V ENGLOUTISSEMENT DU « COLIBRI
déchire des ongles, je le frappe, je lui tords les membres... Je m'échappe, je m'élance... Une troisième fois ses doigts frénétiques m'ont atteint et je coule... Je ne peux plus... C'est horrible!... Je ne peux plus lutter... Mais rinstinct survit à ma volonté. Je me débarrasse de ce corps qui n'est maintenant qu'un cadavre et, frémissant, fou, je me hisse avidement sur la barrique errante.
Mais à quoi me servira d'avoir prolongé ma vie de quelques heures? Un découragement, un abattement sans bornes s'empare de moi. Seul! perdu entre ces deux infinis du ciel et de la mer!... Seul? que devenir... Mais qu'ai-je dit? Je ne suis pas seul...
Aux premières lueurs de Taube, j'aperçois un camarade, Moreau, que soutient un morceau brisé de la vergue de perroquet. Désespéré tout à l'heure, il est aussi réconforté que moi de la rencontre et nous voguons ensemble, lui sur sa vergue et moi sur mon tonneau.
Le ciel nous prend en pitié! Voici un troisième naufragé, Levaquaire, qui avance péniblement, s'appuyant sur un chantier de chaloupe ; il nous rejoint, et à nous trois, si mal en point, nous avons pourtant le bonheur de sauver un quatrième compagnon, Cuviller, qui, sans appui d'aucune sorte, à bout de forces, succombait. Nous recueillons un des mâts du canot-major, et, liant notre drome avec les débris de la chemise de Moreau, nous poursuivons celte navrante odyssée, nous poussant et nous soutenant mutuellement.
La terre n'est pas à moins de quatre lieues. Quatre lieues dans ces conditions ! La tempête s'est apaisée, mais une pluie torrentielle tombe, pluie glaciale qui, de la nuque, propage tout le long de notre corps de mortels frissons...
Au loin, des cris : 7 autres malheureux, plus malheureux que nous! désespérément accrochés aux flancs d'une futaille vide. Ils tournent à demi submergés, roulés par les lames, et n'avancent pas. Plus favorisés du sort, nous nous aidons efficacement de nos bras et, de plus, il semble que les courants nous portent vers la terre. Nos pauvres camarades nous hèlent. Mais (|ue faire? Nous passons en les perdant de vue.
Voilà plus de huit heures que de concert nous peinons, pauvres loques humaines. Le jour décline de nouveau et nous sommes exténués, vidés de toutes forces et de toute énergie. Heureusement nous pouvons reprendre haleine sur un banc de sable et, de là, rha(*un de nous s'agrippanl à une partie d'épave, nous allons atteindre la terre séparémenL Impossible de tenter en groupe de franchir l(*s brisants.
84 LES GRANDS NAUFIÎAGES '
Les vagues se font plus courtes, mais plus dures, d'un mouvement brise par le rivage. Le mât du canot major m'est échu en partage. Je me résous à me laisser porter vers la grève prochaine.
Mais quel passage que celui du ressac écumant! Chaque lame arrache le mât à mon étreinte et je le rattrape à grand'peine de mes doigts tremblants. Je roule sur un récif de coraux qui me déchirent, mon sang coule à flots. Haletant, je veux me lever, les arêtes de corail hachent la plante de mes pieds et je retombe sur mes genoux saignants. Les : lames se succèdent impitoyables, et me traînent atrocement sur les pointes qui me déchirent; Après deux heures d'effroyables douleurs, je suis enfin jeté sur le sable, le corps zébré de meurtrissures et de plaies. Et je tombe dans une prostration indicible.
Le contact du flot montant m'en tire, en un sursaut d'horreur. La mer va-t-elle me reprendre*? Encore un effort! Et je rampe jusqu'à un monticule où je m'affaisse dans l'herbe, mourant ! •
Je n'y reste pas seul longtemps. Le matelot Levaquaire qui a échappé, lui aussi, à l'Océan, m'y rejoint en se traînant, blessé, déchiré, comme moimômc*.
Dans quel état nous étions !
Nous prîmes là quelques repos, puis, nous aidant d'un bâton, nous soutenant l'un l'autre, nous pûmes aller jusqu'à une petite aiguade voisine rafraîchir nos blessures qu'irritait le sel marin. Après quoi, épuisés de nouveau, nous restâmes sous un arbre, dans l'anéantissement du sommeil, jusqu'au lendemain matin.
