‹ Les grands naufrages drames de la merChapitre 9 sur 63 · L'ORIENT » EX FEU A ABOUKIR · texte numérisé non relu

L'ORIENT » EX FEU A ABOUKIR

Sur le pont de V Orient, encombré de morls et de blessés et couvert d'éclats de mitraille, de débris de vergues, de mûls, de bastingages, les combattants encore valides font le coup de feu, manœuvrent les piècoi, portent les gargousses et les projectiles, brandissent des armes, burlent des ordres ou des appels. Ils sont comme des damnés au milieu de la fournaise infernale. Autour d'eux, et sous eux, le tonnerre et la flamme ! Ils ne voient ni n'entendent rien ! Une folie de vengeance et de mort s'est emparée d'eux, qui ont leur cbef à venger el, quand une bordée ennemie frappe en plein le vaisseau-amiral et fauche au passage une gerbe de vies, c'est à peine si une clameur plus forte s'élève, si un cri plus formidable de : « Vive la République ! A mort l'Anglais ! » ou un refrain de la Marseillaise domine un instant le tumulte.

Soudain, YOrienl, volcan qui crache la lave de ses boulets dans un panache de flamme, et qui gronde, éructe, rugit, — soudain V Orient loul entier se tait. Le volcan se fait silencieux!... Un « ah! » d'horreur a couru de l'avant à l'arrière et pénètre jusqu'au fond du navire. Aux écoutilles, des tètes paraissent, noires de poudre, balafrées de blessures sanglantes ; un rictus d'épouvante crispe les traits de ces visages énergiques; le sang bouillant de ces démons se glace...

De la dunette de YOrienl, une flamme d'incendie venait de jaillir, et, attaquant le gréement, embrasait les voiles. Le feu était à bord, irrésistible. En un clin d'oeil, la lueur fut immense. Elle éclairait la mer; les flots semblaient être une moire pourprée; YOrienl enflammé illuminait la bataille. A sa lumière apparaissait toute l'horreur de la lutte. Les silhouettes menaçantes des vaisseaux se dessinaient dans leurs moindres détails, éclairées de reflets sanglants, et surmontées de nuages de fumée qui, sous le ciel clair, planaient, comme d'immenses oiseaux de proie, sur ce carnage. De part et d'autre, le combat cessa et les canons se turent : c'était la trêve du feu. Anglais et Français regardaient YOrienl brûler, le cœur plein d'une même horreur.

Bientôt, la perle du vaisseau fut certaine. Les pompes étaient brisées : les voies d'eau superflues. Le vaisseau-amiral et les 900 hommes qui le montaient allaient périr!...

Dans les deux escadres, on songeait à peine a les secourir; on prenait des dispositions pour combattre l'incendie qui pouvait surgir de tous côtés, porté par la moindre flammèche entraînée par la brise... Et si YOrienl sautait!...

A bord du vaisseau en feu, le chef d'élat-major venait de donner l'ordre de noyer les poudres. Jusqu'alors l'équipage, dominant sa première impression de terreur, avait lutté, disputant pas i\ pas le pont aux flammes ;

mais le feu gagnait de minute en minute. Il n'y avait plus guère de refuge possible à bord. La dunette s'effondra, et le plancher du pont supérieur tomba dans les dessous. Les survivants voyaient des corps calcinés ou en flammes disparaître dans le brasier, (^et enfer était tout entier à la torture et à la mort.

Les officiers et quelques matelots héroïques conservaient cependant leur force d'âme et, obéissant à l'ordre du chef d'état-major, tentaient de noyer les poudres. A l'arrière, sur la partie la moins atteinte encore, le vaillant Casablanca était étendu sans vie, tué peu après la mort de l'amiral, au moment où l'incendie se déclarait, et, sur son corps, son fils sain et sauf s'était couché. Il étreignait de ses petits bras son père et ne voyait pas les flammes s'avancer....

Mais l'inévitable se produisit : il était trop tard pour noyer les poudres, V Orient allait sauter. Les hommes valides se jetèrent à la mer presque tous.

Il ne restait sur le vaisseau-amiral, que les officiers, les mort> et les blessés, et l'enfant de Casabianca. Autour du trois-ponts en feu, sur des fragments de mâture, des cages à poules, des coffres, 4(X) hommes environ se soutenaient, se heurtaient, s'étreignaient, et, aux lueurs sanglantes de ce bûcher flottant, essayaient de s'éloigner dans la crainte de l'explosion certaine. Des chaloupes venues des navires voisins en recueillaient le plus qu'elles pouvaient sans oser trop s'approcher,

A] dix heures et quart, exactement, un bruit formidable ébranla l'atmosphère et porta la terreur jusqu'à terre. La rade tout entière apparut, comme en plein jour, illuminée d'une magnifique et horrible clarté : V Orient venait de sauter !

Bûcher disjoint, volcan aflaissé, on le vit encore embrasé, s'enfoncer peu à peu dans un crépitement d'étincelles, et, consumé, anéanti, mais inoubliable, disparaître sous les flots comme un soleil qui s'abîme dans l'océan de gloire d'un couchant empourpré.

L'obscurité de la nuit bleue succéda de nouveau à cette clarté intense ; et un silence de mort plana sur tous ces hommes et tous ces vaisseaux qui semblaient consternés de leur œuvre funèbre.

La mer s'était creusée pour recevoir en elle Y Orient ; puis, soulevée en un remous effroyable, elle engloutit les infortunés qui n'avaient pu fuir!

900 hommes étaient morts, 60 survivaient !

L'explosion de V Orient avait eu pour conséquence un commencement d'incendie sur quelques vaisseaux qui, heureusement, y remédièrent ! Un

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