EN SIX MINUTES SIX CENTS VIES ENGLOUTIES AVEC V « ATLANTIC
Une conire-enquôle était menée en même temps à Liverpool, sous la présidence de l'amiral Schomberg, afin d'établir la responsabilité de la Compagnie While Slar Line, Elle permit de reconnaître qu'à son départ Y Atlantic était en parfait étal; la coque, le gréement et les machines, tout était satisfaisant. Il y avait à bord des vivres frais pour trente-deux jours et du charbon autant qu'il convenait. Ces renseignements dégagèrent la responsabilité de la Compagnie, mais engagèrent davantage celle du capitaine Williams.
Il fut condamné à la perte de son commandement pour deux années.
L'horreur du naufrage de Y Atlantic dans les parages de la Nouvelle- Ecosse a été égalée, sinon dépassée, vingt-cinq ans plus tard : c'est lu que la Bourgogne périt à son tour.
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Combien parurent joyeax de New-York pour Vhorizon oriental par delà duquel sont les rivages d*Europe, et qui trouvèrent sur leur route incertaine une tombe insondable .. ,
LE transatlantique la Ville-du-Havre avait quitté New-York, le 16 novembre 1873....
Des rinstant où Ton arrive à bord de Tun de ces paquebots qui relient rAncicn Monde au Nouveau Monde, la vieille Europe aux autres continents, on éprouve une impression de bien-être et de sécurité. Leurs imposantes dimensions qui les rendent presque insensibles aux mouvements des lames ; leur structure robuste qui semble leur permettre d'affronter les chocs les plus redoutables, les entassements de subsistances que renferment leurs flancs ; la solidité et la vitesse éprouvées de leurs machines ; la compétence établie du capitaine ; la discipline expérimentée de l'équipage ; Tordre, la propreté, le confort, le luxe même qui régnent dans les moindres détails, tout, à bord d'un paquebot, contribue à endormir les craintes, à raffermir les courages, à donner enfin cette impression salutaire que le génie de l'homme a triomphé définitivement des éléments les plus rebelles, qu'il a maîtrisé leurs forces et déjoué leurs perfidies.
Ce sentiment, de plus en plus fort dans notre esprit, au fur et à mesure que les transatlantiques s'agrandissent et se perfectionnent, était déjà celui des passagers de la Ville-du-Havre, il y a trente ans.
Ce paquebot passait pour un des plus remarquables de la marine marchande d'alors.
Au départ de New-York, dans ce voyage qui devait être le dernier de la
LA « VILLE'DU'HAVnE » ET LE « LOCH-EAIiN » i?9
Ville-du-Havre, les passagers s'étaient embarqués avec Tespoir assuré d'arriver sains et saufs en France.
La saison d'hiver n'est pas cependant celle qui peut inspirer le plus de sécurité. Et qui sait si, dans leur for intérieur, certains passagers n'étaient pas sans quelques appréhensions qu'ils se gardaient d'avouer? On a beau se confier au meilleur des paquebots, ne songe-l-on pas, malgré soi, qu'on a déjà vu tel de ces imposants bâtiments qui paraissent en état de tout défier, perdu en mer par suite d'une tempête, d'une collision, d'un incendie.... Que de périls! Mais les plus pusillanimes des passagers de la Ville-du-Havre chassèrent bien vite ces craintes inutiles qui gâtent les meilleures traversées.
D'abord, le temps était calme et doux ; l'espoir et la joie mettaient en fête le transatlantique. La traversée s'annonçait bien. Chacun se préparait à passer leplusagréablementpossible les huit longuesjournées de route, — les hommes, causant et fumant ou jouant dans les salons ; les femmes, assises sur des pliants ou des fauteuils d'osier, bavardant entre elles ou travaillant à quelque ouvrage de dentelle ou de broderie; les enfants grisés d'air, exubérants, courant sur le pont en jetant au ciel et aux vents leurs cris d'étonnement, d'admiration, et leurs rires.
Mais joie, espoir et beau temps ne furent pas de longue durée. Dès le lendemain soir, un orage se déclara, et le surlendemain, le paquebot en supporta un second, et, cette fois, l'hélice subit une avarie sérieuse : elle eut une aile enlevée par les lames. Puis, le temps s'apaisa de nouveau.
Mais le brouillard d'hiver survint.
Le brouillard est peut-éfre, sur mer, le pire ennemi de l'homme.
