‹ Les grands naufrages drames de la merChapitre 35 sur 63 · LE « VICTORIA » COULANT DANS LA TOMBE VERTE · texte numérisé non relu

LE « VICTORIA » COULANT DANS LA TOMBE VERTE

été confirmée plus tard par aucun témoignage probant, tandis qu'il a été clairement établi que Tamiral Nyon mourut en brave, visiblement plein de sang-froid, et pour expier, sans doute, une défaillance, une erreur restée inexpliquée.

Toujours est-il que le contre-amiral Marklam ayant décidé de se conformer à Tordre reçu, infléchit le premier sa ligne de route. Il donne toute vitesse arrière à Thélice de tribord, de manière à diminuer le cercle dans lequel son vaisseau évolue. Puis il lance ses deux machines à toute vapeur en arrière, pour tourner en se portant le moins possible sur tribord. Mais ses efforts sont inutiles. Avant que Terre du bâtiment ait pu être amortie, le Camper^ down, dans un choc formidable, aborde le Victoria avec un bruit de foudre et le crève d'un coup d'éperon à vingt pieds de la tourelle.

Les deux géants de fer s* unissent dans une effroyable étreinte. L'éperon du cuirassé abordeur est si fortement engagé qu'il lui faut deux minutes pour se dégager du Vicloria. Une brèche énorme ouvre le flanc du navire amiral et Teau s'y précipite en mugissant.

Un autre danger terrible est imminent : emporté par la vitesse acquise, le second bâtiment de la colonne, dont le Camperdoivn est la tôte, le ISIile^ approche, de l'autre côté du Victoria. Il va l'aborder!... Et ces trois cuirassés vont s'entrechoquer, s'entrepercer et se couler, épouvantable désastre dont toute l'escadre, glacée d'effroi, a la vision, durant un instant.

Par bonheur, le Nile, d'un adroit coup de barre, s'écarte, et les deux monstres restent seuls, tous deux blessés ; mais l'un, le Victoria, touché à mort, agonise et râle.

L'amiral Nyon a compris que son navire est perdu. Il essaie pourtant de le conduire à la côte, de l'échouer et de sauver ainsi l'équipage.

Les marins sont d'ailleurs admirables. Ils manœuvrent au commandement du chef qui les a perdus et qui vient de ressaisir tous ses moyens ; — ils le supposent du moins, toujours confiants en lui. Ils n'ont pas eu le temps, d'ailleurs, de se reconnaître et d'apprécier la faute de l'amiral qui leur semble dans son ordinaire bon sens, quoique par une nouvelle aberration dont l'équipage du Victoria ne mesure pas tout de suite les conséquences, il commande de signaler aux autres bâtiments qui, témoins de la catastrophe, se hâtent de mettre des embarcations à la mer, c de ramener leurs canots » ; le Victoria n'a pas besoin de secours !

Rassurés ou non, conscients ou non du péril, ces braves gens se montrent disciplinés et résolus devant la mort imminente ; ils tentent d'aveugler la voie d'eau par où la mer emplit le Victoria.

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Vains efforts! Encore quelques minutes, quelques secondes, le cuirassé va couler.

L'amiral Nyon ordonne alors aux hommes de se sauver comme ils pourront. Lui, debout sur la dunette, immobile, ne détache pas ses yeux de Tavant du cuirassé qui s'enfonce rapidement.

En dépit de ses ordres, les matelots continuent d'essayer le sauvetage. Ils pompent avec rage et usent de tous les moyens pour arrêter le flot envahisseur. La mer est plus forte, le Victoria s'enfonce visiblement. De tous les navires de l'escadre, malgré l'étrange avis de ne pas porter secours au navire abordé, arrivent des canots, des sauveurs.

Soudain, le Victoria, dont la moitié s'est remplie d'eau, s'abat sur le flanc avec un fracas assourdissant; ses mâts d'acier frappent violemment la mer et la soulèvent en montagne. Les marins renversés pôle-mêle tombent dans les flots. L'amiral, seul, est resté rivé à sa passerelle, sa longue-vue à la main.

