‹ Les grands naufrages drames de la merChapitre 38 sur 63 · LE « MAISE » ET LE << MERRIMAC · texte numérisé non relu

LE « MAISE » ET LE << MERRIMAC

Quant à IVpisode dramatique du Merrimac, outre qu'il est un fait de guerre remaniuable, il constitue un naufrage volontaire, événement rare. Les marins qui montaient ce navire le coulèrent eux-mêmes, au risque de leurs jours, et de propos délibéré.

I/amiral espagnol Cervera, après une série de manœuvres admirables où il était parvenu à dépister, plusieurs semaines, les cuirassés américains, s'était réfugié avec toute son escadre dans la baie de Santiago de Cuba. La flotte américaine vint Ty bloquer.

Elle comptait vingt navires sous les ordres du commodore Schley et de l'amiral Sampson, vingt vaisseaux parmi lesquels des cuirassés de premier ordre munis d'un armement des mieux perfectionnés : VIoiva, le Massackusets, le Brooklyn, le Texas, le New-Orleans, le Marblehead, le Minneapolis, VOregon, etc., et enfin le Mervimac, vieux garde-côtes bors de service et qu'on cbargea de ferraille dans un but tout particulier.

Le 3 juin 1S9S, à trois beures et demie du matin, c'est-à-dire au petit jour, deux vaisseaux américains se dirigent vers le goulet qui est l'unique et étroit accès de la baie de Santiago. I^'un d'eux est un grand cuirassé, l'autre, le Merrimac, Ils semblent vouloir forcer la passe. Les forts de la côte, notamment le fort Morro, commencent à les canonner ; le cuirassé espagnol lieina Mercedes, secondé par les destroyers Furor et Plulon, unit son tir à celui de la côte. Soudain, le cuirassé américain stoppe et laisse le 3/e/Ti//iac avancer seul sous le feu. (^e bâtiment criblé de mitraille n'est monté que par sept bommes : trois Américains, dont le jeune lieutenant Ilobson qui a le commandement, deux Irlandais, un Allemand, un Français, Georges (Iharette ; sept béros qui s'exposent «^ la mort pour l'exécution d'une manœuvre singulièrement ingénieuse.

Le Merrimac s'avance jusqu'au milieu du goulet, stoppe A son tour, et, à la stuj)éfaction et au désespoir des Espagnols, coule lentement sur ])lnce, par l'c^lTet d'une voie d'eau que son équipage a ouverte dans ses flancs.

Les îuulîui(Mix marins, ]cuv manœuvre accomplie, se jettent dans une cbaloupe et font fonMMb» rames pour rejoinchr l'escadre américaine. Mais ils ne peuvent aller si vit*» (|u'ils nr soient entourés par les destroyers <»spagnols et capturés. Ils sont conduils à boni cb» la Reina Mercedes, (»t, du reste, traités avec égards.

Le cuirassé qui accompagnait le Merrimac riait rcslé sous b» leu du fort Morro et des biUimenls espagnols. Il battit alors en n»lrait(» sous une canonnade nourrie qui Tavaria graviMnenl.

Dans 1(> goulel, \o Merrimac n'obstruait pas complètement la passe, mais

il constituait un dangereux obstacle pour l'escadre espagnole, si elle tentait de sortir du guêpier où elle s'était placée ; et c'est là tout ce que souhaitaient les Américains qui tenaient à se réserver la faculté de franchir eux-mêmes rentrée de la haie de Santiago si l'occasion s'en présentait.

Les événements devaient bientôt démontrer que leur plan avait été remarquablement conçu et exécuté : un mois après, exactement le 3 juillet, l'escadre de l'amiral Cervera, en essayant de s'évader, se faisait anéantir à la sortie du goulet!

