avec une sollicitude infatigable aux développements de ses facultés physiques, morales, intellectuelles, ne le quittant jamais, veillant à ses récréations, à ses lectures, entretenant dans son cœur un foyer d'affection pour Dieu, pour sa mère, pour sa sœur et pour tout ce qui est beau et bien ; quand on se rappelle cette correspondance incessante entre le père et le fils, ses communications si fréquentes de leurs impressions et de
leurs pensées, il semble qu'il régnait entre ces deux âmes une union si parfaite qu'à l'existence du père était attachée celle du fils. Qu'on lise attentivement la lettre suivante :
< Mon très cher père,
1 J'apprends au moment même une nouvelle qui m'accable, d'autant plus que, d'après votre lettre, je devais présumer que, Dieu merci, vous vous portiez à merveille. — Vous êtes donc sérieusement malade? — Ai- je besoin de vous dire avec quelle ardeur j'attends par vous-même des nouvelles rassurantes! J'espère les recevoir sous peu, quoique en toutes choses je me sois habitué à me représenter toujours le pire. Comme la mort, à la bien considérer, est le vrai but de notre vie, je me suis depuis plusieurs années tellement familiarisé avec ce véritable ami de l'homme, que son image, loin d'être effrayante pour moi, n'a rien que de doux et de consolant ! Je remercie Dieu de m'avoir accordé la grâce de reconnaître la mort comme la clef de notre véritable béatitude. Je ne me mets jamais au lit sans penser que, tout jeune que je suis, je puis ne pas me relever le lendemain; et cependant aucun de ceux qui me connaissent ne pourra dire que, dails l'habitude de la vie, je- sois morose, ou triste; je rends grâce tous les jours à mon Créateur de ce bonheur, et le souhaite de tout mon cœur à tous les hommes, mes frères.
< J'espère que pendant que j'écris ces lignes, vous vous trouverez mieux. Que si vous deviez aller plus mal, je vous supplie de ne pas mêle cacher, de m'écrire ou me faire écrire la vérité entière, afin que je puisse aussi vite que possible être dans vos bras. Je vous en conjure par tout ce qu'il y a de plus sacré. J'attends néanmoins une lettre rassurante, et, dans cette douce espérance je vous baise mille fois les mains, ainsi que m femme et Charles, et je suis éternellement
Votre WOLFGANG. >
MOZART. m
On le voit, à la pensée de la mort prochaine de son père, Mozart envisage sans regret la fin de sa propre carrière et regarde la mort comme la clef de notre véritable béatitude.
Quelques mois après, il se remit à ses travaux de composition musicale, mais sa santé était profondément allérée. Déjà il ressentait les premiers symptômes d'une affection de poitrine qui bannissait toute joie de san âme, pour n'y laisser régner que des impressions mélancoliques. Le prisme doré de la jeunesse et du génie s'évanouissait au contact des réalités décevantes delà vie. L'auteur de Don Giovanni, toujours sous l'influence de l'inspiration et souvent plié sous le poids du travail, n'était certainement ni libertin, ni dépensier, mais dans les affaires d'intérêt il avait la touchante et incurable inexpérience des belles âmes. Les fréquentes maladies de sa femme et l'entretien d'une nombreuse famille (il avait six enfants) nécessitaient des frais hors de proportion avec sa position de fortune. Aussi le voit-on souvent obligé de recourir à l'emprunt. Les musiciens d'alors tiraient peu de profit de leurs œuvres, et les trois dernières grandes symphonies de Mozart, composées en 1788, lui rapportèrent plus de gloire que d'argent. L'année suivante, outre un grand nombre de pièces instrumentales, il écrivit la partition de Cosi fan tutte (C'est ainsi qu'elles font toutes), opéra-bouffe en deux actes qui fut représenté à Vienne avec un brillant succès, le 26 janvier 1790.
Touementé par l'idée de sa fin prochaine, idée d'autant plus douloureuse pour lui qu'il craignait de laisser inachevé le monument de son génie, l'infortuné compositeur se livrait sans relâche à un travail qui épuisait ses forces, et dont ni les instances de sa femme, ni les sollicitations de ses amis ne pouvaient le distraire. Il était en proie à ces tristes préoccupations, quand il écrivit, en 1791 , la partition de la Flûte enantée (Zauberflôte), à la demande de l'imprésario Schikaider, qui avait besoin d'un succès pour éviter la faiUite. Plus >uché de la détresse de ce directeur que de ses propres em-
barras, Mozart livra gratis les deux actes de son opéra, se réservant seulement le droit de vendre ensuite sa partition aux autres théâtres qui voudraient la monter. Joué à Vienne le 30 septembre 1 791 , le Zauberflôle eut cent vingt représentations consécutives; mais Schikaneder, au mépris de s'a promesse, en répandit des copies qui permirent à tous les théâtres de donner cet ouvrage. En apprenant qu*il avait été victime de son désintéressement, le maître se contenta de dire, en parlant de l'imprésario : le coquin! Il était dans sa destinée d'être jusqu'à la fin exploité par les gens avec qui il avait affaire.
La partition du Zauberflôte est la plus riche qui soit sortie de la plume du compositeur. En entendant l'orchestration de la Flûte enchantée, on est tenté de croire que c*est le dernier mot de la perfection instrumentale.
