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LE « DU ROC » ÉCHOUÉ EN PLEIN PACIFIQUE

avec rapidité. Inévitablement, Taviso devait foncer sur Técueil avec d'autant plus de violence que le commandant, confiant dans Texpérience de Tofficier de quart et dans son propre contrôle de la direction suivie, venait de donner Tordre à la machine d'augmenter de vitesse.

La nuit était survenue très obscure. Le Duroc, sous l'impulsion du rythme sourd de ses bielles en action, filait avec un bruissement puissant sur Teau noire. L'officier de quart était à son poste, tranquille. Les passagers et la plupart des matelots dormaient....

Soudain, un choc ! un bruit ett'royable!... un long grincement de la quille et l'arrêt total du bâtiment dans le halètement multiplié des chaudières et les sifflements suraigus de toutes les. soupapes ouvertes!...

Les passagers, jetés par la secousse à bas de leurs couchettes, accourent, demi-nus, dans l'efl^arement de la catastrophe. Le commandant, le premier sur pied, a jugé la situation et les rassure du mieux possible : le navire est ancré sur un récif, il ne bouge plus, il ne coule pas... Point de péril immédiat; on aura quelques heures pour opérer le sauvetage. On a touché... Mais où? mais quoi?

Penchés à l'avant, le commandan ett le second, de leurs regards anxieux, cherchent à percer les ténèbres qui gardent leur mystère. Se sauver... Comment? La carte n'indique aucune terre à moins de cent lieues, aucun port organisé bien plus loin encore. Tenter un trajet pareil dans les canots du bord? Ce serait folie !

El, dans une incertitude, dans une anxiété poignantes, s'achève cette nuit sereine si lugubrement interrompue.

Mais à l'aube, ô joie! un banc de sable, un véritable îlot, est là, à quelques mètres de l'épave, et, du moins, les naufragés y seront à l'abri des dangers de l'Océan. Il faut débarquer. Immédiatement on se met à l'œuvre. Voici les canots à la mer : on y descend d'abord les malades, puis les femmes, les enfants, les jiassagers ; on débarque les vivres, les appareils de cuisine et de distillation, des couvertures, des toiles, des matelas, le four, la forge, des outils et des armes, du bois, etc..

Enfin, le commandant abandonne son bord le dernier, après s'être assuré que tout essai de renflouage serait vain.

A présent, l'îlot aride est habité par soixante-dix Robinsons. Il ne s'agit plus pour eux que de s'y installer le moins mal possible pour un séjour qui era, selon toute vraisemblance, fort long, car de tels parages sont peu fréquentés.

Déjà, les matelots plantent un mût à la crête de l'îlot et hissent une voile flottante, signal des naufragés. Puis, tous se mettent en devoir de préparer le campemenL D'abord, on dresse des tentes, à l'aide de voiles, pour se

préserver du soleil qui darde des rayons^ torrides et moins souffrir de leur réverbération aveuglante sur les sables et sur la mer. La petite fille du commandant de la Vaissière, avec Theureuse insouciance des enfants, tantôt s'intéresse aux détails de Tinstallation, tantôt joue, en riant, en chantant, sur le sable doré, bat des mains, et saute. Elle songe qu'elle vit une de ces histoires surprenantes qui se déroulent dans les livres où Ton apprend à lire. De quoi s'effrayerait-elle? Sa mère, comme les autres femmes, se montre résignée; les hommes, résolus et disciplinés.

Pourtant, la situation ne laisse pas que d'être critique.

Les vivres sont en abondance, il est vrai ; l'eau est fournie à discrétion par un appareil à distillation ; mais quoi ! faudra-t-il attendre qu'un navire passant au large aperçoive cette colonie imprévue? L'attente peut durer des jours, des semaines, des mois même !

D'autre part, hasarder dans des canots fragiles — qui, d'ailleurs, ne pourraient emporter tolit le monde — une traversée de plusieurs centaines de lieues pour rejoindre la terre prochaine, est-ce vraiment possible?

Le commandant examine ces diverses solutions et, enfin, se détermine : ses trois meilleurs canots, bien équipés et bien armés, pourvus d'hommes et de vivres, partiront chercher du secours. Mais pour que les naufragés qui resteront sur l'îlot ne soient pas privés de toute possibilité de communication avec le reste du monde, on va auparavant construire un petit bâtiment qui pourra être utilisé, le cas échéant.

