L'INOUBLIABLE MARTYRE DES NAUPRAGÉS DE LA « MÉDUSE
groupés, — et voici où les bornes de Thorreur vont être dépassées : un blessé <jui, pendant la nuit, s'est défendu à coups de dents contre un de ses semblables et qui garde à ses lèvres ensanglantées la saveur du sang humain, s'abat sur un cadavre, à ses pieds. Il y mord à pleine bouche... Ses compagnons le regardent d'abord pétrifiés de dégoût et d'effroi, puis ils voient qu'il semble se ranimer; l'un d'entre eux cède à l'épouvantable tentation, puis un autre, puis un autre, puis un autre... Ils s'attablent autour du •cadavre... Mais tous leurs compagnons ne peuvent les imiter, et la faim leur lord les entrailles. Ils saisissent alors des baudriers, des gibernes, du Jinge, des chapeaux cerclés de graisse et de sueur durcie, ils les déchirent, les mâchent frénétiquement... Enfin, la nuit vient et voile cette scène d'indescriptible horreur.
Le lendemain, à l'aube, il ne reste plus que 40 vivants sur le radeau.
Le temps est beau. Un banc de poissons volants vient à passer; quelques- Tuns restent embarrassés entre les pièces de bois et se trouvent pris. Mais, cette manne de la mer suffit à peine à exciter davantage un appétit insatiable... L'horrible repas de la veille, le repas de chair humaine, est le seul que puissent faire ces affamés, et cette fois tous en prennent leur part.
Il rend des forces à ces lamentables victimes du plus atroce destin. Mais, avec la vie, la fièvre reprend, avec la fièvre, le délire et la folie. Chez quelques-uns, des Espagnols, des Italiens, des nègres, une envie de brutes criminelles sourd au fond de leur être convulsé de souffrance : ils imaginent de dépouiller de leurs bijoux quelques malheureuses presque nues et dont la maigreur affreuse se pare tragiquement de diamants sauvés du naufrage. Ils veulent se jeter sur elles, leur couper les doigts pour avoir les bagues, leur arracher les oreilles pour avoir les boucles. Un nouveau combat, une nouvelle mêlée s'cnsuivC^nt, plus féroces. Les misérables sont égorgés, jetés en pAture aux squales. Mais leurs vainqueurs, atteints de blessures profondes, sont expirants; ils se traînent depuis tant d'heures sur leurs poignets brisés, que l'épiderme de leurs mains et de leurs bras se détache sous la morsure du vent et des embruns salés ; la douleur leur arrache par intervalles des cris et des gémissements.
Ce jour-là, — le cinquième passé sur ce réduit dont la mer et les vents se jouent, — un petit mousse que tous d'abord avaient aimé et secouru, expire h son tour dans son accoutrement du baptême de la ligne. Ils ne sont plus que 27, et, sur le nombre, 15 seulement paraissent encore vivre. Ceux-ci délibèrent : le vin va manquer, le radeau se démembre; pourquoi épuiser toute chance de salut en faveur de quelques agonisants "î Trois matelots et un soldat obéissent à la pensée qui est venue à tous, sans qu'aucun ait
osé la formuler. Ils prennent les plus malades — une femme parmi eux — et les lancent aux requins! Et nul ne proteste..,
A ce moment, un des mourants se met à rire, mais ce n'est plus le ricanement inconscient de la démence. Il rit, et il pleure; il balbutie des mots inintelligibles, le doigt tendu vers l'extrémité d'une planche* O prodige ! un à un, les pauvres visages — qui n'ont plus rien d'humain — s'éclairent d'une sorte de sourire. Un papillon est là, dont palpitent les ailes diaphanes. Tous les cœurs aussi palpitent ardemment. Nul n'ose bouger de peur de faire évanouir cette illusion. Mais non! le papillon est bien sur le mât, réel, tangible, animé; il vole un peu et, las, se pose à nouveau. Oui, c'est un papillon ; donc, la terre est proche !
La terre! mon Dieu, la terre, est-ce possible!...
Brusquement, un soldat s'élance, la main ouverte, pour saisir l'insecte. On l'arrête. Mais il a faim : il veut manger le papillon; on le retient, il se débat. La bestiole effrayée s'envole et disparaît.
Alors, tousretombentdansundésespoirmorne.L'agoniedernière commence.
Parfois, une sorte d'hallucination les soulève... Ils croient voir autour d'eux des forêts, des prairies fraîches, des mets et des fruits délicieux; puis ils s'affaissent de nouveau dans une prostration plus profonde...
Enfin, le 17 juillet au matin, un cri rauque, délirant, s'échappe d'une de ces gorges de fantômes.
— Une voile!
Les spectres tressaillent, frémissent, vibrent, se dressent, se soutiennent mutuellement, et regardent, les yeux élargis dans les orbites creuses :
— U Argus!