Une circonstance mystérieuse contribua vers le même temps à fortifier les pressentiments lugubres qui agitaient Mozart. Il reçut la visite d'un étranger vêtu de gris, qui, sans lui dire qui l'avait envoyé, lui demanda de composer une Messe des morts moyennant cent ducats payés d'avance. L'ouvrage devait être achevé dans le délai d'un mois. Mais, sur ces entrefaites, . l'artiste fut appelé à Prague pour écrire, d'après un livret de Métastase, l'opéra de la Clemenza di Tito à la^emande dés États de Bohème, désireux de fêter le couronnement de l'empereur Léopold II. Au moment où il allait monter en voiture, l'inconnu se présenta et voulut savoir quand le Requiem serait terminé. On sut plus tard que ce personnage, qui affectait de s'envelopper de mystère, n'était autre que Leilgeb, valet de chambre du comte Walsegg. Ce seigneur avait perdu sa femme, et la pensée lui était venue de demander à Mozart de composer un Requiem pour les funérailles de la comtesse. C'était assez conforme aux usages de cette époque. Rien de moins surnaturel par conséquent. Mais l'auteur de Don Giovanni avait, je Tai dit, l'imagination frappée de la pensée de la mort depuis celle de son père; il se persuada que l'homme gris était un
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messager de la destinée, et que c'était pour lui-même qu'il composait son Requiem, Pour s'expliquer cette supposition plus que bizarre qui finit par devenir une obsession, il ne faut pas oublier les superstitions régnant à cette époque. Beaucoup de ' gens, vers lafin du dix-huitièmesiècle,croyaienlàrintervenlion des esprits dans le monde sensible. C'était le temps des Rosecroix, des Swedenborgiens,desThéosophes. Mozart s'était laissé enrôler parmi les francs-maçons, ne voyant dans cette société qu'une association de bienfaisance, et l'on sait que la maçonnerie confinait alors à l'illuminisme. Enfin, il était lié avec le célèbre Mesmer, l'inventeur du magnétisme humain. Sous l'influence de cette fantastique direction d'idées, qui était celle d'un grand nombre de ses contemporains, le musicien de génie, épuisé par le travail et la maladie, a pu voir dans l'événement le plus simple une révélation d'outre- tombe.
La Clemenza di TitOy opéra séria en deux actes, représentée à Prague le 6 septembre 1791, ne fut pas accueillie avec le même succès que l'avaient été les Nozze et Don Giovanni. Habitué parle compositeur à des beautés plus fières, le public ne rendit pas suffisamment justice à tout ce qu'il y avait de charme, de délicatesse et de pureté dans cette suave partition. Mozart en fut affligé, et la vogue de la Flûte enchantée^ à peu de jours de là, ne put le consoler. Le 15 novembre, sa santé parut s'améliorer, et il profita de ce relâche de la maladie pour écrire une petite cantate {VÉloge de Vamitié), destinée à la loge maçonnique dont il était membre. Croyant ses forces rétablies, il se remit avec ardeur à son Requiem , mais, au bout de quelques jours, il dut s'aliter pour ne plus se relever, laissant à son élève Sussmayer la tâche de terminer l'œuvre commencée. Le 5 décembre 1791, le malheureux artiste expira entre les bras de sa femme Constance, de ses enfants et de ses amis» avec la résignation du chrétien. Voulant en donner un exemple aux siens : « Restez, dit-il à sa belle-sœur Sophie Weber, qui s'éloignait en fondant en larmes, je veux que vous me voyiez
m LÎS GRANDS MUSICIENS.
mourir* » Il n'avait pas encore accompli sa trente-sixième année. Mozart eut de sa femme six enfants dont deux survécurent à leur père, Charles, l'aîné, qui est mort en 1848 à Salzbourg, et Wolfgang. Dix-huit ans après la mort de son mari, Constance Weber épousa en secondes noces un conseiller du roi de Danemark, le chevalier de Nissen, qui s'imposa la tâche de recueillir les papiers de famille, la correspondance du père et du fils, ainsi que tous les documents propres â former une biographie complète du compositeur, laquelle ne fut publiée qu'après sa mort, en 1826. Cet homme honorable devint le protecteur de la famille de Mozart. Madame de Nissen lui survécut et, après avoir donné ses soins à la publication de tout ce qui pouvait honorer la mémoire de son premier mari, elle revint se fixer à Salzbourg, où elle fit ériger un monument en marbre au chevalier comme une sorte d'hommage de sa reconnaissance.
Mozart a été le premier pianiste de son temps ; mais ce mérite, qui suffirait à illustrer un homme ordinaire, disparaît devant l'immense réputation qu'il s'est acquise comme compositeur. Le catalogue de ses productions, s'élevant à plus de huit cents morceaux, comprend tous les genres et, dans tous les genres, Mozart est supérieur. C'est peut-être le seul musicien auquel puisse s'appliquer pareil éloge. Tandis que Beethoven triomphe dans la symphonie, que Rossini excelle dans la musique dramati.que, le maître de Salzbourg ne connaît point les spécialités; qu'il écrive une messe ou un opéra, un oratorio ou un menuet, un quatuor ou une cantate, quoi qu'il fasse, on le retrouve avec tout son génie. Ce sont des modèles de composition idéale qui ont fixé et maintenu jusqu'à ce jour les règles du goût; semblables à des colonnes, ils soutiennent encore aujourd'hui l'édifi^^e musical, et leur solidité le protégera contre les efforts téméraires de ceux qui veulent en saper les bases.
La liste est longue des hommes de génie qui ont expié leur illustration par les chagrins et l'amertume de leur vie. Beethoven ne fit pas exception à celte règle assez générale, et, en racontant sa^ vie, j'aurai plus d'une fois à constater cette vérité d'expérience, que la gloire n'est souvent qu'un deuil éclatant du bonheur.
Le grand artiste naquit à Bonn (Prusse), le 1 7 décem bre 1 770. Sa famille était originaire de Maestricht. Ainsi que Mozart, il a eu pour père un musicien. Celui-ci remplissait les fonctions de ténor à la chapelle de l'électeur de Cologne. Son grand-père avait été maître de la chapelle du prince électeur à Bonn. Le premier malheur de Louis van Beethoven fut de ne point rencontrer chez ses parents cette chaleur d'affection qui rend aisés à l'enfant les commencements de l'étude, et dont l'influence bienfaisante se fait encore sentira l'homme mûr. Quel charmant tableau que celui du jeune Mozart au milieu des siens! Ici la scène change: nous sommes en présence d'un fils naturellement opiniâtre et rebelle à toute direction, dont les défauts seront aggravés par les corrections qu'il reçoit d'u'n père bruet adonné à la boisson. Le futur compositeur de tant d'adrables symphonies montrait à l'origine peu de dispositions »ur Is^ musique, et les rigueurs paternelles pouvaient seules
m LES GRANDS MUSICIENS.
le forcer à se mettre au piano. On raconte que, tandis qu'il jouait du violon, une araignée se laissait glisser du plafond pour venir l'entendre. La mère de Beethoven, ayant remarqué l'insecte, l'écrasa, et l'enfant en fureur brisa de colère son instrument. Ainsi se révélait, dès l'âge le plus tendre, ce tempérament que Cherubini, plus tard, caractérisait d'un mot, disant du célèbre musicien: « Il est toujours brusque. »
Ses maîtres furent d'abord son père et un certain Pfeiffer, chef d'orchestre. La famille était pauvre et ne pouvait faire les frais d'un maître de piano. Van der Eden, organiste de la cour, s'offrit à donner gratuitement des leçons au jeune Beethoven. Il triompha des répugnances de son élève et lui fit faire de rapides progrès. A douze ans, Beethoven déchiffrait avec une perfection étonnante le Clavecin bien tempéré de Jean-Sébastien Bach, et l'on sait combien sont difficiles les fugues et les préludes contenus dans ce recueil. Â l'âge de treize ans, il composa trois quatuors, qui fuient publiés depuis par Artaria.