Ce travail est entrepris sans retard. Le bois provenant des bas mâts et du beaupré du DuroCy qui gît toujours lamentablement sur le flanc, sert à la construction décidée, et, bientôt, la carcasse d'une chaloupe de 14 mètres de quille se dresse sur la plage. Le commandant songe qu'au pis aller, cette embarcation lui permettra de gagner, avec ses naufragés, le point le plus rapproché des côtes d'Australie.

C'est un spectacle réconfortant de voir les matelots travailler vaillamment à la Délivrance, nom symbolique donné dès la première heure au futur bâtiment. Du matin au soir ils s'y acharnent, et les journées passent, brèves, sous un soleil ardent. La nuit, tous dorment à la belle étoile, bercés par le bruit des vagues.

Le '25 aoùf, douze jours après l'échouement, la construction est assez avancée pour que la première partie du plan de M. de la Vaissière puisse être mise à exécution. L'enseigne de vaisseau Magdelaine part avec 35 hommes : 15 sous son commandement direct, dans le grand canot; 9 avec l'enseigne Augcy-Dufresse, dans le canot-major; 8 avec le maître d'équipage

LE « Dunoc » Écnouf: en plein pacifique 97

dans la baleinière. Ils ont pour mission de demander aide au premier navire on vue, et, s'il est nécessaire, d'aller jusqu'au cap Tribulalion, qui est le point le plus rapproché de la terre ferme.

Ces 35 braves partent sans hésitation, mais non sans appréhension. Quelle minute émouvante que celle du départ! Ouel sort sera le leur"? Les voilà déjà au large, et, pour eux, que de difficullés à vaincre! D'abord, ils ont pour ordre de se maintenir en vue les uns des autres, malgré la houle et les vents contraires, et cette sage prescription les oblige à une vigilance continuelle qui devient, la nuit, absolument harassante.

Leurs canots ont été surchargés d'efîels et de vivres. L'Océan grossit <rune façon inquiétante ; ils sont contraints do jeter à l'eau tout ce qu'ils ne jugent pas indispensable. Le jeune commandant Magdelaine, debout à l'avant du grand canot, veut, en dépit de la tourmente, prendre la hauteur méridienne. Une lame surgit, déferle, l'enlève et emporte du même couj> les vivres, les vêtements, les papiers concernant le rapport sur la perte du Diiroc et le baril à eau !

L'enseigne reparaît à vingt-cinq brasses du canot, luttant désespérément. Il va couler. La baleinière qui suit le recueille à temps. Déjà le quartiermaître Laury, patron du grand canot, le matelot Burel, ont saisi la barre, remis l'embarcation debout à la lame, et amené la voile. Leurs camarades précipitent tout par-dessus bord, jusqu'à leurs souliers; ils vident le canot ; le danger est momentanément écarté ; ils peuvent rattraper leur baril à eau.

Le soir du mémç jour, le calme renaît, et le 30 août, les aventureux compagnons atterrissent au cap Tribulation, sans autres péripéties. Mais, ils ne sont pas au terme de leurs peines : ils n'ont, au cap Tribulation, aucun secours à espérer pour leurs camarades restés sur l'îlot désert ; ils se contentent de renouveler leur provision d'eau, malgré les indigènes hostiles, et décident de repartir en naviguant le long des côtes australiennes jusqu'à ce qu'ils rencontrent un port.

Chaque soir, ils s'arrêtent, s'abritent dans une crique, une anse favorable, se nourrissent de racines, de coquillages, de poissons, puis, se reposent. A l'aube, ils repartent.

Neuf jours, ils mènent celte vie errante. Le 9 septembre, ils arrivent à Port-Albany. A leur grand désappointement ils n'y trouvent aucune aide efficace. Point de navire à Porl-Albany. Il leur faut donc poursuivre leur odyssée lamentable. Et depuis quinze jours ils voguent et vont d'épreuve en épreuve. Ils sont exténués. N importe! A douze jours de là est située l'île de Timor, et (^oupang y est un port plus fréquenté (|u'Albany. Ils reprennent espoir, ils reprennent courage. Le lendemain, 10 septembre, ils regagnent la haute mer.

Pendant une semaine encore, ils naviguent sans incident. Le 17, le calme plat les surprend, plus redoutable pour eux que la tempête! Plus un souffle dans Tair, les voiles, flétries, tombent le long des mâts, et les barques,, alourdies, s'immobilisent sur une mer en feu.

Les malheureux n'ont plus la force de ramer; leur provision d'eau pure se raréfie ; ils n'osent plus y toucher ; ils s'afi'aissent sur leurs bancs, épuisés.

Cependant, ils sont à peu de distance de Timor. Leur chef l'affirme ; il les excite de la voix et du geste. Le soir, les matelots, dans un suprême sursaut, d'énergie, ressaisissent les rames et nagent; ils nagent tout la nuit...

