LA H FRANCE » BRULANT CHARGÉE DE POUDRE
A trois heures et demie le fléau triomphait des efl*orts de l'équipage et des passagers occupés à le combattre.
La flamme croît, monte, s'étend de minute en minute. Le grand salon, Tescalier principal, la cabine des dames située en deçà de la cloison étanche, ne sont plus qu'un brasier; le spardeck et le fumoir se sont efi'ondrés. Plus d'un tiers du bûtimcnt est en feu! L'incendie va-t-il donc le gagner tout entier?
Et une crainte plus vive, un efl'roi plus ardent s'emparent des passagers, qu'étreint déjà l'angoisse d'une explosion possible. C'est en vain que les gens de cœur, M. deHubneren tête, se multiplient pour rassurer les plus alarmés, en affectant un optimisme de commande. Qu'un grain de poudre s'enflamme dans la soute environnée de feu, et les soixante caisses sautent en réduisant en miettes le paquebot et les êtres vivants qui s'y trouvent.
A quatre heures et demie, poignante alerte : une sourde explosion retentit dans la cale. Un même frisson secoue les passagers et les matelots. Une caisse vient d'exploser, les autres vont suivre; c'en est fait de la France!.,.
Mais non, aucune autre détonation ne retentit : c'est une petite charge de poudre, déposée à l'arrière pour les besoins du paquebot, qui a sauté. La terrible soute est encore intacte. Le sera-t-clle longtemps? La cloison étanche qui la ferme est rongée de plus en plus par les flammes !
L'incendie augmente toujours. Pour ne pas perdre son hélice, le comman* dant se résout à stopper. La machine n'a pas encore été endommagée, mais les chaînes de la barre sont brisées. Ainsi, le bâtiment, sinistre épave, n'obéit plus ! Il tourne lentement, se met en travers du vent. Si ce mouvement continue, le transatlantique Vtx se trouver vent arrière ; le feu dévorateur attaquera le centre, puis l'avant, et tout sera dit.
Après deux heures de lutte, la situation est donc de plus en plus critique ! Les deux cheminées, le grand màt ne sont pas atteints, mais, auprès, une gerbe de flammes jaillit sur le pont; une colonne de fumée striée d'étincelles monte à 40 mètres dans les airs.
Ce spectacle terrifie les plus intrépides. Il est cinq heures. Le commandant, qui fait preuve d'un admirable sang-froid en donnant du haut de sa passerelle les ordres utiles, sans cesser un instant de se promener de long en large, tranquillement, le commandant se dit que tout est perdu et envisage la situation en songeant que s'il donne l'ordre de mettre les chaloupes à la mer, aussitôt l'épouvantable confusion d'une fuite éperdue, d'une lutte féroce, arrachera les travailleurs au combat contre le feu qui, alors, s'étendra rapidement à son gré, tandis que les chaloupes envahies couleront, surchargées.
m LES GHANDS NAUFRAGES
Le sinistre est sans issue et, mourir pour mourir, mieux vaut tenir sur le paquebot jusqu'à ce qu'il saute ; ce sera plus noble et plus bref....
Le commandant Collier continue sa promenade du môme pas égal, du môme air tranquille.... Les passagers le regardent et se rassurent....
Mais les forces des travailleurs s'épuisent. Le bâtiment dérive et les soixante caisses de poudre sont toujours entourées de flammes sans qu'on puisse humainement rien tenter pour les en préserver !
Le dénouement est proche. Cependant, un bruit vole de bouche en bouche : la poudre serait noyée, le foyer circonscrit.... Comme pour démentir <;es espoirs rassurants, les flammes attaquent maintenant la partie centrale du navire et la rendent intenable.
Toutes les femmes se pressent à l'avant. Des jeunes mères sont là, pressant frénétiquement leurs enfants sur leur sein; d'autres, isolées, s'enferment dans un morne silence ; une petite Bretonne, seule à bord, appelle en sanglotant sa vieille mère qu'elle a laissée dans son village d'Armorique. Trois sœurs de charité, agenouillées près du beaupré, prient sans discontinuer, à voix haute; près d'elles, une jeune Espagnole, d'une grande beauté, attend la mort avec un calme empreint d'une grâce farouche.
