L'ADMIRABLE ÉNERGIE D'UX SURVIVANT DU « PARANGON
d'un linceul sablonneux qui dans toutes ses plaies enfonçait des pointes de feu. Il se jugeait avec raison non loin d'Etaples, mais sans savoir exactement à quel endroit, et avançait en désespérant de trouver des secours et un refuge. Il croyait expirer sur le sable, quand il aperçut une lueur dans la nuit. Si lointaine qu'elle lui parût, il retrouva des forces pour marcher vers ce but. Il parvint enfin, — sans savoir comment, dit-il ensuite, — jusqu'à l'hôpital que l'Assistance publique de Paris venait d'ouvrir à Berk pour les enfants malades.
La tempête était si violente qu'on ne l'entendit pas frapper et appeler. Mais, sorti des dunes de la côte, au milieu desquelles il avait si péniblement marché, il apercevait à présent une autre lumière, la lumière du phare de Berk. Il fit un nouvel effort, un effort surhumain, et se dirigea vers le phare, puisque là où il venait de frapper et d'appeler rien n'avait répondu. Il se traînait vers le phare, quand il tomba sur un madrier garni de clous et so blessa si profondément aux pieds et aux jambes, qu'il finit les quelques centaines de mètres qui lui restaient à parcourir, en marchant sur les genoux et sur les mains. Il gravit ainsi un véritable calvaire !
Le phare, dont les abords aujourd'hui sont faciles, était alors entouré de hautes herbes, coupantes et piquantes.
Duncan passa au travers de ces herbes en laissant derrière lui une trace de sang. Il vint tomber contre la porte du phare et trouve un dernier souffle pour appeler : « Au secours ! » Cette fois, on l'entendit.
La porte s'ouvre, le gardien paraît, s'élance, le relève ; il est inanimé. Le gardien le met sur un matelas, l'approche du feu, le frictionne, lui fait avaler du vin chaud, et Duncan revient à la vie. Il a fallu près d'une heure de soins pour qu'il renaisse entre les mains du brave homme qui vient de le recueillir.
Dès qu'il a repris connaissance, il se dresse :
« Là-bas, dit-il, mes camarades... Allons les chercher ! »
On se demande quelle trempe ont reçue ces Ames d'humbles matelots, ces cœurs de héros obscurs qui sont la force et l'honneur des marines du globe!
Duncan se lève et, avec le gardien du phare qui le soutient et le guide, il revient par le plus court à la grève. A la lueur d'un fanal Duncan et son sauveur découvrent un homme dont la tête et la moitié du corps sont enfouis dans le sable : c'est le charpentier du Parangon,
Le gardien le dégage, l'enveloppe dans une couverture, le frictionne ; il n'est pas mort tout à fait, on le sauvera peut-être. Aux alentours, Duncan et son compagnon n'aperçoivent pas d'autres naufragés, quoiqu'ils commencent à mieux distinguer tout ce qui les environne : le jour se lève.
La tempôte continue et dans ces mêmes flots de sable qui ont failli Tensevelir, Duncan soutient sur ses genoux la tête du charpentier du Parangon, tandis que le gardien du phare a couru jusqu'à Thôpital de Berk chercher du secours. Il réussit, lui, à se faire entendre; le personnel et un médecin de rétablissement paraissent et les deux survivants du trois-mâts jeté sur la côte française, sont enfin transportés à Thôpital de Berk où ils seront entièrement sauvés.
Ils survivent seuls. Onze autres matelots et le capitaine du Parangon ont péri. La côte, sur une étendue de plus de deux kilomètres, est couverte d'épaves. Les flots ont détruit le trois-mâts morceau par morceau.
Pendant trois jours la tempôte dure encore, et Ton dirait que la mer s'acharne à anéantir jusqu'au dernier vestige de l'infortuné navire. Ce qui ne disparaît pas sous la vague est enlisé à jamais dans le sable que soulève le vent du large.
