LA « VILLE'DU-IIAVRE » ET LE « LOCHE ARN
de détresse et se porta promplement à son secours. Il était temps... A peine Tcquipage fut-il transbordé, que le Loch-Earn, disparaissant, alla rejoindre la Ville-du'Havre au fond de TOcéan.
Il faut dire en terminant que les causes de cette catastrophe n'ont jamais pu être nettement établies. La Ville-du-Havre et le Loch-Earn faisaient route dans des conditions normales, leurs feux allumés. Comment, pourquoi, la vigie du paquebot, Tofficier de quart, l'homme de barre n'ont-ils pu apercevoir, par une nuit claire, le Irois-inùlsle Loch-Earn, que dans l'instant où il était impossible d'éviter l'abordage, et pourquoi et comment, du Loch- Earn, la Ville du- Havre ne fut-elle découverte qu'à la dernière minute? Il y eut là une de ces fatalités, un de ces concours de circonstances inexplicables qui nous laissent le cœur serré et la raison confondue.
Quoi qu'il en soit, le capitaine Surmonl fut dégagé de toute responsabilité, et félicité d'avoir accompli les manœuvres les plus opportunes et pris les mesures les meilleures, que ce terrible abordage permettait.
cJJeccJ CDiumâciércJ du // Caô^aâiûÂ //
NovLZ dirons : le Cospatrick... comme on dit en France : la Méduse I
(Le Times,)
LE drame de la perle du Cospatrick est un des plus poignants de Thisloire des naufrages modernes. La fatalité s'y montre implacable. Une fois de plus, devant tant de scènes d'horreur, la raison humaine se refuse à comprendre et maudit le destin.
Le Cospatrick avait 44 hommes d'équipage. C'était un bâtiment de 1200 tonneaux, solidement ponté, parti de Londres, le 11 septembre 1874, pour la Nouvelle-Zélande, où il transportait 429 émigrants, hommes, femmes et enfants.
Au départ, les précautions d'usage furent prises pour qu'un si long voyage se fît en toute sécurité ; une pompe à incendie était fixée sur le gaillard d'avant; six canots de sauvetage se balançaient aux portemanteaux. Le chargement était disposé avec ordre : à l'avant, le charbon et l'eau ; vis-àvis des premières écoutilles de l'autre côté du bâtiment les huiles, la résine, le goudron, les peintures ; sous la grande écoutille, le bagage des émigrants.
Malheureusement, les prescriptions de sécurité ne furent plus strictement observées, après quelques jours de voyage. Il est vrai que l'interdiction de fumer, d'allumer du feu restait absolue pour les passagers, mais le commissaire des émigrants allumait des lampes dans l'entrepont, mais les conslables, choisis parmi les passagers pour assurer la police du bord, faisaient leurs rondes nocturnes avec des falots, mais une lanterne brûlait toute la nuit, h chaque écoutille...
Une grande partie de la traversée se fit tout de même, sans que rien d'alarmant se produisît.
Le 17 novembre, le Cospatrick ayant doublé le cap de Bonne-Espérance, filait par bonne brise à petite allure. La nuit vint. Tout dormait sur le navire, — tout dormait, sauf les hommes de quart... et le feu qui couvait dans
Les supplicies du ** Cospatrick " necouicni phts le Cjpiijini*.
LES SUPPLICIES DU « COSPATRICK » 145
un coin obscur et qui allait éclater, se propager avec une soudaineté lerrilianle.
Dans quel réduit ignoré le feu gcrma-t-il ainsi, foyer invisible, pour se développer effroyablement, se répandre en une explosion de flammes dévorantes? On ne sait. Dans Tarmoire de Tentreponl, croit-on. Il y avait là un casier affecté à différents objets : lampes, balais, paquets d'étoupes, cordages, résidus d'huiles et de peintures, toutes matières extrêmement inflammables, mais dont on use journellement sur un navire. La clef de celte armoire ne sortait pas des mains du contre-maître, qui s'était acquis la confiance du capitaine par dix années de services dévoués. C'est à cet endroit que l'incendie aurait pris naissance dans la soirée, d'abord sourd, contenu par d'étroites cloisons, puis, vers minuit, brisant toute entrave pour courir en rafale fulgurante et se frayer sur le pont un passage crépitant jusqu'au gaillard d'avant.