A la prime aube, le Viscaya et YOquendo apparurent successivement. Avant d'avoir pu se mettre en état de riposte efficace, ils étaient canonnés, désemparés, mitraillés et rejetés à la côte où ils s'échouèrent. Le Maria- Teresa leur succéda. De leurs obus explosibles, les cuirassés américains habilement postés, ravageaient affreusement les flancs de ce navire. Le Maria-Teresa coula, sans avoir pu répondre à ses adversaires. Mais les marins espagnols furent vaincus, et non pas soumis. Le Maria-Teresa disparut en entraînant glorieusement dans les flots le pavillon hispanique.

Le Viscaya et YOquendo, abîmés à la côte, essayèrent un semblant de défense. Mais leurs munitions inférieures, leurs canons sans portée suffisante ne pouvaient arrêter l'ouragan de fer et de feu qui s'abattait sur eux.

Qui ne se souvient de cette bataille, la plus importante et la plus sanglante des rencontres des bâtiments de guerre de la marine moderne ?

Les machines éclatent ; l'incendie crépite sur le pont ; les Espagnols vont et viennent sous les obus et dans la fumée, démons qui bondissent entre la flamme et l'onde. Les soutes à poudre explosent et les derniers cuirassés de l'Espagne se couchent dans la vase de la côte, entièrement anéantis.

Une chaloupe à vapeur détachée par le Gioucester vient sauver les marins de la reine, qui surnagent et rougissent de leur sang la mer chargée d'épaves. L'amiral Cerverâ est recueilli, blessé au bras ; 1 300 marins sont pris avec lui, et plusieurs centaines manquent, tués ou noyés, morts pour leur pays.

Ce désastre est le coup suprême de la fortune contre les Espagnols. Ils ont perdu désormais leur empire colonial ; mais, du moins, l'honneur de l'Espagne est sauf, et les siècles h venir diront si la nation ibérique, si longtemps maîtresse du monde, ne connaîtra plus la gloire et la puissance d'antan...

C'est quelque chose d'avoir ou Washington, mois c'est quelque chose aussi d'avoir eu Charles-Quint.

Elle roule à travers les mornes étendues D*où montent sur les eaux tant de voix éperdues^ Quand la tempête fait trembler les malelolsy El réveille les morts endormis dans les flots.

LA i»erte du paciucbol la Bourgogne coulanl en quchiues iiiinules, par Icinps de brume, au larj^e de la Nouvelle-Ecosse, éinul le uionde entier et mil la France en deuil.

Le nombre des morts approcha de GOO !

L'Océan exiji^ea cette hécatombe humaine, à peine un an après qu'à Paris le feu avait ravi d'un seul coup tant de victimes dans l'épouvantable incendie du Bazar de la Charité.

Après les flammes dévorantes, ce fut le tour des flots implacables. El comme pour ajouter à l'épouvante du drame, à cette heure tragiciue, les cris des malheureux naufrafi:és de la Bourgogne, victimes de la cruauté des éléments, répondirent, sur les côtes d'Amérique, à la canonnade qui, à quelques centaines de milles plus au sud, retentissait, sur les côtes de (^uba, couvrant aussi la mer de naufragés, victimes, ceux-là, de la lutte sanglante des passions et des intérêts humains.

La ^of/r^oz/Aie était un paquebot construit en 1886 à la Seyne, par la Coml)agnie des Forges et Chantiers de la Méditerranée. Il avait 150 mètres de long sur IT) m. oO de large, jaugeait 71VX) tonneaux et pouvait contenir près de 1 ôOO i)ersonnes dans ses flancs immenses. Sa machine, du système Compound, à pilons avec cylindres superposés, type tandem, ses douze chaudières, ses moteurs de 80(H) chevaux, lui permettaient de développer une vitesse de 18 nœuds.