Au réveil, nous grelottons, car la pluie n'a pas discontinué. Nos regards parcourent, navrés, l'horizon désert* Tout de même nous nous sentons un peu de force et nous voilà partis pour Mourounsaga que nous croyons à une lieue. Bientôt nous avons la joie de rencontrer un de nos camarades, \ Cuviller, qui, sauvé, dans les mêmes conditions que nous, s'orientait péni-
blement. Nous continuons notre route et enfin, peu après, nous rencontrons un soldat hova qui nous conduit chez un Portugais depuis longtemps établi sur la côte : M. Renous.
Celui-ci connaissait notre désastre par quatre de nos matelots qu'il avait recueillis la veille. Il nous fait l'accueil le plus cordial et le plus réconfortant. Mais une même pensée nous torture ; nul n'a vu notre compagnon d'inforlune, Morcau. A-t-il donc péri si près de la terre? Au moment où nous nous séparions, par crainte du ressac, pour le franchir chacun de notre côlé, il nous avait dit, balbutiant, qu'il était à bout de forces. El nul de nous ne
L'ENGLOUTISSEMENT DU « COLIBRI o 85
Le lendemain malin nous reIrouvAmes son corps sur la grève, baigné dans une mare rouge ; le sang était sorli par le nez, la bouche et les oreilles. Jeté là par le Ilot, il devait s'être évanoui, dans Texcès de la douleur du passage sur les coraux, et, sans secours et sans soins, il avait dû expirer misérablement pendant la nuit! Nous eûmes du moins la triste consolation de lui rendre les derniers devoirs...
... Et nous ne restons que 7 survivants de tout Téquipage du Colibri. >
Entre la coupe et les lèvres, il y a place pour un malheur,
(proverbe.)
NAUFRAGER Qu port ! Qucllc affrcusc ironie.
Un navire touche au terme d'une longue traversée ; il a triomphé des vents et des flots, et dans le moment même où il est en vue de la terre vers laquelle il avance depuis tant et tant de jours, anxieux d'y atteindre, le Destin le frappe et Tanéantit.
Tel fut le sort d'une légère goélette, qui portait ce nom gracieux : la Doris.
Elle était partie de Fort-Royal, aux Antilles, le 28 juillet 1845, sous le commandement d'un jeune officier de valeur, Jules Lemoine, ayant à bord 58 hommes d'équipage et 9 passagers.
La traversée de l'Atlantique, malgré de rudes tempêtes subies dans les parages des Açores, av it été, somme toute, fortunée. Enfin, la Doris approchait de la côte française; la joie de revoir le pays natal illuminait à bord tous les visages. Quelques-uns des voyageurs, en apercevant la côte bretonne, les hautes falaises qui ferment le goulet de la rade de Brest, se sentaient envahis par une émotion indicible : des larmes de joie coulaient sur leurs joues caressées par la brise de terre imprégnée de l'odeur de la lande et de la senteur des ajoncs dorés et des genêts verts.
La Doris franchit sans peine le goulet, courant grand largue, refoulant avec peine sous toutes voiles un fort jusant. Sa voile de fortune venait d'être carguée et l'équipage se disposait à laisser tomber l'ancre, quand subitement une forte bourrasque de l'ouest-sud-ouest bouleversa la rade.
ijui ne connaît cette mer intérieure, cet avant-port de Brest où toute une flotte évolue sans encombre, ne peut s'imaginer combien elle devient redoutable par les gros temps d'ouest. De refuge sûr qu'elle est d'ordinaire, elle se transforme, de par ses dimensions mêmes, en un lac irrité dont les lames
LA « DOniS ). NAUFRAGEANT AU PORT 87
contenues se heurtent, s'entrechoquent et se brisent avec une dangereuse violence.
La configuration des côtes hérissées de roches abruptes, dépourvues de plages et de ports n'est pas pour diminuer le danger que courent les bâtiments en rade ; ils ne sont en sécurité que dans le port même de Brest, situé au fond extrême de la baie.
La Doris, si soudainement assaillie, n'est nullement préparée à recevoir ce grain. Elle est d'assez petit tonnage. Prise en travers, elle cède sous l'effort ; et, avant qu'on ait eu le temps de tenter la moindre manœuvre, du premier coup, elle chavire sur bâbord.
Cela ne dure qu'un instant : l'eau s'engouffre par les panneaux entr'ouverts, elle emplit la cale; la goélette coule par l'arrière, et, déjà, le haut de la mâture seul émerge au-dessus de l'eau.
