L'ORIENT » EN FEL A ABOUKIR
moment, on put croire que celte épouvantable catastrophe allait marquer la fin de la bataille. Mais la rage était telle dans tous les cœurs que le combat reprit à onze heures du soir, continuant dans Tombre claire, sous le ciel pur, son œuvre de carnage et de destruction.
La bataille d'Aboukir devait durer toute la nuit et une partie de la journée du lendemain, pour se terminer par Tanéantissement de la flotte française.
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Ils ont reculé let bornes de Vhorreur.
(Caldero.x.)
LES noms aussi ont leur deslin....
L^ Méduse ! Un bâtiment français fut baptisé de la sorte. Pensait-on à Têtrc à peine formé, à peine vivant, si étrange et si frêle qui flotte au gré des vagues, et qui, fatalement, périt très vite, jeté à la côle, ou chavire au moindre vent et devient la proie des poissons et des oiseaux de mer ?
Pensait-on à Tefl^royable Gorgone coiffée de serpents et dont la seule vue, dit la mythologie, faisait mourir?
Le nom est harmonieux et attirant. On ne songe pas à ce qu'il cache de triste ou de terrible ; c'est un masque de soie sur la face camuse de la mort.
Le vaisseau appelé la Méduse élait condamné à périr et à laisser le souvenir d'un drame dont les péripéties tragiques, popularisées par les peintres et les poètes, dépassent tout ce que la raison peut concevoir.
Le 17 juin 181G, quatre navires: le brick VArgus, la flûte la Loire, la corvette VÉcho et la frégate de 44 canons la Méduse, chargée de troupes, quittaient la rade d'Aix. M. Duroys de Chaumareys commandait cette flottille.
Originaire du Limousin et lieutenant de vaisseau avant la Hévolulion, il avait émigré et cessé, depuis vingt-cinq ans, d'exercer sa profession, à laquelle, de sa vie, rien ne l'avait altaclié. (rétait un homme sans science et sans honnc^ur, que l'histoire maritime a cloué au pilori. Un sous-ordre du nom de Richefort, aussi incapable et léger que Chaumareys, était son intime et sou conseil.
La flottille confiée à ces étranges marins par un ministre ignorant ou trompé allait, au nom du gouvernement français, prendre possession du î^énégal que les traités de 1815 venaient de nous restituer.
L'INOUBLIABLE MABTYRE DES NAUFBAGÉS DE LA « MÉDUSE ». ^l
La traversée d'abord fut bonne. Le temps se maintint au beau ; la mer élait calme, Tinsouciance et la gaîlé régnaient à bord. Le l*"" juillet, à Foccasion du passage du tropique, les matelots s'étaient travestis en soldats diaboliques et les soldats en matelots comiques et fêtaient le « Père Tropique » avec un entrain indicible. M. de Chaumareys présidait aux jeux, non sans bonhomie.
La iréjifale, chargée de voiles et fine marcheuse, avait pris de Tavance sur les autres bAtiments de la flottille, fantaisie à tout le moins singulière. Le commandant d'une force navale composée de plusieurs unités ne se hasarde pas ordinairement à se séparer par plaisir des vaisseaux confiés à son commandement.
A bord de la frégate quelques officiers s'inquiétèrent. La Méduse s'engageait dans des parages pleins de bancs et de roches ; ils formulèrent de respectueuses observations. M. de Chaumareys ne les écouta pas, et le maître timonier ayant refusé de tenir la barre plus longtemps dans d'aussi périlleuses conditions, M. de Chaumareys le fit remplacer par un matelot quelconque.
Le dernier des bAtiments de la flottille de M. de Chaumareys, YÊcho, encore en vue, disparaissait à son tour dans le lointain et faisait signaux sur signaux, étonné de la fuite de la Méduse. Peine perdue, M. de Chaumareys riait, très amu^é.
Et, toutes voiles dehors, la Méduse continuait sa route, dans le joyeux tumulte des rires de 400 hommes d'équipage.