Presque aussitôt, les mâts plongent, disparaissent, accentuant l'irrésistible rotation. Ils déplacent le centre de gravité et entraînent le navire qui se présente enfin la quille en l'air. Les deux hélices continuent à faire tourner dans l'espace leurs quadruples ailes animées d'un mouvement vertigineux! L'escadre entière frappée de stupeur contemple cette scène tragique, qui est un spectacle sans précédent dans les annales des désastres maritimes. Ainsi retournée, avec ses hélices affolées battant l'air, la masse noire s'enfonce. Cependant, les canots s'efforcent de recueillir les naufragés. Beaucoup sont accrochés le long de la coque, beaucoup juchés sur la quille. Avec elle, ils s'abîment dans un tourbillon gigantesque.

Alors, les chaudières éclatent, projetant dans l'air radieux des chairs pantelantes, des braises enflammées, des débris de toute sorte. Un remous prodigieux engloutit les hommes qui surnageaient; les hélices grondent encore dans des tournoiements d'écume, coupant des bras, broyant des jambes. Enfin le Victoria disparaît par 100 mètres de fond.

29 officiers et 262 marins sont ensevelis dans la « Tombe Verte ».

Le Camperdown était de son côté grièvement atteint : il portait à l'avant un trou de 5 mètres carrés et fit tant d'eau jusqu'à la côte que son pont n'émergeait plus que de 30 centimètres quand, heureusement, il arriva près de terre.

La perte du Victoria fut jugée en cour martiale à Malte, sous la présidence de l'amiral Seymour. Le principal inculpé était le capitaine Bourke, échappé

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au sinistre, commandanl du cuirassé disparu. Il se défendit en alléguant qu'il avait dû obéir à Tamiral Nyon et transmettre Tétrange signal, cause de la catastrophe.

Il fut acquitté ainsi que les autres officiers survivants, et Tamirauté anglaise, se souvenant des innombrables services qu'avait rendus Tamiral Nyon, ne l'accusa d'aucune faute. Sa mémoire est restée respectée. La marine britannique ne considère la perte si cruelle du Victoria que comme un sacrifice de plus fait à la mer par la volonté de l'aveugle Destin.

Les équipage* des torpillenrs sont entre tous à la peine et an danger,

(Amiral Aude.)

LE jeudi 23 mai 1895, les torpilleurs ii9 et W appareillaient en rade de La Rochelle par un temps clair de printemps et une mer qui clapotait doucement sous la brise fraîchissante de l'aube.

Les deux petits bâtiments, émergeant à peine, partirent, roulés mollement par la houle légère. Ils s'éloignèrent, rapides, dans un sillage blanc d'écume.

Derrière eux La Rochelle diminuait à vue d'œil, se dégradait, se fondait dans l'horizon lumineux.

Les deux phares, sentinelles avancées postées à l'entrée du chenal, et qui le soir dressent leur torche dans le ciel nocturne, les fortifications de Vauban, les remparts du port et les vieilles tours chargées d'années — l'une d'elles a cinq siècles — patinées de soleil et d'embruns, coiffées de mousse, tout cela s'évanouissait dans le lointain comme un souvenir dans le passé....

Il semble, à la vue de ce décor archaïque, que les canons de la ville menacent encore les flottes de Louis XIII et de Richelieu, ces deux hommes dont les grands noms restent unis d'une façon impérissable aux noms de cette côte, et s'imposent inévitablement à nos mémoires devant ces digues et ces tours, ces rochers et ces bois!...

Les torpilleurs étaient maintenant au large de la côte charentaise; ils laissaient à tribord l'île de Ré, vaguement dessinée ; ils se trouvaient dans le pertuis d'Antioche. Antioche fut une ville située dans ces parages au temps où l'île de Ré était reliée au continent. Du moins, la légende l'affirme.

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