L'ENGLOUTISSEMENT DU « COLIBRI
. Or, à peine m'a-t-il quille que la situalion s aggrave. Je vois A riiorizon sombre, s'élever, s'avancer, mcnaçanle, une lourde étendue de nuages noirs.
Le plus souvent, la lempôfe, dans ces parages, se creuse en tourbillons ou se dresse en typhons, et, dans Tun ou Taulre cas, malheur au navire qui se trouve sur son passage. J'envoie un gabier en vigie pour veiller au grain, et je fais prévenir le capitaine qui, anéanti de lassitude, ne bouge pas...
La briganline bat avec force ; je fais mouler le chef de la grande hune avec, un Malgache pour la ferler. En ce moment, le Colibri, fatiguant sous la violence du tangage, court tribord amures, sous les deux huniers, deux ris dedans, les basses voiles et le petit foc.
Le ciel s'assombrit complètement; des oiseaux rasent avec rapidité la surface des eaux; de courtes rafales rafraîchissantes passent par instants; quelques larges gouttes d'eau tombent ; ce sont bien les prodromes de la tempête. Je me mets en devoir de ralTronter : je dispose quatre hommes à la cargue-point de la grande voile sous le vent, et un homme à l'écoute. Peut-être devrais-je sans plus larder alléger le Colibri de toutes ses voiles, mais cela me paraît un excès de prudence. Cependant un vent de mauvais augure commence à souffler avec plus de force et de continuité. J'ordonne de carguer le point sous le vent, et cette besogne s'exécute avec difficulté.... Soudain, l'ouragan s'abat, avec tant de brutale violence que, malgré qu'avec une décision aussi brusque je fasse mettre la barre au vent, le brick se couche à demi, et l'eau franchissant les bastingages entre par les sabords, puis le navire se redresse, mais il n'obéit plus, trop chargé de toile. Le vent s'engouflTre dans la voilure avec' une force irrésistible^ J)ans .un sifflement de tous les agrès tendus à se rompre nous filons sous la tempête dans un sillage d'écume. La grand' voile et le grand hunier nous emportent d'un tel élan sur la crête des vagues déchirées^ que c'est à croire, que le bAtiment va s'envoler, enlevé par sa voilure comme par des ailes.
Lés hommes dans la mûture, risquent leur vie et s'obstinent, cramponnés aux filins, mais en vain; ils ne peuvent amener les voiles.
Je cours au grand panneau ; je bêle :
— Tout le monde sur le pont !
Pour Dieu! qu'on me débarrasse de la grand'voile et du grand hunier, leur action est terrifiante!
Tout l'équipage accourt. Mais comment agir, sous une bourrasque telle
que nos doigts s'accrochent instinctivement à la moindre saillie dont nous
n'osons plus nous détaiîher'?... ^^)u\)n largue, au moins, les écoules des
huniers!... Trop lard!... Un seul, mais unanime cri d'efl'roi ! Le brick
chavire, et se couche avec un claquement sinistre sur la mer démontée!... D'un geste éperdu j'ai saisi les bastingages, je me hisse sur les flancs du Colibri à Tassant duquel, de toutes parts, montent les vagues.
Les gabiers ont été les premiers précipités dans Teau furieuse, d'autres matelots sur le pont se sont trouvés enveloppés dans les voiles comme dans de grands linceuls et couchés de force, tout vivants, tout hurlants, dans rimmense tombe liquide. Leurs voix se sont bientôt éteintes. Le timonier agrippé à la barre a appelé le capitaine ; le capitaine n'a pas répondu, et l'eau bouillonnante entourant le timonier lui fait rentrer dans la gorge ses vains appels. Un malheureux s'occupait de couper les garants de la yole, la yole s'affaisse brusquement et l'engloutit.
Sur la coque, où je suis trempé par les embruns, deux camarades m'ont rejoint : Burger et Moreau. Nous entendons, pleins d'angoisse, le grondement torrentueux de l'eau qui pénètre dans l'intérieuretgagne par bonds successifs, jaillissant de cabine en cabine, de cale en cale. Dans quelques instants, — quelques minutes, quelques secondes peut-être — l'abîme s'entr'ouvrira et le Co//6ri y sombrera, nous entraînant dans le tourbillon de ses remous... Cette idée m'affole. Je me fjette désespérément à l'eau et, bon nageur, je me sépare de l'épave.
f7 Cette détermination, très vraisemblablement me sauva, car à peine étais-je hors de la portée des remous que l'épave coula dans le fracas des vagues qui se séparaient et se rejoignaient en tumulte sous un vaste couronnement d'écume.
Terrifié, je m'éloigne à larges brassées, mais je sens que mes forces s'épuiseront rapidement; mes [muscles se brisent à vouloir lutter contre cette mer en furie. D'un regard anxieux je cherche quelque débri flottant qui m'aidera... Devant moi un tonneau danse et tourne au gré des lames et des vents. Avec un renouveau d'énergie je m'élance pour l'atteindre...
Brusquement... — oh ! cette eau salée qui m'emplit la bouche étouffant sur mes lèvres le cri suprême... — Brusquement, je suis saisi, entraîné à 20 pieds sous Teau!... Le requin! Celte pensée traverse mon cerveau comme un éclair.
Non, c'est une main qui m'étreint les chevilles... .l'ouvre les yeux, Je distingue la liideuse silhouette d'un Malgache qui, déjà à demi asphyxié, roulant entre deux eaux, m'a rencontré de ses doigts nerveusement convulsés, et c'est l'atroce lulte entre deux hommes, la lutte de l'animal contre l'animal, la lutte éperdue au sein de l'abîme mouvant.
Sauvagement je me dégage, je remonte, haletant... 11 me reprend, m'enfonce avec lui de nouveau. Un reste d'existence en moi se révolte. Je le