Mozart régnait alors sur le monde musical, et Beethoven l'admirait profondément avant de songer qu'il deviendrait un jour son émule en renommée. Cédant à son enthousiasme, il fil un voyagea Vienne, au printemps de 1787, pour y voir l'auteur de tant de chefs-d'œuvre. Ce fut le comte de Valdstein, chambellan de l'empereur d'Autriche, quHui en fournit les moyens et favorisa le séjour qu'il y fit en lui envoyant quelques sommes d'argent. Muni d'une lettre de recommandation, il fut admis en présence du maître. Celui-ci, désireux de connaître de auditu l'adolescent dont on lui vantait le talent, lui donna à développer un thème hérissé de difficultés. Beethoven se mil au piano, et telles furent l'originalité et la puissance avec laquelle il travailla ce ihème, que Mozart, après l'avoir entendu, ne put s'empêcher de dire à ses amis : t Faites attention à ce jeune homme, vous en entendrez parler quelque jour. >
En 1792, Beethoven, qui touchait concurremment avec Neefe une pension comme organiste attaché à la chapelle de Cologne,
fut envoyé à Vienne par son protecleur, rélecteur Maximilien- François, frère de l'empereur Joseph, pour sMnslruire dans les procédés de la composition. Fixé à Vienne, il trouva immédiatement un protecteur dévoué dans le baron Godefroy van Swieten, directeur de la bibliothèque impériale, ami intime de Mozart et de Haydn, propagateur des œuvres de Bach, de Haendel, traducteur des poèmes anglais de la Création et des Saisons.
Le prince Lichnowski, élève de Mozart, et la princesse Christine, née comtesse de Thun, adoptèrent en quelque sorte le jeune Beethoven. Ils le firent jouir dans leur maison d'une hospitalité opulente pendant plusieurs années. Le prince fit plus encore : il assura son existence par une somme fixe et annuelle de 600 florins.
Indépendamment des personnages que j'ai cités, Beethoven compta bientôt au nombre de ses amis, dévoués à sa personne et à son talent, le comte MauricerNicolas Zmeskalle, secrétaire de l'empereur, le comte François de Brunswick, le baron Joseph de Gleichenstein, le baron Pasqualati; quant au docteur Wegeler et à Etienne de Breuning, leur intimité avait précédé le voyage à Vienne.
De telles marques de sympathie ne purent dompter le caractère malheureux de Beethoven. A chaque instant, il mettait à l'épreuve la patience de ses amis et protecteurs par sa bizarrerie, sa mauvaise humeur, son mépris pour les convenances du monde, et, il faut le dire, par un sentiment excessif de sa valeur personnelle.
Il fut rélève d'Haydn, de 1792 à 4794; mais il recevait assez mal les conseils du vieux maître. Impatient de tout frein, il n'aspirait qu'à rompre avec Haydn, lorsqu'il fit la connaissance de Schenck, auteur d'un opéra-comique intitulé le Barbier du
liage et joué avec succès en Allemagne. Il reçut de ce musicien des leçons de contrepoint, en même temps qu'il allait pour
forme montrer ses cahiers à Haydn. Ferdinand Ries ajoute
même, dans sa notice biographique sur Beethoven, qu^Haydii ayant désiré que Beethoven mit sur sa première publication : Élève de Haydriy le jeune homme s'y serait refusé en disant quMl n'avait rien appris de lui. La reconnaissance paraît avoir été en toute circonstance pour cette nature indépendante un insupportable fardeau. Cependant un autre biographe affirme qu'Haydn, à son retour de Londres, reçut Fhommage d'une cantate composée par Beethoven et qu'il donna des encouragements au jeune musicien. Sur ce dernier point, il ne saurait y avoir de doute. Le bon Haydn a bien pu, à la fin de sa carrière, ne pas se soucier de diriger de nouveaux élèves, mais il n'a jamais dû leur refuser ses encouragements. Beethoven reçut plus tard les leçons d'Albrechtsberger pour le contrepoint et de Salieri pour la musique dramatique. II eût donc en tout sept professeurs. Trois d'entre eux possédaient les secrets de la composition musicale à un degré éminent, les autres pouvaient avoir aussi du mérite.
Il importe donc de constater que Beethoven reçut l'instruction spéciale la plus étendue, la plus complète, la plus varice qu'un élève puisse recevoir, et qu'en outre ses débuts furent favorisés d'une manière tout exceptionnelle.
A cette époque, la haute société autrichienne se faisait gloire d'aimer la musique et défavoriser les musiciens. Aucun milieu n'était assurément plus propice au développement d'un artiste que celui où les circonstances venaient de jeter Beethoven.
Le prince Lichnowski et le comte Rasumoffsky, ambassadeur de Russie à Vienne, réunissaient alternativement dans leur palais une petite société, composée d'artistes et d'amateurs pour l'exécution de la musique de chambre. On y jouait les symphonies et les quatuors d'Haydn et de Mozart, et ce fut là que Beethoven fit entendre ses premiers ouvrages : d'où le nom de Quatuor de Beethoven donné à la société d'instrumentistes qui exécutait les productions du jeune maître. Le chevalier de Seyfried ne trouve pas de termes pour
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exprimer la perfection avec laquelle les ouvrages de Beethoven étaient exécutés dans des circonstances si favorables. Précédé déjà d'une grande réputation, Beethoven visita*Prague, Leipsick et Berlin pendant l'année 1795; il fut accueilli partout avec enthousiasme, et son talent sur le piano, sa facilité à improviser sur un thème donné, excitèrent l'admiration. Cherubini et Cramer l'entendirent alors jouer du piano et ont répété depuis que son exécution était puissante et chaleureuse.