C'est Y Argus en effet, envoyé du Sénégal à leur secours et qui tire des bordées, désespérant de les retrouver.
Ils rient, ils pleurent, ils battent des mains, et ils nouent bout à bout des loques qu'ils agitent éperdument.
U Argus les a vus; il arrive droit sur eux. Les matelots du brick, rangés sur les bastingages, poussent des hurrahs redoublés. Voici Y Argus tout près, voici les em])arcations à la mer. On hisse les naufragés à bord. Ils sont 13! liAves, nus, excoriés, défigurés. On leur donne du bouillon mêlé de vin, on panse leurs blessures, on les soigne... G encore meurent des suites d'un tel excès de souffrances. Sur 152, 7 seulement survivront.
Le sort avait été moins terrible pour les embarcations montées par les fugitifs criminels. A l'exception d'une chaloupe, qu'on ne revit jamais, elles
VINOUBLIABLE MARTYRE DES NAUFRAGÉS DE LA u MÉDUSE » 69
abordèrent sur les rivages du désert. Leurs passagers, en butte aux attaques harcelantes des Arabes, avaient péniblement, sous un soleil de feu, gagné la colonie.
Quant aux 17 hommes restés sur la Méduse, ce ne fut que deux mois après Téchouement qu'on arriva à leur secours; une dizaine d'entre eux s'étaient hasardés à leur tour sur un radeau et avaient été submergés. Sur la carcasse du navire, on n'en retrouva que 3 qui n'étaient plus que des ombres.
Quand on apprit en France l'épouvantable catastrophe du banc d'Arguin, ce fut un universel cri d'horreur et de pitié. Jamais l'énergie humaine n'avait été exposée, et aussi longtemps, à de pareilles tortures, jamais des hommes n'avaient été réduits à ce point aux plus atroces extrémités.
Le commandant de la frégate naufragée par sa faute, l'incapable de Chaumareys, traduit en conseil de guerre, fut déchu de son grade et condamné à trois ans de prison.
Certaines intrigues le firent plus tard pourvoir d'une recette des Finances et il termina ses jours, assombris de honte et de remords, dans l'obscurité d'une petite ville de l'Isère.
u/i tJùnnre iô^oi^ arâui/i/i
« CommB.j\,da,niy dans qael ordre va-l-on quitter le Kent ?
— Dans V.ordredes fanera Ules, »
La France et TEspagne ont leurs côtes face à TOcéan, Tune basse et sablonneuse, Tautre abrupte formant un immense angle droit géographique.
Entre les lignes sinueuses de cet angle, s'étend le golfe de Biscaye, ou golfe de Gascogne, ou aussi mer de France, aux dangereux parages, aux ondes resserrées comme la Manche, mais bien plus dénuées qu'elle de bons ports. A fort peu de distance des côtes, les flots roulent sur des eaux dont la profondeur est celle des fonds mystérieux de TOcéan.
Le vent de nord-ouest, aux haleines froides, bruyantes, redoutables, y souffle le plus souvent, et les vagues qu'il soulève écument et se précipitent comme dans un vaste entonnoir, surtout dans le fond du golfe. Enfin, le danger est encore accru par de nombreux courants, qui se choquent des côtés les plus imprévus.
Le long de la côte française, les dunes de sable et les sapins semblent une autre mer, une mer de vagues immobiles, portant une multitude de mâts ; tandis que sur la côte espagnole, au contraire, la terre s'affirme de toute la majesté des derniers contreforts des hautes Pyrénées. Ce sont les monts Canlabres; et entre eux et la côte abrupte, rocheuse, c'est la Biscaye montagneuse. Du sein des ramificalions monlueuses, de douces vallées descendent jusqu'ù la mer, animées par d'humbles rivières, et couvertes d'habitations gaies, ensoleillées, semées, çà et lu, au milieu des bruyères et des ajoncs, ou [)crchées sur des coteaux verdoyants comme ceux de la verte Ecosse. Un peuple heureux vit sous ce ciel, conservant sa langue sonore, son autonomie, ses mœurs ; ce sont les Basques, les Euskariens, comme ils s'appellent, les Vascongados pour les Espagnols. Ils sont i\ la fois montagnards et marins, et vivent familièrement avec les deux plus puissantes et plus admirables créations de la nature, la montagne et la mer.
UN NAVIRE ISOLE BRULANT DANS LA NUIT 7f
Il y a aujourd'hui soixante-quinze ans, ce peuple, cette contrée, furent témoins d'un de ces draniQS maritimes qui font époque sur les côtes où ilsse sont produits.
Les rochers des monts Cantabres s'illuminèrent, une nuit, de lueurs^ sinistres, de reflets fauves et ondoyants, venant du large ; c'était un vaisseau de la Compagnie des Indes, le Kenl, qui brûlait.
