L'EXPÉDITION DE LA « JEANNETTE » J
afTamés cl lassés, qui trouvaient là du bois flotté pour leur cuisine et de gros oiseaux de mer qu'ils faisaient frire dans la graisse d'ours.
Ensuite, ils reprirent leur course comme ils purent, à travers la morne étendue, tantôt marchant d'aspérité en aspérité, tantôt naviguant à travers les clairières.
Ils avançaient lentement, péniblement et, jour par jour, le temps fuyait sans leur apporter le moindre espoir de salut. Vers le 15 août, ils s'aperçurent avec terreur que les vivres diminuaient sans que l'approche d'aucune terre permît la chasse. Ils en arrivèrent bientôt au rationnement. Successivement, les traîneaux avaient servi à faire du feu. Les chiens furent tués et mangés, sauf un, le plus fidèle, le plus aimé.
Plus de pain, plus de sucre, plus de café.
Enfin, il n'y eut plus que pour quarante-huit heures de vivres. Par bonheur, ils rencontrèrent une île; on tua un peu de gibier.
C'était le 12 septembre.
A celte date, l'équipage, qui s'était réparti dans les deux cotres et la baleinière, naviguait à travers une clairière qui s'étendait à perle de vue. Une épouvantable tempête s'abattit sur les malheureux durant trois jours consécutifs et, finalement, dispersa la triste flottille.
Quand le calme revint, un cotre et la baleinière avaient disparu ! De Long restait seul avec quelques-uns de ses compagnons.
Ils abordèrent, le 17 septembre, à la côte sibérienne, grelottants dans leurs vôtemcnls trempés, que le vent congelait sur leurs membres. La neige tombait; ils étaient sans vivres et à 95 milles de l'établissement russe le plus rapproché.
Ils déposèrent dans une caisse, sous un cairn, le journal de leur martyre depuis la perte de la Jeannette^ et commencèrent à travers le désert sibérien un nouveau calvaire.
Il ne leur restait qu'une boîte de pemmîcan à manger, rien de plus. Ils résolurent qu'elle durerait quatre jours. Après quoi on tuerait le pauvre chien épargné jusque-là....
Ensuite?...
Pas un n'osait répondre à la question.
Tous étaient las, afl'aiblis, quelques-uns épuisés, fiévreux, perclus ; l'un d'eux, ses orteils insensibles, ne pouvait plus marcher qu'à clochepied.
De Long se montrait admirable, et son courage était pour tous le meilleur réconfort. Noblement croyant et résigné, il soutenait ses camarades, com-
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mentait pour eux la Bible et trouvait des textes iqui maintenaient l'énel-gie et réveillaient Tespoir-
-Depuis cent jours, ils erraient sur la glace, traînant leurs malades qu'ils ne voulaient pas abandonner. Une après-midi, — o joie! — Tun d'eux, bon chasseur de TAlaska, tua deux rennes. Quel festin! Et comme ils se reposèrent ensuite, à Tabri de niisérables huttes abandonnées par des indigènes sibériaques.
Mais la famine n'avait fait que desserrer ses griffes ; elle ne lâchait pas sa proie.
Encore une fois, le pour\'oyeur du détachement apporta d'abord un goéland, puis un poisson que les quatorze affamés dévorèrent avec délices.
Ensuite il fallut sacrifier le.pemmican, qui fut rationné à raison de 130 grammes par homme et par jour.
Et la marche devint atroce. Les plus faibles s'affaiblissaient davantage et tous étaient accablés ; aux moindres haltes ils tombaient dans un sommeil invincible et perdaient ainsi, chaque fois, un temps précieux.
L'un d'eux, qui boitait fortement, finit par ne plus pouvoir avancer; il avait sous la planté des pieds un ulcère qui gagnait les orteils. Il fallut se résoudre à le porter... Mais la gangrène se développa, et le docteur amputa le malheureux de quatre doigts à un pied, d'un doigt à l'autre.
Octobre commença ainsi, dans une détresse infinie. Le froid, la faim, le désespoir brisaient la petite troupe qui n'avait plus que deux jours de vivres. Le malheureux opéré s'en allait peu à peu. On l'amputa des doigts qui lui restaient. Et il suivit, étendu sur une sorte de claie, de traîneau de fortune, à la queue de la colonne.
Ses camarades encore debout ne pouvaient presque plus marcher. Leurs bottes humides, en gelant, se contractaient et les blessaient affreusement. La nuit venue, ils attendaient le sommeil en tremblant de froid, collés les uns contre les autres, ordinairement dans un trou de neige, sous une toile de tente et quelques couvertures, et, près d'eux, le fiévreux opéré délirait... La plupart souhaitaient en's'cndormant de ne plus se réveiller.
Le 3 octobre fut particulièrement horrible. Le matin, ils avaient consommé la dernière portion de pemmican. Ils allaient à présent le ventre creux, blêmes, les jambes lourdes, grelottants de faim, de froid, de fatigue et d'angoisse.
