LE « VAILLANT » A TERRE NEUVE
qu'en partie amenée, de sorte que le Vaillanl, après avoir léjçèrement dévié, continue sa route en plongeant de Tavant, de plus en plus. Deux chaloupes et onxe doris sont suspendues aux portemanteaux. Une des chaloupes chavire ; les doris manquent d'amarres et de rames, de sorte qu'on ne sait comment les retenir aux lianes du Vaillanl; trois se perdent dans la nuit. La confusion augmenle. Plusieurs matelots que la terreur rend insensés, enjambent les bastingages et s'engloutissent dans la nuit et dans les flots. Cependant la seconde chaloupe est heureusement lancée ; 22 matelots s'y embarquent; les autres se répartissent dans les 8 doris qui restent.
Mais, dans le désordre général, les malheureux ne se sont munis ni de vivres, ni d'avirons; et quand ils y songent, il est Irop tard : le Vaillanl s'abîme au milieu d'un efl'royable remous.
Les voilà donc en pleine nuit sur une mer houleuse, exposés ù un froid humide et pénétrant, sans nul moyen de se diriger et à la merci de la mer et du vent. Les moindres lames les submergent, et c'est à peine s'ils peuvent arriver à vider, à l'aide de leurs sabots, l'eau qui menace de faire couler leurs embarcations.
Pour comble d'infortune, les 8 doris et la chaloupe sont tout de suite dispersées, au gré des courants. Les naufragés se hèlent dans la nuit et, de minute en minute, leurs voix se répondent plus lointaines. Ils se sentent emportés, séparés et perdus...
Sur l'une des doris, 8 hommes sont groupés. Us n'ont d'autre espoir que d'être recueillis, au jour levant, par un navire de passage; ils ne peuvent ni manœuvrer ni diriger, ni tenter quoi que ce soit pour se sauver. Leur sort est celui des épaves. Il leur est même impossible de porter secours à un de leurs camarades, Habet, qui appelle désespérément, à 8 ou 10 mètres d'eux, agrippé sur une doris renversée ; il se noie en cherchant à les rejoindre à la nage.
Un jour se passe pour ces 8 hommes, dans les plus cruelles angoisses. Au large, rien : ni chaloupe, ni doris, ni secours!
Le 15, c'est-à-dire le surlendemain du naufrage, le destin les rapproche d'une autre doris, montée par le capitaine, le saleur, le mousse et deux matelots. Le capitaine déclare aux 8 hommes qu'il a quitté son bord le dernier sans avoir pris de provisions, el qu'il va s'efl'orcer de naviguer vers l'est pour avoir plus de chance d'être recueilli ; il reviendra ensuite à leur secours.
La doris du capitaine s'éloigne.
Jamais plus nul ne la reverra !
Sur l'embarcation des 8, ce jour même, un des matelots, du nom de Gicquet, succombe de froid, de faim et de faligue. Le lendemain 16, un de ses camarades, Carré, le suit dans la mort.
Et la situation des survivants est épouvantable. L'âpre bise du pôle, la faim, la soif, la fatigue semblent s'unir pour les torturer affreusement. La douleur devient si aiguë, si ardente; l'instinct de la conservation rompt si violemment une fois de plus toutes les lois naturelles et morales, qu'ils se décident d'un commun accord à découper des lambeaux de chair sur le cadavre d'un de leurs camarades expirant et à s'en repaître.
Le 18, au matin, un nouveau décès se produit, celui du matelot Duteil. Les survivants savent maintenant comment apaiser leur faim. Mais une soif lancinante, horrible dessèche leur gorge d'une flamme infernale. Ils perdent la raison, se jettent sur le cadavre de Duteil, lui ouvrent la poitrine, collent leurs lèvres frémissantes sur la région cardiaque, aspirent avidement quelques gouttelettes de sang et s'en abreuvent avec délices.
Cette scène atroce est la dernière de leur horrible odyssée. Quelques heures plus tard, ils distinguent une voile à l'horizon. Ils tendent et agitent désespérément un lambeau d'étoffe. Ils sont aperçus et, peu après, le Victor-Eugène, capitaine Eve, de Saint-Malo, les recueille et son équipage leur prodigue les soins nécessaires.
L'un d'entre eux a les deux jambes gelées, les trois autres, les pieds seulement. Le Viclop'Eugène arrive à Sainl-Pierre le 27 avril avec les quatre naufragés, que l'on transporte aussitôt à l'hôpital militaire.
Quelques jours plus tard, la goélette Amédée, capitaine Fortin, louche à son tour à Saint-Pierre. Elle a trouvé et recueilli en mer, dans la nuit du 20 au 21 avril, quatre autres naufragés du Vaillant,
Ces malheureux sont les seuls survivants des 22 hommes embarqués dans la chaloupe. Huit jours ils sont restés en mer, sans vivres et sans avirons, et successivement 18 d'entre eux ont succombé de froid et d'épuisement. Le chien du bord qu'ils ont tué et mangé, quelques morceaux de glace arrachés à un iceberg dont ils se sont désaltérés, leur ont permis d'échapper à la triste fin de leurs camarades. Ils vivront, sauf un d'entre eux, trop affaibli, qui meurt entre les bras des médecins.