Au matin, la terre est en vue!

Elle se profile, ligne indécise, à ras des flots, sur une étendue de vingt lieues. Une brise propice se lève» Les canots glissent de nouveau avec légèreté sur la surface des eaux. La joie ranime les cœurs des matelots... Là-bas, l'île monte lentement à l'horizon.

Enfin, ils touchent au rivage. Mais deux jours encore ils doivent longer la. côte. Le 22 au soir, ils entrent dans le port de Coupang.

C'est là le terme de leurs peines. Le résident, M. Fronnkel, les accueilleavec empressement. Quelques heures de repos les remettent de leurs fatigues. Eux, du moins, sont sauvés : trois jours après, le paquebot le Parlang les prend à bord pour les transporter à Batavia.

Cependant, M. de la Vaissière et les malheureux dont il partageait l'exil,, après une dure et vaine attente de cinquante jours, ne voyant ni voile, ni. panache fumant surgir dans le cercle illimité de l'horizon, avaient résolu de se sauver eux-mêmes : ils s'embarquèrent sur la Délivrance.

Et le frêle esquif, bâtiment construit des débris d'un naufrage, chargé de trente et une existences humaines, entreprit à son tour un voyage de 800 lieues, au cours duquel il eut à subir les orages de la mousson d'ouest. Vingt fois, il faillit sombrer, vingt fois il triompha des plus terriblesépreuves, grâce à l'expérience, à l'énergie des marins qui avaient assumé la: responsabilité de la manœuvre.

Et le 30 octobre, les trente et un exilés de l'îlot désert, exténués, mais saufs^ abordaient à leur tour à Coupang, ayant vécu une inoubliable aventure.

i\uil el tempête I Au fond du gouffre en entonnoir Le flot, le vent, les rocs, les remous, les décombres. Pêle-mêle incessant! Tout n*est que bruits et qu*ombres; On ne distingue rien tant le chaos est noir.

(Jean Richepin, La Mer.)

LA Méditerranée, bleue sous le ciel bleu, sans flux ni reflux, indolente et d*apparence débonnaire, a parfois de brusques bouillonnements de colère.

Elle est alors plus redoutable qu'un Océan.

Ses vagues perdent leur teinte azurée, elles verdissent, elles bavent une écume grisAtre, elles se tordent en burlant et atteignent les hauteurs extrêmes des flots furieux.

La côte algérienne, ordinairement si calme et souriante, toute parée de roches roses, dentelées, ajourées comme un motif d'ornementation arabe, est parfois bouleversée par ces tempêtes soudaines et les sinistres qu'elles causent.

Entre tous, le naufrage du Borijslhène, y fut particulièrement dramatique.

Le IT) décembre 1860, dans la soirée, le Boryslhène, venant de Marseille avec 250 personnes, équipage et passagers, arrivait en vue d'Oran par une mer houleuse.

A peine pouvait-on distinguer, dans l'obscurité croissante, à bAbord, le cap (Carbon qui s'avance dans la mer, et d'où part une chaîne de hautes collines qui se déroulent le long de la côte, parsemées de maisons arabes, toutes blanches, semblables h de minuscules dés à jouer, puis la pointe sauvage de l'Aiguière ; en face, la rade ouverte d'Oran avec la grande ville étageant ses rampes, ses promenades et son fort Santa-Cruz bAti sous Philippe II, con-

lemporain de Y Armada, et qui surplombe de ses quatre cents mètres d'allilude sur les hauteurs qui abritent le petit port de Mers-el-Kébir, qui est peuplé d'Italiens et d'Espagnols, et d'où sortent le matin, comme un vol d'oiseaux de mer, les balancelles de pêcheurs et navigateurs côtiers ; plus loin enfin, le cap Falcon.

Les passagers achevaient de dîner, dans l'excitation joyeuse du débarquement prochain, quand un coup de vent arrivant par bâbord arrière chassa irrésistiblement le navire vers l'ouest. En môme temps, la nuit se fit, complète.

Le commandant prévint alors les passagers de ne point s'attendre à toucher terre à l'heure primitivement annoncée : le Boryslhène dérivait malencontreusement hors du port. Mais ce n'était là, dans l'esprit de tous, qu'un mécompte sans importance, et la plupart des passagers gagnèrent leur cabine d'abord, leur couchette ensuite, avec insouciance.

Cependant, le Boryslhène était porté, toujours dans la nuit, parallèlement aux hauteurs du cap Falcon, sur la mer de plus en plus mauvaise.