Le Kent^ grand navire jaugeant 1 350 tonnes, l'un des plus remarquables, de la marine marchande d'alors, avait quitté Tarquay, dans la Manche, le 19 février 1823, ayant à son bord 148 hommes d'équipage, environ 20 passagers et plus de 300 soldats appartenant au 31* régiment d'infimlerie anglaise, à destination de la Chine et du Bengale; il y avait en tout 641 personnes à bord, dont une soixantaine de femmes et d'enfants.
Le l"" mars, vers la fin du jour, le navire se trouvait dans la baie de Biscaye, essuyant un assez gros temps et souffrant péniblement du roulis. Des rangées de tonneaux se heurtaient par l'effet des mouvements du navire,, au fond de la cale sombre. Un officier jugea à propos de les consolider, et, pour cette besogne compliquée, fit descendre deux matelots munis d'un fanaL
Au moment où un de ces hommes était en train de caler une barrique d'eau-de-vie, un mouvement violent de roulis fut cause que cette futaille se défonça dans un choc, et le contenu se répandit de tous côtés. Le malheur voulut que ce môme coup de roulis fît échapper de la main d'un des deux matelots la lampe allumée, qui tomba au milieu de l'alcool et y mit immédiatement le feu. Le liquide enflammé circulant à travers la calle alluma l'incendie en un clin d'œil sur vingt points ù la fois.
Prévenu de l'accident, le capitaine Harry Cobb, commandant du Kenl, fit mettre les pompes en mouvement, et ouvrir une voie d'eau. On descendit eu toute hâte dans le fond des voiles mouillées ; enfin tout ce qu'il convenait de faire pour circonscrire le feu Ih où il éclatait fut fait. Le fléau devait être le plus fort. Le parquet du pont craqua tout à coup sous la pression de l'air intérieur surchauffé, et bientôt, à la flamme bleuAtre de l'alcool, succédèrent des tourbillons de fumée noire qui n'indiquaient que trop que l'incendie, alimenté par la cargaison, se déclarait maître du bord.
Dans les premiers moments les voies d'eau parvinrent à enrayer le désastre, mais elles devinrent elles-mêmes un danger et il fallut les aveugler pour que la cale ne s'emplît pas.
Cependant la panique s'était emparée des passagers. Le Kent se trouvait en vue de la côte, mais encore loin, et les secours étaient très incertains.
Sur le pont il y avait 600 personnes courant, affolées, de droite et de gauche, se cherchant, s'appelant avec des cris de terreur.
Les uns se résignaient, se préparaient à la mort en silence; d'autres, au contraire, se livraient à leur désespoir. Certains, des marins et des soldats, allaient sans rien dire, d'un air résolu, se placer au-dessus de la soute aux poudres, afin que l'explosion, qu'ils pensaient imminente, terminât brusquement leur existence.
Au milieu de ce drame les femmes se montraient admirables.
Réfugiées avec les enfants dans les cabines du pont supérieur, elles priaient et lisaient l'Evangile, s'exhortant à mourir courageusement, et, parmi elles, des babys insouciants du danger, jouaient en chemise, déjà dévêtus pour le coucher du soir au moment où le feu s'était déclaré à bord. D'autres, plus âgés, malgré tout ce qu'on faisait pour leur dissimuler la réelle étendue du péril, en pressentaient instinctivement l'horreur, et, se jetant dans les bras de leurs mères stoïques, éclataient en sanglots.
Tout semblait si bien désespéré qu'un des officiers, le major Mac Gregor, venait d'écrire à son père sur une feuille de papier, les lignes suivantes qu'il enferma dans une bouteille, jetée aussitôt à la mer :
« Le vaisseau de la Compagnie des Indes, le Kent, est en feu!... Elisabeth Joanna et moi remettons nos âmes entre les mains de notre Rédempteur. Sa grâce nous rende capables de considérer avec calme la terrible perspective de l'éternité. »
Mac Gregor.
1" Mars 1825. Baie de Biscaye.
Cette curieuse lettre fut trouvée un an après sur la côte des îles Barbades. L'écriture au crayon avait résisté à l'humidité bien mieux que faite à l'encre.
A bord du Kent la situation empirait de minute en minute, la mer devenait plus dure; impossible de songer à se sauver dans les embarcations, en nombre trop restreint et qui, surchargées, couleraient ou chavireraient aussitôt livrées aux flots. Une lame arracha riiabitacle et mit en pièces l'appareil de la boussole en ébranlant du môme coup le gouvernail. L'un des seconds eut alors l'idée de faire monter un matelot au petit mât de hune, dans le faible espoir de découvrir un bâtiment en vue. Sur le pont, tous observaient avec angoisse la vigie dont la voix allait peut-être apporter un espoir.
Le Kent était dans l'impossibilité absolue d'avancer ; la seule chance de salut c'était qu'une voile parût à l'horizon avant que l'incendie eût gagne les