LA PERTE TERRIBLE DE LA « SÉMILLANTE
forçait de laisser courir pour donner dans ces passes, si dangereuses môme par temps calme, était voué d'avance h une perte certaine.
Le capitaine Jugan vit toute Tétendue et toute Timminence du péril. Le phare de Tîle Razolli avait disparu ; celui de la Testa était annihilé par les couches de sel dont ses glaces s'étaient trouvées voilées*. Impossible de regagner le large houleux qu'il eût mieux valu garder à tout prix. La frégate, proie des ventset des flots, était entraînée avec rapidité dans le gouffre fatal.
Situation tragique que celle de cet infortuné commandant ayant entre ses mains impuissantes, tremblantes de douleur, la responsabilité de ces 700 existences humaines, de ces 700 vies françaises qui allaient s'achever au fond de cet abîme, non seulement sans gloire, hélas! mais sans utilité pour la patrie...
La mort était maintenant inévitable. Mais, périr pour périr, pourquoi du moins ne pas succomber en tentant l'impossible et en jetant en quelque sorte un sublime défi aux forces aveugles de la nature ?
Telle fut, sans doute, la pensée du capitaine Jugan.
Et voilà pourquoi, cette frégate que l'on apercevait du phare de la Testa, vers onze heures du matin, mais qu'on distinguait à peine dans la grisaille lointaine de la brume et des embruns, sautante et craquante sous l'effort des lames formidables, cette frégate dont on entendait par instants le canon d'alarme et les clameurs désespérées de l'équipage, cette frégate qui venait à sec de toile, du nord-ouest, se briser sur les premières roches du cap, hissa tout à coup sa trinquette et passa, vaisseau-fantôme, emportée sur bâbord, à travers les bouches, vertigineusement, comme un oiseau gigantesque dans un remous de la tourmente....
On peut s'imaginer aisément quelles scènes d'angoisse et d'horrible épouvante durent se produire alors sur le pont, fouetté d'écume, du vaisseau que les vagues et le vent se renvoyaient, et qui roulait, tournait, tel qu'un fétu de paille dans le tourbillon de la tempête. Les matelots que l'avidité des flots livides n'avait pas encore arrachés à leur fragile asile, se déshabillaient avec une hAte fébrile. Et le capitaine, hermétiquement boutonné dans sa capote d'uniforme, cramponné à la dunette, dédaigneux de chercher à sauver sa propre vie, attendant la destinée, fixait froidement la mort, devant lui.
Si le hasard — car le timonier n'a plus qu'une barre brisée, inutile, entre ses doigts, — si le hasard veut que la Sêmillanle soit chassée en prenant par le canal qui sépare les îles du Budelli et de la Madalcna, large et profond de 50 mètres, la Sêmillanle est sauvée....
!• C'est là, il faut le dire, un fait exccplioiinel, dans les observations relalivcs aux phares.
n LES GliANDS NAUFRAGES
Mais la Sémillante est condamnée....
Sa fin n'est pas une agonie qui se prolonge, ce n'est pas le drame à plusieurs scènes de Téchouement ou du choc suivi de naufrage. La mer démontée veut l'anéantir d'un coup, d'un seul coup.
Une lame démesurée, avec la puissance irrésistible qu'aurait la main môme de la Divinité, soulève tout entière la frégate d'où jaillit un unanime cri d'horreur et la rejette avec une inconcevable furie sur les récifs de l'île Lavezzi, où, comme un hochet d'enfant, elle se brise en mille pièces....
Et rien d'humain ne profane plus la redoutable majesté de la tempête- Les vagues bouillonnantes passent et repassent encore sur les récifs acérés, dispersant pôle-môle, avec colère, les débris de bois et les débris de chair....
En quelques secondes la Sémillanle et 700 hommes ont disparu.
Le lendemain, dès l'accalmie, les barques des marins corses et des pêcheurs sardes se détachèrent des anses et des criques voisines et vinrent explorer le détroit.
Les pêcheurs ne tardèrent pas à découvrir, autour de la pointe sud-ouest de l'île Lavezzi, un informe entassement d'objets brisés, inextricablement emmêlés de cordages : flèches de mâts hachés, fusils tordus, bérets de matelots, équipements disparates, cadres de hublots aux ferrures écrasées, aux glaces éclatées, un lambeau de soutane... et le livre-journal de la Sémillanle^ que le vent feuilletait...;
A la première nouvelle du désastre, la France entière fut prise d'une émotion, d'une pitié intenses. Le ministre de la marine envoya Yaviso Averne, commandé par le lieutenant Bourbeau, procéder à des recherches minutieuses.