C'est là qu'une odeur ûcre, une fumée noire, étouffante, décelèrent sa présence. Le second maître, Mac Donald, fut aussitôt sur pied. Le capitaine Elmslie, prévenu, accourut.
D'abord les matelots et leurs chefs agissent sans bruit, évitant de jeter l'alarme parmi les passagers, toujours prompts à la panique. L'équipage suffira à circonscrire le feu; les marins se précipitent aux pompes.
Et la lutte commence, muette et acharnée!...
L'eau de mer puissamment aspirée, se déverse sur le pont, ruisselle dans l'entrepont. Mais le feu fait rage sous les planchers, on l'entend qui s'active, se hâte, et gronde avec de brusques éclats. Et tout à coup il paraît, décidément dominateur, triomphant! Sous son action un panneau s'est brisé, fendu, entr'ouvert, comme un fruit mûr; une flamme a jailli et, d'un vol rapide, s'est élancée dans la mâture.
C'est un embrasement général. Des langues de feu courent le long des mâts, s'étalent sur les vergues ; les voiles, aussitôt incendiées, battent en larges flammes flottantes dans le vent, et ces grandes Jueurs rouges se reflètent à perte de vue sur l'Océan et montent jusqu'aux nuages. Le Cospalrick tout entier vogue dans une pourpre mouvante.
Cependant, les émigrants, réveillés par le bruit, la fumée, la chaleur et des clartés subites, apparaissent avec des faces effarées. Et immédiatement le désordre est à son comble, l'inévitable panique se produit. Le capitaine commande encore; mais personne ne l'écoute plus. Lui-môme eniin est terriflé de stupeur, saisi d'épouvante au milieu de ce tumulte de voix affolées, de sanglots et de cris de femmes. Les hommes courent, trébuchent, tombent et hurlent, poursuivis par de cuisantes lanières de flammes. Les
pompes ifont pas encore cessé de fonctionner, mais Tincendie gagne toujours. Il règne en maître sur tout le milieu du navire ; chaque cordage est un serpent de flamme qui siffle et se tord, chaque espars une épée rougie, et, de cette fournaise diabolique, une fumée épaisse, empoisonnée^ s'élève en tournoyant.
Le second maître, haletant, interpelle le capitaine :
— Les embarcations à la mer?...
Et Tautre, éperdu, de répondre :
— Non !
A rinstant même une gerbe d'incendie jaillit de la grande écoulille, enveloppe de pétillements Tune des embarcations. On comprend que, quoi qu'ait dit le commandant, la seule planche de salut qui reste est de s'embarquer dans les canots.
A bâbord, une chaloupe est mise à l'eau; des hommes, des femmes, desenfants, s'y précipitent. C'est une cflTroyable poussée. L'embarcation cède et coule avec la foule qui la surchargeait. Une explosion de clameurs déchirantes, d'appels suprêmes retentit et finit, sous les vagues, en n^les et en sanglots. Les plus énergiques de ces malheureux luttent encore, se raccrochent h des cages à poules, aux moindres débris surnageant.
De l'autre bord, un canot de sauvetage est également mis à la mer; une cohue semblable y roule ; mais le second maître Mac-Donald a pris place ; d'un coup d'aviron il éloigne le canot. Quelques infortunés se jettent à 1» nage et le suivent, suppliants ; on les recueille.
Une autre embarcation flotte, noire d'émigrants. Ces deux canots dansent sur les flots colorés par les reflets du feu ; ils rôdent autour du Cospalrick qui flambe maintenant de l'avant à l'arrière, comme une torche immense dans l'infini nocturne.
Par instant on perçoit, à travers le crépitement général, quelque détonation : c'est un bidon de pétrole qui explose ; ou encore, un fracas sourd dans des pétillements plus ardents : c'est un mât qui s'écroule, écrasant quelques-uns des désespérés qui n'ont pu s'évader de ce vaisseau en flammes.