Enfin, ils crurent apercevoir une hutte au loin. Ils pressèrent le pas de ce côté. De Long, qui suivait avec sa petite troupe le cours d'un des affluents de la Lena, vit la glace s'ouvrir brusquement sous ses pas et s'enfonça dans la rivière. Un autre, puis un autre de ses camarades tombèrent également. Ils sortirent à grand'peine de l'eau tout ruisselants, et, presque instantané-
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ment, leurs habits gelèrent, leur épiderme môme s'enduisit de glace. Ils se hâtèrent vers la rive et de là vers la hutte... Ce n'était qu'un exhaussement de terre ; point de construction, ni d'êtres vivants !
Avec du bois flotté, ils allumèrent près de ce monticule trompeur, un feu énorme. Mais le froid était si âpre que leurs habits ne séchaient point et dégageaient seulement une légère vapeur au milieu de laquelle les malheureux claquaient des dents.
Il fallait manger. Ils tuèrent le pauvre chien, leur fidèle compagnon, leur ami, et se partagèrent pour le lendemain, ce qu'ils ne dévorèrent pas surle-champ.
Puis quelques-uns s'endormirent, raidis, sur la lerre dure, sous le froid intense. L'agonisant ne cessait de délirer, ou de gémir ou de pleurer. Il ôta ses gants, et ses mains furent presque instantanément gelées. De Long, près du mourant, récitait à voix haute la prière des agonisants, que ses compagnons, qui ne dormaient pas, écoutaient, en songeant que bientôt, sans doute, leur tour viendrait de ne plus vivre.
Le lendemain, le malade expira. On l'ensevelit dans le drapeau national et, par une fissure delà glace, son corps fut jeté dans le cours d'eau que, durant les heures de marche, ces pauvres gens suivaient, espérant toujours arriver à quelque village indigène bâti sur ses rives.
De Long lut le service des morts, et trois coups de feu tirés au bord du trou furent une salve funèbre.
Les survivants étaient alors à 46 kilomètres de la station russe la plus rapprochée, sans le savoir du reste, égarés, désorientés, et ne portaient, à eux treize, que six kilogrammes de viande de chien. Ils n'avaient plus la force de chasser et, d'ailleurs, ne rencontraient plus de rennes. Pour abattre les quelques oiseaux de passage aperçus ils ne possédaient, malheureusement, que des carabines.
Ils se courbaient de plus en plus et avançaient de moins en moins sous la neige, blanc suaire qui tombait nuit et jour sur leur groupe lamentable.
Un soir, ils n'eurent pour dîner qu'une once d'alcool par homme.
« Courage ! répétait de Long avec son admirable vaillance, courage, nous serons sauvés! »
Le lendemain, ils burent encore de l'alcool, une demi-once, et ce fut tout.
Et ils allaient, ils allaient toujours, spectres errants de l'étendue morte. A peine faisaient-ils un kilomètre par heure.
De Long envoya les deux plus valides en avant, les autres durent
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s'arrêter. El ils dévorèrent des morceaux de peau de rennes, de souliers, de guêtres... Ils soupèrent, ce jour-là, d'une cuillerée de glycérine.
Depuis cent vingt-un jours leur martyre durait.
Ils burent leur dernière ration de glycérine. Un matelot, à bout de forces, se coucha, attendant la mort; les autres se groupèrent près de lui pour réciter le Paler et le Credo. Et la nuit tomba sur eux, expirants!
Le 19 octobre, deux encore s'éteignirent ainsi que des lampes vides... Leurs camarades laissèrent là, sur la neige, ces cadavres amis. Eux-mêmes allaient mourir!
De Long écrivit avec peine sur son carnet de route, tenu à jour jusqu'à la dernière minute, ces trois mots lugubres :
« Mes yeux se ferment... »
La résistance humaine est prodigieuse : ils n'ont plus rien à manger, rien à boire, ils ne peuvent plus faire un mouvement, et, plusieurs jours encore, ils se survivent, étendus dans la neige, les mourants entre les morts.
De Long n'a plus la force de continuer son journal. Il note seulement les dates des 24, 25, 26 octobre, — sans plus. Concision terrible.
« Jeudi 27 octobre, cent trente-septième jour sur la glace. Iversen agonise. » « Vendredi 28 octobre, cent trente-huitième jour. Iversen a passé ce matin de bonne heure. »
« Samedi 29 octobre, cent trente-neuvième jour. Dressler mort cette nuit. » « Dimanche 30, cent quarantième jour. Boyd et Gôrtz morts dans la nuit. M. Collins mourant... i>
Là s'arrête le carnet de Long; le crayon s'est échappé des doigts du héros ; l'horrible tragédie dont il fut l'historien est terminée. Tous sont morts, à moins de 40 kilomètres d'une station russe où ils auraient trouvé le salut.
On découvrit leurs corps dans la neige cinq mois plus tard. On les ensevelit sous une roche élevée, au pied d'une immense croix faite de bois flotté.
(Juant aux deux embarcations qui portaient le reste de l'équipage de la Jeannelle, et qui avaient été séparées par la tempête, l'une, le petit cotre, avait disparu; l'autre, la baleinière, après mille péripéties, avait fini par aborder à un rivage hospitalier où des indigènes, les Yakoutcs, étaient venus au secours des naufragés. Ceux-ci prirent à peine le temps de recouvrer quelques forces et se mirent à la recherche de leur capitaine et de leurs compagnons.