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LA PERTE DU TORPILLEUR

Et les pêcheurs, quand la mer est calme, assurent qu'ils la voient, la ville merveilleuse, à travers les profondeurs vertes; ils distinguent des pans de murailles revêtus de lichens, des tours aux chevelures d'algues, ils enten* dent des sons de cloches monter dans le rythme des vagues. Jadis, au long des rues de cette cité maintenant enfouie, sur ses quais inondés de soleil, s'agitaient des foules murmurantes et joyeuses. Aujourd'hui, selon la parole du poète :

Aujourd'hui le requin poursuit en paix les scombres, Et le nuage errant allonge seul des ombres Dans la rade où roulaient les galions géants....

Mais, sans que leurs équipages puissent s'attarder à de telles rêveries, les. torpilleurs filent, et, parmi la flottille des bateaux pêcheurs, leurs grandesvoiles au vent pareilles à des ailes, ils passent tous deux au ras de l'eau ; ils glissent comme des squales silencieux.

Les voici à présent en vue de l'île d'Aix, qu'ils doivent rallier. Dans le lointain se profilent les lignes de la grande île d'Oléron, se dessinent ses phares et ses forts. Il est deux heures après midi ; le temps est magnifique. Le a 9 et le 20 sont au nord-nord-ouest de l'île d'Aix et se suivent, à 100 mètres l'un de l'autre. Quelques matelots apparaissent de temps en temps sur la carapace presque invisible dans le creux des vagues, puis redescendent dans le poste exigu.

Soudain, le lieutenant de vaisseau Lefèvre, commandant le //P, voit le W qui se présente par le travers. Pourquoi? Comment? A la suite de quel ordre fatal, mal conçu ou mal exécuté?... La collision est imminente, inévitable ! Déjà l'alarme est la même à bord des deux bâtiments ; les ordres se croisent, se multiplient.... Un cri, un juron!...

Trop tard!... Les deux torpilleurs se heurtent avec un bruit sec, au milieu d'un éclaboussement de vagues.

Le H9 se dégage immédiatement. Ses avaries sont légères ; il n'en est pas de même de l'autre : le ?0 a subi un choc si violent qu'il bascule ; deux de ses hommes se jettent à l'eau et nagent vers le //P. Le SO chavire complètement. Le voilfila quille en l'air, mais, comme doué de vie et se débattant contre la mort, par une volte brusque, imprévue, il se relève à demi, et reste sur le flanc quelques secondes. Plusieurs hommes à l'intérieur de sa coque, malgré l'étourdissement de cette rotation tragique, profitent du court répit. Ils culbutent le long de l'échelle, plongent et se sauvent. Une seconde fois le bateau chavire, mais sans retour cette fois, et coule à pic entraînant les malheureux restés dans ses flancs !

Le limonier Ellen a décrit le cercle complet avec son torpilleur, gans lAchcr la barre ; il l'abandonne enfin, et, vigoureusement, remonte à la surface où le canot Berthon du ii9 le recueille.

Le commandant du SO, l'enseigne de vaisseau Souviron, n'a pas reparu. On l'avait aperçu un instant, accroché à la coque, avec le second maître mécanicien Bonnardel et l'ouvrier Toullat, mais tous trois ont sombré, suivant leur bâtiment par douze mètres de fond. Avec les matelots Salon, Cadre, Portaspona, Despujols, ils portent à sept le nombre des victimesde la catastrophe.

Le H9 resta sur les lieux jusqu'à la fin du jour pour recueillir au moins quelque cadavre, mais la mer garda sa proie.

Le soir tombait; le iiO, seul désormais, reprit sa route, passa près de l'île Madame, et, guidé par la lueur des phares, se dirigea ver» l'estuaire de la Charente sinueuse, et remonta l'étroite rivière. Dans la nuit, il arrivait à Rochefort, où la triste nouvelle de la pertp du torpilleur 20 répandit la consternation et le deuil.

àe^ pera à (Jiieâ<kinJt

Qai voil Groix voit sa joie.

Qui voit Ouess&nt voit son sang!

(Provbrdb breton.)

DE môme, dit Reclus, que la pointe de Cornouailles se prolonge en mer par Tîle de Sein et toute une chaussée d'îles morcelées, de même, plus au nord, le large musoir de Léon se continue par une myriade d'îlots et d'écueils que termine, à Textrôme ouest, la terre d'Ouessant.