Ainsi périt le Parangon sur les côtes de la Manche.
Les rouies de la Patrie sont aux mains de Vennemi.. Français^ la Science nous ouvre les routes de Vair.
(Gambbtta.)
NE mérite-t-il pas une place dans ce livre, le drame dont le matelot Prince,, aéronaule par occasion, fut la victime et le héros? Il naufragea dans les flots de TOcéan après avoir sombré à travers Tespace. Et quoique nul témoin n'ait rapporté le récit de cette catastrophe, ne pouvons-nous en évoquer le souvenir, en imaginer les phases, pour rappeler un des plus nobles et des plus émouvants exemples d'abnégation et de dévouement dont la marine française puisse s'honorer?
La France était dans Tangoisse; elle touchait à Tune des plus tristes heures de l'Année terrible. Lentement, mais sûrement, les armées allemandes se resserraient comme les branches d'un étau gigantesque pour étreindrc Paris assiégé.
Le 18 septembre 1870, l'administration des postes put encore, non sans mille dangers, faire passer un ballot de dépêches à travers les lignes ennemies. Le 19, la voiture postale fut arrêtée par le « Werda » des sentinelles allemandes et dut rebrousser chemin.
Désormais Paris était séparé du reste du monde, privé de toute communication matérielle, de tout lien physique, de tout rapport moral avec le pays.
En un moment aussi critique, Paris était nécessaire à la France, comme la France l'était à Paris. C'est alors que l'ingéniosité franc;aise témoigna que môme aux situations en apparence les plus désespérées, elle sait trouver des remèdes.
Les roules de terre et d'eau étaient barrées, les lignes ferrées détruites ; mais la voie de Tair restait ouverte aux assiégés!
Paris se souvint que Taérostat est d'invention française, et créa la poste aérienne.
Le 23 septembre, le premier ballon postal, le Neptune, monté par Taéronaute Durnof, partait de la place Saint-Pierre, à Montmartre, emportant dans sa nacelle 125 kilogrammes de dépêches. Trois heures après, il atterrissait heureusement à Craconville, près d'Évreux, et, de là, son heureux passager faisait rayonner sur la province anxieuse les premières nouvelles de la capitale investie.
Ce succès, qui répondait si bien à toutes les espérances, enhardit les assiégés; dès lors, presque chaque jour, un ballon partit, chargé de la poste. La gare d'Orléans fut transformée en parc aérostatique; de nombreux ouvriers y travaillaient sans répit, étalant le vernis qui imperméabilise l'enveloppe de soie, ou tissant à la navette le filet à larges mailles qui l'entoure.
Mais il ne suffisait pas de fabriquer des ballons, il fallait, avec la même hûte, former des aéronautes. Dans l'un des grands halls vitrés, une nacelle gréée était suspendue aux charpentes d'acier. Durant la journée s'y installait le brave qui devait partir, à la faveur de la nuit, pour éviter la fusillade allemande, et quelque disciple de Godard ou Tis&andier lui donnait des instructions précises sur la manœuvre de la nef de télher, lui apprenait à tirer la corde de la soupape, à vider les sacs de lest, à laisser traîner le guide-rope, à jeter l'ancre ; et telle était l'attention et l'intrépidité de ces volontaires de l'espace, que de brèves heures d'apprentissage leur suffirent généralement pour affronter avec bonheur les redoutables péripéties de la navigation aérienne.
Le 30 novembre, plus de quarante ballons avaient déjà quitté Paris et atterri sans encombre, hors de la portée de l'ennemi. Quelques-uns étaient tombés très loin. Ainsi, le Général-Ulrich, après avoir été, pendant de longues heures, ballotté sur les mers du Nord, avait abordé en Norvège, près de Christiania.
Le 30 novembre, un marin, nommé Prince, doit se charger de transborder le courrier de la grande ville assiégée, par la route incertaine des nuages.
A onze heures du soir, la nuit étant très noire et par un fort vent d'esl, Prince monte à bord du Jacquard qui s'enlève rapidement.
