‹ Les grands naufrages drames de la merChapitre 15 sur 63 · UX NAVIRE ISOLÉ BRULANT DANS LA NUIT · texte numérisé non relu

UX NAVIRE ISOLÉ BRULANT DANS LA NUIT

terre, sauve pourtant ainsi, en passant, un certain nombre des naufragés qui s'étaient attardés à bord, malgré les ordres du capitaine du Kenl.

Il était environ une heure et demie du matin quand, le feu ayant gagné la soute aux poudres, le dénouement prévu dès le commencement du sinistre se produisit. L'épave noirâtre du Keni fut soudainement projetée dans les airs avec un fracas épouvantable.

De la Cambria, on la vit disparaître en quelque sorte dans une apothéose d'étincelles et de détonations, comme si elle eût été la dernière pièce d'un feu d'artifice tiré sur l'Océan ! La lueur immense dura un temps très appréciable; puis, brusquement, tout s'éteignit. Des llammèches volèrent au vent, quelques pièces de bois brûlèrent encore sur l'eau avec des crépitements; un peu de fumée flotta sur les vagues... VA ce fut tout !

Plus rien ne troubla le silence, hors la voix puissante des flots; l'obscurité de la nuit couvrit de nouveau entièrement la mer.

A bord de la Cambrioy l'équipage et les passagers du Kenl se trouvaient entassés les uns sur les autres. Une chambre de dix personnes devait en contenir près de quatre-vingts.

Très bien conduite, par bonheur, et poussée par le vent, la vaillante Cambria put se diriger vers l'Angleterre avec rapidité. Le 5 mars le mot libéra* teur tomba du haut de la hune : « Terre à l'avant! »

C'était Falmouth ! A minuit et demie la Cambria déposait sur le sol anglais les naufragés du Kenty si miraculeusement sauvés, à l'exception de vingt d'entre eux, restés dans le golfe de Biscaye.

« Reprenez votre épée^ capitaine; nul n'est plus digne de la porter. ■

{Paroles du vice-amiral président le conseil de guerre maritime, au commandant de la Marne.)

LA Marne, corvette de charge, avait été désignée par le gouvernement français, pour transporter en Algérie, dans les premiers jours de 1841, un matériel d'artillerie considérable, nécessaire aux opérations de la conquête.

Elle arriva le 15 du mois de janvier dans le port de Stora, près de Philippeville el s'y amarra au mouillage le plus convenable, entre deux rangs de navires de commerce bien abrités.

Deux ancres de bossoir furent mouillées par dix brasses de fond. Tune avec cent brasses déchaîne, Tautre avec quatre-vingts. L'ancre de veille de tribord empennée d'une ancre à jet fut mouillée par bAbord arrière avec une € biture » de quatre-vingts brasses pour servir d'ancre d'évitage. Deux grelins bout à bout fixés sur les roches qui bordent la plage maintenaient la corvette par tribord.

Il semblait bien ainsi que toutes les précautions étaient prises pour que la Marne opérât en sécurité le débarquement de ses pièces d'artillerie.

Mais on sait combien les tempêtes dans la Méditerranée, si calme d'ordinaire, sont brusques et terribles. Les vagues y atteignent en pleine touimente des dimensions démesurées. En 1841, on se souvenait que lors du débarquement des Franc;ais à Sidi-Ferruch — qui précéda de peu de jours la prise d'Alger — les vagues étaient si hautes et les ondulations qu'elles creusaient si profondes qu'elles mettaient par moment à nu le sable de la mer, recouvert un instant après de plus de 20 mètres d'eau.

C'est par un temps send}lable que la Marne fut surprise au milieu des travaux de débarquement.

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Le 21 janvier, le vent se leva, soufflant par rafales du nord-ouest ; a mer devint très vite houleuse. Par surcroît de précautions, le commandant de la corvetle fit mouiller Tancre de veille de bâbord, filer les chaînes pour les faire travailler et « donner du mou » aux amarres que le ressac de terre fatiguait.

Mais la mer devenait de pliis en plus terrible, grondant toujours plus fort soiis le fouet du vent impitoyable, et bientôt elle fut si menaçante que les navires de commerce qui avoisinaient la Marne, en danger d'être chassés et coulés, implorèrent du secours. La corvette leur fit passer des ancres à jet et des grelins. D'autres équipages, déjà désemparés, abandonnaient leur bord pour se réfugier sur le bAtiment de TÉtat. Là, les matelots ne chômaient pas, calant les mAts de hune, amenant les basses vergues sur les porte-lôfs ; ils luttaient de leur mieux contre la mer, de plus en plus démontée.