Ses (piatre ponts complets avec tenguc à l'avant, dunette à l'arrière et roufs au centre, recouverts par des ponts-promenades reliés entre eux au

208 LES GBASDS NAUFRAGES

moyen de passerelles volantes, lui donnaient Taspecl grandiose et fort d'un bAtiment qui semble n'avoir rien à redouter de la fureur des flots. A Tinterieur, le confort le plus grand : ses luxueux salons éclairés à la lumière électrique présentaient cette richesse de décor et d'ameublement qui charme le passager et lui donne l'illusion rassurante d'être en sûreté dans une sorte de palais soigneusement gardé et où rien n'est à craindre.

Aussi bien les mesures de sécurité avaient été multipliées sur ce bâtiment modèle.

Un tuyautage complet d'eau salée se raccordait aux bouches d'incendie placées en grand nombre dans les cales et dans les couloirs. Des cloisons étanches divisaient le vaisseau en dix compartiments, et les chambres des machines étaient spécialement protégées par d'épaisses cloisons longitudinales. Enfin, recours suprême ! dix embarcations de sauvetage et deux baleinières se balançaient aux portemanteaux, prêtes à parer aux pires accidents.

Quant à l'équipage, il se composait, matelots et serviteurs, de 220 personnes. Il était commandé par un officier d'élite, le lieutenant de vaisseau Deloncle. , . . ,

Né en 1854, Deloncle était sorti de l'École navale en 1870. Il avait pris part aux campagnes d'Indo-Chineet de Tunisie, comme officier d'ordonnance de l'amiral. Barrera, puis fut nommé professeur au Borda, en qualité de lieutenant de vaisseau, et promu au grade d'officier de la Légion d'honneur.

Il passait auprès de ses pairs et de ses supérieurs pour un esprit ferme et cultivé, doué des qualités d'énergie et de dévouement qui font les grands marins. .

En 1894, il entra à la Compagnie transatlantique; il commanda la Champagne et la Normandie ; puis la Bourgogne lui fut confiée. C'était la deuxième traversée qu'il accomplissait avec ce paquebot.

Tant de précautions et de soins dans la construction et dans l'aménagement de ce navire, tant de science et d'expérience dans sa direction ne devaient pas parvenir à éviter la catastrophe, ne devaient pas même servir à en atténuer l'horreur !

La Bourgogne était partie de New-York, le 2 juillet 1898, par un clair soleil ; elle pouvait compter sur une de ces traversées merveilleuses comme en accorde la saison d'élé.

Il y avait à bord, outre l'équipage, 191 passagers de première classe, 125 de deuxième, 296 de troisième ; en tout, 832 personnes.

Le 3 juillet au soir, la Bourgogne i^c trouvait au large d'Halifax, à un peu plus de 50 milles de l'île de Sable. Ces parages sont dangereux. La roule de

LA « BOUnGOGXE » ENGLOUTIE 209

nos transatlantiques y coupe la voie suivie par les bâtiments qui vont d'Irlande à Halifax; souvent, ces navires luttent de vitesse, cherchant à se devancer; les collisions sont fréquentes et terribles.

Le capitaine Delonclc, brave, mais prudent et humain, n'aimait pas à passer par cette route ; il avait plusieurs fois manifesté son opinion à ce sujet.

Pendant la nuit du 3 au 4 juillet, le brouillard tomba, brouillard d'été, lourd et dense. Ijîï Bourgogne filait, ses fanaux allumés, sa sirène en action. Tout reposait à bord, sauf Tofticier et les hommes de quart. La nuit s'écoula sans accident ni incident. Los premières lueurs de l'aube apparurent, les premières lueurs de ce jour du l juillet 1898 où tant de créatures humaines, dans cet instant encore endormies et coudantes, à bord du magnifique paquebot, allaient brusquement disparaître de la vie!

Le brouillard était toujours opaque ; l'homme de barre ne distinguait rien à plus de 20 ou 30 mètres du bâtiment. A voir la mâture de la Bourgogne, grise sous le petit jour gris, et noyée de brume, on eût dit quelque vaisseau de rêve ou de légende naviguant dans les nuées. Dans ce brouillard intense le silence, troublé seulement par le rythme sourd des machines et, de temps en temps, par le bruit de la sirène, était tout autour du paquebot profond et impressionnant. La mer, invisible à travers la brume, semblait absente ou, par magie, plongée elle aussi dans le sommeil.