En 1800, Beethoven trace un exposé de sa situation dans une lettre au docteur Wegeler. « Mes compositions, dit-il, me rapportent beaucoup, et je puis dire que j'ai plus de commandes qu'il ne m'est possible d'çn réaliser; aussi j'ai pour chaque chose six ou sept éditeurs, et même plus si cela me convient. On ne marchande plus avec moi, je fais mon prix et l'on me paye. » C'est pendant cette période que Beethoven, de Tingt-cinq à trente ans, écrivit ses œuvres les plus franchement mélodiques, ses trios en mi, en sot majeur, et en ut mineur; le premier concerto en ut majeur, les trois premiers quatuors, des airs variés et sonates pour piano, la composition d'Adélaidôy la sonate pathétique; tout est clair, lumineux, facile à comprendre. Il y a dans plusieurs de ces ouvrages les traces d'une sensibilité qu'on ne retrouve pas si évidente ailleurs.
L'examen des œuvres du grand musicien amène naturellement une classification, et depuis longtemps elle a été faite par les amateurs attentifs. La division de la carrière musicale de Beethoven en trois périodes ou manières est si motivée, qu'elle a été adoptée par son principal biographe, Schindler, honnête Allemand, d'une assez faible portée d'esprit, mais bon musicien, puisqu'il fut l'élève et l'ami du maître. La première manière de Beethoven s'arrête vers 1800; la deuxième embrasse l'intervalle compris de 1801 à 1814, époque de la réation de ses grandes symphonies; et enfin la dernière ma-
nière, commençant en 1815, finit à la mort du compositeur, en 1827.
Avec le dix-neuvième siècle s'ouvre, pour Beelhoven,une / période de douleurs et de chagrins dont son âme sera empoisonnée jusqu'au dernier jour. Il prend le parti de fixer sa résidence à Vienne. Ses deux frères, Charles et Jean, y habitaient; l'un était commis à la banque nationale, l'autre pharmacien, c'est-à-dire peu artistes tous deux. On en a tracé comme à plaisir un portrait odieux. J'ai bien remarqué des traces de mésintelligence entre ces frères; cependant je crois qu'on en a exagéré la portée. Schindler lui-même, qui les connaissait, n'a pu citer de leur part aucun fait bien criminel. Pouvait-on exiger d'eux autre chose que de s'employer selon leur caractère à défendre les intérêts matériels que le musicien de génie entendait assez mal.
Ce fut à cette époque que Beethoven ressentit les atteintes d'une surdité qui prit presque aussitôt un caractère alarmant. Un artiste qui semblait né tout^xprès pour faire entendre sa musique au monde enthousiasmé, perdre le sens de l'oaiel l'enchanteur merveilleux de la société la plus polie de l'Europe, devenir sourd! G*était bien, on en conviendra, la plus accablante fatalité qui pût tomber sur un homme comme Beethoven, à qui il restait tant d'idées à exprimer, tant de conceptions à faire éclore, qui sentait bouillonner dans son cerveau comme une mer harmonieuse. Est-il nécessaire de rechercher une autre explication de son caractère et de son genre de vie que celle épreuve, la plus cruelle qu'un musicien puisse subir?
Les personnes souffrant d'une infirmité deviennent timides, et la défiance accompagne presque toujours la timidité. On s'explique dès lors cette humeur soupçonneuse, cette fierté maladive, celte misanthropie rebelle aux efforts de l'ami tié, cite inclination chaque jour plus prononcée pour la solitude, enfin ces projets de suicide et ce lamentable testament écrit en 1802, où le desespoir parle un si déchirant langage :
€ A mon frère Charles.
» hommes qui me croyez haineux, intraitable ou misanthrope» et qui me représentez comme tel, vous ne me rendez pas justice! Vous ne connaissez pas les raisons secrètes qui font que je vous parais ainsi. De cœur et d'esprit j*étais porté, dès mon enfance, aux sentiments bienveillants, j'éprouvais même le besoin de faire quelques belles actions. Mais songez que, depuis six ans, je suis dans un triste état de santé, aggravé encore par d'ignorants médecins; que, bercé d'année en année par l'espoir d'une amélioration, j'en suis réduit à la perspective d'un mal double, dont laguérison sera longue et peut être impossible. Né avec un tempérament vif et ardent, susceptible de sentir les agréments de la société, j'ai été obligé de m'en séparer de bonne heure et de vivre dans la solitude; et, quand je voulais me mettre au-dessus de cela et oublier mon infirmité, j'en étais repoussé avec un redoublement de tristesse par suite de ma difficulté d'entendre. Il m'était impossible pourtant de dire aux hommes : Parlez plus haut, criez, car je suis sourd ! Ah ! comment était-il possible d'avouer la faiblesse d'un sens qui aurait dû être plus parfait chez moi que chez les autres, d'un sens que j'ai possédé autrefois dans Tétat de perfection, et d'une perfection telle que peu d'hommes de mon art la possédaient ; non, je ne le puis pas. Ne m'en veuillez donc pas quand vous me voyez dans la retraite, quand je voudrais vivre avec vous; mon malheur me fait doublement souffrir, car je vois que l'on me méconnaît. Pour moi, point de délassement dans la société, point de conversation intime, point d'épanchements mutuels. Vivant toujours seul, sans autre ressources que celles que commande une impérieuse nécessité, je ne puis me faire admettre dans la société, et je vis comme un banni. Toutes les fois que je m'approche du monde, une affreuse inquiétude s'empare de moi; je crains à tout instant le danger de faire remarquer mon état. — C'est ainsi que j'ai passé
à la campagne lamoilié de celte année ; engagé par mes savants médecins à soigner mon ouïe, j'ai mené un genre de vie contraire à mes goûls naturels. Pourtant quand, en dépit des moliTs qui m'éioignaient de la société, je m'y laissais entraîner, à quel chagrin Je m'exposais lorsque quelqu'un, se trouvant auprès de moi, entendait de loin une flûte et que je n'entendais rien ; ou qu'il entendait chanter un pâtre et que je n'entendais encore rien! J'en ressentais un désespoir si violent, que peu s'en fallait que je ne misse fin à ma vie. L'art seul m'a retenu; il me semblait impossible de quitter le monde avant d'avoir produit tout ce que je sentais devoir produire. C'est ainsi que je continuais cette pauvre vie, véritablement misérable : un rien suffit pour me faire passer de l'état le meilleur à l'état le plus pénible. Patience, c'est le nom du guide que je dois choisir! Je l'ai déjà, et ma résolution est de persévérer jusqu'à ce qu'il plaise aux inexorables Parques de couper la trame de ma vie. Peut-être cela ira-t-il mieux, peut-être non. Je suis décidé à me faire philosophe à vingt-huit ans, chose qui n'esl pas facile, et qui est plus difficile pour moi que pour tout autre. — Divinité, tu vois dans mon cœur, tu le connais et tu sais que Tamour du prochain et le penchant*au bien y tiennent une grande place.