Le vent l'emporte. Prince est seul dans la nacelle, et ne compte que sur
UAÉnONAUTE PRINCE TOMBÉ EN MER i27
son énergie, car sa pratique de raérostation est nulle et son savoir théorique très vague. La terre de France, qu'il ne dislingue pas, se déroule sous lui, dans roml>re, avec rapidité. Il se penche, épiant les lumières : là, ce sont des feux de bivouac, ici d'autres clartés, une ville, sans doute; puis, plus rien que la nuit et le silence. Le pays envahi est aveugle et muet.
Hardi, le matelot s'élève... Le voilà dans les nuages. Une buée glacée le saisit et alourdit Taérostat. Prince craint de tomber, jette du lest et bondit. Il est à présent au-dessus des nuées, sous le ciel clair, et les étoiles le regardent...
Il va, confiant, enthousiaste.
— On parlera de mon ascension! s'est-il écrié au départ...
La distance de Paris à l'Océan est tôt franchie à vol d'oiseau. Prince ne s'est pas rendu compte de la vitesse du vent. Quelle n'est pas sa stupéfaction, aux premières lueurs du jour, de se voir planant sur un désert de mouvants abîmes !
Au loin, il reconnaît les côtes d'Angleterre; il distingue une ville, Plymouth, d'où l'on aperçoit son aérostat sans pouvoir lui porter secours.
Prince est emporté vers l'ouest. Son sang-froid ne l'abandonne pas. Dans son enthousiasme confiant, ne croit-il pas qu'il va franchir l'Atlantique et aborder au Nouveau-Monde!...
Mais le vent faiblit. Le ballon s'arrête; puis, lentement, descend. L'étoffe du Jacquard laisse échapper du gaz. Le ballon tombe peu à peu...
Cette fois. Prince a compris le danger. Que va-t-il faire? Notre imagination le voit se pencher hors de la nacelle : il mesure la distance qui le sépare des flots, et aussi loin que sa vue peut porter, il explore la mer du regard, espérant une voile. Point de navire en vue. L'aéronaute jette du lest : un sac, deux, trois. Le Jacquard remonte, puis retombe. Pnnce scrute l'infini, à l'est, à l'ouest, au sud, au nord...
Là-bas, là-bas, enfin une voile! Prince fait des signaux, agite les bras, appelle... La voile s'efface, l'espoir fuit.
Et le Jacquard descend toujours.
Le gaz — c'est-à-dire la vie, le souffle du ballon et de celui qui le monte — s'échappe par l'ouverture élargie avec un sifflement plus fort. Prince jette encore du lest. Qu'espère-t-il? gagner du temps? Attendre un courant propice qui le ramènera vers les côtes?... Mais aucune brise favorable ne survient. Et le Jacquard tombe, tombe. L'Océan semble monter vers lui. Il se rapproche, immense et sourd.
Alors, le marin, son dernier sac de lest vidé, accepte sans faiblir son destin. Soit! il mourra perdu en mer, comme tant d'autres de sa race. Les flots ne l'effrayent point. Mais, jusqu'à la dernière minute, le matelot ne
luttera-t-il pas? Le messager de la capitale investie ne sera-t-il pas fidèle jusqu'au bout à sa noble mission?
Il précipite hors de la nacelle ses instruments, quelques menues provisions et môme se dévêt pour ôfre moins lourd.
Il n'a pas sacrifié les dépêches qui lui ont été confiées. Mais, déjà, le ballon retombe, aspiré par Tabîme. Que faire encore? Jeter aussi les sacs de lettres? A quoi bon? Aucun secours humain n'est possible. Gagner un quart d'heure prolongerait inutilement cette agonie. A Dieu vat! Le matelot aéronaute Prince recevra la mort en brave : le dépôt remis entre ses mains ■disparaîtra intact avec lui-même.