Cinq heures !

A ce moment, l'homme de quart entend sous le vent le sifdet d'un navire très proche. Le paquebot répond par un coup de sifflet bref, strident. Et, avant qu'on ait pu tenter la moindre manœuvre, un grand voilier de fer avec ses hautes vergues sort du brouillard, à portée de voix, et se dresse à tribord par le travers de la passerelle.

Le choc est inévitable....

Il se produit brutal, retentissant; les deux bâtiments s'immobilisent dans un même sursaut. Le navire abordeur, le Cromarlgshire, n'est qu'un voilier en fer de 3000 tonneaux, muni d'une machine, mais ne marchant, au moment de la collision, qu'à une vitesse de 5 nœuds, et tandis qu'il ne reçoit qu'une longue éraflure qui balafre tout son flanc à bâbord, il fait à la Bourgogne une avarie efl'royable. Son bout-dehors de foc pénètre avec fracas dans la passorolle, et son bossoir, faisant voler en éclal la baleinière de tribord, entre dans le flanc du Iransallanliquo, près de la chambre des machines, brise le pontet le spardeck, du rouf des premières jusqu'à celui du commandant.

('/est une voie de 7 mètres de largeur sur o mètres de profondeur par où l'eau pénètre en grondant.

2iO LKS GnA\DS NAUFliAGLS

La Bourgogne vire de bord et s'éloigne du voilier ; elle lance de longs coups de sifflet, telle une bôle blessée qui hurlerait lamentablement.

Déjà, tous les matelots sont sur le pont, pâles, mais calmes, attendant des ordres. Les passagers apparaissent à toutes les écoutilles, les yeux pleins d'effroi, le visage décomposé par l'angoisse. Le choc les a brusquement réveillés ; le bouillonnement de Teau qui se rue par la plaie béanlc du navire, la plainte du sifflet, continuelle, éperdue, leur ont révélé la gravité et Timminence du péril. Ils sont demi-nus, frissonnants dans l'aube pâle, déjà semblables à des spectres.

Le commandant les rassure, les encourage du geste et de la voix. Puis il prescrit les mesures de circonstance, promptement, énergiqucment.

Une partie des matelots s'active aux pompes d'épuisement. Le commandant ordonne de régler la route au Nord lO** Est et fait donner « toute i» la vitesse. Il veut tenter d'atteindre l'île de Sable qui est à 70 milles environ, et d'y échouer son navire. Ce parti lui semble le meilleur — et qui dira que, dans la confusion qui régnait à bord et au milieu du brouillard qui paralysait l'organisation du sauvetage, il eût été mieux inspiré en restant sur place pour attendre du secours de l'inerte et indifférent Cromartgshire, déjà éloigné de plusieurs encablures et tout entier occupé de ses propres avaries?

Mieux à même que personne de juger ce qu'il convenait de faire, le commandant Deloncle prit une décision qui était à la fois sage et désespérée. Il avait pu voir, du premier coup, que son navire était p.?rdu; mais s'il ne coulait pas sur-le-champ et tenait bon seulement quelques heures, il atteignait un îlot, et tout le monde avait la vie sauve. C'était une chance à tenter, une dernière carte à abattre. Il s'y risqua, conscient de son droit et de son devoir, et il perdit : il jouait contre le Destin.

Voilà donc la Bourgogne lancée vers l'île de Sable.

La coque frémit avec un sourd grondement, le navire fuit, aussi vite qu'il peut, mais il sent au côté un poids qui, de plus en plus, s'alourdit et devient invincible. Le paquebot s'incline à tribord, l'eau s'insinue par les tuyaulages; la machine ralentit son mouvement, et enfin s'arrête, paralysée; l'immense bâtiment s'immobilise et penche, penche....