» hommes qui lirez ceci un jour, songez combien vous avez été injustes envers moi dans mon malheur; que les malheureux se consolent en voyant en moi un de leurs semblables, qui, bravant les obstacles, fit tout ce que sa position lui permettait de faire pour être digne d'être compté au nombre des hommes de bien et des artistes de mérite.
« Et vous, mon frère Charles, aussitôt que je serai mort, priez le professeur Schmidt, en mon nom, de décrire ma maladie et d'ajouter cette description à cet écrit, afin qu'après ma mort, autant que possible, le monde soit réconcilié avec moi. En même temps, je vous déclare tous deux héritiers de ma petite fortune (si on peut l'appeler ainsi). Partagez-la loyalement
)yez d'accord et aidez vous mutuellement. Tout ce que vous /ez fait contre moi vous a été depuis longtemps pardonné, )us le savez. Je remercie mon frère Charles particulièrement )ur l'attachement qu'il m'a témoigné dans ces derniers temps. : souhaite que votre vie soit meilleure et plus libre de soucis je la mienne. Recommandez la vertu à vos enfants; elle. :ule peut vous rendre heureux, et non pas l'argent. Je vous trie d'expérience : c'est la vertu qui soutient dans le malheur, , si je n'ai point fmi ma vie par un suicide, je le dois à vous nsi qu'à mon art. Vivez heureux et aimez-vous. Je remercie us mes bons amis, principalement le prince Lichnowski et le professeur Schmidt. Je désire que les instruments du prince soient conservés chez un de vous; mais qu'il n'y ait point de discussion à ce sujet entre vous deux. Si cependant vous aviez besoin d'argent pour quelque chose de plus utile, je vous ' permets de vendre ces violons, et je sei'ai heureux de vous être utile de mon tombeau. C'est avec joie que je vais au-devant de la mort. Si elle vient avant que j'aie l'occasion de développer mes capacités musicales, j'attribuerai cela à la dureté d^ mon sort; mais ce serait trop tôt, et je désire qu'elle vienne plus tard : dans tous les cas, je serai content, car elle me délivrera d'un état pénible ; j'irai avec courage au-devant d'elle. Adieu, ne m'oubliez pas dans la mort, je le mérite, car je vous ai toujours voulu du bien durant ma vie, et toutes mes pensées étaient pour votre bonheur. Soyez heureux.
( HelIisenEUdt, ce 6 octobie.
» Louis van Beethoven. *
En 1803, Giulietta Guicciardi fut aimée passionnément par Beethoven; elle lui inspira l'admirable sonate en ut mineur, dite Sonate d« clair de lune. Il parait, d'après un billet écrit par Beethoven et remis à Schindler, que celte personne semblait répondre à son amour; mais, comme la demoiselle épousa un maître de ballets nommé Gallenberg, on peut
penser qu'elle fit jouer au pauvre Beethoven le rôle de dupe. Schindler donne trois lettres d'amour écrites par Ludwig à sa maîtresse; elles témoignent d'un cœur profondément et sincèrement épris.
Il avait fait exécuter au théâtre du Burg à Vienne, le 23 mars 1801, un ballet : Les créations de Prométhée; en 1802, diverses sonates, la Marche funèbre pour la mort d'un héros et l'admirable septuor; il donna, le 5 avril 1803, la cantate intitulée : Le Christ au mont des Oliviers.
Mais c'est la symphonie en ré, exécutée en 1804, qui inaugure la seconde phase musicale et la véritable manière de Bee-^ thoven. Jusque-là, dans ses sonates, dans ses quatuors, etc«, Beethoven reflétait dans une certaine mesure l'inspiration du maître immortel dont il avait reçu en quelque sorte l'investiture artistique lors de son premier voyage à Vienne, en 1787. Maintenant il est lui-même, il le sera plus encore peut-être, s'il est permis de parler ainsi, dans sa Symphonie héroïque^ écrite à l'instigation de Bernadette, qui remplissait alors les fonctions d'ambassadeur français près de la cour d'Autriche. Bonaparte n'était à ses yeux que le bras victorieux de la France républicaine. Admirateur sincère du premier consul, il prêta donc facilement l'oreille à la voix de Bernadotte qui lui demandait une symphonie destinée à glorifier son héros. Une copie nette de la partition de la Symphonie héroïque avec la dédicace au premier consul de la République française consistant en deux mots : Napoléon Bonaparte^ allait être remise au général pour être envoyée à Paris, lorsque là nouvelle vint à Vienne que le premier consul s'était fait proclamer empereur des Français. Aussitôt Beethoven saisit sa partition avec colère, arracha la feuille du titre et la jeta par terre en proférant des imprécations contre le nouveau tyran; c'est ainsi qu'il appelait l'empereur Napoléon. Il remplaça le titre de sa Symphonie hé-roîque par cette devise : Per festeggiare il sovenire d'un gran uomo.
L*éminent symphoniste était-il doué à un degré égal de la faculté dramatique? L'opéra de Léonore va nous le dire. Cette pièce, jouée à Vienne le 20 novembre 1805, ne répondit pas aux espérances que le nom du compositeur faisait concevoir. Réduite plus tard à deux actes et représentée sous le titre dé Fidelio, qui lui est resté, elle obtint plus de succès. On reconnut ce qui y éUiit en effet, c'est-à-dire l'empreinte d'un talent arrivé à sa maturité, une science profonde des effets d'orchestration et une habileté consommée dans l'art de traiter une idée, de la développer en y introduisant les épisodes les plus intéressants. Cependant, quand on se place au point de vue de la musique vocale et du genre dramatique, on peut dire, sans manquer de respect à Beethoven, que Fidelio ne réunit pas les conditions de l'œuvre lyrique, telle que nous comprenons depuis Gluck, Mozart, Rossini et Meyerbeer. L'inllexible raideur de la personnalité de Beethoven l'empêchait de se plier aux nuances des divers caractères, et de subordonner la conceplion de ses formes musicales aux exigences d'un scénario. L'instrumentation domine les parties essentielles, et les formes mélodiques ne sont pas assez faciles à saisir.