Le lieutenant Bourbeau fouilla toute la côte ouest et sud de l'île, qui était jonchée de débris que la mer avait laissés comme autant de témoignages de sa puissance souveraine. 11 releva des mortiers qui gisaient par 4 mètres de fond, amena une voile portant l'inscription : Sémillante. — Yole n" 1, mais ne put découvrir un cadavre !
La mer les gardait jalousement dans ses profondeurs, accrochés aux aspérités de la côte.
Trois corps enfin furent recueillis, quinze jours après la catastrophe, trois corps presque nus, celui d'un matelot, d'un soldat et d'un caporal ; puis ce fut le corps d'un prêtre — l'aumônier, — qu'on reconnut à ses bas noirs ; puis
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un autre corps vint floUer à la surface, puis un autre, puis un autre.... Ils remontaient tous, lentement, tous nus et méconnaissables, sauf le capitaine Jugan, dont Tidentilé fut établie par la difformité caractéristique de Tun de ses pieds et par son uniforme de commandant étroitement boutonné.
Soixante cadavres réapparurent ainsi. Les officiers de YAverne les recueillaient pour les faire ensevelir successivement.
Puis les corps affluèrent à la côte. Il fallut ouvrir un second cimetière dans Tîle Lavezzi. Les matelots de YAverne y enterraient en gémissant les corps de leurs infortunés compagnons.
Le 4 mars, les autorités de Bonifacio et un détachement de troupes vinrent rendre les derniers devoirs aux victimes de la Sémillante qui, d'ailleurs, n'avaient pas été toutes retrouvées.
Le 15 mars, un mois après le sinistre, on comptait 250 corps rendus par la mer et Tensevelissement continuait toujours !
Les cadavres arrivaient par groupes, flottant à peine, balancés suivant les vents et les marées. Ils n'avaient plus apparence humaine....
Ce sont toutes ces scènes qui s'évoquent et se déroulent dans l'esprit du voyageur que les hasards d'une excursion amènent près des tombes des naufragés de la Sémillante. Il ne voit plus l'horizon i)ittoresque, ni le ciel rayonnant, il n'entend plus la mer chantante ; il songe à cette journée douloureuse et inoubliable où tant de vies furent, d'un coup, brutalement reprises et absorbées par la force éparse des éléments.
<Xe // zûurov //
patience t 6 saint trésor !
Tant fait'On de quarts que la nuit passe ; Tant suit-on les astres dans Vespace^ Qu^enfin le soleil y prend Vessor ; Tant parle- t-on qu'il faut se taire^ Tant navigue-t'on qu'on voit la terré,
Jean Richepin (La Mer).
ECHOUER en plein Pacifique, sur un îlot désert, sur un banc de sable: y établir un campement, y construire de toutes pièces une chaloupe ; s'embarquer dans ce bateau minuscule et dans trois canots encore plus petits pour accomplir une traversée d'environ 800 lieues avant d'atteindre quelque port civilisé, telle fut l'extraordinaire aventure du lieutenant de vaisseau delà Vaissière, commandant le Duroc, et de ses compagnons.
L'aviso à vapeur le Duroc était parti, le 7 août 1856, de la Nouvelle-Calédonie à destination de la France. Il avait à son bord 66 personnes, équipage et passagers.
Au départ, le temps fut favorable. Le navire, qui présentait les meilleures garanties de sécurité, filait joyeusement par une bonne brise. Sur le pont, égayant les passagers de ses ébats ingénus, jouait la fillette du commandant, sous l'œil attentif de sa mère.
Le 12 au matin, le Duroc était à 150 lieues nord-ouest de la Nouvelle- Calédonie ; 10 lieues plus loin, il allait passer en vue, à tribord, du récif Mellish; il n'avait qu'à persister dans la môme direction, à continuer de creuser droit son sillage parmi l'immensité des flots moutonneux.
Mais une inconcevable erreur de la carte devait coûter cher aux hôtes du Duroc! En réalité, le récif Mellish n'était pas à quelques lieues sur tribord, il se trouvait à ce moment dans l'axe môme du navire qui s'avançait sur lui