L'effroyable soudaineté de la catastrophe a surpris l'équipage et les passagers ; les uns, à fond de cale, sont assommés par la trombe d'eau qui s'abat sur eux et noyés avant d'avoir pu se reconnaître ; les autres, l'eau bourdonnante aux oreilles et aux lèvres, se suspendent par grappes à la mâture; d'autres se soutiennent à la surface, à l'aide de quelques pièces de bois flottantes; certains enfin, bons nageurs, essaient de gagner rapidement la côte.
C'est un dimanche soir; il est sept heures et demie, et l'obscurité tombe, ajoutant à l'horreur de la situation. Qui apercevra les malheureux naufragés? Qui viendra à leur secours? Ils crient lamentablement, ils appellent sans grand espoir.
Tout à coup, auprès d'eux, une voix mâle se fait entendre dans la nuit :
— Courage !... Tenez bon ; voici de l'aide...
C'est l'enseigne Binet, de service sur le stationnaire do la rade; il a vu les feux de route de la Doris s'éteindre subitement et, devinant un malheur, il accourt à toutes rames dans le canot major.
Mais comment faire face au péril en même temps de tous les côtés à la fois?
Le jeune enseigne se multiplie. Ses marins arrivent montés sur d'autres canots du Robuste. Déjà, le canon du stationnaire a jeté l'alarme dans la rade; malgré la nuit les secours s'organisent promptement à terre et sur la baie.
Le patron Kermaidic, les matelots Lamour, Floch, Mocaer, sautent dans une gabare pesamment chargée et, sans souci de la fatigue et des risques, conduisent l'embarcation sur le lieu du sinistre. Deux jeunes ouvriers, de dixneuf et vingt ans, accomplissent des i)rodiges de dévouement. Ces deux héros. Le Gall, tôlier au port, Brians, tailleur de pierre du Portzic, sont des nageurs de premier ordre. Vingt fois ils se jettent à l'eau pour sauver
les infortunés qu'ils voient près de se noyer et, au péril de leur vie, ils sont assez heureux pour les pousser jusqu'au rivage.
A terre, le médecin Massé, de service sur Idi Caravane, se dévoue aux soins des naufragés qu'on lui amène et dont la plupart sont dans un état d'asphyxie presque complète.
Toute la nuit le sauvetage se continue à la lueur lugubre des fanaux et des torches.
; D'autre part, une embarcation de la corvette ï A Hier recueille à l'entrée du goulet 4 pécheurs qui, depuis plusieurs heures, errent cramponnés à la quille de leur canot que la rafale a chaviré. Car ce terrible coup de vent n'a pas détruit que la Doris ; un autre bAtiment,' le cliàsse-marée le Spràleer, a été coulé dans la baie de Douarnéhez, mais la cargaison seule est perdue, l'équipage s'est entièrement sauvé.
Enfin, le jour reparaît après cette nuit désastreuse. On peut se compter. '. La perte de la Doris coûte trente et une vies humaines! Parmi les disparus est le commandant Lemoine qui, après avoir arraché à la mort trois de ses compagnons, a succombé au cours d'un quatrième sauvetage. On ne retrouvera que le 3 octobre ses restes lamentables, reconnus à des lambeaux de vêtements et à sa montre dont les aiguilles se sont arrêtées à sept heures vingt minutes, l'heure du sinistre!
Le naufrage de la Doris en plein port de Brest n'est pas effacé du souvenir des marins bretons. Ils se le racontent de génération en génération comme un curieux et émouvant exemple du sort ironique et cruel, qui. est souvent celui des gens de mer.
<Jai <Xerle^ lerria^ ae^ la ^Q^émiua/i/e^f^
Périr pour périr, pourquoi du moins ne pas succomber en tentant VimpossitUy et en jetant un sublime défi, aux forces aveugles de la nature ?
L5 INSCRIPTION Cl-COnpierre tumulaire qui Tentourent, attire ses pas conduisent dans tière fleuri et parfumé de mer un but de
Ci-gît :
G. Jugan, capitaine
de frégate,
commandant la Sémillante^
naufragé
le 15 février 1835.
tre, gravée sur une plus grande que celles les yeux du touriste que Tîle Lavezzi, au cimequi est pour les gens pèlerinage.
