LINOUBLIABLE MARTYRE DES NAUFRAGÉS DE LA « MÉDUSE
Et tous le suivent des yeux, fascinés par Fidée du suicide. Encore une fois, Coudeinest là, il veut réagir :
« Bon débarras, s'écrie-t-il, ces brutes étaient de trop! Les lâches seuls n'attendent pas leur heure ! »
A sa voix énergique, les naufragés se ressaisissent et sentent encore la nécessité de Tordre et de la discipline. Mais, autre supplice, ils ont faim.
Outre le vin et un peu d'alcool, il ne reste sur Tépave que quelques boîtes de biscuit, que les naufragés se partagent équitablement. L'ombre revient avec son cortège de terreurs.
Cette nuit sera plus épouvantable encore que la précédente. Les vagues avides effleurent, lèchent de toutes parts le groupe confus, qui se presse, se lasse, éperdu, au centre du radeau... A chaque instant, une lame plus forte détache un grain de la grappe, enlève un être humain de la masse frissonnante. Un râle, un appel suprême dans la nuit, au(juel rien ne répond, et c'est tout !
Au matin, vingt naufragés ont disparu. Et alors, affolante ironie, des voix chantent, éraillées, lugubres : des matelots, des soldats se campent en avant du groupe des survivants. Ils titubent sur les planches disjointes et branlantes ; ils sont ivres. Dans la nuit, ils ont éventré un des tonneaux et se sont gorgés de vin mélangé d'eau de mer. Ils ont perdu la raison. Ils complotent, ils gesticulent, laissant échapper leurs projets entre deux hoquets d'ivresse : ils veulent assassiner les officiers, puis couper les liens qui tiennent assemblées les pièces du radeau et ils mourront avec leurs compagnons. L'un d'eux, déjà, est sur le bord du radeau, la hache d'abordage en mains; il commence à tailler. Un officier veut l'arrêter; l'homme résiste, l'arme haute. C'est un Asiatique, soldat dans un régiment colonial, un géant au nez épaté, à la bouche large. Un coup de sabre a raison de lui. Alors, comme si ce n'était pas assez des flots démontés, hurlants autour d'eux, pour achever le désastre, ces misérables déchaînent leur haine, s'élancent en proie à un délire furieux pour égorger leurs compagnons d'infortune. Ceux-ci , encouragés par quelques officiers, s'arment pour se défendre, ramassent des espars, des sabres, des pièces de bois. Un des rebelles tombe, percé de coups; un autre lente à nouveau de rompre les amarres, on le jette à la mer. Le combat devient général. La voile est déchirée, la drisse coupée ; le mût s'abat, broyant la cuisse d'un capitaine d'artillerie que des énergumènes sanguinaires précipitent dans les flots; quelques braves le repêchent, mais les meurtriers fondent sur lui et lui crèvent les yeux. Cet acte d'atroce barbarie soulève l'exaspération de tous ceux des naufragés qui ont gardé dans le cœur quelque chose d'humain ; ils se précipitent avec furie sur ces misérables, rejettent les
uns à la mer, massacrent les autres. Enfin, l'ordre semble rétabli. A minuit,
quelques brutes avinées, la menace et Tinjure à la bouche, se soulèvent encore. On les frappe sans merci. Le radeau est jonché de cadavres, et les. blessés ennemis se déchirent à coup de dents; c'est le paroxysme de la folie et de la rage... et c'est aussi la faim.
A présent, sur le radeau sinistre, le silence et Timmobililé de la nuit muette. Soudain un spectre passe en trébuchant au-dessus des morts et des agonisants... Roulis, langage... un faux pas... il tombe. Alors, en rampant, il continue, vient jusqu'à l'extrémité des poutres flottantes et disparaît dansle gouffre mouvant.
Encore du silence, puis une voix s'élève et chante une chanson naïve :
Ah ! mon beau chAteau !
Ma tante tire lire lire, Ah! mon beau château.
Ma tante tire lire lo!...
Un autre déclame; un autre rappelle les glorieux souvenirs de l'armée d'Italie.
Le délire peuple de fantômes cet îlot de douleurs perdu sur l'immensité des flots.
A l'appel du matin, 65 hommes ont encore disparu. Les naufragés dui radeau ne sont plus que 60.
Durant les luttes de cette nuit horrible, deux barriques de vin et deux réservoirs d'eau ont été perdus; il ne reste plus qu'une pièce de vin.
Avec le soleil, la mer se fait douce; la fièvre des martyrs s'apaise. Ces. malheureux, réuniss nt leurs forces, parviennent à rétablir le mât, puis tenaillés par la faim lancinante, défaillants, ils essaient de pocher, mais, en vain; et tout à coup, les plus valides, occupés à jeter leurs hameçons au bord du radeau, reculent efTarés. Leurs regards afi^aiblis ont distingué de longues masses brunes, presque h fleur d'eau, qui glissent, s'entremêlent^ évoluent... Les requins!...
Attirés par les cadavres, ils sont venus un par un, puis par groupes, des profondeurs de l'Océan ; ils sonl par centaines autour de réj)ave lamentable, impatients, avides ; leurs gueules effroyables aflleurent par moments les bords du radeau.
Maintenant, les naufragés se pressent autour du mAt; quand un cadavre glisse sur les poutres visqueuses, une niAchoire formidable le happe et l'en- Iraîne, dans un remous, et c'est un bondisscment cfl'réné de monstres, une bataille épouvantable de squales qui dépècent leur proie.
Mais, ])lus vorace encore, la faim dévore les vivants, autour du mût