En termes techniques, le navire « fait cuillère
LA « JUNON » EMPORTÉE DANS UN CYCLONE ii9
bue pas peu à saisir d'effroi les témoins du phénomène, dans la sarabande atmosphérique, au-dessus des mAls de la Jiinon, roulent, tournoient, toujours dans le même sens, éperdùment emportés dans l'espace, des oiseaux, des poissons, et aussi des sauterelles, des morceaux informes de plantes et d'arbustes, qui témoignent que le cyclone a passé sur des terres. Et tout cela tourbillonne sans cesse et sans fin dans le ciel, — comme la terre ellemême tourbillonne dans l'infini!
Certains de ces débris tombent sur la Junon ; des poissons volants couvrent le pont, plusieurs encore vivants, beaucoup d'autres morts, quelquesuns déjà à demi putréfiés.
Et à travers cette atmosphère saturée d'électricité, imprégnée de vapeurs sulfureuses, les matelots éprouvent une sensation de vertige inaccoutumée ; ils titubent, comme ivres, ou s'agitent dans un état d'exaltation extraordinaire.
Mais tous profitent de cet apaisement momentané des éléments pour parer au plus pressé : ils se débarrassent des bouts de vergues qui pendent, lamentablement brisés, enlèvent les détritus de toute sorte qui recouvrent la dunette, la machine, ou encombrent les cabestans ; ils manœuvrent les pompes pour vider la cale inondée.
Et, après cinq heures de répit, le vent recommence à souffler, à mugir, et l'ouragan reprend avec la même intensité ; inutile de larguer la moindre voile pour soutenir le navire contre l'action des lames, inutile de tenter de la maintenir en position de cape pour lui conserver une stabilité de direction la moins imparfaite que possible et obvier ainsi à l'absence de gouvernail et au péril de flotter comme une épave, au gré des flots bouleversés ; inutile : le vent arrache la toile, soulève les hommes ; dans ce tourbillon furieux aucune manœuvre ne peut s'effectuer.
La Junon repasse par les mômes transes, les mêmes terreurs, condamnée à un rôle passif au milieu de la tourmente, à laquelle elle ne saurait échappei que par miracle...
Enfin, au bout de deux jours, la tempête s'éloigne! La frégate sort de ce long cauchemar. Si elle n'est pas détruite, elle n'en vaut guère mieux.
Lorsque le calme est revenu et que l'on peut se reconnaître à bord, on voit que le cyclone et les flots ont démoli l'arrière : toute la partie extérieure de la cage de l'hélice a disparu. A travers les eaux redevenues d'un bleu transparent, l'étambot apparaît brisé, et l'hélice est entièrement à découvert.
Il y a d'autres avaries très graves que la mise au bassin de radoub révélera seulement plus tard et en raison desquelles les ingénieurs condamneront la
Junon, car, outre rélambot, une bonne partie de la quille est arrachée sans qu'on s'en doute h bord. Mais ce qui est visible suffit à faire comprendre qu'un désordre très considérable existe dans tout le bordé arrière et que, d'un moment à Tautre, une voie d'eau irrémédiable peut se déclarer : la Junon coulerait sur la mer calmée. 11 faut à tout prix retourner vers la terre et chercher refuge dans un port.
L'équipage parvient à installer un gouvernail de fortune, et la frégate longe la côte jusqu'au cap Saint-Jacques. Elle est assez heureuse pour regagner son mouillage à Saigon.
Le Monge, lui, parti le niOme jour que la Junon, avait aussi rencontré le cvclone, mais il v était resté....
Jamais plus on n'en entendit parler.
A cœur vàillanl rien d'impossible, (Dbvisb db Jacques Cœur.)
LE Parangon se rendait à Nortii-Sliields avec un plein chargement embarqué à Alméria. Il traversait la Manche, quand, le 14 septembre 18G9, après une journée d'éclatante chaleur, le vent, vers minuit, se leva et souffla bientôt en tempête.
