LE « JEAN-BAPTISTE » SOMBRANT
rassé à grand'peinc de débris de mAls et de bastingages qui rempéchaient de fonctionner, obéit encore à .l'action de la roue, et le trois-mAfs, qui s'éloignait de la goélette, revient vers elle. La Léonie manœuvre, pour passer î\ Tavant du Jean-Baptisle,,. Mais une formidable masse dVau la prend par Tarrière, la soulève, et va la précipiter sur Tautre bûtiment, h demi submergé. Le timonier met la barre toute dessous. Trop tard ! et d'ailleurs le gouvernail est impuissant. Le Jean-Baplisle, soulevé à son tour, tombe sur Tavant de la Léonie, avec une violence irrésistible, lui brise son bAlon de foc, son petit mât de perroquet, et déchire le cuivre de la muraille.
Deux des six matelots restés sur le trois-mâls ont saisi Tinstant de cet abordage et, à la lueur d'un éclair, ont passé d'un bord sur Tautre ! Ils sont sauvés.
Mais les vagues qui, une seconde, ont uni ces deux navires dans un embrassement formidable, dont toute leur membrure a craqué, les vagues ne vont-elles pas les rejeter l'un sur l'autre avec une impétuosité plus terrible, et les détruire d'un même coup?
Non. Les vagues fantasques les disjoignent maintenant, les rejettent loin l'un de l'autre.
Quatre hommes sont toujours sur le Jean-Baplisle. Les y laissera-t-on périr ?
Cinq braves de la Léonie se décident à tout risquer et se hasardent en canot. A travers l'ombre sinistre, trempés d'embruns, courbant et détendant leurs échines sur les avirons, ils arrivent sous le vent jusqu'auprès du Jean- Bapliste, épave fantôme, à demi noyée dans la nuit.
Sur la mer démontée passent de brèves paroles : « Ohé! Par ici. Hardi!... Attention!... »
Les quatre survivants se laissent glisser le long du bord presque submergé ; ils s'accrochent au canot, saisissent de leurs mains crispées, les mains libératrices; puis, à force de rames, glissant sur l'écume des lames, l'embarcation regagne la Léonie. Des filins pendent aux flancs de la goélette; sauveteurs et marins, chacun en empoigne un, s'enlève...
Il était temps! Presque sous leurs pieds le canot vole en éclats, brisé par les vagues.
Là-bas, le Jean-Baplisle, dont un seul feu de position resté allumé sur le pont marque encore la place, disparaît. Plus rien de lui n'est visible, tout s'enfonce dans un tourbillon bouillonnant.
La Léonie n'a plus qu'à repartir, à fuir sous le vent d'ouragan qui incline la flèche de ses niAts...
Le 25 mars, elle arriva au Havre, ramenant les quinze marins français qui avaient bien cru ne jamais revoir la France.
L'admirable conduite du capitaine Broutelle, commandant la Léonie, et de son équipage est un des plus nobles exemples qu'il soit possible de donner de la solidarité que se doivent les gens de mer.
Les naufragés du Jean-Baptisle ne furent arrachés à la mort qu'au péril des jours de leurs sauveteurs.
ca/ion //
QvCtXXt était belle ma frégate.
Lorsqu'elle voguait sous le vent :
Elle avait au soleil levant Toutes les couleurs de Vagathe,
(Alfred de Vigny.)
UN cyclone !... mol effrayant, phénomène plus effrayant encore ! On a souvent dit que rien mieux qu'un cyclone n'éveille en nous ridée, l'impression de ce que pourrait être la fin du monde, l'heure tragique où tous les éléments qui, depuis des siècles et des siècles, sont soumis aux lois de l'équilibre, seront déchaînés, confondus, dans un apocalyptique chaos.
Un cyclone est un tourbillon gigantesque, une trombe colossale, une giralion immense d'air qui suit un parcours déterminable.
Les cyclones, aussi bien que les tempêtes non tournantes, bouleversent la mer dans un rayon qui s'étend parfois à des distances considérables en dehors de l'aire soumise le plus immédiatement à leur violence ^ Entre une tempête non tournante (si tant est qu'il en soit!) et un cyclone, la principale différence est que le cyclone est animé à la fois d'un mouvement de rotation excessivement rapide autour d'un axe vertical et d'un mouvement de translation suivant une courbe se rapprochant d'une parabole, tandis que la tempête que nous considérons comme non tournante ne nous semble animée que d'un mouvement de translation. La route parcourue par un cyclone est parfois considérable. Chacune des branches de la parabole peut
1. Le fait est prouvé par de nombreuses observations de navires placés en dehors de la route du tourbillon et de son rayon d'action. Le passage du cyclone à distance leur était manifesté par une mer démontée, à de grandes oscillations barométriques. Il est certain que le bouleversement de la mer, sur l'étendue soumise immédiatement à la violence du cyclone,, se propage de proche en proche, à de grandes distances de cette aire, jusqu'il disparaître peu à peu, complètement comme les ondes produites par la chute d'un corps solide sur la surface d'une eau tranquiUe.
i 1 6 LES GRANDS NA UFBAGES
avoir de sept à huit cents lieues d'étendue, et le diamètre du cyclone peut atteindre jusqu'à cent cinquante lieues*.
Les ravages causés par les cyclones, tornades ou typhons, dans les mers des Indes et de la Chine dépassent tout ce que l'imagination peut rôver de plus terrifiant. On cite des navires, véritables Léviathans, perdus corps et biens dans ces tourmentes, et dont on n'entendit plus jamais parler. On a vu des vagues monstrueuses montera l'assaut des terres, aux îles océaniennes, enlever comme fétus de paille les bâtiments dans les ports, raser les habitations et faire. jusqu'à cinquante mille victimes, dans un seul raz de marée ^
La Janorij frégate de premier rang, commandée par le capitaine de vaisseau de Marivault, se trouvait, au mois de novembre 1868, dans le port de Saigon. Elle venait de réparer des avaries graves causées par un cyclone auquel elle avait pu échapper tant bien que mal, et réappareillait, remise à neuf.
Le matin môme de son départ, un navire de guerre à vapeur, le Monge, avait déjà pris le large. La Junon dut attendre le soir pour profiter d'une brise favorable.
Le 4 novembre, la frégate étant en mer, le vent, qui soufflait du nord-nordest, augmenta soudainement de force ; la lame devint très grosse. On pouvait croire encore cependant à un simple coup de vent. Mais le baromètre se mit à baisser sans discontinuer avec une extrême rapidité ; il descendit jusqu'à 746 millimètres. Le commandant et les officiers de la Junon reconnurent, non sans terreur, l'approche d'un cyclone.
En vérité, la frégate jouait de malheur...
Déjà elle était entrée dans le rayon d'action du météore et il semblait impossible qu'elle en sortît. Entraînée par le vent, elle obéissait mal.
Le capitaine et son équipage, instruits par Texpérience, savaient qu'il fallait à tout prix éviter le centre du cyclone, et que ce centre, en supposant que le phénomène eût, comme ordinairement, un mouvment circulaire autour de son axe, se trouvait fatalement dans une direction qui coupait à angle droit celle du vent sur la route suivie par le navire.