On fait des signaux de détresse... Peut-être le navire abordeur apportera-t-il quelque secours? On ne le voit plus dans la brume, mais on continue d'entendre son sifflet qui semble, lui aussi, désespéré. On tire des bombes, on lance des fusées. Le Cromarlgshire répond de son canon d'alarme.

Alors, le commandant réunit en hâte ses officiers, leur donne brièvement ses ordres suprêmes et leur serre une dernière fois la main.

Les passagers se sont répandus en désordre sur le pont. C'est un flot

LA « BOUnCOGSE » ENGLOUTIE 211

humain pleurant, sanglotant, rugissant, plus tumultueux que le flot écumant qui bat et attire toujours davantage, irrésistiblement, la Bourgogne entr ouverte. Le navire se couche et coule, et rien ne pourra le sauver. La panique est à son comble et, dans Taffolement, les scènes d'atrocités se confondent avec les scènes d'héroïsme.

On s'étouffe, on se frappe, on se déchire, on s'égorge autour des canots de sauvetage. Les yeux s'enflamment, les dents mordent; les couteaux brillent entre les doigts. Et, dans cette mêlée, des hommes se dévouent, sans un mot, sans un cri, protégeant des femmes, soutenant des vieillards, portant des enfants.

L'un des canots est descendu; il est surchargé de passagers. Quand même, une trentaine d'émigrants se glissent le long de la coque du grand bûtiment qui sombre. Malgré les supplications des passagers, ils se jettent comme des forcenés sur la frêle embarcation... Elle chavire, engloutissant tous les malheureux qu'elle portait.

Des matelots descendent une baleinière sur ses palans ; elle est également trop remplie. Avant d'avoir atteint la surface des eaux, elle se rompt sous le poids. Les infortunés qu'elle contenait disparaissent dans les flots.

Plusieurs Italiens de Tentrepont brandissent des lames .ensanglantées, frappent dans la chair des femmes et des enfants pour s'emparer des meilleures places dans les embarcations. Seize Autrichiens sont parvenus à détacher et à lancer un canot dans lequel ils se trouvent seuls avec un Français. Ce canot en porterait le double; ils fuient. Sur leur passage des cris s'élèvent, des faces à demi asphyxiées, des bras à bout de force se tournent vers eux, implorants ; des mains s'accrochent au bordage. Les Autrichiens tranchent les doigts à coups de couteau, frappent sur les crftnes à coups d'avirons ; le Français proteste ; on le menace de le jeter par-dessus bord.

Et la Bourgogne penche, penche toujours de plus en plus....

Des femmes et quelques enfants se sont groupés dans une embarcation, et restent 15, suspendus; les femmes crient ; elles supplient qu'on les détache et qu'on les fasse glisser c^ la mer. On passe, on court à leurs côtés sans les voir ni les entendre — et personne ne les descendra.

Le grand navire so penche, se penche et s'enfonce encore davantage!

Un homme échevelé, les yeux hagards, injectés de sang, gesticule au milieu d'un canot où il est seul. Nul n'ose approcher; il est armé d'un coutelas qu'il brandit. (Ve^^i un alcoolique devenu subitement fou. Un jeune

212 LES CILWDS NAUFRAGES

timonier de dix-huit ans, Devais, passe derrière lui promplemcnl et l'étourdit d'un rude coup sur la nuque. Le canot est ainsi reconquis.

A l'avant du bâtiment une rixe terrible éclate. Des matelots distribuent des ceintures de sauvetage. On les leur arrache, on se les dispute. Les plus robustes s'en entourent hâtivement et se jettent à la mer ; mais dans leur précipitation ils les ont placées trop bas, à la taille, au lieu de les nouer sous les aisselles; ils ne peuvent maintenir leur équilibre, plongent, la tôle en avant, et se noient.

