NAUFRAGE DU « LABOURDONNAIS
Vers dix heures du soir, le ciel se couvre inslanlanémenl ; le baromètre baisse jusqu'à 757 el 750, pendant que les' vents passent successivement de Touesl-sud-ouest au siid-ouest. Et Touragan se déchaîne, terrible, balayant tout sur son passage. L'aviso se trouve précisément dans la partie dangereuse du cyclone. Comment va-t-il supporter le. choc du redoutable météore? L'anxiété pâlit tous les visages à bord, en môme temps que, dans les cœurs, la discipline met la force du courage. La mer démontée balaie le pont, inondant les marins qui s'y trouvent, el ses nappes furieuses tenleïil de les entraîner à l'abîme.
La plus grande partie de la nuit se passe dans une lutte stoïque contre l'assaut soutenu des vagues tumultueuses, qui arrivent du fond de l'ombre et de la nuit avec des grondements de fau\'es.
A trois heures et demie du matin, tout l'équipage est appelé sur le pont, à l'exception des mécaniciens, pour mettre en place les panneaux pleins, et arrimer, consolider, retenir toul ce qui est près, à chaque trombe, d'être emporté. Le commandant, sur la passerelle, règle l'allure de la machine, qui a été mise en marche afin d'aider à l'action des chaînes ; mais, bientôt, les chaînes cassent au milieu, sous l'effort enragé d'une rafale plus forte ; dès lors le Labourdonnais devient le jouet du cyclone et des flots. Il tombe immédiatement en travers du vent et à la lame sans que la machine mise à toute vitesse parvienne à le redresser. Une minute après, le Labourdonnais est comme soulevé sur la mer, jeté sur les récifs de l'îlot Madame qu'une lame énorme lui fait franchir. L'obiscurité est absolue, et la violence du vent est telle qu'on ne peut ouvrir les yeux dans ces ténèbres, sans éprouver des douleurs intolérables.
Les lames balaient le navire échoué ! Il est trop tard pour tenter quelque manœuvre désespérée. Le commandant se fait attacher sur la passerelle ; il a été renversé, et du sang sort de sa tête .qui porte une blessure profonde. Le côté tribord du navire, exposé aux lames, est vite défoncé ; la passerelle arrière est arrachée ; le mût d'artinioii s'effondre, tandis que les canons défoncent les bordages du pont et tombent à la mer. Ainsi peiiché, le navire ne présente plus aucune sécurité sur le pont. Des malheureux sont entraînés par les lames, ils disparaissent et se noient à trente mètres de la terre. Parmi ces infortunés, se trouve l'enseigne de vaisseau Griffart. Et cependant, l'endroit où le navire est échoué n'a, en temps ordinaire, qu'un mètre d'eau, mais les vagues et les courants qui passent par-dessus le récif en ont fait un effroyable brisant.
Enfin, le jour vient après cette nuit désastreuse. Le commandant, vers sept heures du matin, tente d'établir un va-et-vient pour sauver son équipage ; on hasarde deux embarcations sur les flots démontés : l'une est
enlevée et détruite, son armement est noyé ; Tautre parvient à terre, maïs sans réussir à établir la communication.
L'enseigne Ernult-Lanoe veut recommencer une troisième fois Taventure, mais, cette fois, à la nage, accompagné d'un autre bon nageur muni comme lui d'une ceinture de sauvetage. La mer ne lui pardonne pas, elle le saisit et l'emporte, il faiblit ; le courant Tentraîne et, Qnalement, il disparaît, victime de son dévouement. Plus heureux, le matelot qui l'accompagnait atteint la plage sain et sauf.
Un peu plus lard dans la matinée, vers neuf heures, l'ouvrier mécanicien Guillemette, et le deuxième maître voilier Kereun se dévouent à leur tour pour aller à terre. Ils réussissent, cette fois, à établir le va-et-vient. Peu après, l'équipage est sauvé par ce moyen ; et le commandant, épuisé, les yeux en sang, couvert de contusions, quitte son navire le dernier avec Taide du sergent-fourrier Couraban. Quand tous les survivants sont à terre, on fait rappel : il manque 23 liommcs, dont 2 officiers !
Au milieu des épreuves les plus terribles, l'équipage tout entier s'est montré d'une rare vaillance. Mais que peuvent Tériergie et la clairvoyance humaines dans ces circonstances où la nature elle-même semble vouloir anéantir son œuvre ?
Ce terrible cyclone a dévasté Madagascar. Dans tonte Vue il y a des cases détruites, des arbres arrachés, des récoltes perdues. Et le fléau sévit encore. L'équipage naufragé continue à terre de lutter péniblement contre des rafales glacées. Par bonheur pour les survivants du LaboùrdonnaiSy ua administrateur colonial, M. Péan, seul habitant européen de Tîlot Madame, averti du naufrage, arrive au-devant d'eux, au milieu de la tourmente, et les guide jusqu'à un ancien hôpital d'isolement qui, bâti avec solidité, résiste au cyclone ; et là les marins s'installent en sûreté, tandis que les officiers trouvent un refuge à la résidence. Cette fois, tous ces braves gens sont biien sauvés.
