L'EXPÉDITION DE LA « JEANNETTE
jamais plus elle ne s'évaderait de rimmcnse plaine blanche et morte. Son berceau de glace serait son tombeau.
L'automne commençait à peine et déjà le froid était intolérable : 24° audessous de zéro. Que serait-ce, en plein hiver boréal, (juand la longue nuit polaire couvrirait les régions arctiques?
Octobre passa sans que rien fût changé à la situation. La Jeannetle dérivait lentement, mais irrésistiblement, avec la banquise entière. Novembre survint et la nuit lugubre commença :
« Pour la dernière fois de Tannée, écrivit de Long sur son journal de bord, le 16 novembre, le soleil a brillé sur celle latitude ; à onze heures et demie il apparaissait péniblement au-dessus de l'horizon ; à midi il le dépassait à peine de deux diamètres ; à midi et demi, il nous disait bonsoir et disparaissait pour trois mois. »
Et dans la nuit et les glaces, le navire continua d'aller à la dérive, au gré des courants.
Les vaillants pionniers s'étaient armés de patience. Ils s'adonnèrent au chant pour tenir leur Ame en joie, c'est-à-dire en force; ils célébrèrent avec pompe les fêtes de Noël, comme Tan d'avant, quand ils étaient encore au milieu des êtres civilisés, dans leurs chères maisons fleuries de houx et de gui. Ils étaient seuls à présent, à des milliers de lieues de tout ce qu'ils chérissaient, sur un bateau isolé et perdu, qu'entourait, que serrait ui e ceinture de glaces. Ils attendaient le dégel et dérivaient, tranquilles. Pour occuper leurs loisirs, ils pratiquèrent la rude chasse à l'ours blanc.
Trois mois passèrent et le jour reparut. L'été revint, la température remonta jusqu'à 3 degrés au-dessus du zéro; mais les masses polaires ne consentaient pas à lâcher leur proie ! Prise entre des monts flottants étincelants, la Jeannelle, livrée à tous leurs hasards, dérivait tantôt au nord, jusqu'au delà du 74**, tantôt au sud, à l'ouest, à l'est...
De Long, ses seconds et son équipage étaient prisonniers du pôle....
Et le second hiver commença.
Il commença d'une façon brusque, atroce, par 36** au-dessous de zéro, et bientôt le thermomètre (h»scendit encore, jusciu'à 41"! Depuis des mois et des mois, de[)uis plus d'une année, les marins de la Jeannelle étaient captifs dans la banquise, séparés, retranchés de l'humanité, hors de tout secours possible, à la merci d'une pression imperceptible d(*s parois glacées sur la
coque de leur bâtiment. Des mois encore, ils devaient souffrir d'indicibles tortures. Ils les endurèrent sans que leur courage pliût. Le froid les pétrifiait, les vivres s'épuisaient, les heures et les jours s'écoulaient dans une inaction déprimante.
Tous tenaient bon, espérant quand même en des temps meilleurs; ils voyaient, dans un mirage sublime, le but glorieux vers lequel allaient leurs désirs.
Le soleil reparut encore en février 188L
Au mois de mai suivant, c'est-à-dire près de deux années après son départ, la Jeannelle est par 76° 43' 20" de latitude nord et par 161** de longitude est.
Les intrépides qu'elle porte découvrent une île inconnue ; ils la baptisent « la Jeannette », puis une autre : l'île « Henriette », qu'une partie de l'équipage, franchissant un cercle de glace, va reconnaître.
Ces braves gens ne rencontrent là ni phoques, ni ours, mais une multitude de pingouins et de guillemots, et leurs yeux, qui ne sont plus habitués qu'au morne horizon de glace, se portent avec délices sur quelques brins de mousse et de lichen.
Ils construisent un cairn dans cette île, et y déposent une boîte en cuivre dans laquelle ils ont enfermé une relation de leurs hivernages, puis ils retournent vers leur bâtiment.
Mais l'un d'entre eux, le pilote des glaces Dumbar, s'est à ce point fatigué la vue, en vigie continuelle sur ces étendues éblouissantes, qu'il est soudain frappé de cécité. L'infortuné bat l'air de ses mains lamentables ; il gémit et supplie qu'on l'abandonne pour qu'il trouve plus vite la mort. On le ramène de force à la Jeannelle,,..
Cependant la situation générale s'aggravait. Les énormes masses déglaces se crevassaient ; bientôt elles s'en iraient à la débandade, entraînant peutêtre le bâtiment dans leur chaos épouvantable. Déjà, des chocs sourds ébranlaient sa coque, des détonations aussi violentes que des coups de canon assourdissaient les marins ; la débâcle s'annonçait.
Et le 11 juin, à minuit, elle commença. La ceinture de glace, craquant et éclatant de partout, s'élargit autour de la coque.
Enfin! le navire était libre! Libre, oui, mais non pas sauvé. 11 n'avait fait que changer de danger et tomber de Charybde en Scylla.
Mais, à vrai dire, le péril ne parut point tout d'abord aussi grand qu'il l'était. La Jeannelle flottait, et l'espoir renaissait dans les cœurs de ses marins pour qui elle était comme une personne vivante ; plus encore : leur
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patrie, leur forteresse, leur refuge, leur asile. On sortirait de cet enfer de glace; on atteindrait la rive bienheureuse de la mer libre; on verrait lé paradis que nul œil humain n'a jamais contemplé !