La décade de 1804 à 1814 n*est pas seulement la plus brillante du génie de Beethoven, elle est encore la plus féconde el la plus riche. A ce temps appartiennent la sonate en fa ma' jeur (1806), la symphonie en si majeur^ l'ouverture de Co^ riolariy el la messe en ul majeur, écrite pour le pnnce Esterhazy (1807), le ConcertinOy la symphonie en ut mineur, l'œuvre la plus parfaite du maître, celle qui est la marque de l'apogée de son génie, et la symphonie Paslerale (ISOS). L'époque à laquelle Beethoven a fait exécuter ses magnifiques symphonies marque le point culminant des progrès de la musique en Allemagne.
Cependant, au milieu de ses triomphes, Beethoven menait, toujours une vie, agitée, tourmentée de mille soucis et qu'il croyait à tort précaire et mal assurée. Sous ce dernier rapport.
peu de compositeurs, même paimi les plus grands, ont été aussi favorisés que Beethoven, qui a joui de son vivant d'une grande renommée, qui était entouré d'amis enthousiastes et dévoués, qui faisait exécuter chez des princes et par des princes ses quatuors à peine terminés et dont Tencre n'était pas encore séchée. Cependant il s'est cru très malheureux; il l'a été par cela même, et nous devons le plaindre. Il faillit se brouiller avec le prince Lichnowski, en lui demandant un jour le capital de la rente annuelle de six cents florins qu'il devait à la générosité de cet amateur. Dans cette- extrémité, Beethoven songeait à aller chercher fortune en Italie, quand Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, lui fit offrir la place de .maître de chapelle à Cassel. L'aristocratie viennoise, menacée de perdre le musicien dont elle était fière, s'émut de sa détresse, et un concordat passé d'un commun accord entre l'archiduc Rodophe, le prince Lobkowitz et le prince Rinsky assura à Fauteur de Fidelio une pension annuelle de quatre mille florins. Après l'année 1810, une des plus fécondes en chefsd'œuvre dans l'existence de Beethoven, sa position pécuniaire fut de nouveau compromise par suite du dérangement des finances autrichiennes, et sa pension réduite, en fait, de quatre mille florins à huit cents. Au fort de ces revers de fortune, il écrit, en 4811, la musique de trois chants de Goethe et l'ouverture àiEgmont; en 1819, l'ouverture des Ruines d'Athènes et l'ouverture du Roi Etienne. Si grande que fût la valeur de ces compositions, elles devaient être éclipsées par la Bataille de Vittoriay symphonie militaire à deux orchestres, exécutée dans VAula de l'Université, les 8 et 12 décembre 1813.
Le moment où l'Allemagne se couronne reine de l'art dans la personne de son glorieux enfant, est aussi celui où le sort des armes lui donne gain de cause; 1813 avait été marqué par la défaite des Français à Leipsick, 1814 est signalé parla campagne de France et le renversement de Bonaparte. Les souverains et les ministres réunis au congrès de Vienne sont les
auditeurs de la cantate dramatique de circonstance (0 moment glonetix), qui clôt la seconde manière du maître (29 novembre 4814).
Quoiqu'on ait prétendu le contraire, la renommée de Beethoven s'établit promptement en France. Là première symphonie en ut fut exécutée à Paris en 1810, sous la direction d'Habeneck, qui fit connaître successivement toutes les autres symphotnies dans les concerts spirituels de TOpéra; à partir de 1828, il les fit exécuter par l'orchestre incomparable de la Société des concerts du Conservatoire. Habeneck était un artiste d'élite à qui celte Société est redevable d'une bonne partie de ses excellentes traditions. Depuis la mort de ce vaillant chef d'orchestre, arrivée en 1849, les symphonies de Beethoven ont continué à figurer au premier rang dans les programmes de la Société des concerts.
Ayons le courage de le dire, quoi qu'il nous en coûte : à partir de 1815 jusqu'à sa mort (26 mars 1827), l'illustre compositeur tombe au-dessous de lui-même. Son inspiration est moins nette; sa musique qui, même en s'efTorçant d'exprimer l'infini, était restée pendant la période précédente suffisamment précise et intelligible, devient maintenant obscure et confuse.
La grande messe en ré {Missasolemnis)^ les dernières ouvertures, la neuvième symphonie avec chœurs < sur Vode à la joie de Schiller » et surtout les derniers quatuors sont des œuvres apocalyptiques. Non qu'il ne s'y rencontre encore, çà et là d'éclatantes beautés en assez grand nombre pour témoigner que c'est un soleil qui se couche, mais, dans l'ensemble, la lumière fait défaut ; ce sont des créations puissantes où manque le Fiat lu^. Pendant qu'il travaillait à la neuvième symphonie^ le compositeur parcourait la campagne, notant ses idées, sans penser à l'heure des repas, et rentrait souvent sans chapeau, isiu grand déplaisir de madame Schnaps, sa cuisinière; toute sa conduite attestait une surexcitation fébrile; la partition fut enfin achevée au mois de février 1822.
LES GKA9IBS MUSICICNS.