Telles furent les péripéties de ce sinistre, qui ajouta 23 noms de plus au martyrologe de la marine française !
cÀ^ // Mclona // cou/anL aamcJ
VAmirauté Anglaise pourra inscrire dans son livre d'or le nom de Vamiral Nyon^ mort victime et martyr de Ihonneur, en marin et en gentleman,
(Journal des Débats, juillet 1893.)
UN an après la catastrophe du paquebot Maréchal-Canroberl, perdu aux portes de Marseille par abordage du Hoche, au cours d'une manœuvre navale française, TAnglelerre devait perdre dans une manœuvre en Méditerranée un magnifique cuirassé, par suite aussi d'abordage et, cette fois, le sinistre, par le nombre des victimes et le détail des circonstances, allait compter au nombre de ceux qui sont, entre tous, inoubliables.
C'était le 22 juin 1893, auprès de Tripoli de Syrie, dans ces eaux enchantées que, durant le jour, le soleil moire de larges coulées d'or. L'escadre anglaise naviguait en vue de cette ville, située au nord de Beyrouth, à cent milles à l'est de Chypre.
L'amiral Nyon commandait en chef. C'était un marin réputé habile et savant, instruit de toutes les choses de la mer par quarante-cinq ans de navigation.
L'escadre évoluait sur deux colonnes, distantes l'une de l'autre de six encablures, soit environ 1200 mètres. L'horizon grandiose, fermé par la dentelure bleuâtre des monts Liban, rayonnait sous un ciel clair; la mer était sereine.
Le vaisseau-amiral, le Victoria, conduisait la colonne qui longeait la côte à distance d'un mille environ ; celle qui naviguait plus au large avait pour tête de file le cuirassé Camperdoivn que commandait Tamiral Marklam, chef en second dç l'escadre britannique.
J84 LES GDANDS NAUIHAGES
Le Victoria était du type des « amiraux » en acier, à double hélice, de 10170 tonnes et 1200 chevaux. Sa longueur était de 103 m. 63, sa largeur de 21 m. 33, sa vitesse de 17 nœuds. Sa construction avait coûté 17 millions et n'était achevée que depuis six ans.
Ce beau navire avait comme armement deux canons de 343 millimètres en tourelle barbette, 12 pièces de 6 pouces, 21 pièces à tir rapide, 8 mitrailleuses et enfin 7 tubes lance-torpilles Whitehead*.
On Tavait voulu formidable, et tel il apparaissait, tout hérissé de gueules béantes prêtes à cracher la mort. Mais il semblait marqué pour les funèbres aventures. Déjà, en janvier 1891, cet immense bâtiment s'était échoué sur les côtes de Grèce, près de Platée, et son renflouement avait été des plus pénibles.
Il était exactement quatre heures moins sept minutes quand, du Victoria, partit une suite de signaux ordonnant à toute Tescadrc une manœuvre stupéfiante :
« Seconde division venir de 16 quarts (180 degrés) sur tribord ; première division venir de 16 quarts sur bâbord en conservant Tordre de la flotte. » Sur tous les navires de Tescadre les commandants se demandaient s'ils avaient bien compris. A quoi pensait l'amiral Nyon"?
Le contre-amiral Marklam, à bord du Camperdown, estimait impossible l'exécution de la manœuvre ou, à tout le moins, voyait dans ce rapprochement subit et exagéré des deux colonnes en marche, convergeant ainsi l'une vers l'autre, un mouvement des plus périlleux. C'était une erreur évidemment, une transmission de commandement inexactement faite par les signaux. Il fit répéter l'ordre, qu'il voulait croire mal traduit ou mal compris.
— Qu'attendez-vous pour exécuter? fut toute la réponse. Le contre-amiral jugea qu'il n'avait plus qu'à obéir.
Il n'osa penser que l'amiral Nyon avait subitement perdu la notion des choses et pouvait ne pas se rendre compte de la portée de la manœuvre qu'il ordonnait. Aussi bien n'a-t-on jamais su, et ne saura-t-on jamais, par suite de quelle prodigieuse aberration le vieil et savant amiral voulut ainsi jeter l'une sur l'autre ses deux tôtes de colonnes. On a prétendu qu'il avait dû subitement perdre la raison. D'autres l'ont accusé de s'être trouvé sous le coup d'une surexcitation fortuite par l'efi'et d'un excès de boisson ; mais cette hypothèse, si regrettable pour l'honneur des marins anglais, n'a point
1. Cet armement différait un peu de l'armement du type dit admirai auquel appartenait \c Victoria et que voici : quatre canons de 13 p. 5 (343 mill.) de 68 tonnes en tourelles ou deux canons de 16 p. (413 mill.) de 110 tonnes; six canons de 6 p. (152 mill.); dix-neuf canons à tir rapide; sept mitrailleuses; cinq tubes lance-torpilles.