‹ Les grands naufrages drames de la merChapitre 32 sur 63 · LA « FRANCE » BRULANT CHARGÉE DE POUDRE · texte numérisé non relu

LA « FRANCE » BRULANT CHARGÉE DE POUDRE

il arriva que plusieurs de ces touques, qui avaient souffert de quelques heurts causés par le mauvais état de la mer des jours précédents, furent brisées et leur contenu, dont s'étaient déjà imprégnés certains coins de la cale, dut se répandre assez abondamment, sans qu'on s'en aperçût, pour tomber probablement en pluie dans la sommellerie où se balançait un fanal allumé.

De sorte que, tandis que sur le pont les passagers goûtaient les délices d'une mer apaisée et de la douce chaleur des tropiques, et profitaient de ces premiers instants de quiétude et de calme pour organiser une loterie de bienfaisance à propos de laquelle, dames quêteuses et cavaliers les accompagnant s'empressaient à qui mieux mieux, tous gais, tous charmés de la clarté du ciel et de la joie du moment, l'incendie, dans l'ombre, en bas, se déclarait et commençait son œuvre.

A trois heures seulement, le feu, qui a déjà commis à l'intérieur des ravages ignorés, s'annonce à l'arrière, dans les couloirs et les cabines de 1^* classe, par des nuages de fumée et de brusques crépitements d'étincelles. La surprise, l'épouvante, s'emparent des premiers passagers qui s'aperçoivent du sinistre ; ils montent sur le pont, les bras levés, criant :

€ Le feu !... au secours !... »

Aussitôt, la panique est générale.

« L'on courait dans tous les sens, dit M. de Hubner, on s'entrechoquait; on revint sur ses pas, on s'arma d'appareils de sauvetage, on se réfugia dans les canots encore suspendus à leurs portemanteaux, mais tournés en dehors et prêts à être amenés. Pauvres ressources, quand on pense que nous nous trouvions à près de neuf cents milles de terre, dans une mer solitaire où l'on voit rarement un navire en dehors de la route suivie par les paquebots et par les bAtiments à voiles qui remontent du Sud au Nord, le long des côtes de l'Amérique. A quoi il faut ajouter que les quatre chaloupes disponibles auraient pu à peine contenir le tiers des hommes que la France portait dans ses flancs... »

On imagine l'ordinaire mêlée autour des embarcations, l'affreuse lutte traditionnelle où les plus forts sont aussi les plus lAches. Mais le capitaine el ses officiers accourent... Les passagers s'obstinent à vouloir amener les canots.

Le commandant Collier refuse ; il proteste, il parle avec véhémence et rassemble les courages dispersés :

Quoi! partir? Abandonner la France pour un commencement d'incendie que quelques seaux d'eau vont éteindre 1 Et que feront les canots en plein Océan? Les passagers seront condamnés à quinze ou vingt jours de naviga-

tion, c'est-à-dire aux tortures de la faim et de la soif et au naufrage. Qu'ils se ressaisissent et se hâtent de descendre des embarcations, car leur poids menace de causer la rupture des palans; ils risquent d'être immédiatement précipités dans les flots ! Qu'on vienne donc aider l'équipage à refouler rincendie! Allons! Tous à la chaîne!...

Ces paroles énergiques et sages ramènent le calme et le sang-froid. Les passagers cessent de s'agiter, Tordre est rétabli à bord.

On ferme les panneaux de la soute aux poudres et les portes des cloisons étanches, qui divisent le navire en plusieurs compartiments.

Puis, la France vire et présente le cap au nord-est, et cette manœuvre, dirigée par le commandant, donne ce premier résultat qu'au lieu d'être, comme précédemment, rabattues sur le bâtiment, les étincelles et les gerbes de flamme fuient en panache vers le large.

Pendant ce temps, le mécanicien en chef, M. Chenu, a dirigé des jets de vapeur vers le centre de l'incendie, où se trouve la poudre embarquée.

Les matelots ont jeté à la mer de grands cylindres en fer et du matériel qui encombraient le pont et gênaient la manœuvre des pompes. Le navire allégé roule beaucoup moins et tangue seulement. Les lances des pompes sont dirigées vers les parois de la soute aux poudres. Les soldats, les passagers font la chaîne... Les marmitons eux-mêmes viennent verser dans les flammes leurs marmites remplies d'eau! Tous rivalisent de dévouement sous les ordres des officiers du bord, MM. Dupont, Gorphe, Laudryon, Rapin, du capitaine Martineau et du sous-lieutenant Montmélîant, de l'infanterie de marine. Un maître charpentier, nommé Hamet, descend dans le brasier et démolit les cloisons des cabines qui gênent l'action du sauvetage. Il reçoit une blessure au bras et s'obstine parmi les tourbillons d'étincelles. Un jeune homme s'aperçoit que le haut du mât d'artimon est près de s'abattre ; il grimpe dans les haubans, coupe un filin et dégage le mât qui tombe à la mer, au lieu de choir sur la machine qu'il eût gravement détériorée.

« Cependant, dit encore M. de Ilubner, le feu avait déjà réclamé ses victimes : le missionnaire Tavernier, qui, pendant la traversée, s'était par le fort du roulis cassé une jambe, ne pouvant s'enfuir, devint dans sa cabine la proie des flammes. Pendant quelques minutes on entendit ses cris déchirants. Un curé de la Guadeloupe, qui essaya de le sauver, eut des brûlures assez graves pour compromettre sa vie. J'ai eu la satisfaction de le rencontrer six semaines après presque entièrement rétabli. Un sommelier et un garçon du bord furent brûlés dans la sommellerie. Parmi les hommes occupés aux travaux de sauvetage, les blessures étaient nombreuses, mais

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