Soudain, un grincement, un choc, un second choc, un troisième. A bord un cri, le silence, l'immobilité, et enfin une clameur :
« Nous touchons, nous ne marchons plus ! »
La Méduse venait de se clouer sur un des rocs du banc d'Arguin, au sud de la baie du Lévrier, proche le Sénégal.
Le brusque arrêt du navire au milieu des flots épouvante les passagers, pris de panique.
« Le bAtiment coule! — Non, il ne coule pas ! A la mer les canots! — Arrêtez! nous n'avons que six embarcations et nous sommes 400. — Du calme ! Du calme ! La terre est proche. La mer est douce. — Une voile.... Nous sommes sauvés! — Non! c'est un nuage! — Ah! pourquoi sommes-nous seuls à présent?... Pourquoi sommes-nous séparés des autres bAtiments! »
L'état-major et l'équipage sont près de se révolter ; les poings se tendent vers la dunette où M. de Chaumareys se démène, le porte-voix en main. Près de lui, le gouverneur du Sénégal cric qu'il convient de construire un radeau... Le mot est répété de bouche en bouche et une clameur monte dans le ciel bleu :
— Un radeau ! un radeau !
Cependant des marins tentent d'eux-mêmes quelques manœuvres de renflouement, d'arrachement au roc : voiles au vent, ancres à Teau, cabestan en train, rien ne réussit. Et ces malheureux peinent, luttent, s'épuisent, dans leurs accoutrements de mascarade...
Quand la nuit vint, la Méduse était couchée sur le flanc, et, pour comble •de malheur, il n'y avait pas à espérer qu'elle pût être renflouée par la marée prochaine. Elle s'était jetée sur le banc au moment où la marée la plus liante était à son plus haut point. Pendant des jours et des jours, la mer allait décroître.
Vers minuit, l'Océan devint houleux, les vagues plus fortes ébranlaient la •charpente du navire, les passagers s'aff'olaient et voulaient se précipiter à l'intérieur. Impossible : l'eau pénétrait de toutes parts.
Que faire? que devenir? La Méduse agonise. Au choc des vagues répon- •dent des craquements sinistres; la Méduse s'entr'ouvre peu à peu, et le soleil se lève sur les angoisses de 400 malheureux.
La côte était ù environ 30 milles, mais les canots ne pouvaient contenir -que la moitié des passagers. L'on décida de construire aussitôt le radeau projeté la veille. Point de temps à perdre !
Le gouverneur du Sénégal indique comment procéder. On se met h J'œuvre ; on coupe les mâts, on arrache les bastingages, les planches, on •déroule les cordages; mais tout cela se fait dans un indescriptible désarroi, ^ans direction sûre, sans ordres écoutés. Les proportions sont mal calculées, Jes pièces mal jointes entre elles ; on entasse en hâte quelques vivres dont ■une part tombe à la mer. Rien n'est bien arrimé.
Enfin voilà le moment venu de s'embarquer. A plusieurs reprises, le commandant — chose inouïe dans les annales de la marine française ! — tente de :sauter dans la meilleure embarcation. On Tarrèle. Il finit pourtant par y pénétrer à la faveur de la confusion générale. Les chaloupes sont surchargées ;230 passagers s'y trouvent entassés, et ITy? personnes s'assemblent sur Je radeau, rectangle branlant et mouvant de 60 pieds de long sur 20 de large, sans voile ni mâture.
Tous se pressent vers le centre, car sur les côtés, entre les interstices des poutres et des cordages, on plonge dans Teau jusqu'à la ceinture. 17 honianes, plutôt que de se confier à ces ais que les flots semblent déjà disjoindre, préfèrent rester sur la carcasse enclouée de la Méduse,
C'est eux que les naufragés plaignent :
<( Bonne chance!... Comptez sur nous!. . Dès que nous serons à terre, jious vous enverrons des secours.... »