C'en est fait. La nacelle effleure la crête des vagues... Elle ne s'enfonce pas encore ; elle glisse à la surface des flots, entraînée par le globe aérien qui se creuse à présent comme une grande voile. Prince, presque nu, grelotte de froid, mais non de peur. La neige tombe sur l'Océan. Le lugubre drame touche à sa fin.
L'énorme enveloppe dégonflée, flasque, alourdie parles embruns, se couche sur l'eau, triste épave ; la nacelle surnage un instant avec le vaillant naufragé -de l'air et de l'eau; enfin une haute lame arrive, engloutissant le marin Prince perdu en mer.
Quelques jours plus tard, l'aéronaute Lacaze, monté sur le Bichard- Wallace, mourait d'une façon non moins tragique. Les habitants de la Rochelle le virent passer au-dessus de leur ville, irrésistiblement entraîné vers l'Océan où il disparut.
C'était le soixante-troisième aéronaute sorti de Paris, depuis le siège; le lendemain, 28 janvier 1871, le Général-Cambronne allait porter à la France la nouvelle de l'armistice.
Ainsi, pendant les cinq mois de l'investissement, soixante-quatre aérostats •quittèrent Paris emportant neuf mille kilogrammes de correspondance, représentant trois millions de lettres particulières.
Cinq tombèrent au pouvoir des Allemands.
Deux se perdirent en mer, montés, l'un par l'aéronaute Lacaze, l'autre par le marin Prince, deux braves parmi ces braves qui, pour permettre à Paris, étranglé dans un cercle de fer et de feu, de parler à la France, risquèrent ^tous vaillamment leur vie!
aoioraéy coeiJcJ an ^rL
Le bàlimenl ne vient-il pas d*élre éventré par le terrible vaisseau- fantôme des légendes?
Personne ne répond...
L'ÉMIGRANT quille sa pairie pour aller chercher sur un sol meilleur une vie moios âpre; s'il a une famille, elle le suit. L'affection de sa femme el de ses enfants, de ses père el mère, chargés d'ans, est souvent le plus clair des biens qu'il possède ; mais justement parce qu'il n'est point seul, il veut être fort el confiant. En raison de ces exodes en famille, le nombre des femmes el des enfants est ordinairement considérable sur les navires chargés d'émigranls. Si donc, par malheur, ces pauvres gens naufragenl, la catastrophe est d'une intensité d'émotion qu'aucune description ne saurait exprimer.
Se peut-il que la fatalité s'acharne ainsi sur les déshérités de la vie el que, non contente de les chasser, par la misère, do la terre natale, elle leur inflige sur la mer à laquelle ils se confient, le supplice d'une fin dans l'horreur d'un naufrage?
Telle fut pourtant la tragique aventure des 350 émigrants, hommes, femmes el enfants, qui se trouvaient sur le navire anglais le Norlh/ïeely jaugeant 1(^50 tonneaux, monté par une quarantaine d'hommes d'équipage.
Le Northfïeel était parti de Londres, pour se rendre à Hobart-Town, en Tasmanie.
C'était au milieu de l'hiver de 1872, hiver qui fut marqué par de violentes tempêtes*
La Norlhfleel était à peine au large que la mer lui parut intenable. A la
hauteur de Growsend, la tourmente devint telle que le navire dut songer 6 se
430 LES GHANDS NAUFIiAGES
réfugier à la côte. Le 22 janvier, il mouillait en vue de Dungeness, et à peine était-il sur ses ancres, que le temps redevint calme, comme par une cruelle ironie.
La nuit qui suivit fut belle. Le Norlhfleet reposait tranquillement sur Teau immobile, et la lueur du phare parvenait jusqu'à lui. Tout autour, plus de deux cents navires divers sommeillaient, leurs feux de position allumés. Qui <îût pensé qu'en cette rade silencieuse et endormie un drame épouvantable allait se dérouler, si inattendu, si prompt, qu'aucun secours n'aurait le temps -d'arriver î
A huit heures", les hommes de quart avaient pris la première veillée de nuit, à bord du Norlhfleet; les autres matelots et les passagers étaient rentrés dans les cabines. Le temps, était froid. Beaucoup se couchèrent aussitôt.