Le Parangon était un trois-mûts solidement construit, commandé par un capitaine qui avait fait ses preuves. Mais le malheur voulut qu'au milieu de la bourrasque un accident survînt à Thabitacle qui fut fracassé par un débris de vergue arraché d'un inùi. Dans le trouble de la tourmente et le désarroi jeté à bord par cet accident, le capitaine, absolument dérouté, aperçut les phares d'Étaples, les prit pour des feux anglais et vira de bord de manière à les laisser sur sa gauche, de telle sorte qu'il allait ainsi, fatalement, à la côte. Le timonier s'aperçut presque aussitôt de l'erreur et avertit le capitaine. Mais le temps manqua de réparer le mal. \^c Parangon s'arrêta brusquement, talonnant avec tant de violence que tout le monde à bord pensa que le troismûts venait d'être jeté sur des rochers.
Il était une heure du matin. La tempête redoublait et, dans le tumulte du vent et des flots, la voix du capitaine clamait en vain, éperdue, des ordres de manœuvre. Tout était inutile.
Presque immédiatement, la coques'ouvritet sedisloqua. L'équipage, jugeant que le Parangon allait être démembré par la mer, se jeta dans le grand canot et parvint à s'éloigner du bord ; mais à peine était-il à une encablure que les lames prirent l'embarcation par le travers la chavirèrent, la quille en l'air. I/équipage disparut !
Le timonier qui s'était aperçut le premier de la fatale erreur du capitaine,
revint le premier sur l'eau. C'était un vaillant matelot du nom de Duncan. Il
avait eu la précaution de se munir d'un couteau, au moment où il avait vu le naufrage inévitable. A Taidede ce couteau, il se débarrassa de ses vêlements, taillant, coupant Tétoffe et le linge qui pouvaient paralyser ses mouvements.
Par bonheur, Teau était à une température douce ; le timonier n'avait qu'à lutter contre la fureur des vagues; mais il ne savait dans quelle direction nager. Il tourbillonnait au gré des lames, et redoutait à chaque seconde de se déchirer sur des rochers, d'être précipité contre une falaise.
La nuit était obscure; dans l'ombre opaque aucune lumière ne paraissait. Les feux du Parangon eux-mêmes s'étaient éteints, noyés par les flots. Duncan appela. Rien ne répondit.
Soudain, il se heurta à un être vivant et se trouva étreint, suffoqué, par deux bras désespérément serrés autour de son corps. Un de ses compagnons d'infortune remonté à la surface, venait de s'accrocher à lui et le suppliait de le sauver. Il parvint à se dégager sans violence et, d'abord, voulut secourir le camarade ainsi retrouvé. Celui-ci, recouvrant un peu de sang-froid, ne cherchait plus à l'enlacer aveuglément. Duncan l'aidait d'une main et, de l'autre, nageait. Il n'essayait plus de lutter contre les vagues, et tentait seulement de rester sur l'eau dans l'espoir d'être porté à terre. A chaque instant, ces deux infortunés s'enfonçaient dans la tombe liquide, remontaient sur les lames, puis redescendaient sans rien voir que la nuit, rien entendre que la mer. Bientôt, Duncan sentit ses forces diminuer; celles de son compagnon étaient à bout. Le plus épuisé des deux se rejetait sur l'autre en le suppliant: « Sauve-moi ! Sauve-moi ! »
La vague les roulait, enlacés, tête contre tête, corps contre corps.
a Mon pauvre camarade, dit Duncan, si tu restes sur moi nous périssons sûrement tous deux ; si tu me lâches, je peux encore essayer de me sauver avec ce qui me reste de force pour moi seul. »
Et alors se passa cette chose peut-être sans exemple dans l'histoire des naufrages : le plus faible des deux matelots, surmontant la terreur physique de l'asphyxie et de la mort, répondit simplement :
« Tu as raison... » puis ouvrit les bras et s'engloutit, épave vivante !
Après deux heures de mortelles angoisses et de lutte désespérée, Duncan tinit par se trouver porté à terre. 11 était environ trois heures du matin.
Il se vit sur une plage déserte où la tempête soulevait de vérilai)los Ilots de sable.
Le naufragé, à peu près nu, meurtri, ensanglanté, le corps dévoré par les morsures de l'eau salée, se traîna sous le vent, enveloppé, par moments,