Avancer dans l'ombre, sans rien distinguer et même pendant le jour lutter contre la nuit, une nuit de nuées, de vapeurs que l'on sent sourdement tenaces et hostiles et qui pèsent sur le bâtiment et sur les cœurs, pénètrent à travers les panneaux les mieux clos et les courages les plus solides, et, de leurs voiles en grisaille, obscurcissent les vitres et étouffent les énergies, c'est un supplice, une angoisse dont, plus que tout autre, le commandant d'un paquebot, soucieux des vies qui lui sont confiées, se sent épouvanté. Il craint sans cesse de se détourner de sa route, il ne peut plus faire le point en sûreté. 11 redoute continuellement, sur une ligne qui est, à peu de chose près, la même pour tous les transatlantiques, de voir — et toujours trop tard ! — surgir dans le brouillard un autre bâtiment, et une collision se produire.
Le capitaine Surmont, commandant de la Ville-du-Havre, marin à la fois brave et prudent — la prudence et la bravoure, conciliées par la raison, sont les deux qualités maîtresses des bons navigateurs, — le capitaine Surmont prit les précautions d'usage. Le paquebot n'avança plus qu'avec une extrême lenteur, comme à tâtons ; la sirène jetait saus relâche, à perle d'haleine, son
gémissement d'alarme qui se perdait aussitôt, étouffé dans cette ombre ouatée.
Le capitaine ne quittait plus la dunelte : il y mangeait, il y dormait; les passagers Tadmiraient, et son dévouement rendait la sécurité aux plus inquiets.
Enfin, l'atmosphère s'éclaircit ; tous les visages s'éclairèrent en même temps. On était au jeudi 20. Encore deux jours de traversée, et les rivages de l'Europe apparaîtraient à l'horizon.
La journée du 21 se passa paisible et gaie. Chaque tour de l'hélice, remise
en état, rapprochait la Ville-du-Havre des côtes de France. La nuit vint
! Il sereine et splendide, fourmillante d'étoiles. Les passagers gagnèrent leurs
1; couchettes et s'endormirent, heureux, doucement bercés par des vagues
i égales et amples. L'homme de quart veillait. Il promenait ses regards à
I \ travers l'infini ; sur l'Océan, étincelaient les reflets des constellations
célestes. Vers minuit, la lune se leva, et ses pâles rayons répandirent sur la mer leur clarté incertaine, qui enveloppa le navire glissant à toute vitesse sur les flots au-dessus desquels ses contours et les lignes fines de sa mâture se dessinaient en noir dans la transparence nacrée de la lueur nocturne.
Brusquement, à tribord, une ombre énorme se dressa, que la vigie n'avait pas d'abord aperçue. C'était comme un fantôme épouvantable surgi des flots. Il avançait à toute vitesse dans la direction de la Ville-du-Havre, et la VilledU'Havre, sans dévier, poursuivait hâtivement sa route...
En un instant la collision se fit, foudroyante; le cri terrifié de l'homme de quart signalant le trois-mâts abordeur, le Loch-Earn, fut couvert par le fracas du choc qui ébranla les deux navires d'une secousse mortelle.
De toutes les couchettes jaillirent des clameurs épouvantées; tous les passagers accoururent, demi-nus, sur le pont, dans une confusion folle.
Les deux navires se détachaient péniblement de leur terrible étreinte.
Le Loch'Earn s'écartait lentement, la proue emportée ; il n'était pas en danger immédiat, ses cloisons étanches le protégeaient momentanément contre l'irruption des flots.
Le transatlantique, lui, se trouvait plus afl^reusement blessé. Atteint par le travers du grand mât, il avait une ouverture de plusieurs mètres, béanle, et par laquelle Tcau s'cngoufl'rait à grand bruit. Les passagers couraient de tous côtés pour échapper à un péril qu'ils trouvaient plus pressant de toutes parts. Les hommes gesticulaient, hors d'eux-mêmes, les femmes pleuraient,, hurlaient, priaient. Une voix cria :
— Nous coulerons dans dix minutes!...
Dix minutes !... L'épouvante et l'affolement redoublèrent au milieu des cris contradictoires, des propositions insensées, et des piétinements
LA « VILLE-DU-HAVRE >. ET LE « LOCII-EARX »> iil
éperdus. Cependant le paquebot oscillait, penchait lentement sur son flanc entrouvert.
Avec un bruit sec, un mât se brise et s'abat, broyant des matelots sur le pont, écrasant un canot qui s'éloignait chargé de plus de trente personnes.
L'immense navire penche et s'enfonce de plus en plus.
Les gémissements des blessés qui glissent vers Teau répondent à Tappel suprême des noyés.
A l'arrière du bâtiment, quelques personnes se sont groupées, plus calmes et plus résolues devant la mort. Un prêtre, au milieu d'elles, élève avec ferveur son âme vers le Dieu qui, pour des fins de Lui seul connues, ne suspend point le cours des désastres humains ; et le prêtre absout, selon le rite catholique, ces vivants « à l'article de la mort ».