Subitement, un grincement aigu, sinistre, monta du fond de la cale, et le navire s'arrêta dans un craquement de toute sa membrure.

Il venait de talonner sur un récif.

La secousse brutale renversa les passagers, remit sur pied, nerveusement, les matelots assoupis qui coururent de droite et de gauche, cherchant les ordres de leurs chefs. Puis, dans la confusion de la surprise, dans l'anxiété croissante, ce cri sinistre retentit, devenant tout de suite un hurlement d'épouvante :

— Perdus!... Nous sommes perdus!...

Les passagers, à demi nus, reparaissaient sur le pont, et, dans la nuit noire, parmi le fracas des vagues tumultueuses, sous le sifflement du vent dans les haubans, se pressaient autour des mûts en groupes terrifiés. Les. matelots se multipliant, les heurtaient, les renversaient involontairement, et des jurons de colère se mêlaient aux clameurs d'effroi. Le Boryslhène grinçait, craquait de toute sa coque ébranlée... Un grondement sourd et puissant montant du fond du navire annonça que l'eau pénétrait avec violence dans la cale. Alors la panique redoubla....

Les sanglots plus aigus des femmes se confondent avec les clameurs plus exaspérées des hommes. Puis un silence relatif se fait... Aux vagues lueurs des feux du i)ont, les passagers ont vu se dresser au-dessus d'eux, debout sur un amas de cordages, une silliouctle noire, celle d'un prêtre, l'abbé Moisset, tjui élève la voix et, d'un gesie ample et calme, donne à tous l'absolutioik

LE u BOnrSTIIENE » PERDU LA yUIT AU LARGE D'ORAN 101

Le capitaine fait sonner la cloche d'alarme à toute volée, mais son tintement se perd lugubrement dans les rafales. Brusquement, la cloche cesse de retentir : le navire se couche à tribord. L'eau fait sauter les hublots et se précipite en bouillonnant dans les salons et les cabines ; elle en chasse les infortunés qui s'y étaient réfugiés. Ils sont obligés, sous un torrent glacé, de regagner en hAte l'escalier pour atteindre le pont glissant. Le capitaine ordonne qu'on abatte le grand mût afin d'alléger d'autant l'épave. Quelques matelots se mettent en devoir d'exécuter cet ordre, mais ils n'ont pas achevé, qu'une lame furieuse les enlève. En même temps, l'arrière du vaisseau sombre tout entier dans un remous monstrueux, qui engloutit vingt personnes à la fois.

Un cri multiple qu'étrangle l'épouvante et qu'étouffe la mort passe sur la mer. Et c'est tout...

Les vagues s'élancent avec une nouvelle furie sur l'avant du navire.

Les survivants, cramponnés aux bastingages de bâbord, aux agrès, ferment leurs doigis crispés sur les moindres saillies et subissent l'assaut démesuré de la tempête. Les lames balaient le pont avec une rage folle, et, chaque fois, elles entraînent un malheureux dont les nerfs ont faibli. Les éléments se sont déchaînés d'ailleurs avec un excès d'horreur sublime : la meresl phosphorescenle, de sorte que les naufragés affolés voient les vagues géantes tomber sur eux en un ruissellement de feu !

Un de ces infortunés a sa femme emportée avec son jeune enfant qu'elle pressait contre son sein ; il veut la retenir et ne le peut : il se précipite dans les flots pour périr avec elle. L'abbé Moisset défaille et cède à son tour. Une main secourable se tend vers lui, mais il la manque ; il se raccroche à la vareuse d'un matelot et déjà se croit sauvé, quand le morceau lui reste entre les doigts, et il disparaît à jamais.

Soixante-dix personnes périssent de la sorte durant cette épouvantable nuit.

Enfin, aux premières clartés de l'aube, les survivants découvrent qu'à cinquante mètres de l'épave où ils agonisent, la roche contre laquelle le Boryslhène s'est brisé, émerge et présente une assez large surface plane, hors de la portée des flots !

La mer s'est un peu calmée; quelques matelots se jettent courageusement à l'eau et, au risque de leur vie, parviennent à établir un va-et-vient entre l'épave et le récif.

Dès lors, tout danger de mort immédiate est écarté pour les ISO survivants. Mais que de périls encore ! A neuf heures pourtant, ils ont tous abandonné le Boryslhène et se trouvent réunis sur le roc que la mer n'atteint pas. Mais

là, point de boisson ni de nourriture, et Tépuisement dans lequel ils se trouvent après de si longues fatigues physiques et tant de poignantes angoisses, leur rend plus redoutable Tétendue mouvante des flots hostiles.