Les embarcations continuent d'aller à petits coups de rames, autour de l'épave en feu. Elles tournent toute la nuit, et toute la journée, et toute Uh nuit encore. Elles ont pu sauver ainsi plusieurs naufragés.
A un moment où le pont sans doute intenable ne laissait plus d'autre alternative que l'asphyxie par la fumée et les flammes, ou l'asphyxie par l'eau — l'asphyxie au milieu de l'espace, en pleine étendue, sous le ciel vaste! — on a vu le capitaine jeter sa femme par-dessus les bastingages brûlants et luimôme se précipiter à sa suite, et tous deux ont disparu avant qu'on ait pu leur porter secours !
LES SUPPLICIÉS DU a COSPATRICK >» i47
Moinlenant le Cospalrick n'est plus qu'un ponton informe et fumant, à Tinlérieur duquel cependant on entend encore le feu ronfler ardemment. Depuis <leux jours ce brûlot erre, sinistre et lamentable, au gré des vagues. Par sa "Coque percée à jour, les flammes et les flots se rencontrent de temps en temps dans un mouvement de roulis ou de tangage et se heurtent, s'étreignent avec des sifflements. Le feu est victorieux encore, mais sa propre violence le consume rapidement. A présent, Teau le presse de toutes parts ; les chevilles de la carène sont carbonisées, les étais se disjoignent, Teau se rue à la fois par la quille rongée et par les flancs dévorés ; les flots s'emparent de cette carcasse démembrée et l'engloutissent. Le feu est vaincu ! Une grande lame passe, et rien de ce qui fut le Cospalrick ne reste plus à la surface des flots !
Les survivants de ce drame affreux sont à bord des deux canots; l'un en contient 39, l'autre 42. Sur 473 êtres humains que portait le Cospalrick, H\ survivent seulement, mais combien précaire est leur sort.
Dans la hâte du sauvetage ils n'ont pas songé à embarquer la moindre provision de bouche, pas môme de l'eau ni des biscuits. Durant deux jours ils ont tourné autour de l'épave incendiée; aucun de ces malheureux n'a vu la possibilité ou n'a eu le courage de tenter d'aller arracher au feu dévorateur <iuelque subsistance et quelque boisson. Et maintenant ils se demandent s'ils ne doivent pas regretter le sort de leurs misérables compagnons, qui ont péri <lans les flammes ou dans les eaux.
L'endroit le plus proche où atterrir est le cap de Bonne-Espérance ; mais pourra-t-on y parvenir? Les deux canots voguent ensemble. On est au "20 novembre. Voici trois jours que les naufragés n'ont pris de nourriture ; lous ont l'angoisse de la faim et de la soif.
Le 21 une forte brise sépare les deux embarcations. La plus légère est détouriiée de sa route ; elle est emportée et disparaît. Jamais plus on ne la reverra.
L'autre continue sa route avec une voile faite de jupes raccordées.
Quatre jours, cinq jours se passent. Tous les enfants, puis trois femmes meurent; l'une d'elles expire les dents brisées dans un accès de rage contre Kin des bancs de la chaloupe.
Les survivants jettent les cadavres par-dessus bord.
Et pas un navire à l'horizon. C'est l'isolement dans l'infini et dans l'hor- Teur. (le sont les atroces péripéties du radeau de la Méduse qui vont se renouveler.
Le miroitement continu de l'Océan, qui réverbère un soleil éblouissant, iijoule aux soufl'rances de ces désespérés, aveugle et afl'ole leurs yeux hagards.
Le sixième jour, les hommes commencent h succomber, les doigts crispés <lans h»s afl'res d'une agonie de suppliciés, deux qui expirent sont jetés aux
i48 LES GRANDS NAUFRAGES
squales. Le lendemain, le nombre des décès s'accroît; les sumvanls n'ont plus la force de se débarrasser de leurs camarades morts.
