V«ERMAK»> BRISÉ DANS LES GLACES
sur les genoux ; ils se relèvent. Leurs jambes saignent, les nerfs de leur poitrine saillissent et se tendent; les muscles de leurs épaules ont la raideur
-du fer.... Qu'importe! ils marchent. La terre est proche, la terre est proche
Mais, encore une fois le champ de glace leur manque. L'eau glacée, Teau verte du pôle, est devant eux, qui les sépare du rivage, à moins de cinquante brasses! Et ils n'ont rien pour traverser.... Affolés, ils n'hésitent pas, ils se jettent dans cette eau mortelle. En eux, Tanimalilé lutte désespérément contre la mort. Ils atteignent au rivage, s'y accrochent ; ils le saisissent des ongles ei des dents et se hissent. Successivement, leurs échines amaigries, osseuses, émergent des flots glacés. Des indigènes les ont vus et accourent à leur aide. Ils sont sauvés!
Après avoir pris un repos indispensable, les naufragés de YErmak n'eurent plus qu'à regagner Konia par la voie de terre. Ils y arrivèrent le 2 novembre, et retrouvèrent là YEmbrio et son équipage, qui, après les avoir longtemps cherchés, était rentré depuis le 13 septembre et les croyait à jamais perdus.
Le trois-mâls tournoie, penche à bâbord^ penche <i tribord; il rouUj il tangue, comme ivre d'épouvante...
LE irois-mUls Jean-Baptiste avait quitté Pisagua, dans rAmérique du Sud, en février 1867, et faisait route pour Bordeaux. C'est une longue traversée.
Le Jean-Baptiste était joliment gréé ; un équipage de choix le montait. Quinze hommes seulement, mais des gaillards, et le voyage ne les effrayait guère. Les choses allaient pourtant assez mal à bord. En passant au cap Horn un coup de mer avait occasionné une voie d'eau dans la cale, et, depuis lors, il fallait pomper \
Tout de môme, ayant traversé TAtlantique, si redoutable dans Thémisphère nord pendant les mois d'hiver, le Jean-Baptiste approchait d'Europe. Il n'en était plus qu'à quelques journées.
L'espérance de toucher bientôt au port, l'ardent désir de revoir le pays natal, transportaient de joie l'équipage et lui faisaient augurer heureusement de la fin de ce voyage, déjà en grande partie accompli.
Le 17 mars, ausoir, les matelots de vigie virent, sur bAbord avant, monter, dorées par les derniers reflets du couchant, dans l'horizon qui s'assombrissait, les silhouettes imprécises des Açores, ces sentinelles avancées du continent.
(^ctte nouvelle, tombée du haut de la hune, fit battre le cœur de tous, du mousse au capitaine. Mais aussitôt, comme un mirage qui disparaît, les
I. Touli's les relalions du drame du Jean-Baptiste s'accordent à mentionner cette voie d'eau causée, dès le cap Horn, par un coup de mer. Mais il est diiricilement admissible qu'wn coup <le mer ait occasionné une voie d'eau. Il est bien plus probable que, par suite des gros temps supportés, le navire s'était délié, les contours s'étaient ouverts, et il en était résulté qu'il faisait eau.
LE u JEAN-BAPTISTE » SOMBRANT lli
lignes gracieuses, pittoresques de ces îles s'effacèrent au lointain ; elles se perdirent dans un amoncellement de nuages que poussait un vent violent, soudain levé.
La nuit revint; les premiers souffles nocturnes passèrent en laissant une impression funèbre sur le pont du trois-màls : une tempête menaçait.
Le capitaine du Jean-Baplisle, vieux marin plein d'expérience, ne pouvait s'y tromper: le baromètre descendait jusqu'à 714 millimètres, et, brusquement, vers une heure du matin, l'ouragan s'abattit de toutes parts, furieux, épouvantable.
La voilure avait été considérablement réduite. Que faire de plus dans les ténèbres? Tenir la cape ; attendre le petit jour. Aux premières clartés d'une aube lugubre, les marins du Jean-Baplisle distinguèrent autour de leur bâtiment les vagues ternes et grises qui, vers le ciel chargé de nuées opaques, se pressaient, s'escaladaient, rugissantes, écumantes, et déferlaient sur le pont du trois-niAts en l'ébranlant à chaque assaut.
Dans la cale, où l'eau tombait par cascades, la moitié de l'équipage travaillait aux pompes....