Gomme pour ajouter à Thorreur de la situation, des cadavres apparaissent sur la mer, non loin du récif, se balancent, et enfin s'éloignent, poussés par le vent et la lame. Les naufragés, glacés d'épouvante, les suivent des yeux...

i)uelques matelots énergiques sont parvenus à faire jaillir une flamme fumeuse des planches des canots brisés ; les femmes, les enfants, tendent autour de ce triste foyer leurs mains grelottantes ; d'autres hissent leurs mouchoirs, noués bout à bout, à l'extrémité d'un bâton et font des signaux.

Des pécheurs espagnols les ont aperçus. Ils s'approchent, ils s'informent. C'est l'espoir, c'est le salut ! Un même mouvement de joie fait bondir le cœur -des naufragés. Les pêcheurs leur jettent du pain et des biscuits, les provisions qu'ils avaient emportées pour eux-mêmes, et cinglent sur Oran annoncer le désastre et chercher du secours.

Les naufragés du Boryslhène ne sont pas au bout de leurs infortunes. La pluie tombe toute l'après-midi. Elle les désaltère, mais les trempe et les transit jusqu'aux os. Et quand les ombres de la nuit redescendent, aucune aide n'est parvenue d'Oran ! Cependant, plus personne ne désespère. On entretient le feu et tous se pressent auprès de la flamme tournoyante, mais alentour, la mer semble faire monter plus haut, dans l'obscurité, sa clameur ►de menace ; et les naufragés, revivant les angoisses de la nuit précédente, tremblent de peur plus encore que de froid.

Les soldats se dépouillent de leurs capotes en faveur des malades qui com- .mencent à gémir, nombreux.

11 n'y a plus sur ce rocher qu'un vague troupeau humain, qui gît, exténué, lorsque le 17, au matin — un dimanche — cinq balancelles espagnoles y abordent.

Alors tous les naufragés se raniment. Ils chantent, ils pleurent, battent des mains ou crient et enfin s'embarquent, sauvés. Et tous arrivent quelques heures après sur les quais d'Oran, au milieu d'un immense concours de population qui embrasse, choie, acclame les survivants du Borysihène, iinespérément arrachés à la mort.

cÀ/ // G/77ia //

Iji yature, comme à une heure suprême^ semble vouloir leur révéler les mystérieuses splendeurs de lau-delà...

LE P712 août 1862, la goélette russe YErmak quittait le village de Konia, à Tembouchure de la Petehora. Ell<» devait aller reconnaître Teinbouchure du fleuve Ienisseï, qui se jette dans la mer de Kara.

UErmak remorquait un bateau ponté de dix-sept tonneaux : VEmbrio. Trente hommes formaient l'équipage des deux bâtiments. Le chef de Texpédition était le lieutenant Krusenstern, devenu, depuis, Tun des plus intrépides^ explorateurs du xix* siècle.

Le voyage commença favorablement, par une température de printemps^ d'Europe.

Le 9 août, YErmak atteignait Tile Varandei, où, les vents contraires d'abord, puis le calme, le retinrent jusqu'au 13. Le 13, il repartait par un bon vent arrière, à la vitesse de sept nœuds.

Mais, dès lors, YErmak et YEmbrio avaient pris contact avec les premièresglaces, et lorsque, le 14, les deux navires arrivèrent en vue du détroit de Vaïgatch qui sépare le continent de l'île Vaïgatch, le lieutenant Krusenstern ralentit sa marche, incertain de ce qu'il convenait de faire.

S'engagerait-il dans ce passage qui est exigu et que les glaces bloquent aisément, ou remonterait-il au nord jusqu'au détroit de Kara qui, fort large, entre l'île Vaïgatch et la Nouvelle-Zemble, n'est obstrué qu'aux plus basses températures *?

Il se résolut à passer par le plus court et le ])lus dangereux.

C'était une faute.

Inquiet cependant en voyant les Samoyèdes, devant leurs huttes dressées sur les rives, lui faire des signaux alarmants, il forçait de voiles et parvenait

i04 LES GRANDS NAUFRAGES

sain et sauf à rexlrémité du périlleux détroit. Il se félicitait déjà de sa témérité, quand, en débouchant dans la mer de Kara, il se heurta à une barrière de glaces qui s'étendait à perte de vue.

Il chercha un passage, mais en vain. La banquise se prolongeait jusqu'à la côte, formidable et sans issue. Krusenstern s'apprêtait à repasser le détroit pour remonter vers la Nouvelle-Zemble, lorsque la situation se modifia rapidement et encore plus fâcheusement.

