UN NAVIHE ISOLE BRULANT DANS LA NUIT
poudres. Le matelot en haut du mât regarda de tous côtés. Le crépuscule annonçait la nuit.
Pendant des instants qui parurent interminables aux passagers le matelot resta muet; puis, soudain, il agita son bonnet et cria, tout tremblant d'émotion : « Une voile sous le vent ! »
A cette nouvelle tous s'embrassent et ne forment qu'un vœu : c'est que ce navire aperçoive le Kent et arrive à temps pour les sauver. L'équipage fait des signaux de détresse; on tire le canon de minute en minute. Si peu que le bâtiment puisse naviguer encore, tout est fait pour tenter d'approcher du* navire en vue.
Ce navire était un petit brick. Voyait-il le Kent ? Pourrait-il ou voudrait-il venir à son secours *?
Le vent emportait le bruit du canon en sens contraire, mais la fumée qui sortait par les écoutilles devait attirer son attention. Enfin, le brick parut se rapprocher. O joie ! il venait de hisser le pavillon anglais et arrivait toutes voiles dehors ; il avançait visiblement. C'était la Cambria, jaugeant 200 tonneaux, à destination de la Vera Cruz, commandée par un capitaine du nom de Cook.
A une certaine distance du Kenl lé brick mit en panne pour ne pas s'approcher davantage et se garder ainsi des flammèches qu'une saute du vent aurait pu apporter dans sa voilure et, malgré la houle redoutable, il tint bon à la lame et fit signe qu'on pouvait compter sur son aide.
A bord du Kent incendié l'ordre s'était heureusement maintenu ; une première embarcation fut mise à la mer chargée de femmes et d'enfants.
On avait demandé au commandant dans quel ordre on allait quitter le bateau : « Dans l'ordre des funérailles, dit-il ; les plus âgés et les plus importants les derniers. »
Et le périlleux transbordement commença tant bien que mal entre les^ deux vaisseaux. Les canots ne pouvaient accoster bord â bord ; il fallait descendre les passagers au moyen de cordes; beaucoup, avant de trouver place, plongeaient dans la mer. Et certains enfants, trop menus ou trop faibles, glissaient entre les nœuds qui les retenaient et disparaissaient. Trois d'entre eux arrivés dans le canot ne bougeaient plus : ils étaient morts de frayeur.
Que de scènes terribles !
Deux soldats, embarqués avec leur famille, sautent à la mer en tenant leurs^
enfants attachés autour do leurs corps et périssent avec eux. Là, un homme
se trouve dans la cruelle alternative de perdre sa femme ou ses enfants ; il se
décide pour sa femme, il la sauve et, en la sauvant, il voit sombrer quatre
têtes blondes qui lui devaient la vie. Sur un autre point, un homme tombe
dans une écoulille et les llammes jaillissantes le dévorent.
74 LES GRANDS NAUmAGES
. Le transbordement se faisait avec une difficulté mortelle au milieu de péripéties affreuses. Il fallait pourtant quitter rapidement le Kenl où les flammes grandissaient de minute en minute. Comment empêcher des accidents parmi ce troupeau humain rassemblé sur des planches embrasées ? Cependant Téquipage était toujours à bord, mais les officiers ne contenaient plus les matelots qu'à grand'peine. Enfin Tordre est donné d'admettre quelques-uns d'entre eux dans les canots ; ils se précipitent en groupe et si malheureusement que pour la plupart ils sont engloutis.
Il était alors dix heures du soir environ. Le Kenl, qui s'était déjà enfoncé de neuf ou dix pieds au-dessous de la ligne de flottaison, se mit encore à baisser de deux pieds ; le dénouement approchait...
L'incendie avait gagné tout le pont, les flammes éclairaient la mer houleuse et dominaient de leur tragique crépitement le bruit des flots.
Les officiers, calculant que les embarcations pouvaient achever le transbordement dans un dernier voyage, commencèrent à songer à leur propre salut.
Le capitaine Cobb, esclave de son devoir, était toujours à bord du Kenl. Il exhortait quelques malheureux, littéralement paralysés de terreur, à quitter le vaisseau en feu. Mais ceux-ci refusaient! Affolés, ils s'étaient tassés, pressés les uns contre les autres, du côté de la proue et ne bougeaient plus, défigurés par un rictus insensé.
C'est à peine si le bruit des canons, dont les palans étaient dévorés par les flammes, et qui tombaient l'un après l'autre dans la cale, les secouaient une seconde. Ils regardaient, hypnotisés, les flammes qui, après avoir gagné la dunette, montaient maintenant jusqu'au haut de la mâture.
Le bâtiment ne forme plus qu'un immense brasier, éclairant dans la nuit les eaux de lueurs fauves, le brick Cambria stationnaire, et jusqu'aux côtes abruptes de Biscaye, où l'alarme est donnée.
Dans le ciel, les nuages se colorent de reflets bruns et rouges, et passent, emportés par lèvent, comme les fantômes de quelque sanglante chevauchée. Mais les mâts s'écroulent à grand bruit et, de la carène embrasée, des millions d'étincelles s'échappent en gerbes prodigieuses.
Au milieu des tourbillons de fumée et de feu on aperçoit de la Cambria les quelques malheureux restés à bord du Kenl, ombres noires au milieu du brasier rouge, qui se jettent enfin à l'eau avec des cris désespérés ; et plusieurs se noient aussitôt. Les canots n'ont pu les recueillir tous.
A l'horizon des voiles noires dans la nuit noire apparaissaient, puis, comme paralysées par l'horreur et la crainte, ne semblaient plus vouloir s'approcher.
Le vaisseau la Carolina, qui venait d'Alexandrie et qui se rendait en Angle-