A présent, les dernières voiles sont enlevées par la tempête, les vergues pendent, brisées, et battent l'air lamentablement. La fureur de l'ouragan, qui a pris la proportion d'un cyclone, ne s'apaise pas. Avant peu d'heures, le bâtiment ne résistera plus.
La coque craque sous l'effort répété des lames, les cordages gémissent; le Jean-Baplisle^ au milieu de cette convulsion des éléments, pointe de sa proue vers les nuées, ou plonge, comme pour s'abîmer dans l'Océan. Il tournoie, penche à bâbord, penche à tribord ; il roule, il tangue, comme ivre d'épouvante.
Les bastingages sont arrachés, la cale contient deux mètres d'eau. Vaillants quand même, les matelots luttent. Pendant des heures, ils s'épuisent aux pompes; mais le Jean-Baplisle s'enfonce lentement....
Sa perte est inévitable, et le pavillon est en berne, suprême signal do détresse.
Quel navire, dans cette tourmente, l'apercevra et pourra venir en aide au trois-mâts désemparé? Déjà le soir descend, le dernier espoir s'évanouit ! Il semble à ces quinze malheureux qu'en même temps que des premières ombres de la nuit, ils sont enveloppés des premiers frissons de l'agonie....
Soudain, un cri : — Une voile !
Et c'est vrai, une voile apparaît... Là-bas, dans l'est, un bâtiment fuit devant la tempête, vent arrière !
4i2 LES GRANDS NAUFRAGES
Le Jean-Baplisle sombre ! Le verra-t-on de si loin ? Et le voyant, voudrat-on faire volte-face et venir sauver les quinze hommes qu'il entraîne dans la mort?... Et, le voulant, le pourra-t-on?...
On les a vusî... Ils en ont la certitude. Mais si le capitaine inconnu qui passe, au large, change sa direction, revient vers eux, il risque de se perdre avec son équipage et de ne pas les sauver eux-mêmes !
Il jugera donc plus sage de continuer sa route... Il continue... Il passe..- Non! il vient au vent! Il met le cap sur le Jean-Baplisle!
Oui, il vient, il approche, ce hardi navire. Il est désemparé, lui aussi, mais^ il bondit encore vaillamment sur la crête des lames. C'est un navire français : la Léonie, une goélette que commande un capitaine français : le capitaine Brou telle.
Du pont du Jean-Baplisle, tous les bras se tendent vers la Léonie. Elle manœuvre de manière à se mettre sous le vent de Tépave.
Dès qu'ils sont à portée de voix, les matelots du navire sauveur encouragent les naufragés. Ils leur lancent des bouées, des échelles de corde, des filins; mais ils n'osent approcher, de peur d'une collision qui, dans le tumulte des^ vagues, serait funeste aux deux bâtiments; de sorte que ni bouées, ni filins, rien n'arrive jusqu'au pont du Jean-Baplisle. Il est impossible d'installer le va-et-vient qui, seul, permettrait d'établir le sauvetage en toute sécurité.
Il faut donc recourir aux canots. Mais que deviendront ces coquilles de noix sur cet Océan démonté? Dans la nuit, ne vont-ils pas être brisés, engloutis? N'importe! c'est la seule chance off^erte d'échapper au sinistre,, de fuir l'épave qui enfonce.
Un premier canot est livré aux flots. Huit intrépides, dont le Second du Jean-Baplisle, parviennent à y prendre placei, non sans une lutte acharnée contre les vagues qui les rejettent sur les flancs du trois-mâts. Enfin, le canot s'éloigne et vingt fois s'abîme et disparaît dans le creux des lames^ pour être de nouveau brusquement projeté sur les crêtes déchiquetées. Atteindra-t-il la Léonie? Oui, l'y voilà. Par un prodige de force, de courage et d'adresse, il accoste le navire sauveur, sans être fracassé... Les huit hommes sont hissés à bord.
Mais là-bas, l'eau gagne, avec de sourds grondements, dans la cale du Jean-Baplisle, Les six hommes qui sont encore sur l'épave auront-ils le temps d'être sauvés? Impossible de leur renvoyer le canot. C'est trop tenter la Mort. On essaie de le faire filer le long d'une amarre jusqu'à eux; la tentative échoue.
Les matelots de la Léonie crient <iu Jean-Baplisle de s'approcher. Le capitaine du trois-màts en perdition se met à la barre. Le gouvernail, débar-
Quatre humma rcataivnt sur ic ** Jean hjptisfc ' tr^unun ^ul Jjns Li tempC'ie.