Cette île est entourée presque entièrement d'une ceinture de roches abruptes, noires, inabordables, percées de grottes; elle forme à sa partie centrale un plateau mollement ondulé, couvert de rases cultures, qui descend en pente douce vers un petit port de poche ouvert sur la haute mer.

Aux alentours, entre les roches, les écueils, les hauts fonds innombrables, sous les saules de vent incessantes, les eaux tournoient, les courants se heurtent en remous écumants. Un orage éternel gronde et s'acharne autour de ces granits immuables et sombres.

L'une de ces passes, où les marins du pays eux-mêmes ne se hasardent pas sans angoisse : le Fromvœurou « Grand-Effroi », sépare d'Ouessant l'île de Molène, à l'ouest de laquelle gisent, affleurant à peine, les sinistres « Pierres Vertes ».

C'est sur ces « Pierres Vertes » que, tour à tour, la furie des flots et l'inadvertance des hommes vinrent briser tant de navires; c'est sur ces « Pierres Vertes » que l'explorateur Mage se perdit une nuit avec tous ses compagnons de la Magicienne; c'est enfin sur ces « Pierres Vertes », à jamais célèbres dans l'histoire des désastres maritimes, que, le 17 juin 1896, le vaisseau anglais le Drummond Casile sombra avec les 251 personnes qu'il avait à son bord! Trois seulement furent sauvées.

Le Drummond Casile, vapeur de 3600 tonneaux, appartenant à la Compagnie Curry, de Londres, était parti de Capetown, le 29 mai 1896, avec

105 hommes d'équipage et 146 passagers, femmes et enfants pour la plupart.

La plus grande partie de la traversée se fit heureusement. Le 16 juin, le Drummond Caslle, approchant des côtes du Finistère, poursuivait sa route vers Londres, à toute vitesse, malgré la brume d'été qui s'étendait sur les flots.

La mer était aussi calme qu'elle peut l'être dans ces parages ; mais, au -cours de l'après-midi, le brouillard redoubla d'intensité. Le capitaine ordonna de ralentir la marche et n'avança plus qu'avec les précautions <l'usage ; il fit même pratiquer des sondages.

La plupart des passagers maudissaient cette brume malencontreuse qui retardait de quelques heures le moment où ils mettraient le pied sur le sol anglais; d'autres n'en ressentaient que plus vivement la joyeuse impatience <l'embrasser les êtres chers qui, là-bas, les attendaient.

Mais comme de toute façon la soirée de ce jour devait être la dernière que les passagers vivraient à bord, ils furent unanimes à décider d'organiser 4jprès le dîner un concert suivi d'une sauterie. ; Et la nuit vint.

La température était d'une douceur exquise. Les fanaux éclairaient le t pont. A leurs lueurs, les femmes et les jeunes filles, en toilettes claires,

• -causaient et riaient ; quelques-unes chantèrent ; leurs compagnes, de leurs

mains frêles, jetaient des applaudissements qui se perdaient dans l'immensité. Puis, un piano, un violon attaquèrent les premières mesures d'une

• Taise, et les couples, bavards et gais, ne tardèrent pas à tourner jusque sur I le pont à travers les fumées de la brume et sous les lumières du bord.

! Cette fête, fort réussie, dura jusqu'à dix heures et quart.

: A ce moment le capitaine distingua un feu, au loin, dans le brouillard. Il

le prit pour le phare d'Ouessant et se convainquit d'être dans la bonne route. Il mit donc le cap sur ce feu, qu'il devait reconnaître comme celui d'Ouessant-Creach avant de s'engager dans la Manche. C'est le point de repère indispensable, et les navigateurs qui entrent dans la Manche ou en ^sortent passent toujours en vue d'Ouessant. Toutefois, le capitaine du Drummond Caslle eut une hésitation : comment pouvait-il être déjà à hauteur de ce point? D'après la vitesse du paquebot, il ne comptait doubler Ouessant que quatre heures plus lard....

L'excitation de cette fêle mondaine, autour de lui, avait-elle alléré ce -soir-là ses facultés d'attention ? Toujours est-il que le commandant n'accorda pas crédit à ses doutes ; il crut reconnaître l'entrée de la Manche et mit le cap sur l'Angleterre.

Or, ce feu n'était pas celui d'Ouessant, c'était celui de l'île Molène; et le navire n'était encore qu'au sud-ouest de cette île. Celait une erreur de

Le '* Drummond-Castk s'cngtoutil en un instant.

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douze milles dans la direction; une erreur qui devait être fatale au Drummond C asile!