La tempête ne cessait pas. Elle dura toute la nuit et encore une journée. Deux navires de commerce furent emportés en tournoyant et jetés à la côte. Les autres commençaient à céder plus ou moins sensîblénlenl. Seule, la corvette tenait bon.

. Cependant, le 22 au soir, la chaîne de bAbord se brisa. Cet accident allait modifier la situation et la rendre critique, quand, par bonheur, leâ éléments parurent s'apaiser. Les matelots profitèrent de cette accalmie pour draguer la chaîne brisée et la remailler afin de Tuliliser à nouveau.

Mais cette opération — qui ne saurait aller sans quelques difficultés — est à peine terminée que la tempête, ayant comme repris haleine, se déchaîne de nouveau et, cette fois, avec un redoublement de violence. La fureur des lames, étranglées entre les parois du golfe, s'exaspère et n'en devient que plus redoutable. Le golfe entier forme un vaste brisant écumant et tumultueux. Vingt bâtiments de commerce sont poussés à la côte où ils s'entr'ouvrent sur les roches ; deux autres navires sombrent sur leurs ancres. La corvette la Marne se maintient, tantôt élevée, semble-t-il, jusqu'aux nues, tantôt enfoncée jusqu'au niAt de misaine.

Le pont n'est plus qu'une épave furieusement balayée : tous les panneaux sont hennétiquement clos; les canots disparaissent, arrachés des portemanteaux par les flots; des hommc^s — proie vivante — sont emportés qu'on ne retrouvera poini, qu'on ne peut même tenter de sauvoi*.

Le capitaine se fait attacher sur le banc de (piarl et là, seul, aii centre de l'ouragan, il va lutter avec la mort et lâcher de lui arracher les existences dont il a la garde.

Malheureusement, la chaîne de bâbord se rôm|)t encore une fois, et la corvette commence à chasser, <|uoi(|ue avec lenteur. Tous les efl'orts des marins de la Marne doivent donc consister, à présent, à garder là mer, à

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rester tout au moins entre les lames du large et le ressac de terre. Mais quoi ! n'est-ce pas folie que d'espérer maintenir le bâtiment stable, au milieu précisément de l'instabilité déchaînée des vents et des flots?... Bientôt un sourd et long grincement avertit l'équipage que la Marne talonne sur les premières roches de la côte.

La position s'aggrave; le commandant réunit ses officiers, le maître d'équipage et les quelques capitaines au long cours qui se sont réfugiés à bord. L'avis unanime est qu'il convient de filer les amarres pour ne point s'éventrer totalement sur les rochers de « la pointe noire » ; on va faire tout ce qui est humainement possible pour aller s'échouer dans l'anse qui est au sud de ces brisants terribles.

Aussitôt, l'équipage tout entier se met à la manœuvre, avec une discipline, un sang-froid exemplaires. Pas un cri, pas une plainte, pas une marque de faiblesse ; les ordres du commandant sont immédiatement et ponctuellement exécutés.

Et les troupes venues de Philippeville, assemblées sur la côte aux pentes boisées, parsemées de villas et de jardins, forment un cadre pittoresque à cette scène tragique ; des milliers de spectateurs accourus de toutes parts, tressaillent d'horreur et d'admiration en voyant cette poignée d'hommes lutter ainsi au fond du goufi're écumant.

Le spectacle est d'ailleurs d'une magnificence grandiose et poignante : 24 bâtiments gisent, épars, dans les roches, peu à peu déchiquetés par les flots; 3 ont été engloutis dont quelques agrès surnagent seulement, que les crêtes écumeuses se renvoient; un brick soulevé par une lame de fond, formidable colonne d'eau, culbute parnlessus une épave clouée aux rocs et va, complètement chaviré, planter son beaupré dans la falaise.

A bord de la Marne l'expérience et l'énergie humaine se déploient jusqu'à leurs limites extrêmes. Enfin, à travers tant de périls, la corvette atteint le lieu le plus propice pour échouer : un banc de sable dur, à quarante brasses de la côte où, malheureusement, émergent encore quelques basses roches. N'importe! la corvette avec toutes ses voiles repliées s'y abat comme un oiseau aux ailes brisées.

Déjà, le commandant du port, M. de Marqué, est parvenu à établir un va-et-vient en utilisant des épaves échouées, pièces de mâture et autres débris. Sur la plage, des aliments, des couvertures, des brancards attendent les naufragés. La mer, qui voit ses victimes lui échapper, rugit, formidable, et précipite sur le bâtiment ébranlé et geignant, d'épouvantables paquets d'eau.

