‹ Les grands naufrages drames de la merChapitre 11 sur 63 · L INOUBLIABLE MABTYBE DES NAUFBAGES DE LA « MEDUSE · texte numérisé non relu

L INOUBLIABLE MABTYBE DES NAUFBAGES DE LA « MEDUSE

Il est sept heures du malin. C'est le 5 juillet. Un soleil terne pèse sur la mer. De solides amarres attachent les chaloupes au radeau. On naviguera de conserve en partageant de mêmes dangers tout en pouvant se prêter assistance.

Les canots remorqueront le radeau, et si quelque barque chavire ou coule,, ceux qui s'y trouvent seront recueillis sur le radeau, refuge toujours possible.

On part!

Alors, d'un mouvement spontané, ces gens qui se lancent à l'aventure sur ce radeau désemparé, sur ces chaloupes chargées à couler, se lèvent et^ tournés vers la frégate couchée sur le roc, poussent un cri :

« Vive le roi ! »

Un cri plus faible leur répond : le cri des 17 hommes restés sur la Méduse. L'un d'eux parvient même à hisser le pavillon blanc à la corne d'artimon.

Dans cette minute tragique, ils se rattachent à Tidée de pairie, à l'idée de dévouement à la cause royale. Elle est pour eux un réconfort.

Et l'effroyable odyssée commence !

Toute la journée, l'étrange et lamentable flottille navigue lentement. Les canots ont peine à tirer le lourd radeau ; enfin, vers le soir, une ligne brune se profile à l'horizon.

« Terre!.

Quel allégement pour tous les cœurs, surtout à bord du radeau où l'inaction est absolue et, partant, l'angoisse plus âpre, l'heure plus lente.

Mais voilà que sournoisement deux canots se détachent et font force de rames vers le rivage !

Une clameur s'élève, les poings se tendent vers les traîtres qui abandonnent leurs frères en infortune... L'infamie, dit Shakespeare, est plus profonde que la mer.

Les canots fugitifs sont déjà loin. Et la pénible navigation continue, plus lente encore. Vers minuit, la mer se calme, la lune se lève, très belle. La fatigue l'emporte, et quelques-uns des naufragés, malgré le danger, s'endorment, le corps trempant à moitié dans l'eau.

Au réveil, au lever du jour, surprise nouvelle et plus terrible. Des quatre canots restés attachés au radeau, plus un seul! Tous se sont enfuis. Le radeau est abandonné, épave géante ballottée au gré des flots !

A bord des canots, que s'est-il passé t Que se sont dit ceux qui s'y trouvaient? — Ils se sont dit : « Nous n'avançons pas... Le radeau nous entraîne au gré des courants... Les deux canots qui ont gagné la terre sont hors de danger... Chacun pour soi et Dieu pour tous!... Coupons la corde!... »

Silencieusement la corde est tranchée, les rames plongent sans bruit. La lune a disparu, la nuit est obscure. Du radeau, rien ne se voit, rien ne

s'entend... C'est une masse qui flotte avec la vague, qui monte et descend, paraît et disparaît.... Un canot s'éloigne, puis un autre, puis le dernier, et c'est fini, le radeau de la Méduse est seul dans l'ombre épaisse, perdu entre le ciel et Teau.

Mais voici le jour, et sous la lumière, riiorrible vérité apparaît. Les 152 naufragés se dressent, hagards. Ils sont seuls.... Seuls!

Une explosion de fureur transforme ces êtres jusqu'à présent calmes, courageux, disciplinés presque, puisqu'ils se sont donné un chef : l'aspirant Coudein. Ils hurlent leur rage. Les femmes sanglotent. Alors, l'aspirant essaie de rallier les courages. Vains efforts. Et cependant, sous l'excès du désespoir, les cris cessent peu à peu, une à une les voix faiblissent, découragées.

A quoi bon maudire?

Ils se regardent. Hommes et femmes, tous sont là, accrochés à ces quelques morceaux de bois à demi disloqués, sous la solitude infinie du ciel, balancés puissamment sur l'abîme qui nmgit et réclame cette proie. La côte est redevenue invisible ; le radeau tournoie sans avancer. Aucun moyen de le diriger. Aucun moyen d'échapper à la mort. La môme pensée étreint tous ces êtres.

Mais l'aspirant Coudein parle de nouveau :

« Pourtant... peut-être... en détachant une vergue qu'on fixerait entre deux caisses.... Si les femmes consentaient.... »

Les femmes ont compris. IlAtivement, elles se dépouillent de leurs jupes. Ces jupes assemblées, fendues, mises ensemble, forment une manière de voile adaptée tant bien que mal à une sorte de niAt, et cette voile multicolore^ faite de loques que les embruns trempent et alourdissent, imprime au radeau qui roule et qui tangue un faible mouvement de marche. Et les ombres du soir reviennent encore dans la nue.

Mais la mer grossit ; la nuit est atroce. Des gémissements et des cris partent de l'épave, et rien n'y répond que la voix de la mer.

Au matin, l'appel : dix hommes manquent, enlevés par les lames, et plusieurs cadavres gisent inertes entre les pièces de bois.

Alors, tous les naufragés, sentant devant eux, sur eux, sous eux, la mori, subissent la ))eur inslinctive, animale. Us se regardent avec des yeux d'épouvante, et certains — des matelots qui, sans nul doute, se fussent conduits en héros à l'abordage, — reculent en présence de la lente et perfide souffrance, du martyre auquel la destinée les condamne ; ils préfèrent en finir toul de suite. 11 en est qui sont debout, les yeux h'xés vers le ciel.... Est-il donc vide, ce ciel muet? Ils vont le savoir... Un geste d'adieu à tous, un serrement de main à quelques compagnons, puis plus rien.... L'homme a glissé dans la mer.

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