BeelhoTea désirait faire exéeater la If issa solemniSy et la neu- 9ième symphonie ààxks un grand concert à Berlin; il s'adressa à cet effet an comte Brûhl, qui lui promit un grand succès. Mais cette détermination émut toute la noblesse dilettante de Vienne, ainsi que les adfnirateurs du maître. On rédigea une adresse dans laquelle on le suppliait en termes chaleureux d'épargner cette bonté à la capitale et de ne pas permettre que les noufeanx cbefs-d*œuTTe sortissent du lieu de leur naissance avant d'avoir été appréciés par les admirateurs nombreux de l'art national. Beethoven fut touché de cette manifestation. Ses amis se mirent en campagne, aplanirent les difBcultés suscitées par le caractère du maître, et le 7 mat eut lieu à Vienne, dans la salle du théâtre de la Porte de Carinthie, l'exécution des deux œuvres colossales si ardemment désirées. Beethoven était à la droite du directeur et donnait le mouvement de chaque morceau. Mais il entendit peu ou mal ce qui se passait autour de lui. Paraissant étranger aux acclamations d'un public en« thousiaste, il tournait le dos à la salle, et on dut l'avertir de répondre par un signe de tête à l'ovation dont il était l'objet. Le résultat pécuniaire de la séance fut presque négatif. Le maître l'apprit aussitôt; il se trouva mal. Il fallut l'emporter chez lui. où il demeura toute la nuit sans proférer une parole. 11 s'endormit, et ses domestiques le retrouvèrent à la même place le lendemain malin, dans sa toilette de concert.
Les parties solo de la messe et du finale de la symphonie avaient donné lieu à des débats orageux entre le maître et les interprètes pendant les répétitions. Caroline Ungher et Henriette Sontag réclamèrent des changements que Beethoven refusa opiniâtrement, prétendant qu'elles étaient perverties par la musique italienne, et que telle était la raison qui leur faisait trouver la sienne difficile. Assez mauvaise raison, car la difficulté ne consistait pas dans les phrases prises en ellesmêmes, mais dans la manière dont le compositeur traitait la voix humaine. Ce qui fit dire à Caroline Ungher qu'il était c le
tyran de la voix )». Ilenrielte Sontag désirait chanter sa partie, mezza voce^ selon son habitude. Beethoven n'entendant pas suffisamment, à cause de la faiblesse de son oreille, exigea qu'elle chantât tout en voix de poitrine. Le Kyrie étant écrit dans un mouvement très large, la pauvre cantatrice fut bientôt aux abois. Il en était de même des chœurs. 11 y a dans le Credo un passage où le soprano attaque un motif de fugue sur un si bémol aigu. On fit observer à Beethoven que jamais une voix de femme ne pouvait attaquer un son si élevé sans aucune préparation. Il fut inexorable. En vain le mailre de chapelle, Umlaufy joignit ses instances à celles des soprani, Beethoven resta inflexible. Les parties de basse ne furent pas mieux traitées.
Une seconde exécution de la neuvième symphonie et d*une partie de la Missa solemnis eut lieu le 23 du même mois, et, il faut le reconnaître, avec un succès moindre.
Il est juste dé signaler les souffrances physiques et morales de l'artiste parmi les causes qui purent contribuer à l'altération de son talent. La surdite de Beethoven, rebelle A tous les traite* ments dont il essaya, ne fit même que s'aggraver depuis 1815, et le mit dans l'impossibilité de diriger l'exécution de ses ouvrages. D'un autre côté, sa santé s'affaiblissait, et la mort de son frère Charles, caissier d'une maison de banque autrichienne, décédé au mois de novembre 1815, semblait l'avertir que ses jours étaient comptés. Ce frère laissait un fils, dont, par son testament, il confia la tutelle à Beethoven. De là résultèrent pour notre artiste de longues et sérieuses difficultés. Pendant près de cinq ans il eut à lutter contre les prétentions de madame Charles Beethoven^ gui demanda aux tribunaux la remise de la tutelle de son fils. Les juges donnèrent gain de cause à l'oncle contre la mère, et déboutèrent celle-ci de ses prétentions. Le jeune Charles Beethoven, en vertu d'une décision judiciaire conforme. d'ailleurs à l'esprit du testament paternel, fut remis à son oncle, qui l'adopta, et dès lors n'é*
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pargna rien pour son éducation. Ce que cachait de bonté native ei d'affectueuse tendresse la rude écorce du compositeur t toujours brusque », on peut s'en faire une idée par la façon dont il comprit et remplit ses devoirs à l'égard de son fils adoptif. Soins malheureusement stériles! tendresse prodiguée à un ingrat! Charles Beethoven ne se contente pas même d'affliger son oncle par la légèreté de sa conduite : dans un accès de désespoir, il essaye de se donner la mort; mais les règlements de police du temps contenaient de sévères dispositions relatives aux tentatives de suicide ; l'étudiant relajjs encourt leur effet, et se voit l'objet d'une surveillance spéciale. Finalement, on est réduit à l'incorporer dans un régiment.
Comprenez-vous à présent ce que dut souffrir Beethoven à la suite de tant et de si cuisants déboires, causés par cette famille dont le grand musicien immortalisait le nom? Son caractère s'aigrit au delà de toute mesure, au point de le rendre dur et injuste envers ses amis les plus fidèles. Sa robuste constitution subît aussi le contre-coup fatal de cette funeste disposition d'esprit? Une maladie du poumon sur laquelle on se trompa à l'origine, et qui fut traitée comme une hydropisiô, l'emporta le 26 mars 1 827, à l'âge de cinquante-sept ans ; sur son lit de mort, il manifesta les plus vifs sentiments de piété, reçut les sacrements de l'Église, et se réconcilia avec son rival Hummel, à cette heure suprême où l'homme a trop besoin de pardon pour conserver des ressentissements.
Antoine Schindler ne cache pas que le maître, qui lui inspire une si profonde admiration, était, dans la vie privée, plein de manies bizarres qui le rendaient insociable. La dé fiance et l'irascibilité de Beethoven sont connues. Dans les concerts qu'il dirigeait, il lui arriva plusieurs fois de s*emporter grossièrement contre les exécutants, quand ceux-ci avaient le malheur de commettre quelque faute. Ses amis les plus intimes n'étaient pas même à l'abri de sa colère et de ses soupçons. Après les concerts des 7 et 23 mai 1822, organisés
au bénéfice de Beethoven par les soins du maitre de chapelle Uralauf. du violoniste Schupanzigh et de Schindler, le compositeur les réunit tous trois à l'hôtel de Tj^omme Sauvage, au Prater, où il commanda un magnifique repas. Puis, à peine les invités étaient-ils à table, qu'il éclata contre eux, les accusant de tromperie et de vol. Les convives, qui s'attendaient à des remerciements pour leurs services désintéressés, se voyant, au conti-aire, traités si indignement, quittèrent la salle avec plus de douleur que de ressentiment, laissant Beethoven seul avec son neveu, en face du splendide repas qu'il avait fait préparer.