Douze minutes se sont écoulées depuis l'abordage. Le transatlantique sombre avec une lenteur qui ajoute au martyre des passagers condamnés, un surcroît d'angoisse.
L'avant, où a porté toute la violence du heurt, s'enfonce d'abord avec son mât, ses hautes vergues qui disparaissent l'une après l'autre ; puis le milieu,, avec ses deux grosses cheminées, haletantes, expirant, parmi les bouillonnements, leurs derniers hoquets de fumée noire. Enfin l'arrière, extrême refuge d'une foule qui se presse, s'étreint, s'écrase dans l'épouvante dernière, l'arrière, comme irrésistiblement attiré par les tourbillons, descend dans l'abîme avec sa cargaison d'humanités frissonnantes et hurlantes sous le froid de la mort.
Quelques naufragés surnagent un instant, puis disparaissent et reparaissent roulés dans l'écume, et, un moment après, s'enfoncent dans l'Océan.
Comme toujours, dans ces catastrophes, tandis que les uns sont victimes d'une fatalité aveugle, les autres ont la chance inexplicable d'échapper- Ceux-ci rencontrent une épave, pJanche ou bouée, qui les soutient à la surface, ceux-là battent inutilement l'eau, nul débris n'est sous leurs mains.^
La lune éclaire cette scène de désolation.
Plus de vingt malheureux sont accrochés à une même vergue flottante, mais à chaque lame qui passe, une tête plonge, des doigts faiblissent,, s'entr'ouvrent ; un noyé de plus est emporté.
Cependant, les canots de la Ville-du-I/avre qui ont pu i>rendre la mer à» temps, parcourent le lieu du sinistre. Les canots du Loch-Earn sont venus â leur aide ; ils tourneni, évoluent, se pressent avec une fiévreuse activité. Chaque minute qui passe, c'est une existence de plus, ou sauvée ou perdue^ De tous côtés, sur le lieu sinistre, ce cri lugubre s'élève :
— Sauvez-moi! Sauvez-moi!...
Un coup de rame, un coup de barre!... personne!... A l'endroit même
d'où la voix sortait du gouffre, où un front, une bouche venqil de se montrer au ras des eaux, plus rien qu'un bouillonnement, une forme sombre qui s'efface dans Tabîme.
Le capitaine Surmont demeuré à son poste, sur la dunette, jusqu'au dernier instant, se multiplie maintenant dans un des canots sauveteurs. Le capitaine en second Garay, le lieutenant Gaillard, le commissaire Vie rivalisent de dévouement avec leur chef; ils ne montent à bord du Loch-Earn que les derniers, quand il ne reste plus un sauvetage à accomplir.
Le capitaine du Loch-Earn déclare qu'il va faire tant bien que mal à son bâtiment les réparations les plus urgentes, les plus indispensables et qu'il mettra ensuite le cap sur l'Europe. Il n'y a rien de mieux à tenter.
Mais les avaries du Loch-Earn sont effroyables, et qui sait si...
Heureusement, sur ces entrefaites le jour vient; un trois-mâts américain, le Trimountain, capitaine W. Urguhart, passe en vue, s'approche, se rend compte de la gravité de la situation et offre de prendre à son bord tous les survivants de la Ville-dii-Havre. Le capitaine Surmont accepte avec empressement.
Quelques jours après les naufragés sont en présence des côtes anglaises et jamais ce cri : « Terre ! » tombé des lèvres d'un gabier de vigie n'a produit sur des voyageurs en mer une telle impression d'allégresse et de délivrance.
Les passagers et les matelots de là Ville-du-Havre qui eurent la chance d'échapper à l'affreuse collision, ont retrouvé leurs familles. Ils sont sauvés, ils sont revenus au pays natal.
Comment dire les larmes qu'ils versèrent, larmes d'amour et de joie ; l'émotion des maris revoyant leurs épouses, des pères retrouvant leurs enfants, qu'ils furent si près de ne jamais revoir? Combien étaient partis joyeux de New- York pour l'horizon oriental par delà duquel sont les rivages d'Europe, et qui avaient trouvé sur leur route incertaine une tombe insondable!
Deux cent vingt-six personnes, sur trois cent treize qu'emportait la Villedu-Havre, étaient restées dans les Ilots de l'Atlantique.
Quant au Loch-Earn, il avait d'abord assez vaillamment continué sa traversée, mais la brèche faite dans sa proue était si large et si profonde que les cloisons étanches mises complètement à nu ne purent résister aux lames qui les frappaient avec une violence d'une désespérante régularité ; elles finirent par céder, l'eau envahit la cale. Deux jours après la collision, le Loch-Earn se trouvait à son tour en danger de sombrer.
LeBritish'Queen qui passait sur sa route aperçut, par bonheur, ses signaux