La plupart des passagers étaient encore sur le pont. Ils prolongeaient cette soirée délicieuse, s'entretenant avec complaisance de Tatterrissement prochain sur les côtes d'Angleterre, tout à leur joie de revoir la patrie ; quelques-uns s'attardaient au fumoir; les enfants dormaient....

Il était environ onze heures.... Un bruit rauque, prolongé, terrible, monte de la cale! Le capitaine et les matelots, les premiers, frémissent. Ils ont compris : on a touché! Le navire s'est élevé sur la mer, d'un saut brusque, puis s'est arrêté et tombe, s'enfonce, disparaît. L'avant baisse au milieu d'un remous qui s'élargit. Hagards, les passagers accourus sur le pont ont compris l'affreuse réalité; ils tourbillonnent dans l'épouvante. Le capitaine Pearce, sur la passerelle, le lieutenant Wood, à l'avant, essayent de les rassurer. Ils comptent sur la solidité des cloisons étanchcs.

Mais le Drummond Caslle coule, sans arrêt, irrésistiblement aspiré par le gouffre. Les passagers, pressés de tous côtés par les flots, étreints par la mort, crient, pleurent, luttent, s'embrassent.

Le capitaine, qui, maintenant, juge tout perdu, ordonne de metlre les embarcations à la mer. Les matelots se précipitent, dégagent les canots des portemanteaux, larguent les amarres.... Subitement — il n'y a pas dix minutes que le paquebot a touché — le Drummond Caslle sombre, d'un seul coup, comme un plomb, entraînant dans un remous immense barques chavirées et passagers hurlants !

Quelques-uns de ces malheureux reparaissent à la surface, roulés par les vagues... Ils poussent dans la nuit des clameurs lamentables, mais les flots impitoyables leur refoulent leurs cris dans la gorge. Ils coulent, les uns après les autres. Certains ont fermé leurs mains crispées sur un morceau de bois, un bout d'épave, mais, à demi asphyxiés, ils desserrent les doigts et disparaissent enveloppés du double suaire de la vague et de la nuit. A chaque instant un nouveau cri s'éteint dans les flots et dans les ténèbres.

A l'aube, trois survivants seulement sont là, sur le lieu du sinistre, soulevés par l'Océan : M. Ellis, quatrième officier; un passager, M. Macquor, et un autre passager. Et nul secours à l'horizon ! La mer, la mer immense et les brisants lointains.

Les trois infortunés, soutenus par des épaves, n'ont même plus la force de se diriger vers des récifs qu'ils aper(;oivent à proximité; la manœuvre serait

d'ailleurs périlleuse. Ils emploient toute leur énergie à se maintenir sur les débris llottanls.

Les premières heures du jour s'écoulent. A la fin, épuisé, le passager voisin de M. Macquor défaille et s'abandonne. Son compagnon d'infortune veut le retenir par sa ceinture; il lui échappe et disparaît.

Un bateau pécheur profile au loin sa silhouette légère. Le malheureux Macquor le hèle éperdumenl, mais on ne l'entend point. Il est à bout de forces ; le désespoir l'achève et il s'évanouit sur l'épave où, depuis la veille, il est ballotté.

Cependant, vers dix heures, le patron Joseph Berthelet, en se rendant à ses « casiers » dans sa « plate » Marie-Louise, aperçoit environ à deux milles au sud-ouest d'Ouessant, dans le courant de Fromvœur, une forme humaine qui s'agite. C'est Macquor, revenu à lui. I^e patron Berthelet, vieux brave qui n'en est plus à compter ses sauvetages, se dirige à la rame vers le naufragé; mais, à peine est-il à sa portée que celui-ci s'agrippe avec tant de violence au bordage qu'il va faire chavirer la légère embarcation qui est son salut. Berthelet se jette en arrière pour établir un contre-poids, puis il s'arc-boute, saisit Macquor par les aisselles et l'aide à se hisser hors du gouffre. Et il le laisse s'abattre, ruisselant, au fond du bateau.

Berthelet recueille en outre le corps d'une fillette de deux ans, la petite Alice Reed, dont le père est au nombre des noyés.

Non loin apparaît alors, dans le sillon des vagues, l'officier Ellis qui gesticule et, d'un visage suppliant, implore du secours. Le vieux pêcheur breton passe à peu de distance, mais sa « plate », déjà surchargée, ne peut donner place à Ellis. Berthelet fait force de rames ; il hèle des pécheurs dont les barques dansent près de Pennanroch. Le patron Botquelin, averti, se presse vers le lieu du sinistre et repêche Ellis ; l'officier est à bout de souffle, il respire à peine et, malgré les soins les plus empressés, il meurt, épuisé, entre les bras de ceux qui l'ont arraché aux flots.