Il est surprenant de constater que, dans un moment pareil, l'homme le plus intelligent peut avoir des préoccupations étrangères au drame dont il est le témoin et, si inattendues, qu'on en pourrait sourire, si Ton ne voyait justement Jà une de ces bizarreries de la pensée, qui, par un effet des habitudes prises, se manifestent dans les circonstances les plus tragiques, en dépit de la raison et -de la volonté.
€ A plusieurs reprises, dit le baron de llubner, je me suis rendu sur le théâtre de Tincendie, mais l'eau, qui coulait à flots dans les corridors, m'en chassait aussitôt; je craignais de me mouiller les pieds et de prendre un xhumc!... Et pourtant, personne plus que moi n'était convaincu que l'on touchait au moment suprême, à tel point qu'en retournant à Tavant-pont je me demandais toujours si j'aurais encore le temps de rejoindre les sœurs de charité agenouillées près du beaupré... »
Cependant les matelots, les soldats, les passagers qui les aident, se sont obstinés sans répit, dans leur lutte acharnée contre le fléau, et enfin, alors que Ton croyait tout perdu, tout est sauvé grâce à leur héroïque ténacité.
Vers sept heures, victoire! il est apparent que les progrès du feu sont arrêtés. Cette constatation redouble les efforts des combattants ; à neuf heures, l'incendie est refoulé vers son foyer, et, enfin, vers onze heures, les
LA « FBANCE » BRULANT CHAIiGEE DE POUDRE i75
dernières llammes léchant les bords de la coque envoient leurs lueurs mourantes sous le ciel étoile, dans la demi-obscurité de la nuit tropicale. Et, privé d'aliments, le feu s'éteint tout à fait.
On s'empresse, on félicite les sauveteurs. Tout le monde s'entasse autour de la machine parmi les décombres calcinés. La joie déborde des yeux et des lèvres. C'est à peine si quelques personnes parlent encore des caisses de poudre.
La fatigue a bientôt raison des dernières craintes, et, après un léger repas de viande froide, chacun s'endort.
Le lendemain, dès l'aube, le commandant fait réparer la barre puis parvient à remettre le bâtiment en marche vers la Martinique.
La France, avec son arrière rempli d'eau, file cependant ses douze nœuds à l'heure. Le temps reste calme, ce qui est une chance de plus à ajouter à toutes celles dont on a bénéficié.
Mais voici le fait prodigieux, qui rend cette aventure si mémorable :
Le 24 décembre, quatre jours après l'incendie, le paquebot mouille à Fortde-France. On constate alors l'état de la soute aux poudres : la cloison étanche a été rongée par les flammes, qui ont dégagé une chaleur efi'royable contre les parois des caisses contenant la poudre. Plusieurs de ces caisses sont tordues et en partie ouvertes. Ln pont de bois qui les surplombe a été presque entièrement carbonisé, mais un hasard vraiment providentiel a voulu que l'eau des pompes tombât précisément sur les caisses éventrées, et les noyût, tandis que les charbons ardents roulaient uniquement sur les caisses restées hermétiquement closes!...
On ne connaît pas d'exemple d'un autre navire qui se soit sauvé dans des circonstances aussi extraordinaires.
'sV,i
Nous ne comprendrons jamais k quels mobiles peut obéir la volonlé inconnue qui règle les choses humaines... Ainsi quand elle s* exerce parfois à tourner tout au pire' on la prendrait pour une providence k rebours si, V instant <f après f du pire, elle n'en sortait le meilleur,
(Madame Ackermann.)
EN pleine tempête, dans le fracas de la foudre et le flamboiement des éclairs, devant les masses écumantes des flots, la mort peut paraître inévitable. On sombre, on disparaît : c'est horrible et c'est logique. Mais périr par un tiède matin d'été, sous un ciel pur, sur une mer aux eaux bleues et tranquilles, c'est une sinistre anomalie, une ironique gageure d'un incompréhensible deslia.
C'est ce qui advint au Canrobert, le 14 juillet 1892.
Ce jour-là, l'escadre de la Méditerranée se trouvait à trois milles au sud de Marseille, en vue du phare de Planier.
Elle préparait une manœuvre intéressante: neuf cuirassés, en une ligne de front, allaient faire une expérience de vitesse.
A l'extrême droite de la ligne se trouvait le Hoche, superbe, commandé par le commandant Boulet.