La nuit s'avançait, toujours belle, bien qu'un peu obscure. Vers dix heures, subitement, l'homme de quart vit, à cent mètres de lui, surgir une masse noire qui glissait sur les flots, aveugle et muette. Il écarquilla les yeux, croyant rêver... Un cri de terreur s'étrangla dans sa gorge : cette masse grandissante, sinistre, formidable, fonçait en droite ligne sur le IVorlhfleet!
L'homme de quart saute sur la cloche et hurle dans la nuit :
— Attention !
Mais personne à bord du mystérieux navire ne semble entendre.
— Attention!... répète la vigie, afTolée.
A ce moment précis, le choc se produit. On entend un craquement lugubre au milieu des ténèbres, puis des cris d'épouvante. Le Norlhfleet a cédé sous le coup, le navire abordeur a pénétré de toute sa masse et de toute sa vitesse, en pleine carène, perçant la coque au-dessous de la ligne de flottaison !
Le capitaine Knowles, commandant le Norlhfleet^ s'est précipité sur le pont; il donne des ordres, et hèle l'équipage du navire abordeur, réclamant du secours.
Et, chose monstrueuse, ou du moins si étrange, que le capitaine peut se demander si son bAtiment ne vient pas d'être éventré par le terrible vaisseau-fantôme des légendes, personne ne répond!...
Si ce n'est le vaisseau-fantôme, c'est donc, sorti des enfers, un de ces forbans, un de ces corsaires pillards et naufrageurs, qui, pour le plaisir de détruire, semaient autrefois des désastres sur les mers et disparaissaient insaisissables!
Les abordeurs, sans s'inquiéter de la responsabilité qu'ils encourent, unissent sans bruit leurs efl'orts pour se dégager du Norlhfleet au plus vile.
LE « SORTHFLEET » ABORDÉ, COULE AU PORT 43t
Us y parviennent. Un mouvement de houle les aide, une manœuvre habile réussit et, s'aidant de longues gaffes, ils se délivrent enfin. On les voit faire machine en arrière, puis virer légèrement sans envoyer une embarcation^ sans jeter un cordage, un filin, une bouée...
Kn vain, du haut des haubans, le capitaine, le pilote, leur crient de s'arréler, les conjurent de secourir les malheureux qu'ils vouent à la mort! A la faveur de Tobscurifé les bandits accentuent leur mouvement de retraite.
On distingue la coque sombre d'un grand steamer qui passe à l'arrière du* Xorlh/ïeei.
A des appels plus désespérés, rien, rien n'a encore répondu ! Et bîentôU celle masse noire diminue, se dégrade, n'est plus qu'une ombre de la mer,, qui s'évanouit dans l'ombre de la nuiL
Les victimes de cette infamie restent un moment frappées de stupeur. Elles, ne peuvent encore croire à tant de cruelle lAchelé.
Le capitaine se ressaisit le premier :
— Tout le monde sur le pont!
Et cet ordre est exécuté d'autant plus promplement que dans la cale l'eaut se rue à gros bouillons.
Il est onze heures du soir. Tout dort dans le port. Faut-il que le Norlhfleel sombre sur place, sans secours, à quelques brasses de tant de bâtiments ?
On n'a donc rien vu, rien entendu. Ce n'est pas possible.
— Au secours ! A l'aide ! A l'aide !
Rien, toujours rien. Les cris désespérés redoublent. Le capitaine se prodigue, essaie de donner à ses passagers une confiance qu'il ne possède plus. 11 est descendu dans la cale, et, d'un coup d'cril jeté sur l'ouverture béante de la muraille, il a jugé que le \orlh/leet va sombrer.