Des blocs énormes, des masses de glace, se détachaient de la banquise avec des bruits singuliers tels que des chocs d'armures ou des déchirures de soie, et commençaient à glisser tous ensemble dans la direction du détroit. En un clin d'œil la situation fut jugée à bord de VErmak et de YEmbrio : elle était critique et, d'un moment à l'autre, pouvait devenir désastreuse.

Ces glaçons de toutes formes et de toutes dimensions, roulant pêle-mêle, allaient inévitablement s'entasser à l'entrée du détroit, bloquer les deux bâtiments, livrés à la congélation des eaux. Il n'y avait plus un instant à perdre, il fallait lutter de vitesse avec eux.

Mais déjà les glaces arrivaient de toutes parts, menaçant VErmak et YEmbrio, et les deux équipages durent commencer par les repousser à coups d'anspect, les briser à coups de haches et de pinces. UEmbrio fut séparé de YErmak, entraîné par les icebergs. La nuit vint, on le crut perdu ; le matin, on le revit qui, profitant de sa petite taille pour se glisser entre les blocs monstrueux, mais ébranlé, fendu, blessé d'un large trou au-dessus de sa ligne de flottaison, regagnait peu à peu le détroit. Il y atteignit : il était sauvé.

L'Ermak, lui, s'était amarré à un bloc de glace immobile. L'équipage profita de l'abri momentané que lui prêtait cette masse pour réparer la carapace de mélèze que, pour cette campagne, on avait surajoutée à la goélette et que des chocs trop rudes avaient déjà fracturée en deux endroits.

A ce moment, les matelots s'aperçurent que le bloc bougeait. Il voguait insensiblement vers la mer et vers les banquises, entraînant le bâtiment dans sa dérive...

Les matelots se multiplient en cfl^orts désespérés pour sortir de la zone fatale, mais les glaçons innombrables qui filent dans le contre-courant poussent la goélette irrésistiblement.

L'île Vaïgatch n'est plus visible. La grande terre de Jabual est à quinze milles au sud-ouest, cachée dans les brumes.

El, comme la nuit tombe, YErmak entre dans l'océan de glaces!

Nuit d'angoisses que le jour redouble en donnant à Krusenstern et à ses hommes ulie vision plus frappante du péril : la goélette est en pleine

V a ERMAK » BBISÉ DANS LES GLACES 105"

banquise. Enlre des murailles d'une blancheur éblouissante dont la cime de crislal aux aréles vives dépasse parfois, de toute la hauteur du navire^ l'extrémité de son grand mât, le bateau paraît minuscule; entre ces. monuments fantastiques dont les silhouettes transparentes se meuvent et se déforment sans cesse, tantôt dans un silence impressionnant, tantôt avec un fracas épouvantable, il glisse, chélif et misérable.

A deux reprises, YErmak est heurté avec une violence terrible. Au premier choc, il tremble du fond de la cale à la flèche du grand mût ; au second, sa sous-barbe de chaîne, assurant le maintien du beaupré et de toute la mtUure, se rompt ; l'équipage, effrayé, débarque en hâte sur la banquise avec les embarcations et des provisions.

(^e n'est pourtant qu'une fausse alerte; la nuit vient et les matelotsremontent â bord.

Et durant cette nuit, et durant le jour qui suit, et une nuit et un jour encore, ces hommes, sans rien pouvoir contre les éléments déchaînés,, continuent de filer vers l'est, avec les glaces, sous la neige qui tombe en bourrasque.

Le 25 août, courte accalmie. UErmak, défoncé à tribord, est couché à bâbord, ce qui permet à son équipage d'y trouver encore un abri précaire, mais, le 26, un glaçon flottant le frôle par le travers de la quille et le retourne sur tribord avec un gémissement effroyable de toute sa coque ébranlée.

L'onde glaciale entre en bouillonnant; les matelots bousculés et renversés pôle-méle sur le pont, se relèvent et se précipitent; ils aveuglent la voie d'eau, étanchent l'entrepont, s'occupent à radouber tant bien que mal la carcasse de leur infortuné navire.

Trois jours passent ainsi.

Le 30, rien encore de nouveau pour les hôtes de VErmak, sinon que chaque heure écoulée est une aggravation de péril. Pour eux, ces banquisesgéantes et sans vie ne sont que les glaciales apparences de la mort, inévitable. Et la Nature, comme à une heure suprême, semble vouloir leur révéler les mystérieuses splendeurs de l'au-delà.