Les montres du bord marquaient exactement 6 h. 55 du matin. Le temps était splendide, l'atmosphère transparente, la brise légère; des raies de lumière tombant sur la mer faisaient onduler les replis bleus de ses vagues comme une moire aux reflets argentés.
Le Hoche avait toute l'escadre à bûbord ; il en observait attentivement les mouvements, car mille incidents pouvaient naître et susciter un danger dans la manœuvre générale à toute vitesse.
A tribord, rien en vue, du moins autant que le cône de fumée que le vent
LE u CANROBERT » ABORDÉ PAR LE « HOCHE >» 477
du nord-oiiest chassait des cuirassés et rabattait en immense panache sûr la merj permettait de s'en rendre compte. -
Mais voici qu'au moment où il s'y attendait le' moins, au fond de celte masse noire, le second du Hoche croit distinguer la silhouette indécise d'un grand vapeur.
Il frémit, puis croit à une erreur, une illusion, quelque jeu étrange de la fumée rabattue sur la mer.... Non.... La forme se précise. C'est un paquebot qui arrive à toute vitesse, et il est à moins de 400 mètres.
Derrière l'écran de fumée, il n'a pu voir vers quel effrayant péril il se précipite. Il surgit de la nappe azurée devant les marins du //orAe épouvantés....
- Ce transport, c'est le Maréchal-Canroberl, qui porte le courrier de Bône et 110 passagers. Les matelots de l'escadre de la Méditerranée connaissent comme un ami ce beau bâtiment à vapeur : il a 80 mètres de long, 1 100 chevaux et jauge 1 223 tonnes. .
Le capitaine Dor, qui le commande, a bien vu l'escadre, et de loin. C'est pour lui aussi une amie, et il se flatte dé passer aisément à l'extrémité de sa ligne et ne ralentit pas sa course. La fumée le trompe sur la situation exacte des bâtiments dont il approche et sur le mouvement qu'ils exécutent: Il continue donc et avance sur le Hoche à la vitesse de douze nœuds.
Tout cela va très vite ; c'est l'affaire de quelques secondes. Le commandant du Hoche, lui, a pleine conscience du péril. L'abordage est inévitable et le Canroberl est perdu.
Les règlements prescrivent de venir, en pareil cas, en grand sur la droite^ mais c'est prendre le Canroberl en plein par le flanc et le couler à pic.
Mieux vaut venir sur la gauche et provoquer un abordage simple avec le paquebot. C'est le mouvement qu'ordonne le Commandant Boutet. L'excellent marin espère encore que le Canroberl^ passant sur tribord, évitera le choc.
Trop tard ! le transport se rue sur le cuirassé. L'éperon du Hoche s'enfonce dans la proue du Canroberl comme dans de la chair vive.
C'est une minute eflVayante... Le paquebot, mortellement blessé, plonge de l'avant dans lès flots.
Mais il est des hasards miraculeux... Une ancre du Hoche s'agrippe au bâtiment qui sombre et, comme une main de fer, le retient sur l'abîme. Cette aide inattendue, ce répit incroyable, c'est le salut de l'équipage et des passagers. L'épouvantable hécatombe est momentanément conjurée.
Toujours ces mêmes petites causes que l'on retrouve dans la plupart des
catastrophes humaines et qui provoquent de si désastreux effets : ulie fumée,
ng LÈS GRANDS NAUFRAGES
un brouillard, un souffle, et, des centaines de vies sombrent dans les abîmes. Dans ce malheur, tout vient d'un nuage sorti des cheminées des cuirassés et d'un caprice du vent, et, à présent, tout dépend de l'aide d'une chose inerte qui, par hasard, retient le paquebot éventré. Que l'ancre qui, providentiellement, suspend sur les flots ces êtres en détresse, que l'ancre cède et tout est mort en un instant.
Dans ces minutes tragiques, les secondes valent des heures, et la volonté, la vaillance décuplent les forces humaines.
Par bonds, par élans et sans tumulte cependant, les secours sont organisés à bord du Hoche.
La plupart des passagers du Canroberl ont été surpris en plein sommeil. Réveillés par la terrible secousse, ils se précipitent en bande afl'olée sur le pont, à demi nus. Ils poussent des cris de détresse et s'écrasent sans souci des femmes et des enfants.
Une épaisse fumée cache le soleil. Un voile d'ombre, comme un noir linceul, enveloppe les deux bâtiments.
