EXPÉDITION DE LA « JEANNETTE
altelés de chiens ; d'autres, plus aventureux encore, ont prétendu atteindre le pôle à travers Tespace. Vaisseaux, attelages, ballons, rien n'est arrivé au but et les plus hardis pionniers du pôle ont reculé ou sont morts.
Depuis Parry ( 1827) jusqu'à Taéronaute Andrée (1897) combien sont partis, combien ont tenté la difficile conquête et ne sont jamais revenus?
Entre toutes les tentatives, Tune des plus célèbres, des plus poignantes aussi, est l'expédition de la Jeannette.
La Jeannette était un solide bûtimcnt, de forme basse et élancée, gréé en barque. Le directeur du New-York-Heratd, M. James Gordon Bennett, homme d'initiative |qu'aucune entreprise propre à agrandir le domaine de l'activité humaine n'a jamais laissé indifférent, avait, de ses deniers, acheté la Jeannette et prescrit d'y faire tous les aménagements nécessités pour un voyage polaire où la sagesse de la science et la hardiesse de l'esprit d'aventures devaient, de compagnie, pousser aussi loin que possible, et pénétrer, coûte que coûte, le mystère du pôle.
On avait renouvelé les chaudières, soutenu les flancs du bâtiment par une solide armature de barreaux de fer, renforcé l'avant par des madriers, la ■charpente par des hiloires, et entassé dans la cale des munitions excellentes et des vivres de choix pour trois ans.
Tout fut étudié avec soin et prévu avec expérience. Les plus minutieuses mesures devaient parer aux plus dangereuses éventualités ; les calculs de temps et d'espace relatifs à la route à suivre furent établis et approfondis de la meilleure manière et, finalement, il fut décidé que la Jeannette irait au pôle par une voie nouvelle.
Tous les navires partis vers l'énigmalique but, avant la Jeannette, avaient essayé d'aborder le pôle par l'Océan Atlantique ; tous avaient échoué devant le grand courant venu du Pacifique.
« Notre idée à nous, disait M. Gordon Bennett, le jour du baptême de la Jeannette, est d'aller au rebours de nos prédécesseurs : nous arriverons du Pacifique au détroit de Behring, et là, puisqu'il y a un courant, au lieu de l'avoir contre nous, nous Taurons avec nous, et nous tâcherons de sortir du •côté de l'Océan Atlantlique. dette méthode a un avantage : la Jeannette, une fois engagée dans le courant, ne pourra plus revenir en arrière....
— Et si elle est bloipiée, si elle n'avance pas, si elle ne franchit pas la barrière inconnue du pôle, si le courant l'emporte d'al)ord et la cloue ensuite au milieu d'un désert de glaces?... objectait-on.
lo8 LES GRANDS NAUFRAGES
— Eh bien ! elle y restera. C'est là précisément ce qu'il s'agit de savoir. Et, naturellement, le commandant de la Jeannelle est fixé sur ce point... aussi bien que moi ! »
L'idée que M. Gordon Bennett exposait si tranquillement semblait excellente ; on l'adopta d'enthousiasme.
Le commandement de l'expédition fut confié au lieutenant de Long, de la marine américaine. C'était un homme superbe, taillé en hercule, âgé de trente-cinq ans, et d'origine française par ses ancêtres, protestants venus s'établir en Amérique lors de la révocation de l'Édit de Nantes. Son caractère était fait d'énergie patiente, son commandement, de justice tempérée de douceur ; avec tout cela, un courage imperturbable et une foi absolue dans la réussite de l'expédition. 11 s'était approché des terres arctiques dans des voyages antérieurs et avait l'expérience des périls des mers glaciales.
Deux seconds, marins d'élite, MM. Chipp et Danenhower, lui prêtaient leur concours. L'état-major de la Jeannelle comptait un mécanicien, un pilote, un naturaliste, un médecin et même un correspondant du New-York- Herald, tous gens de savoir et de cœur, entièrement dévoués au commandant de Long et à l'entreprise.
L'équipage, recruté à San-Francisco, offrait les garanties les plus solides. Les marins, tous célibataires, bien portants, robustes, sobres, gais, suffisamment instruits, voire musiciens, étaient des Norvégiens, des Suédois, des Danois, des hommes d'élite, habitués aux températures glaciales et qu'une expédition au pôle n'épouvantait pas.
Ainsi gréée, montée et commandée, la Jeannelle paraissait capable d'atteindre le dangereux but, et de le franchir.
Le 8 juillet 1879, à trois heures du soir, elle appareillait et quittait la baie de San-Francisco. Des jetées du port, la foule l'acclamait, et, autour d'elle, couvrant la mer, des embarcations de plaisance lui faisaient cortège. La jeannelle, arrivant au large, entendit une dernière fois les vivats américains, salua les yachts amis et, enfin seule, commença sa route vers le pôle.
Tout alla bien d'abord. En août, l'expédition était aux îles Aléoutiennes, puis h l'île Saint-Michel, le point extrême du monde civilisé, près de la pointe d'Alaska.
La Jeannelle y fit escale pour achever de se préparer aux rigueurs d'un hivernage. Elle acheta quarante chiens esquimaux et des traîneaux, loua deux conducteurs de chiens, et repartit. Elle traversa le détroit de Behring, se heurta, le 3 septembre, aux premières glaces, et, le 6, fut brusquement prisonnière de la banquise. Elle avait atteint seulement le 71° de latitude