Autour du promeneur, s'offrant à ses regards parmi la multitude des flots bleus aux écumes moutonneuses, c'est l'archipel d'îles et d'écueils qui peuple le détroit de Bonifacio, dernières arêtes, suprêmes vestiges de Tépine granitique qui reliait autrefois la Corse et la Sardaigne et qui se brisa, se morcela dans quelque convulsion géologique.
Plus au loin dans le sud, c'est la côte sarde abrupte, où percent çà et là les roches cristallines et schisteuses; au nord, c'est la haute falaise Corse, calcaire et blanchAtre, au sommet de laquelle trône Bonifacio. Et de tous les îlots : les Budelli, Cavato, Razzoli, Madalena, Caprera, pointent des pics autour desquels les flots jouent et s'irritent, s'élancent des rocs creusés de grottes, qu'ornent des lianes en festons.
Mais le voyageur dont les yeux viennent d'être surpris par cette inscription funéraire et qui remarque, auprès de cette tombe, un autre monument, une pyramide surmontée d'une croix, élevée à la mémoire des naufragés de la Sémillanle, ce vogayeur ne voit plus l'horizon pittoresque ni le ciel rayonnant ; il n'entend plus la mer chantante; il songe à cette afl'reuse journée du 15 février 1855 où la Sémillanle vint se perdre corps et biens contre les rochers de l'île Lavezzi.
Des 700 hommes que portait cette frégate, pas un n'échappa ; de sorte que le désastre serait resté entouré d'un éternel mystère si l'on ne pouvait en reconstituer assez exactement les émouvantes péripéties d'après les résultats de l'enquête ordonnée après la catastrophe, et les récits des rares pêcheurs
qui, des hauteurs de Bonifacio, malgré la violence extraordinaire de la tempête, assistèrent, impuissants et terrifiés, aux péripéties du drame.
La Sémillante, commandée par le capitaine de frégate Jugan, avait quitté Toulon, le 14 février 1855. Outre ses 300 hommes d'équipage, elle avait à bord 393 hommes de troupes à destination de la Crimée, où notre armée se battait contre nos alliés d'aujourd'hui avec l'aide de nos alliés d'alors....
La Sémillanle était une de nos plus solides unités de la flotte méditerranéenne; elle avait d'excellentes qualités de n^jvigation ; elle était loin d'avoir reçu, tant en personnel qu'en matériel, le chargement qu'elle eût pu supporter.
La voie la plus directe pour aller de Toulon à Sébastopol passe entre l'extrémité sud de la Sardaigne et la côte algérienne ; ce fut la direction que la frégate prit, par temps calme, et qu'elle commença de suivre pendant toute la journée du 14 et la plus grande partie de la nuit. Mais, dès avant l'aube, le bâtiment, surpris par une rafale soudaine, soufflant de l'ouest-sud-ouest avec une violence inattendue, fut rejeté à plusieurs milles à l'est de sa route; il n'eut que le temps de carguer précipitamment ses voiles.
Les navigateurs savent que, dans la Méditerranée, les vents d'ouest, qui dépendent du nord jusqu'au parallèle des Baléares, tendent à haler du sud après cette limite. Le commandant Jugan, marin expérimenté, n'ignorait pas cette particularité ; dès lors il est probable que lorsque la Sémillanle arriva à cette hauteur, les vents l'ayant rapprochée des côtes de Sardaigne, et pour éviter, par gros temps et forte mer, de se laisser afl'aler sur la terre et d'être contraint de louvoyer, le commandant prit le parti de donner, de lui-même, dans les bouches de Bonifacio.
Cette manœuvre était précisément celle qu'il fallait accomplir, et, dans toute autre circonstance, elle eût été couronnée de succès. Mais l'état des bouches était, à ce moment, indescriptible; le vent, déchaîné, s'engouffrait avec une violence folle dans le détroit, rasant les toits de Bonifacio dont il faisait voler les tuiles, se heurtant aux aspérités des deux falaises, se déchirant aux pointes des îlots, hurlant et rugissant.
Les vagues qu'il fouettait, qu'il mordait, qu'il brisait, se soulevaient, s'entrechoquaient tumultueusement, s'élançaient, bondissaient avec un fracas assourdissant; les embruns éperdus se mêlaient aux nuées alourdies et tournoyantes ; le détroit n'était plus qu'un immense brisant où luttaient avec fureur les éléments confondus.
11 n'était pas de frégate au monde capable de présenter le travers à une aussi formidable tempête, et tout bAtiment que sa position dans ces parages