Berthelet a conduit chez lui M. Macquor; il y a porté aussi la petite Alice Heed. La femme et les trois filles du vieux marin se multiplient, soignent et réconfortent le naufragé, puis elles revêtent l'enfant inanimé, innocente créature que la mort a laissée jolie, d'un petit costume breton, et retendent, toute blanche, sur un lit de parade qu'elles jonchent de fleurs.

Cependant, deux autres hommes, les timoniers Wood et Godbold, sont sauvés, comme M. Macquor.

LA PERTE DU a DRUMMOND CASTLE » 195

Au moment où le navire s'abîmait dans les flots, Wood se trouvait dans une petite embarcation qu'il était parvenu à démarrer. Entraîné par les tourbillons du Drummond Castle et pris sous la cbaloupe, il plongea, revint î\ la surface, saisit une planche et put, par ce moyen, gagner un panneau sur lequel se trouvait le matelot Godbold. Tous deux passèrent ainsi la nuit, à demi nus, blessés, la figure en sang, trempés par les embruns, assourdis par Tincessant hurlement des vagues exposés à mille dangers. Le matin, vers huit heures, le patron Mathieu Masson, du cotre Couronne de Marie, qui péchait à la pointe de Stiff, les a sauvés.

De tous côtés, maintenant, les cadavres apparaissent, abordent h Tîle Moléne, poussés par les flots. La population est sur la plage, commentant l'épouvantable drame.

Le maire, M. Masson, le syndic des gens de mer, M. (lolin, dirigent les recherches des corps. Ceux des passagères sont pour la plupart chargés de bijoux, la mort les a pris presque en plein bal. Les montres trouvées sur les cadavres sont arrêtées entre onze heures et onze heures et quart, moment du naufrage.

Tous les cotres des environs : la Marie, ÏAugiisline, le Courrier de Sainte- Anne, la Noire-Dame de la Garde, le Joseph el Marie, la Jeune Horlense, la Séraphique el Marie, la Marie-Philomène, se dévouent à la lugubre besogne.

Les corps sont débarqués à Molène et déposés provisoirement dans une auberge, où le recteur assisté d'un autre prêtre les bénit et les veille, tandis que, dans le petit cimetière tout proche, les fossoyeurs se liAtent à préparer des tombes.

Le consul d'Angleterre ù Brest est arrivé. La triste cérémonie des funérailles des victimes du Drummond Caslle se fait au milieu du recueillement de toute la population maritime de Molène et des pays voisins.

Les jours suivants, de nouveaux cadavres sont encore rendus par les flots au dévouement et à la piété des pécheurs bretons. Ils sont inhumés A Ladenez-Molène, îlot en face de Molène. (Test 1î\ que les parents, les amis d'Angleterre, avisés de la catastrophe, pourront pri(*r en plus grand nombre sur les restes de ceux qui leur étaient chers : c'est \i\ (pie les naufragés du Drummond Caslle sont le {)lus nond)reux.

Ainsi, cet îlot, vaste ossuaire qui se dresse tout près des sinistres « Pierres Vertes », témoigne i\ jamais d'un des plus terribles et lamentables holocaustes humains ofl'erts à l'Océan.

196 LES GHANDS NAUFRAGES

Lors de celle calasirophe inoubliable, la conduile des pêcheurs bretons provoqua l'admiration du monde entier.

Leur empressement n'eut d'égal que leur désintéressement; leur pitié, que leur délicatesse. La reine d'Angleterre crut devoir faire exprimer d'une manière toute spéciale ses remerciements et ses félicitations aux autorités et aux habitants de Molène et d'Ouessant, qui, dans ces tristes circonstances, se montrèrent animés de cet esprit de généreux dévouement qui est une des plus belles et des plus rares vertus dont puisse s'honorer l'âme française.

à ôe/re-c/Ceui^c^

Va donc^ le vent du nord, l'homme qn*un flot emporte.

Le cœur en deuil, les gas orphelins ; eh! qu'importe!

La mer qui fait tout ça ne le fait pas exprès.

Puis, la mer avant tout, et les autres après!

Houp! quand même, et gatment, en marins que nous sommes!

Tant que la mer vivra, U mer aura des hommes.

Jban Richepin, La Mer (Le gas).