Le surlendemain, 25 novembre, huitième jour de cette effroyable odyssée, le canot ne porte plus que 8 êtres, — 8 sur 42, — 8 êtres squelettiques dont les mouvements fébriles témoignent seuls qu'ils sont encore doués d'un souffle de vie. Trois d'entre eux ont complètement perdu la raison. Ils se jettent sur les cadavres encore tièdes, tentent d'y mordre et en aspirent le sang... Puis, ranimés et pris d'un affreux dégoût, ils précipitent dans les flots les corps sans vie que leurs dents ont déchirés.
Le 26, neuvième jour, une lueur d'espoir traverse leur esprit ; ils ont aperçu une voile, mais leurs faibles cris ne peuvent être entendus; la voile passe et disparaît. Un des survivants expire presque aussitôt.
Le 27, dixième jour, dans la matinée, deux encore succombent. Les cinq autres sont tellement exténués, à bout de vie, qu'ils gisent au fond de la barque, immobiles, mourants, côte à côte avec les morts. Ils glissent insensiblement d'une somnolence lourde au sommeil éternel.
r3rusquement, l'un d'eux, pris d'un nouvel accès de folie, se jette sur le second maître Mac-Donald , le mord cruellement. La douleur réveille Mac- Donald qui se redresse et promène un regard vague, éperdu, par-dessus le bordagc... Et un cri rauque lui échappe. Est-ce une vision de fou, une hallucination de fiévreux? Un navire est là, tout près! un navire qui s'est arrêté en apercevant cette embarcation abandonnée. Il envoie un canot... C'est le salut !
Les 5 survivants sont hissés à bord du British-Sceplre qui fait la traversée de Calcutta à Dundee. Dans quel état ils se trouvent! nus, écorchés, couverts de plaies hideuses, enflés dans certaines parties de leur corps, complètement décharnés dans d'autres, et à demi insensés, à demi enragés!
On leur a affecté les meilleures cabines, on les entoure de soins ; deux d'entre eux meurent pourtant, et trois seulement survivent, trois sont définitivement sauvés, trois sur près de 500 des hôtes du Cospalrick, brûlé, le 17 novembre 1874, au large du cap de Bonne-Espérance.
Com/fie/iL moiiri/re/iL ae^ / // ^/remanie // eL So y/uifew/ccJ
Et toi y divine Mort où tout rentre et s'efface^ Accueille tes enfants dans ton sein étoile :
Affranchis -nous des temps, du nombre et deVespace, El rends-nous le repos que la vie a troublé !
(Lecomtb db Lislb.)
L'ordre d'embarquer sur Y Arrogante était à peine parvenu aux lieutenants de vaisseau Ribes, Palurel, Paul et d*Annoville, en service sur le littoral de rOcéan, qu'ils se faisaient mutuellement part de leur intention de gagner la Méditerranée, quelques jours avant de reprendre la vie de bord. Ils projetaient d'explorer les environs de la station qui leur était assignée.
L'Arrogante, batterie flottante et école-annexe des canonniers, se trouvait en rade d'IIyères, dans l'incomparable cirque que forment la chaîne des Maures et la dentelure des îles qui s'incurvent de la pointe de l'Estércl au phare du Titan.
Habitués des eaux bretonnes, les quatre lieutenants gagnaient au change. 11 leur sembla que le goémon avait, dans rensoleillement des plages de la Côte d'Azur, des senteurs exotiques. C'était bien la mer encore, mais avec unflot nuancé de la couleur du ciel. Les îles verdoyantes, frangées d'écume, leur semblaient, sur Tétendue des vagues de turquoise, des émeraudes serties d'opale. Éj)ris des sites, des horizons et de Timmobilité sereine de ce lambeau de la « grande bleue », les nouveaux lieutenants de V Arrogante passaient leur temps en courses enthousiastes à travers les villages du littoral, propres et blancs et égayés de jardinels bordés de mimosas. Tout leur était sujet d'émerveillement comme à leur première croisière. Certes, et depuis plusieurs années déjà, ils avaient touché à maints ports d'outre-mer, abordé dans des rades lointaines, mais en aucun lieu du globe ils n'avaient
ressenti autant d*înlimc bonlieur, car ici, c'était la France avec les palmiers, les aloès, les orangers exotiques ; c'était la France avec ses roses et ses <Billels dont la jonchée parait les collines de couleurs veloutées, et embaumait Tair marin du parfum des fleurs.
