LA MORT DES LIEUTENANTS DE V « ARBOGANTE
si bien à ressusciter rénergie que Ton croyait morte que Thélice se reprend h tourner. Un cri de joie monte des soutes et donne à l'équipage du pont un surcroît de vigueur,
Les cheminées s'empanachent de fumée; la vapeur fuse et siflle. Mais les vagues se multiplient, brisent les pistolets, emportent les chaloupes. Qu'importe! tout le monde sera sauvé : V Arrogante file son corps-mort et manœuvre pour gagner la i)lage.
Par malheur, son avant fléchit de plus en plus, « elle pique du nez » dans les flots. L'eau embarque en masse; les charges déplacées ont détruit l'équilibre de la batterie flottante.
La moindre hésitation peut amener une catastrophe. Le lieutenant Ribes qui commande, en qualité d'officier le plus ancien du bord, juge que si la charge de la vague s'échouait sur le flanc de la batterie on s'en tirerait encore à bon compte. U Arrogante va donc offrir le travers à la lame.
— Attention! crient les gradés aux matelots du pont : boulonnez-vous aux bastingages quand nous serons par le travers.
I/arbre de couche subitement ranimé fait tressaillir la batterie de bout en bout.
— Calez-vous !
A ce moment une trombe s'abat sur le pont. Les cheminées s'envolent, les feux s'éteignent. Pas un cri de terreur, mais ce même avis prudent jeté dans un cri.
— Calez-vous les gars !
Cette fois, il est sûr que tout va s'abîmer dans les flots. Prise de flanc, V Arrogante ne résiste pas mieux que debout : elle n'est plus qu'une épave sur laquelle se rue un torrent impétueux et que noie l'averse.
— Calez-vous î
... Un choc. L'arrière se cabre. La sensation vient à tous que l'on descend, que l'on coule.... Où est-on? Que s'est-il passé?
Le bateau a touché le fond, et la plage est là, à GOO mètres à peine.... Un formidable paquet de mer s'écroule sur l'avant qui disparaît, redressant l'arrière; on dirait que l Arrogante coule en pointant de sa proue, comme pour plonger.
Mais elle s'arrête, enlisée et rivée dans le sable, elle s'abandonne à sa destinée.
Les officiers font ranger leurs hommes sur la partie libre du bâtiment qui
domine la mer et recommandent plus que jamais le calme et le sang-froid,
qui, jusqu'ici, ont pu préserver tout l'équipage. Rassurés sur le sort immédiat
de leurs hommes, les (piatre lirulenants se dirigent sur la passerelle dont la
rampe seule émerge des flots. C'est là leur poste. Ils s'y installent sans
I5¥ LES GRANDS NAUFIiAGÈS
paraître prendre garde que déjà Teau Ta envahi. A chaque coup du flot le niveau monte. Ils demeurent quand même rivés à la passerelle. Ils ont de Teau jusqu'à la taille. Leurs regards percent Topacité dujour. Il est deux heures après midi. La plage au loin est déserte. Le Souverain pourra-t-il tenter d'accoster"? Non. La mer ne le permet pas encore.
Sous chaque lame qui heurte sa bande V Arrogante s'enlise davantage, et l'équipage terrifié regarde au-dessous de lui les quatre lieutenants, rigides et calmes, immobiles à la place de commandement, de combat et de morL La mer paraît vouloir les aspirer. Sur eux s'ouvrent, comme des gueules de monstres, les vagues qui s'écrasent. Et sans cesse l'avant se tasse, pénètre, enfoncé. L'eau maintenant monte à la poitrine des officiers. On dirait qu'ils descendent lentement dans le goufl're.
Tournés vers la terre ils sondent le large estuaire pour y deviner un canot, une équipe dévidant une amarre, le signal habituel d'une manœuvre de sauvetage.
Ils songent sans doute que la vie est là, à quelques brasses et que, sous leurs pieds, la mort creuse le sable. Hier encore, dans la magie des sites parcourus, l'existence les conviait aux nobles espoirs d'une carrière glorieuse, aux généreux élans de la jeunesse qui se sent forte! Alors l'horizon ne leur offrait que le spectacle d'une nature maternelle et douce, la mer était calme, pure et bleue comme un ciel enchanteur; elle les tentait par toutes les séductions de son flot alangui et de ses îlots de féerie : les îles d'Or!... Et maintenant.... Adieu tous!
Une lame, colline mouvante, s'écroule sur eux. La passerelle disparaît, enlevée. Et c'est à leur poste de bataille que les quatre lieutenants de Y Arrogante disparaissent dans la mer.