L'équipage est aux pompes ; l'eau monte quand même, et le Norlhjleet baisse. Dans quelques instants ce sera fini...
Vite ! Ou'on tire des fusées en signe de détresse. Les fusées montent dans le ciel calme ; mais sur les bâtiments voisins, personne ne se rend compte de ce qui se passe exactement sur le NorlhfleeL Qm sou|)(jonnerait l'épouvantable drame : un bAtiment coulant, éventré, en plein port.
On s'imagine quehjue rixe, quelque scène entre émigrants ; ou que le navire, près d'appareiller, demande un pilote, — et rien ne bouge.
Alors le capitaine fait charger le canon, suprême moyen d'appel.
A sa voix lugubre, dans la nuit, les bâtiments voisins comprendront et nul
ne doutera plus du péril ; le canon est le signal de détresse qui ne sert qu'à la dernière extrémité. En même temps, le capitaine fait mettre les chaloupes à la mer, sans permettre encore, cependant, qu'on y descende.
Mais, en vérité, le destin s'acharne sur ces infortunés : le refouloir se brise dans Tâme de la pièce : il est impossible de tirer le canon !
Les passagers du Northfleet n'ont plus qu'à compter pour se sauver, sur les moyens du bord. Heureusement, les chaloupes sont en nombre suffisant et, non loin, dort lourdement un remorqueur. En dix coups de rames, on y sera, on le prendra d'assaut, on s'y réfugiera.
Mais ce qui se produit presque toujours dans des circonstances analogues va se produire : la précipitation, l'affolement des passagers, transformeront l'accident en désastre. Déjà les émigrants, sans rien entendre, luttent atrocement à qui descendra le plus vile dans les chaloupes ; les forts ne s'occupent des faibles que pour les repousser. La scène est horrible.
Toute l'ancienne férocité bestiale, la sauvagerie barbare, apaisées, endormies en nous par des siècles de civilisation, se réveillent sous le fouet de la mort, chez ces malheureux affolés de terreur.
En vain, le capitaine, aidé de l'élite de son équipage, supplie et menace tour à tour pour qu'on laisse passer les femmes et les enfants. Il n'est pas entendu. Une première chaloupe est à peine à la mer qu'elle est emplie d'un flot humain, et près de couler. Le capitaine a pu y faire embarquer sa femme, mais la barque ne va-t-elle pas sombrer au premier coup de rame?
Enfin l'embarcation s'éloigne et atteint le remorqueur, où les gens qui s'y trouvent viennent de s'apercevoir de la catastrophe et aident les naufragés à se hisser à bord.
Le Norlhfleel ne présente plus qu'une légère bande hors de l'eau. Il est tout éclairé des feux que le capitaine a fait allumer sur le pont pour attirer l'attention du port, et cette épave qui sombre ainsi dans la nuit avec tous ces falots mouvants, toutes ces flammes dansantes à la brise, prend de loin un aspect fantastique et joyeux.
Cependant, sur le pont, les malheureux qui n'ont pas encore eu le temps de trouver place dans les canots, courent, insensés. Les femmes élèvent leurs enfants vers le ciel ; les hommes sautent à la mer. Brusquement, avec un grondement sinistre, le Norlhfleel s'abîme dans l'eau sombre; les lumières noyées s'éteignent en fumée sur les flots toujours calmes, les cris brusquement étoufl^és finissent en râles dans l'espace tranquille. Le Norlhfleel n'est plus. Et, de tous les vaisseaux endormis à l'alentour, pas le moindre secours n'est venu.
La plupart des passagers ont disparu, pour le plus grand nombre de pauvres ouvriers engagés pour aller construire un chemin de fer en Tasma-
LE « NORTHFLEET >y ABORDÉ, COULE AU PORT 133
nie ; une lourde cargaison de rails, embarquée en vue de ces travaux, a accéléré la perle du navire.
Quant à Tabordeur sans pitié, malgré toutes les précautions qu'il prit pour dépister la justice humaine, on put retrouver cl suivre sa trace.