Dans la nuit du 30 août au l"" septembre, une aurore boréale offre à

ces pauvres gens les enchantements d'une féerie supra-terrestre. De l'horizon

de neige deux colonnes de pourpre s'élèvent toutes droites dans l'azur

sombre, puis, comme cédant à une attraction mutuelle, elles se courbent

l'une vers l'autre, se rejoignent, se fondent en un porche démesuré! Des.

jets plus pâles, striés de vert, fusent entre les deux piliers rougeoyants et

i06 LES GRANDS NAUFRAGES

tissent sous le portique incommensurable comme une ondoyante tenture de flamme tendre, parsemée d'émeraudes, frissonnante aux souffles du pôle. Des fulgurescences vives, ardentes, courent en torsade le long de Tarcade et se réunissent à son sommet en un couronnement d'éclairs. Tout le ciel rayonne d'une clarté douce, et le champ de glace reflète de toutes ses arêtes, jusqu'à rinfini, ces fantastiques jeux de la lumière. Puis, ces colorations s'atténuent, et enfin s'évanouissent, laissant les yeux de l'homme éblouis et son esprit confondu.

Ces phénomènes météorologiques sont les précurseurs de perturbations profondes dans l'atmosphère. Bientôt les icebergs s'agitent, glissent en bruissant. Tout le monde, à bord de VErmak, est sur le pont, en alarmes. Et dans un tourbillon de glaces, la goélette gémissante est emportée par un vent de tempête vers les côtes du nord-est....

Or, quand les premières lignes de glaces se heurteront à la terre, ce sera, sous la pression effroyable de la masse, un entrechoquement de banquises se chevauchant et se défonçant, avec un bruit de canonnade et des explosions de tonnerre. Que deviendra la goélette au milieu de ce chaos? Elle sera brisée, anéantie comme un fétu. Déjà les cloisons du faux-pont sont rompues; l'avant, soulevé, bute et s'écrase contre un véritable récif de cristal, toute la membrure craque....

Cette fois, il faut fuir....

L'équipage, sous les ordres de Krusenstern, débarque la chaloupe et les traîneaux et y entasse en hâte biscuits, jambons, rhum, instruments, cartes et couvertures, puis, les larmes aux yeux, délaissant le vaillant navire, maintenant disloqué, réduit à l'état d'épave inutile, les naufragés de YErmak vont tenter l'impossible pour gagner la côte, à travers les aspérités mouvantes et redoutables de la banquise.

La route est atroce. Chacun tire avec courage sur la chaloupe et les traîneaux. Mais bientôt voici des crevasses qu'il faut franchir avec tous les impedimenta dont ces malheureux sont encombrés. Très vite éj)uisés, ils se décident à abandonner les traîneaux et la chaloupe. Ils mettent dans leurs sacs du biscuit pour vingt jours et n'attendent plus le salut que de leurs forces.

La marche est encore si pénible, que, peu à peu, la troupe s'allège de tous les objets qui ne sont pas absolument indispensables. Les instruments de précision sont abandonnés sur la glace. Malgré tout, les moins énergiques commencent à tirer la jambe. Le forgeron de YErmak, Sitnikor, s'arrête et, en dépit des objurgations de ses camarades, se couche sous la neige qui

L'iiEmfAKu BniSÉ DANS LES GLACES 107

tombe ; mais ce n*est point une lassitude naturelle qui Tahat : il a dérobé du rbum et s'est enivré. Il dort déjà ; on le secoue, on le réveille ; il refuse de marcher, geint lamentablement et finit par balbutier « qu'il doit mourir en ce lieu, c'est écrit », et il veut qu'on le laisse tranquille! Ses compagnons l'abandonnent... Peuvent-ils risquer leur vie pour un ivrogne?

Le soir, exténués par une marche de quatorze heures à travers des aspérités raboteuses et d'une uniforme blancheur, pris de vertiges et de vomissements, ils s'arrêtent au pied d'une véritable montagne de glace qui présente au moins l'avantage de les abriter du vent. Ils ne tardent pas à s'endormir. Tour à tour, de demi-heure en demi-heure, l'un d'entre eux monte la faction, la carabine chargée, pour parer aux attaques possibles des ours blancs. Ils dorment dans leurs vêtements de peaux de bétes, leurs « malitza », les pionniers de la merde Kara; mais, la chaleur de leurs corps fondant la glace, ils se réveillent dans des fla(iues d'eau.

Au moment où ils vont repartir, le forgeron Sitnikor les rejoint. Il a marché toute la nuit, il est dégrisé et sain et sauf. La Providence, qui veille, dit-on, sur les ivrognes, a protégé celui-ci jusque dans les solitudes polaires.