Sept hommes, dont 5 estropiés, 7 hommes seulement, Gallet, Delarose, Agenais, Dagorne, Tellicr, Maubèche et Boulanger ont donc survécu des 70 pêcheurs bretons que portait le Vaillant,
Tous les autres sont morts ; tous les autres reposent au fond des eaux glacées. Et leur souvenir subsiste seulement au cœur de ceux qui, jadis, les aimèrent.
oûu/e a/ieauerre iia/i& cieiia^ /iaumiae{LJ cÂe // y/uii/ie // el cÀe // J/ùernmac //
Remember of the Maine!
L'EXPLOSION du Maine a été le prélexle avoué de la guerre hispanoaméricaine; le nom de Merrimac se rallache à un épisode du blocus de Santiago de Cuba, épisode qui fut la cause déterminante de la fin de la lutte entre TEspagneet les États-Unis.
On peut dire que le naufrage émouvant du Maine commença les hostilités sur mer entre la jeune République américaine et la vieille Monarchie espagnole, et que la perte héroïque du Merriniac les termina.
Au mois de février 1898, la situation était déjà très tendue entre le peuple américain et le peuple espagnol. M. Dupuy de Lùme, ministre d'Espagne à Washington, avait jugé, en termes plus que vifs, l'altitude politique du président Mac Kinley, dans une lettre absolument privée, adressée à Tun de ses amis.
Cette missive fut, on ne sait comment, interceptée par la junte insurrectionnelle cubaine et livrée à la publicité.
L'indignation, suscitée par les expressions employées dans ce document, éclata. Les États-L'nis étaient fort montés, d'autre part, contre l'Espagne. Une réparation fut formellement demandée au gouvernement de la Heine- Hégente, cjui l'accorda: M. Dupuy de Lùme dut donner sa démission. Les relations entre les deux peuples purent redevenir officiellement pacifiques.
Mais les jingoïstes américains ne se déclarèrent pas satisfaits ; ils continuaient, au contraire, h pousser des clameurs belliqueuses et à préparer la guerre en sourdine, cette guerre qu'ils voulaient depuis si longtemps.
C'est dans ces conjonctures que, par mesure diplomati(|ue, et pour témoigner que malgré les excitations des journaux « jaunes », tout dissen-
202 LES Cn.WDS NAUFRAGES
limenl étail oublié, le gouvernement américain désigna un navire de guerre chargé d'aller visiter successivement tous les ports de Cuba, tandis qu'en retour un croiseur espagnol devait faire escale dans divers ports des Etals- Unis.
Le navire américain s'appelait le Maine.
Le Maine était un superbe cuirassé de 6682 tonneaux, armé de 4 pièces de 254 millimètres, de 10 canons à tir rapide de 54 millimèfres, de plusieurs pièces légères, et de nombreuses mitrailleuses. Il avait un équipage de 400 hommes commandé parle capitaine Sigsbee.
Le Maine arriva à la Havane dans les premiers jours de février et fit solennellement son entrée en rade, salué par les batteries des forteresses et les canons des navires de guerre à Tancre dans le j)ort.
Au soir du 15 février, il était immobile à son mouillage, sur Teau tranquille. Les matelots que leur service ne retenait pas sur le pont, étaient descendus dans le posle de Téquipage, en raison du froid assez vif; les uns jouaient aux cartes, d'autres fumaient, d'autres enfin, fatigués, dormaient déjà dans leurs hamacs. Les officiers, qui venaient d'achever leur dîner, s'étaient réunis dans le carré.
A terre, le môme calme profond régnait. La nuit était obscure ; seules, les lumières du port marquaient de points brillants la ligne sombre des quais.
A neuf heures et demie le commandant monta sur le pont afin de s'assurer que tout était en bon ordre : il vit les feux allumés, l'homme de (fuarl à son poste; il redescendit en toute satisfaction prendre quelque repos dans sa cabine.
Mais à peine y était-il que, sans que rien put faire prévoir une telle catastrophe, exactement i\ 9 h. 40 minutes, une détonation formidable retentit. Le Maine eut un craquement de toute sa robuste membrure. Une lueur immense illumina la rade entière avec la rapidité et l'intensité d'un éclair, et les échos des montagnes voisines répercutèrent en roulements de tonnerre ce bruit épouvantable.
Le Maine venait de sauter.
La force de l'explosion l'avait soulevé entièrement au-dessus de l'eau.
Comme il retombait, une seconde explosion se produisit plus effroyable encore: ses soutes à poudre éclataient toutes à la fois.
Ce fut un prodigieux jaillissement de fiammes. Là où se trouvait un instant plus tùt le Maine, un volcan parut en éruption, durant quelques secondes. A travers l'espace d'innombrables débris de métal et de bois, tuyaux de cuivre, garnitures d'acier, barres de fer tourbillonnaient, volaient et retoni-
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baient en pluie jusqu'à des distances considérables. Le massif cuirassé, tordu, brisé, rompu comme un fétu, coulait en même temps par Tavant et par Tarrière. Nombre de matelots avaient été broyés à Tintérieur de la citadelle flottante; d'autres, blessés, se hissaient sur le pont, ou ce qui restait du pont, avec des cris de douleur et d'effroi. Les plus valides couraient éperdus au milieu des flammes et des détonations. Les eaux, violemment refoulées, se refermaient avec un rugissement de rage et roulaient les vivants et les morts dans leur écume.