El Ton sut que ce n'était i)oint quelque monstre de légende, quelque mystérieux vaisseau-fantôme, mais un simple navire de commerce en bois el en fer, monté par des misérables indignes du nom d'hommes et opprobre de leur pays qui les renia : c'était un vapeur espagnol, le Mnrillo.
Il fut saisi à Cadix. Le lAche forban qui le commandait el qui availcent fois mérité la mort, fut arrêté, jugé et condamné à cinq ans de prison, et, pour sa vie entière, marqué au front du sceau de l'infamie.
en ô^iiV t/JunulercJ ,^/i? ce/iàc^ MeccJ
La catastrophe dont /'Angleterre a ressenti le plus de douleur.,,
(Amiral Schomdbrg.)
IL est, dans les grandes annales de la mer, telles années, telles saisons, plus que d'autres, tragiquement néfastes.
C'est ainsi que Thiver 1872-1873 est, entre tous, resté mémorable* Le nombre de victimes des catastrophes maritimes dépassa le total des morts en mer des cinq années précédentes.
L'Angleterre, pour sa part, pleura des centaines et des centaines de ses enfants.
Sur tous les océans, son pavillon domine les flots et atteste sa puissance commerciale, son essor industriel ; mais la fortune a ses périls, et, si, sur toutes les mers, naviguent les bâtiments de la Grande-Bretagne, sur toutes les mers aussi des tempêtes les menacent et les assaillent. L'Angleterre est le pays qui sacrifie le plus de vies humaines aux flots perfides ; et jamais elle ne faiblit, si grand que soit le sacrifice.
L'orgueil de commander sur les fiots lui fait une Ame rude et opiniAlre; elle y gagne le mépris du danger, la foi en son destin, la possession de vastes horizons et aussi les idées d'ambitieuse suprématie qui sont sa force — et sa faiblesse.
L'hiver de 1872-1S73 mit son habituel courage à une dure épreuve.
L'émotion causée par la perte du Norlhfleel était à peine calmée que l'Angleterre recevait de la Nouvelle-Ecosse la nouvelle d'un naufrage plus terrible encore : celui de VAllanlic, magnifique steamer de la Compagnie W/iile Slar Line. Aucun sinistre dans les temps modernes n'avait d'un seul coup entraîné tant de pertes.
Pourtant, depuis l'année 1854 seulement, le Président, la Cilij of Boston, en quittant la Mersey s'étaient perdus corps et biens, soit 200 morts; le
EN SIX MINUTES SIX CENTS VIES ENGLOUTIES A VEC V « A TLANTIC » i55
Taylem, se rendant à Melbourne, s'était échoué, par brouillard, sur Tîle de Sambay, près Dublin, causant le trépas de 334 personnes ; 1*^4 rc//c, parti de Liverpool à destination de New- York, avait coulé avec 278 passagers. Puis, ce fut le tour du Pacific qui en avait 394; du London, 220; du Caplain, 500; enfin, du Rcyal-Charler, 430.
LWllantic, lui, entraîna dans les flots plus de 600 victimes.
Ce steamer, construit à Belfast, en 1870, jaugeait 5 000 tonneaux.
Le 8 mars 1873, il partit de Liverpool pour New- York, entreprenant sa dix-huitième traversée. Il portait, é(|uipage et passagers, un millier de personnes. 11 était commandé par le capitaine Williams, réputé bon marin.
VAllanlic devait se rendre à New-York, directement. Mais le capitaine, dont la conduite dans toute cette désastreuse afl'aire fut d'ailleurs justement critiquée, craignait que ses approvisionnements de charbon ne fussent pas suffisants, et décida d'aller relAchcr à Halifax, en franchissant les passes dangereuses qui bordent la Nouvelle-Ecosse.