Boileau nous apprend qu'il trouvait au coin d'un bois le mot qui l'avait fui : Beethoven cherchait aussi l'inspiration en se promenant soit dans la campagne, soit dans les rues de Vienne. Quelque temps qu'il fît, pluie, vent ou grêle, rien ne l'empêchait de se livrer chaque jour à de longues pérégrinations. Heureux s'il eût pu passer toute sa vie en plein air! Rentré chez lui, notre artiste s'abandonnait à des excentricités fort préjudiciables au bon état de son logement. Il se mettait à écrire et à chiffrer sur les murs et lès volets de l'appartement avec cette insouciante et ce sans-gêne qui lui étaient habituels. Si le plancher était m'oins propre que les murailles à recevoir ses élucubrations, il était plus maltraité encore; car, sans res-* pect pour le parquet, le compositeur l'inondait avec une profusion déplorable chaque fois qu'il faisait ses ablutions; ce n'était pas l'affaire des propriétaires, et l'honneur de loger le symphoniste élait trop chèrement payé à leurs yeux par le dégât de leurs immeubles. Aussi lui signifiaient-ils son congé à l'expiration du terme, et, comme celte manie des aspersions finit par être connue, malgré le zèle de ses amis qui se mettaient en campagne pour découvrir un propriétaire tolérant, Beethoven eut souvent beaucoup de peine à trouver un toit où abriter sa gloire.
Un autre trait de mœurs qu'on rencontre assez souvent chez
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les grands esprits, c'est la distraction. Il en vint à oublier la vérilable date de sa naissance. Il se rajeunissait de deux ans. Il n*est pas probable que ce fût par coquetterie. Beethoven était disirait à ce point qu'un jour à Vienne, entrant dans un restaurant, il demande la carte, et au lieu de faire son choix, il se met & noter au dos une idée musicale qui lui était venue à rimproviste. Le voilà rêvant, écrivant, tout entier à son inspiration, sans plus se soucier ni du lieu ou il est, ni de Tobjet qui Tya amené. Puis, après avoir fait de la carte une partition, il se lève et demande ce qu'il doit. — Monsieur, vous ne devez rien, répond le garçon, car vous n'avez pas dîné. — Vous croyez que je n'ai pas dîné? — Non, assurément. — Eh bien, donnez-moi quelque chose. — : Que désirez-vous? — Ce que vous voudrez.
Ces ridicules, ces travers, ces défauts d'un homme de génie sont la rançon de ses facultés supérieures. Si je les ai rapportés, ce n'est pas pour amoindrir une personnalité qui restera toujours l'une des plus hautes dans la sphère de l'art. Mais que de justesse, au fond, dans ce mot de Gœthe : e C'est tout à fait la même chose que d'elle grand ou petit : il faut toujours payer Fécot de l'humanilé. i
BOIËLDIEU
La génération qui vit le jour pendant les dernières années du dix-huitième siècle a fourni un nombre exceptionnel d'hommes de mérite en divers genres, et ce n'est pas son moindre titre de gloire que de compter parmi eux le prince de notre musique légère, l'immorlel Boïeldieu.
François-Adrien Boïeldieu naquit à Rouen, le 15 décembre 1775. Son père était secrétaire de l'archevêché et lui-même reçut les premières notions de Fart du chant à l'église métropolitaine, où il avait été placé comme enfant de chœur. Le chef delà maîtrise, qui s'appelait Broche, dirigea ses études. C'était un homme sévère, violent même, qui menait ses élèves à la baguette selon l'usage du temps. On raconte à ce sujet que le petiU Boïel (ainsi qu'on appelait par abréviation Boïeldieu), effrayé des conséquences qu'allait avoir pour lui une tache faite sur un livre de son maître, prit la fuite pour se soustraire au châtiment qui l'attendait. On l'atteignit lorsqu'il était déjà sur la roule de Paris, et on le ramena à la maîtrise. Ses parents obtinrent de Broche la promesse qu'il mettrait dorénavant moins de dureté dans ses réprimandes.
A l'âge de seize ans, Boïeldieu joignait à quelques notions d'harmonie un talent agréable d'exécution sur le piano et d'heureuses inspirations mélodiques. Il était déjà passionné
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pour Tart dramatique, au point de consacrer toutes ses économies à aller entendre au théâtre de Rouen les opéras de Philidor, de Piccinni, de Monsigny, de Dezède et de Grétry. Telles furent ses premières impressions; tels furent ses véritables maîtres. Plus d'une fois, quand Targent lui faisait défaut, il recourait à la ruse, se glissait clandestinement dans la salle de spectacle à l'heure de la répétition, et, caché sous un banc, il attendait avec patience le moment où la représentation commencerait. Tant de difficultés se dressent au seuil du temple de la gloire qu'une forte dose d'illusions n'est pas inutile à ceux qui entreprennent d'en forcer l'accès. Le jeune artiste voyait l'avenir sous des couleurs qui lui dérobaient le présent. Avec trente francs dans sa poche et une partition sous le bras, il partit donc pour la capitale, cheminant à pied par raison d'éco nomie et charmant la longueur de la route par la pensée de la fortune et de la renommée qui l'attendaient, croyait-il, au bout de son voyage. Hélas ! il fallut beaucoup rabattre de ces rêves brillants. Les sociétaires de l'Opéra-Comique refusèrent l'oeuvre d'un inconnu, et Boïeldieu fut contraint de faire du métier, et quel métier! Le compositeur voulait donner des leçons, mais il ne trouvait pas d'élèves; force lui fut, en attendant mieux, d'accorder des pianos! Ce rude noviciat se trouva pourtant avoir de sérieux avantages. Le jeune musicien rencontra même des sympathies utiles chez les chefs de la célèbre maison Érard, où se réunissait alors (1794) l'élite des artistes. D'autre part, de fréquentes conversations avec Rode, Garât, Méhul, perfectionnaient son goût naturel, et suppléaient jusqu'à un certain point à l'insunisance de son éducation musicale.
Boïeldieu avait une tournure distinguée, des manières aimables, et en un mot les qualités de l'homme du monde. Pour tout dire, il plaisait ; et peut être ses agréments per* sonnels ne furent-ils pas étrangers à la vogue de salon qui accueillit ses romances. Chantées par l'inimitable Garât, ces