Vint le jour d'embarquer, en février 1879. Au large, dans la rade, à quelques encablures, le vaisseau-école des canonniers. Souverain, se distinguait entre ses deux annexes, les batteries flottantes V Implacable et V Arrogante, •chargées de lourdes pièces de tir qui brilkient au soleil.
Lancée à Nantes en 1864, V Arrogante était un bâtiment massif dont les lignes courtes et dures révélaient sa destination. Long de 40 m. 50, large de
14 m. 60, son tirant d'eau était de 3 mètres et sa cuirasse de 12 centimètres. Sa machine donnait une vitesse de 7 nœuds.
Son large pont retenait surtout les regards par l'imposant aspect de ses trois énormes canons de 24 et de ses quatre pièces de 12 centimètres, symétriquement disposées dans le blockhaus central. Cent trente hommes, pour la plupart habiles canonniers et limoniers experts, formaient l'équipage -de la batterie flottante.
A peine se trouvaient-ils pour la première fois dans le carré que les quatre lieutenants se félicitèrent d'un commandement qui leur octroyait dans un <îadre enchanteur des servants d'élite sur un solide bateau. Durant quelques mois ils allaient vivre de la vie active qu'ils souhaitaient : le bruit des bordées d'instruction leur donnerait un peu l'illusion de la guerre.
Le mois de mars commençait. L'année s'était mal annoncée. De tous les points du globe arrivaient de mauvaises nouvelles : ici l'inondation et un froid terrible ; là d'épouvantables collisions ; un peu partout, des éboulements, •des cyclones, des rafales de neige.
Récemment, VAdriatic, vapeur anglais, venait de s'échouer à la pointe de Mardyck, près de Dunkerque.
Le bâtiment français Marine se porte à son secours, mais, littéralement roulé par les vagues, il perd 30 hommes dans cette sortie. Quelques jours 4iprès VIstria, de Païenne, coule le Haltie-Goudey, dcYvivmoulh. Puis, c'est le Severn qui, dans la Manche, aborde le cutter Edimbourg et le coule :
15 hommes perdus. Sur terre la ville de Szcgedin, en Hongrie, est emportée par une inondation. Le flot, surgi des digues rompues, balaie le sol, renverse <lix mille maisons et, en moins d'une heure, fait de la cité vivante, une cité morte.
Ces catastrophes et ces désastres, dont le détail défrayait la chronique locale, donnaient à la ville et aux îles d'IIyères un caractère impressionnant ■de paix et de sécurité qui faisait davantage apprécier le plaisir d'y vivre. L'île du Levant, Port-Cros et Porquerolles semblaient plus sereines et alti-
LA MORT DES LIEUTENANTS DE Va ARROGANTE » 151
railles que jamais, au seuil de la masse imposante de rEslérel. Les îles d'Or apparaissaient, vues de la côte, comme quelque proche jardin des Ilespérides. El de ce voisinage infiniment doux et suggestif, ne pouvait se dégager qu'une impression de paix antique — l'illusion de rencontrer- dans un paysage d'acanthes et d'orangers des hommes sans besoins vivant sans haines.
Les îles d'Or.... Hélas! le rêve de passer des jours heureux dans ce décor enchanteur devait, pour les quatre officiers de V Arrogante, aboutir à la réalité d'une fin brusque et tragique
Le 18 mars, la batterie recevait l'ordre d'aller prendre son corps-mort au mouillage de la Badine, dans la crique formée par le rebord nord-est de la presqu'île de Giens.
Adossé aux Pesquiers, et face au cap des Mèdes dans la saillie de PorqueroUes, le bâtiment gardait en vue le Souverain, mouillé face à la Tour du Jay. Le 19, une brume intense s'étendit sur la petite rade. La vague moutonna et, dans le calme précurseur des tempêtes, les goélands et les mouettes tournoyaient au-dessus des roches émergées en poussant des cris rauques.
Le vent indécis s'enfla progressivement en rafales saccadées, soufflant de l'ouest et du nord, et se maintint finalement au sud en de terribles sautes dont vibra toute la coque de V Arrogante.