Quand même le sauvetage commence dans le plus grand ordre.

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1 /enseigne de Nougarède entre tous se distingue par la justesse de son coup d'œil, son intelligence avisée. Le commandant de la Marne — capitaine Gatier, — pour accélérer le mouvement, ordonne d'abattre le mât d'artimon qui constituera une passerelle sûre ; un désastreux coup de mer fait dévier la lourde pièce de bois, dans sa chute: le mAt tombe le long du bord, fracasse une cuisse du capitaine. Et pour comble d'infortune, la corvette, déjà à demi démembrée, se disloque en trois parties sous la violence du choc !

Et 52 hommes disparaissent engloutis à la fois avec l'un des débris du bâtiment ! 52 hommes, parmi lesquels le chirurgien-major, le lieutenant de vaisseau Dagorn, l'enseigne Karche, le commis d'administration. Un cri de désespoir s'échappe des lèvres des matelots de la Marne qui voient ainsi périr, si près du rivage, d'un seul coup, tant de leurs compagnons. Une rumeur d'épouvante et de consternation court tout le long des pentes gazonnées de Stora, dans la foule des témoins impuissants de ce drame.

Et ceux des naufragés qui se trouvent sur le couronnement de la corvette peuvent seuls désormais user du va-et-vient. Que vont devenir les autres, cramponnés aux débris surnageant de la Marne ?

Par bonheur, le grand mât s'abat, formant un pont providentiel. Tous les survivants passent. Le commandant blessé, soutenu par deux matelots, touche le sol le dernier, de ses jambes fléchissantes.

Et, aussitôt, il tombe évanoui sur le rivage.

Une lame furieuse s'abat sur son corps et l'emporte ! Le marin Zevaco, le colon Dessouliers parviennent à le sauver. Un nouveau nom ne sera pas ajouté à la liste des 52 victimes de la Marne et à celle des 14 marins noyés des navires de commerce.

Le capitaine de corvette Gatier, à son retour en France, passa devant le conseil de guerre maritime de Toulon; il fut acquitté à l'unanimité. Chacun des juges quittant sa place vint embrasser fraternellement le commandant encore incapable de se servir de sa jambe fracassée, et le contre-amiral président, lui dit, après le prononcé de l'arrêt d'acquittement :

€ Reprenez votre épée, capitaine ; nul n'est plus digne de la porter! »

cJ^ è/i^iJoufàéeû^i^ du // UMuri

Regarde droit la mort, elle recule.

(Stendhal.)

NOS droits sur Madagascar, qui remontent à plusieurs siècles et qui ont été consacrés dans ces dernières années par la conquête définitive^ étaient encore, en 1843, très discutés.

A cette époque, une révolte de Sakalaves décida le commandant de la station navale de Bourbon, M. Romain Desfossés, à envoyer trois navires, le Berceau, le Colibri et le Voltigeur, sur les côtes de la grande île pour y agir de concert en vue de châtier les rebelles.

Cette petite expédition fut tristement illustrée par le naufrage du brickaviso le Colibri, et fournit un des épisodes les plus dramatiques de l'histoire de notre expansion coloniale : le Colibri se perdit entièrement dans des circonstances rapportées en détail par un des rares survivants de cette catastrophe, un officier volontaire de la marine nommé Auquez, à peu près comme il suit :

Nous avions mis à la voile par un beau temps et nous naviguions de conserve, tenant le plus près pour doubler les îles Radama. Mais bientôt la brise fraîchit, la mer devint grosse, et, vers une heure après-midi, le Berceau, qui battait le pavillon du commandant de Tescadrille, nous fait le signal du ralliement appuyé d'un coup de canon. Nous remarquons alors qu'il vient de mouiller et nous laissons porter immédiatement pour le rejoindre. Malheureusement la mer grossit toujours, le vent nous rejette loin des deux autres bâtiments; nous recevons comme dernier signal l'ordre de rallier, au pis-aller, l'île Mayolte.

Nous sommes à ce moment au nord extrême des Radama, cherchant it doubler l'île que nous apercevons, mais nos efforts sont vains, et la nuit nous surprend tirant des bordées sur cette mer houleuse. Le capitaine passe la nuit sur le pont, très inquiet. Au matin, exténué, il descend dans sa cabine, en me chargeant de l'aviser dès qu'il y aura du nouveau.

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