C'est une chose admirable et qui se remarque à toutes les heures épiques de voir combien le danger multiplie les héros; un élan d'altruisme fait oublier à chacun son moi pour le dévouer au salut des autres.
A la minute même où s'enfonçait l'avant du Canroberl, cent marins du Hoche se sont élancés, et accomplissent héroïquement un surprenant et heureux sauvetage. Ils prennent les passagers comme des ballots, et les passent par-dessus les bastingages à leurs camarades restés à bord du cuirassé.
Sous leurs pieds, le pont frémit, la coque tremble et s'enfonce. Les gestes sauveurs s'accomplissent quand même, avec une rapidité tellement grande, que nombre de passagers se trouvent sur le Hoche sans savoir comment ils y sont venus.
On s'empresse autour d'eux, on leur prodigue des soins, on les revêt au hasard, les femmes de peignoirs de bains, les hommes d'habits de matelots.
Le Canroberl est désert ; on voudrait le sauver, mais le capitaine Dor est le premier à déclarer que les cloisons étanches, ébranlées par l'abordage, ne résisteront pas à la pression de l'eau pendant le remorquage.
Il faut donc l'abandonner. Hâtivement, on procède à une dernière visite de l'épave, on se persuade qu'il n'y reste personne et l'on coupe les amarres qui la relient au cuirassé.
« Machine en arrière! » ordonne le commandant Boutel.
LE « CANROBERT» ABORDÉ PAR LE « HOCHE n 479
A peine Tordre est-il exécuté, que le paquebot, livré à lui-même, plonge rapidement sous Teau, les chaudières éclatent avec un bruit de tonnerre. Tout sombre dans un vacarme d'horreur.
A Tappel des passagers, on constata cinq disparus, deux soldats et .trois petits enfants, trois innocents que la mort avait pris dans leurs berceaux»
A dix heures et demie, le Hoche débarqua à Marseille les naufragés du Canroberty puis il rejoignit Tescadre aux Salins d'Hyères. Ses légères avaries ne Tempôchaient point de continuer son service.
Le conseil d'enquête appelé à juger la perte du Canroberl, conclut à la non-responsabilité du commandant du Hoche.
Lhorizon offrait Ions lé» signes d" une longue tempête; la mer y paraissait confondue avec le ciel. Il s'en détachait sans cesse des nuages d*une forme horrible^ qui traversaient le zénith avec la vitesse des oiseaux^ tandis que d'autres y paraissaient immobiles comme de grands rochers. On n'apercevait aucune partie azurée du firmament; une lueur olivâtre et blafarde éclairait seule tous les objets de la terre^ de la mer et des deux.
Bernardin de Saint-Pierre (Paul et Virginie).
QUE de bâtiments de notre flotte se sont perdus à Madagascar, avant que la grande île africaine, enfin conquise par la France, présentât quelques mouillages organisés.
En 1885, le 25 février, Taviso-transport VOise coulait en rade de Tamatave, engloutissant avec lui 12 hommes dont le médecin du bord ; en 1888, le croiseur Dayot se jetait à la côte dans la même rade, ne perdant toutefois qu'un seul homme, le mécanicien.
Enfin, le 21 février 1893, par un de ces eflroyables typhons qui bouleversent la mer des Indes, ce fut le tour du Labourdonnais,
Ce malheureux navire, vieil aviso en bois de 850 tonneaux, lancé en 1877, monté par 116 hommes, armé de 4 canons de 14 centimètres et commandé par le capitaine de frégate Villaume, était parti de Rochefort, en décembre 1891. 11 se trouvait, deux ans après, au mouillage, devant Samte-Marie de Madagascar.
Le bâtiment était affourché sur deux ancres, par 21 mètres de fond, à environ un mille au nord-nord-ouest de Tilot Madame, à Tentrée du petit port Sainle-Marie, qui n'offre pas accès aux grands bâtiments. Le 20 février, au coucher du soleil, le temps présentait une étrange apparence. Des tons cuivrés se dessinaient sur le ciel au couchant ; une brise soufflait du sud-ouest fraîchissant d'instant en instant, sans que le baromètre fât encore descendu.
On prévoit un cyclone, mais encore très éloigné et qui, apparemment, étant donné d'où vient le vent, longera seulement la côte est de Madagascar. Cependant, toutes les dispositions sont prises à bord du Labourdonnais, et les feux allumés.