La terre se distinguait à peine. Au large, les îles se confondaient dans une môme écume et, dans le ciel embrumé, la lumière filtrait comme au travers d'un prisme dépoli et grisAtre. A bord de V Arrogante les officiers, debout sur la dunette, jetaient des commandements, sifflaient des ordres de manœuvres.
La tempête"? Eh oui, parbleu! on allait la recevoir en donnant à la lame l'éperon de la batterie à mordre.
UArrogante décrit un quart de cercle et fait face au flot, qui, coupé, s'elTondre avec un bruit de tonnerre sur le pont. L'équipage est à son poste: gabiers, timoniers et canonniers sont h^, prêts î\ sauter au commandement sur les filins, à soutenir la barre, i\ plonger dans la machinerie d'où s'échappe le jet puissant de la vapeur contenue.
Aucune marque d'eflVoi ne» se lit sur les visages. Les matelots et leurs officiers sont ruisselants sous les embruns et s'en amusent. Il leur paraît puéril de prendre au sérieux cette petite mer tracassière. (Jue peut-elle contre V Arrogante, solide sur ses ancres et confiante en sa machine éprouvée, qui va l'aider à tenir bon à la lame 1
Malgré reflVoyable tangage et les patjucts d'eau (jui embarquent, les
hommes, pieds nus el la poigne prêle, sont presque heureux de celle bénédiclion renouvelée du passage de la ligne. Mais le flol esl mainlenanl épaissi d'algues. Le tillac esl semé de varechs, les cordages en sonl garnis. El toujours, de minute en- minute, de seconde en seconde, c'est le choc de la lame qui déferle, s'écrase et disparaît en éventail sur le plancher du pont.
Brave bateau ! Les poussées d'eau contre Tarmure de ses douze centimètres de blindage sont anodines. Tout cela n'est rien. La mer va se lasser, le ciel redevenir clair el on reverra dans le lointain les palmiers d'Hyères et les orangers de PorqueroUes.
Mais loin de se calmer, la tempête s'accentue. Il esl midi, et pourtant il semble que la nuit descend. La pluie, torrentielle, s'abat sans répit. La vague s'enfle, roule sa volute géante entre deux abîmes el soudain, dressée audessus du pont, persiste à le marteler du poids colossal et grossissant de sa masse. Alors, de lourds canons oscillent, déséquilibrés, el dans les soutes c'est un va et vient de projectiles, de caisses d'armes el de las de charbon, arrachés de leurs compartiments et qui, roulés de bâbord à tribord, s'écrasent sur les parois de la batterie.
Tout à coup, un commandement bref traverse la tempête :
— A pomper, tous !
L'eau vient d'envahir les cales. Deux hommes plongent, puis un troisième. La voie d'eau n'est pas reconnue el le niveau s'élève, l'avant s'affaisse donnant une légère bande à tribord —
L'équipage, qui ne s'émeut pas encore, a couru aux pompes, mais on embarque plus d'eau qu'on n'en rejette et, comme si tous les fléaux devaient ensemble terrasser VArroganle, les pistons s'arrêtent. La machine est inerte. L'Arrogante n'a plus que ses ancres pour résister à l'assaut des vagues.
Dès lors la partie est perdue.
A une heure, profilant d'une éclaircie, VArroganle signale au Souverain que l'eau envahit son bord.
Quelques minutes se passent, puis avant d'avoir obtenu de réponse, la malheureuse batterie met son pavillon en berne. Tous les hommes sont sur le pont. Ce signal d'extrême détresse ne les trouble pas, ne les affole pas. Tournés vers les officiers, ils attendent des ordres. Mais le Souverain répond :
« Jetez-vous à la côte. Echouez-vous. C'est la seule tentative à risquer pour sauver l'équipage et le bâtiment. Impossible de vous secourir. »
Voilù qui est clair. Eh bien! à bord de V Arrogante nul ne bronche. Il s'agit avant tout de rendre la vie à la machine, ne serait-ce que tant que durera la manœuvre suprême de l'échouement. Et les mécaniciens s'emploient