ON désigne communément sous le nom de « navires banquiers » ceux de nos grands bateaux de poche qui s'élancent, chaque année, de nos côtes bretonnes, vers les parages de Terre-Neuve et d'Islande.

Ce sont des bricks-goélettes de 90 à 100 tonneaux, solidement pontés, de forme élégante ; leur équipage est d'une vingtaine de matelots. Dix mille de nos pe^cheurs se hasardent ainsi, annuellement, sur les mers grises, brumeuses et glacées, à la recherche du banc de morue qui viendra alourdir les lignes, puis charger les flancs du navire h le faire couler.

Le départ des flottilles se fait ordinairement en mars, par un morne et pAle soleil d'hiver. C'est toujours trop tôt, et fréquemment cette précipitation à partir pour occuper, là-bas, les meilleures places, sur le passage du flot poissonneux, innombrable et vivant, est la cause de sinistres navrants.

Ce départ des Islandais et des Terre-Nouviens pour des lieux d'où tant des leurs ne sont pas revenus, a fourni aux pieuses populations bretonnes l'occasion d'émouvantes cérémonies religieuses bien des fois décrites. On sait la N'ierge, protectrice des marins, sortie en grande pompe et processionnellement promenée sous un dais somptueux devant les navires balancés par la houle; on sait les bannières déployées, les croix dressées, et enfin la bénédiction du clergé, sur la mer et sur les bateaux... Et qui ne s'émeut d'imaginer par la pensée le peuple breton agenouillé sous le geste d'espoir et de miséricorde e! priant avec ferveur pour la vie des pères, des maris, des fils et des frères qui vont affronter des périls lointains...

198 LES en A NOS NAUFliAGES

Il n'est pas de dangers plus nombreux, ni de plus redoutables, que ceux auxquels s'exposent nos pôcheurs d'Islande ou de Terre-Neuve : coups de vent d'une violence soudaine, tenipôles et ouragans dévastateurs, paquebots aveugles passant à toute vitesse au travers des flottilles, et tant pis pour qui se trouve devant leur étrave tranchante et ne s'est pas garé à temps au bruit sinistre de la sirène retentissant au fond des brumes nocturnes; et surtout, oh, surtout! la banquise traîtresse plus dure qu'un t-écif sur une côte tourmentée, et qui approche, invisible, à Heur d'eau, et soulève, renverse, éventre le navire « banquier ». Ainsi qu'il advint du Vaillant qu'un écueil de glace prit en traître et, d'un choc, coula.

Le Vaillant était un beau et grand brick-goélette armé et immatriculé à Saint-Malo par la maison Coste et C'% armateurs. Son capitaine, Pierre François, de Dinan, était un vieux loup de mer, familier de Terre-Neuve.

Le 8 mars 1897, le Vaillant quittait son port d'attache à destination de Saint-Pierre, avec 23 hommes d'équipage et 47 marins passagers destinés à l'armement des goélettes locales : Y Intrépide^ la Décidée et la Vigilante.

Après une traversée mouvementée, il arrivait dans les parages de Terre- Neuve, par 46*^50 de latitude nord et 46° 55 de longitude ouest, et, dès ce moment, la navigation devenait plus difficile et plus dangereuse au milieu de glaçons innombrables qui dérivaient, épaves perdues des mers arctiques. Une brume épaisse accroissait encore le péril de la navigation. Le vent secouait et fatiguait le brick. Une neige incessante fouettait et aveuglait les matelots.

On était au 13 avril. Le Vaillant avançait à une vitesse de 7 nœuds 1/2, filant entre les glaçons, qui glissaient à bâbord et à tribord en masses trop fragmentées pour sembler un danger.

Dans la nuit, un choc épouvantable ébranle le bâtiment, de la quille à la flèche du grand mât.

Pourtant, l'homme de bossoir n'a rien vu ; les cartes ne révèlent la présence d'aucun récif. Mais il n'y a pas à se tromper : les glaçons n'étaient que les avant-coureurs de quelqu'île de glace, flottant entre deux eaux.

Le Vaillant vient de donner en plein contre une banquise à peine émergeante, invisible dans les ténèbres.

Le heurt a été si terrible que tout l'avant du brick est fracassé; une voie irrémédiable livre passage aux flots glacés qui se ruent dans la cale et envahissent le poste des matelots, (^es pauvres gens, surpris dans leur sommeil, montent précipitamment sur le pont. Le capitaine y est déjà. Tout espoir est perdu de conserver le Vaillant,,,

— Les canots à la mer!

Les hommes s'afl'olent au milieu des ombres opaques. La voilure n'a été

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