Dans la nuit du 31 mars au V^ avril, le ciel était nuageux, la mer assez belle, quoiqu'un peu houleuse, comme elle est ordinairement dans ces parages. La machine fonctionnait régulièrement, et le sleamer filait à la vitesse de onze nœuds sur Halifax, qui est un port remarquablement balisé et signalé par des phares de premier ordre.
Le capitaine, en approchant des côtes, fait porter la vitesse à douze nœuds afin de combattre Tinfluence des courants; il compte passer à Test de Tîle Sambro; il fait le point, se croit à 170 milles dans le sud-est et fait incliner la route vers la terre ; puis, à minuit, malgré la proximité de Tîle, il quitte la passerelle ainsi que son second, M. Metcolf ; les deux officiers descendent au salon.
Tout le monde repose, dans la confiance la plus absolue... •
Soudain, Patrick, Carrol, Keelz, Thomas, matelols de vigie, crient :
« Brisants devant!... »
A cet avertissement roflicier de quart sursaute, se trouble, laisse la machine, ronflant toujours plus fort, continuer d'actionner Thélice, ne fait pas même donner le moindre coup de barre, et, désertant toute responsalïilité, court, afl'olé, jusqu'au salon prévenir le capitaine.
Celui-ci bondit. 11 remonte précipitamment sur le pont... Trop tard!... V\\ grincement sourd, efl^royable, un heurt brutal, Tarrét subit du bâtiment suivi de craquements répétés et de milliers de cris aigus, d'exclamations étoufl'ées !... IJAllanlic vient de se jeter à toute vitesse sur le dan-
i36 LES GRANDS NAUFRAGES
gereux promontoire de Meaghers-Head, près de Prospect, île de Mars.
Eventré, V Atlantic coule aussitôt. Les passagers les plus agiles, les matelots les plus robustes, se pressent, s'écrasent aux panneaux qui permettent Taccès du pont. Les femmes, les enfants, les vieillards, meurent noyés dans les couloirs, dans les cabines, dans les lits. Et, sur le pont, se multiplient les scènes ordinaires de confusion, de désespoir, de fureur. Les officiers vont et viennent, jettent de part et d'autre des ordres contradictoires ; ils ont complètement perdu la raison.
Et subitement, d'un seul coup, V Atlantic sombre dans un effroyable remous, tandis que de toutes les poitrines de ses passagers s'échappe une effroyable clameur d'horreur à laquelle rien ne répond dans la nuit, que la mer impitoyable.
Il n'y a pas six minutes que le navire a touché.
Maintenant la mâture seule émerge et 400 survivants environ — sur lOOOI — surnagent, convulsivement accrochés au gréement, balancés, secoués par les vagues. Quelques-uns, présumant trop de leurs forces, se noient en voulant atteindre les rochers qui affleurent non loin.
Enfin, le troisième officier, M. Brady, qui n pu sauver le seul canot que les lames n'aient pas emporté, improvise un ingénieux service de sauvetage. Tour à tour, il embarque les naufragés et va les déposer sur les rochers de Meaghers-Head où, le matin,^ des pécheurs les aperçoivent et les recueillent....
Le capitaine Williams, sous le prétexte de coopérer à l'organisation du transbordement, s'était hissé dans le canot dès son premier voyage.
Sa conduite fut sévèrement appréciée par les marins de tous les pays, et, en premier lieu, par ses compatriotes.
Pourquoi av^it-il voulu relâcher à Halifax puisque de toute évidence il avait encore une quantité de charbon très suffisante"? Il ne connaissait pas la côte, mais la savait dangereuse, et, cependant, au lieu de ralentir, de n'avancer que prudemment, jetant la sonde, il maintient, il augmente sa vitesse? La nuit vient, et il quitte la passerelle, se fiant à un subordonné dont l'incapacité se manifeste, éclatante.
Enfin le navire sombre, et, lui, le commandant, fait partie du premier lot des naufragés débarqués, oubliant que son devoir était de quitter son bord le dernier....
L'ne commission d'enquête se constitua à Halifax, devant laquelle il passa