A bord des navires en rade et dans les habitations du port, le fracas de la double explosion avait répandu l'épouvante.
Le premier moment de crainte et de stupeur passé, on accourut de toutes parts sur le lieu de la catastrophe, où convergeaient déjà des projections de lumière électrique.
Le spectacle était affreux.
Au milieu de remous pleins de sourds grondements les débris du Maine achevaient de sombrer. Des malheureux se débattaient dans une eau ensanglantée, des lambeaux humains surnageaient. Une canonnière espagnole, un vapeur américain en recueillirent un grand nombre.
Sur 100 hommes, matelots et officiers que portaient le Maine, 270 avaient péri, broyés ou noyés, HT) étaient blessés, ir> seulement avaient la chance prodigieuse de se trouver sains et saufs î
On se souvient de l'émotion considérable qu'une telle catastrophe, survenue dansdes circonstances si graves, souleva aux États-lnis, en Espagne et dans le monde entier.
Le maréchal Blanco, gouverneur de la Havane, alla, le lendemain du sinislre, exprimer sa sympathie aux survivanis du vaisseau explosé. Le gouvernement espagnol fit parvenir ses condoléances au gouvernement américain.
(Cependant on se perdail en conjectures sur les causes de celle terrible explosion. A bord du Maine, on avait constaté jusqu'à huit heures du soir la température normale des soutes à poudre, sauf toutefois celle de la soute arriére, affectée aux munitions des (*anons de dix j)ouces, et (|ui, du reste, n'éclata pas, ainsi (|ue les scaphandriers le constatèrent ensuite. La discipline était excellente à bord. Les Américains n'admettaient point (|ue par le fait d'une négligence d(* service, d'un manque de surveillance, d'une inii)rudence ou d'un accident, une explosion eût pu se produire sur le Maine et entraîner sa perle. (Quanta supj)oser (|u'un ennemi, un traître, se fût glissé à bord, — pour parvenir jusqu'aux poudres et les incendier, sans être dérangé ou reconnu, — c'était impossible !
20i LES GRANDS NAUFRAGES
De discussion en discussion, d'hypothèse en hypothèse, refTervescence allait en augmentant aux Etats-Unis. Des insinuations vagues se firent jour, se précisèrent en accusations formelles, et Topinion américaine commença à croire que le désastre avait été causé par une torpille ou une mine sousmarine, et que les Espagnols n'y étaient pas étrangers.
L'amiral commandant en chef Tescadrc américaine du nord de TAtlanlique nomma une commission d'enquête. Cette commission, exclusivement composée d'officiers supérieurs, partit immédiatement pour la Havane sur le navire de guerre le Bougrone. Elle entendit le capitaine Sigsbee, échappé à la catastrophe, interrogea les matelots survivants et fit explorer par des scaphandriers la coque du bâtiment coulé.
La commission gardait le secret sur ses découvertes, quand le journal américain le New-York Herald, publia, à la date du 28 février, la note suivante :
a // semble établi que F explosion qui a détruit le Maine s'est produite sous la quille du navire et que les magasins à poudre nont eu aucune part dans r explosion, comme on r avait cru tout d'abord.
La catastrophe aurait donc été déterminée par une mine sous-manne. ^
C'était là, en termes clairs, une accusation qui pouvait faire naître un « casus belli ».
Le gouvernement espagnol protesta, affirmant qu'il n'existait aucun engin sous-marin dans le port de la Havane ; les journaux américains répliquèrent en maintenant qu'il en existait et que le fait était établi par une carte déposée à la bibliothèque de Washington ; cette carte déterminait la position exacte de ces iiiines, reliées au rivage, et à proximité desquelles le Maine avait été mouillé.
Mais les Espagnols, eux aussi , avaient nommé des commissaires-enquêteurs. Ils aboutirent à des conclusions absolument opposées à celles des commissaires américains. Ils attribuèrent l'explosion à des imprudences commises à bord, imprudences si graves qu'elles auraient amené le feu jusque dans la soute aux poudres.
Où était la vérité dans ces opinions contradictoires? On ne le saura jamais. Les constatations étaient extrêmement difficiles à faire. La passion et la haine augmentaient de jour en jour. Les deux pays voyaient leur honneur et leurs intérêts engagés dans cette triste aventure. Chacun d'eux s'acharnait h imimter à son adversaire la responsabilité du désastre.
Et quoi qu'il en fût, en réalité, la guerre devenait plus inévitable que jamais. Les Américains s'y excitaient quotidiennement par ces mots fatidiques : devenus pour eux le « delenda Carthago » du vieux Caton : « Remember of the Maine! » (« Souvenez-vous du Maine ! ») Et c'est h ce cri qti'Hs assaillirent l'Espagne, aux Philippines età Cuba. - -