Oui, sans doute, la Jeannette flottait... Elle se balançait mollement sur la mer qui, hier encore, Tenserrait, étau cyclopéen, mais elle ne pouv:aii évoluer ; elle restait bloquée dans un vaste champ de glaçons. Les icebergs se dressaient devant elle, en arrière, sur ses flancs, comme de redoutables ennemis, tout prêts à se ruer sur elle, dans une terrifiante mêlée. Ils Técraseraient, la broieraient, quand il leur plairait. Et Téquipage commençait à suivre avec une angoisse croissante la lente évolution de ces monstrueux glaciers errants, qu'il lui était impossible de fuir.
C'était le 12 juin, par une journée radieuse, un clair soleil, une brise douce du nord-est. On se serait cru dans- l'Océan Pacifique où soufflent lesvents alizés. Quelques marins étaient allés à la chasse aux phoques et aux guillemots. Soudain, des blocs énormes se précipitent à tribord. Le bâtiment grince sous Tétreinte....
L'imminence du danger surprit tout le monde sans efl'rayer personne^ Vite, un signal rappela les chasseurs. A peine rentraient-ils, que d'autres icebergs, à bâbord, faisaient craquer la membrure du bâtiment prise maintenant entre des mâchoires de monstres. Il haletait, gémissait,, résistait pourtant. Il céda enfin et s'inclina. Alors, ce furent de lamentablesalternatives d'espoir et de désolation. La Jeannette se relevait, se couchait sous des pressions contraires ; sa poupe et sa proue se soulevaient et s'abîmaient tour à tour. La banquise jouait avec sa proie. Puis, l'agonie commença, sinistre. C'étaient des soubresauts, des craquements, de lugubres vibrations dans les agrès, des plaintes et des cris qui terrifiaient l'équipage, qui sentait sa vie fuir avec la vie de loi Jeannette.
Le vaillant navire était perdu.
Le pont se bomba, prêt à se fendre, les échelles se déplacèrent el, suivant la pittoresque expression du narrateur de ces heures néfastes, € se mirent à danser sur le pont comme des baguettes sur la peau d'un tambour ».
Bientôt, on entendit un déchirement épouvantable. La glace éventrait
une partie de la coque et pénétrait dans la soute au charbon. C'était la fin.
Le navire, atteint dans ses œuvres vives, coulait lentement. Un matelot
descendit dans la cale et, simplement héroïque, entré dans l'eau glaciale
jusqu'à mi-corps, passa des provisions à ses camarades. D'autres se
disposèrent h descendre les embarcations sur la glace.
Enfin, il fallut abandonner la vaillante Jeannette. Quelques-uns des
matelots pleuraient, tous étaient consternés. Le présent était lugubre; l'avenir apparaissait terrifiant. Qu'adviendrait-il de cette poignée de hardis marins perdus dans le champ de glaces aux limites inconnues ?
Tout était débarqué, les subsistances, les médicaments, les munitions. On campa sur la banquise, à quelque distance du lieu du sinistre. Seul, de Long resta auprès de la Jeannette. Il voulait assister jusqu'au bout à son agonie; elle lui était si chère; il serait près d'elle au dernier moment...
Maintenant ses vergues touchaient la glace... A quatre heures du matin, un horrible craquement réveilla le camp des naufragés.
— « La Jeannette s'enfonce! »
La pointe de ses mâts était seule encore visible ; des épaves flottaient, des sièges de cabines, quelques planches.
Brusquement, la glace se referma...
Rien ne restait de la Jeannette; le monstre arctique l'avait dévorée. Aussi loin que s'étendait le regard, c'était désormais le désert, le désert d'opale et de neige, infini, sans abri, la banquise sans bornes à travers laquelle les infortunés commençaient un retour incertain. Cinq d'entre eux étaient malades, dont les deux officiers en second; les valides traînaient deux cotres, une baleinière, cinq traîneaux contenant des vivres pour soixante jours.
Ce fut une navrante odyssée. Les hommes tiraient le chargement, côte à côte avec les chiens ; ils n'avançaient qu'avec une peine extrême et ne faisaient, pour ainsi dire, que quelques centaines de mètres en dix heures.
La pluie s'en mêla. Alors, on pataugea dans une boue gluante et, pour comble, la banquise se remit à dériver. Le capitaine le cachait aux matelots afin de leur laisser la belle confiance qui, par moments, leur mettait encore la chanson aux lèvres et la force au cœur.
« Oh ! écrivait de Long, si je n'avais mission de ramener mes camarades au pays, je serais descendu dans les flots avec ma Jeannette, afin qu'on ne pût dire de moi ; « Voici celui qui entreprit d'aller au Pôle et coula son navire.... »
« Terre!... terre!... » Ce cri ranima l'espoir.
C'était le 10 juillet; une île apparaissait dans l'étendue chaotique.
Au moment d'aborder, le glaçon sur lequel se blottissaient les malheureux faillit les entraîner au loin. Uno saute des glaces le rapprocha de nouveau et ils débarquèrent sur cette île où, tout de suite, claqua au vent du Pôle le drapeau américain ; elle fut baptisée du nom du promoteur de l'expédition : c'est l'île Bennett,
Ce fut une joyeuse étape, « un pays de Cocagne », disaient les marins