Ce drame qui, d'abord, avait terrifié l'équipage bloqué dans les refuges de l'arrière, provoqua une délente de tous les courages. Désormais privés de chefs, qu'allaient devenir les matelots? Quel exemple d'héroïsme pouvait encore les maintenir immobiles sur leur refuge au milieu des flots furieux?
Dès que les quatre lieutenants eurent disparu, la panique s'empara de l'équipage de V Arrogante. Ce fut dans une sorte de folie contagieuse, l'habituelle et tragique succession des pires imprudences. Par groupes entiers les malheureux naufragés se jetèrent à la mer qui, en un instant, en fît des cadavres.
Certains avaient escaladé les coffres pour en faire des radeaux. D'autres s'étaient, rués aux deux mâts qui restaient encore debout et se répandaient dans les haubans.
Enfin, vers cinq heures, les douaniers de la presqu'île de Giens, prévenus
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lardivemcnl de répouvantable situation de la balterie flottante, organisent le sauvetage. De son qôté, le Souverain détache 16 matelots sous les ordres d'un second maître; cette équipe se rencontre avec les sauveteurs des Pesquiers, accourus sur la plage.
Admirable d'élan, la population de Giens abandonne ses travaux pour aider au sauvetage. Des barils d'alcools sont roulés sur la grève, des punchs s'allument, du vin chaud chaufl'e à pleines marmites; de vastes poteries s'emplissent de thé bouillant. Les braves gens de Giens donneraient tout ce qu'ils ont pour ranimer les corps que roule la vague et qui viennent s'échouer par douzaines au rivage : corps meurtris, rompus, exsangues, corps de t3rturés de la mer.
Cependant tant de soins rendent la vie aux blessés étendus sur des couchettes de goémons. Mais le nombre des morts grandit de minute en minute. Il y a déjà sur le sable 32 cadavres....
Et là-bas, dans les haubans, ce qui reste de sinistrés s'épuise en signaux te/rifiants....
Enfin le Souverain peut faire accoster ses embarcations dont le va-et-vient se continue jusqu'au soir, en dépit d'une mer démontée; 50 hommes sont sauvés, 80 ont péri.
Le lendemain, sur les vagues calmées, on n'apercevait plus de V Arrogante que son grand mût traversé par les huniers, croix colossale au-dessus de la tombe qui, la veille, s'était ouverte pour recevoir quatre héros et quatre-vingts braves.
<J^'eûpé(uào/i dcJ ui // ^J^ea/melfe^ //
QueZ tti'ii ce pays inconna, d*où pas un voyageur nest encore revenu ?
(Shakespeare, HamleL)
LES Scandinaves disent que par delà les étendues glacées des flots de leurs rivages, il est un géant si formidable que nul homme vivant ne rapprocha jamais.
Il habile un palais magnifique dans un royaume mystérieux que ferment d^infranchissables frontières. Sa bouche terrible souffle la mort sur les audacieux qui tentent seulement d'arriver jusqu'aux forteresses qui le gardent. Et le prodige des antiques mythologies se renouvelle : les humains assez aventureux pour s'avancer jusqu'aux limites de son empire, tombent, pétrifiés, sur la plaine immense et glacée dont le géant redoutable est le souverain. Jusqu'ici nul n'a franchi la frontière maudite, et la légende a raison. Il semble que la voix créatrice qui a dit à la mer : « Tu n'iras pas plus loin que ce rivage », a dit aussi à l'homme assoifi'é de découvertes : « Jamais tu ne pénétreras le mystère du pôle ».
Car le Pôle est ce Prince de l'Épouvante dont nul mortel ne peut entrevoir la face, et succombe rien qu'à le tenter.
La science qui a vaincu la matière, le temps et l'espace ; la science qui traverse les océans les plus démesurés, aborde aux rivages les plus lointains, franchit les déserts les plus étendus ; la science qui triomphe de la maladie et fait reculer la mort ; la science qui a presque conquis le Ciel et suit, jour par jour, les révolutions des astres, la science s'arrête frémissante d'impuissance au seuil du mystère polaire que gardent les icebergs, fantastiques sentinelles.
Que d'efl'orts tentés, que de vies sacrifiées, que de trésors perdus, que d'espoirs anéantis dans cette lutte gigantesque entre le démon du froid et de la mort, et le génie et la volonté de l'homme.
En vain des marins intrépides ont voulu franchir les barrières qu'il oppose à leur audace, traverser le désert des banquises à l'aide de leurs traîneaux