Bientôt, voici une vaste clairière d'eau. La chaloupe a été laissée à plusieurs dizaines de verstes en arrière. Comment passer? Les naufragés avisent un glaçon détaché. D'eux d'entre eux s'y installent comme sur un radeau ; ils s'aident de leurs piques pour faire la traversée, puis établissent un va-et-vient avec la ligne de sonde. Deux heures après toute la troupe est transbordée.

Et la marche reprend, plus pénible, avec plus de fatigue.

Vers midi, la force leur manque; ils laissent tomber des effets, des caleçons, des chemises de laine, etc., et jettent du biscuit comme on jetterait du lest. La route est ainsi jalonnée de provisions et de vêtements.

Encore de nouvelles clairières d'eau. Il faut les traverser, tantôt en sautant de glaçon en glaçon, et plusieurs des naufragés tombent à l'eau, et leurs camarades ne les repêchent qu'à grand'peine ; tantôt en se réunissant tous sur un même fragment de banquise, de fortes dimensions, les manteaux étendus comme des voiles.

Vers le soir, les vomissements reprennent la plupart de ces malheureux; ils se couchent. Le lendemain ils se réveillent, les membres rompus. Mais, ôjoie! la terre apparaît, dans l'est. Celte vue les ranime; ils repartent.

Ce jour-là, la traversée d'une clairière faillit leur être funeste. Ils étaient tous étroitement serrés sur un glaçon, quand six morses énormes apparurent, nageant puissamment vers eux. Ln matelot arrête le plus hardi d'un coup de pique dans le museau; les autres ne vont pas plus avant, mais le morse frappé a planté ses crocs dans la glace et s'apprête à escalader l'îlot déjà

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surchargé. Peu s'en faut que tout le groupe ne chavire. La situation est des plus critiques. Heureusement, un des passagers du glaçon arme précipitamment sa carabine et tire dans l'œil du monstre qui, atteint, lâche prise et retombe lourdement à Teau. Les autres disparaissent. Encore une nuit de souffrances aiguës.

Le lendemain, 12 septembre, le quatrième jour de cette marche douloureuse, la terre n'est plus qu'à sept ou huit verstes. Mais une brume épaisse al voile bientôt aux yeux des naufragés errants. Ils se hasardent cependant ^u milieu d'une nouvelle clairière. Malheur! le vent se lève, repoussant vers le large l'esquif improvisé. La brume se dissipe et la côte a disparu ! x\u vent ^ succédé la tempête, une tempête glaciale qui enveloppe ces hommes affaiblis, glacés, brisés, dans ses tourbillons impétueux. La glace se fend et deux <le ces malheureux vont être entraînés loin de leurs compagnons ; ils se raccrochent aux piques qu'on leur tend, et, au prix d'un bain dans l'eau à demi •congelée, ils se sauvent momentanément. Mais quelle journée ! puis, quelle nuit d'angoisses, tous unis, enlacés sur l'îlot tournoyant! Enfin le soleil reparaît et, avec lui, le calme. Un courant naturel ramène les naufragés dans la •direction de la côte ; ils se hâtent de changer leur frêle radeau contre un champ •de glace auquel ils viennent de se heurter.... Ils se croient sauvés.... Mais le vent du sud-est, comme s'il s'acharnait à leur perte, se lève à nouveau, souffle et repousse tout entier le champ de glace immense vers la haute jner! i

Alors un sombre désespoir envahit les misérables naufragés. L'énergie liumaine a des limites ; elles sont dépassées ; ils se couchent sur la glace ; le Tent piquant leur plante des aiguilles dans la chair; ils creusent de leurs mains engourdies un trou dans la neige, un trou qui sera leur tombeau! Ils laissent descendre sur eux la nuit, inertes, à demi pénétrés par le froid de la jnort!...

Encore une fois le soleil reparaît, frappe leurs paupières, éveille un reste •d'activité chez ces cadavres vivants. Ils ouvrent des yeux hagards....

Est-ce un mirage? Durant la nuit, le bloc sur lequel ils voguaient, aban- <lonnés aux pires aventures, voués à une destruction certaine, leur bloc s'est soudé à la glace ferme, et là-bas, plus loin, à quinze verstes peut-(Hre, la ligne <le la terre se profile! Ah! si ce n'est pas une illusion... debout! debout! •debout! tous !

Et Ions se dressent, frémissants, et se mettent en marche, comme hallu- <'inés. Ils marchent, ils trébuchent contre les rugosités congelées, ils tombent

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