Le lieutenant Pichend aide à mettre un canot à la mer. De nombreux passagers s'y sont réfugiés; il va y prendre place à son tour.... La grande cheminée d'arrière s'abat, le tue net et fait sombrer le canot.

Le lieutenant Delinge a, de son côté, dirigé l'embarquement d'un certain nombre de passagers et de matelots dans un canot léger. Le canot est plein. L'officier s'abslient d'y monter :

« Débordez! » commande-t-il.

Les malelols s'étonnent, insistent pour qu'il se sauve avec eux.

Mais Delinge s'impatiente :

« Ce n'est pas la question! dit-il. Débordez! »

Et, sublime, il reste sur l'épave qui va descendre dans l'Océan!

Une femme tombe à l'eau (M"*' Laçasse, de Plainvillc, New-Jersey), son mari s'y jette à sa suite et la soutient. Des chaises liées flottent auprès d'eux, ils s'y accrochent.... Ce sera la seule femme sùuvée de la Bourgogne,

Quelques passagers de première classe se sont groupés au bas de la passerelle ; ils entourent le commandant, épient ses moindres mouvements, boivent avidement les paroles d'encouragement qu'il leur prodigue, sans qu'il ait luimême aucun espoir. Cet officier qui conserve tout son sang-froid, ce mari, ce père de famille — il a une femme et cinq enfants, en France, attendant son retour — qui contemple le désastre sans trembler et voit, sans frissonner, la mort venir du fond de l'onde, les anime de son courage. Jusque dans l'abîme ils le suivront, soumis comme lui c\ l'inévitable fatalité.

Cependant, parmi eux un homme pleure abondamment : il tend ses deux petits enfants presque nus, qui poussent des cris déchirants ; il les élève déjà comme pour les soutenir au-dessus du gouffre, et leur mère a la précaution de jeter sur eux une couverture de voyage....

Plus loin, trois Dominicains agenouillés prient rt bénissent les mourants.

Une embarcation pourrait encore être mise à fiot, mais elle est à ce point surchargée que les matelots ne peuvent faire glisser les palans. Et personne ne consent à en descendre, nul ne veut abandonner sa place. L'embarcation

La ** Bourgogne " penche, penche... Rien ne peut la sauver.

LA « DOURGOGXE » EXGLOUTIE 213

reste accrochée avec sa cargaison humaine qui sera noyée dans Teffroyable remous final.

L'instant suprême approche... Il y a près de quarante minutes que la collision s'est produite. La Bourgogne n'a cessé de couler lentement, et son inclinaison est telle, à présent, qu'il n'est plus possible do se maintenir sur le pont à moins de se cramponner à tout ce qui fait saillie. Plusieurs passagers glissent de bAbord A tribord, le long du spardeck, passent entre le rouf du commandant et celui des premières, se maintiennent un moment t\ la clairevoie du salon, puis lAchent prise, épuisés, et roulent à la mer en jetant des cris affreux. Et de tous côtés montent ainsi des exclamations de désespoir, de rage ou de pitié, des clameurs d'agonie mêlées au mugissement lugubre de la grande sirène.

Enfin, la grande sirène elle-même expire dans un rôle, tous ses tuyaux engorgés d'eau. La Bourgogne agonisante a un sursaut désespéré ; puis ses bastingages de tribord plongent dans l'écume ; la houle, plus forte, enlève les derniers j)assagers.

Deloncle, resté à son banc de commandement sur la passerelle, voit le flot atteindre ù ses pieds; il saisit le cordon de la petite sirène et le lire. Elle fonctionne encore et lance son appel strident sur la mer morne et endeuillée... Lt\ Bourgogne yn sombrer entièrement. Déjàle remousblanchit. L'écume monte i\ la ceinture du commandant. Le second Dupont, le timonier Devais sont emportés, à ses côtés.

Deloncle, pAle, est toujours debout, immobile, rivé au poste où il a servi, où il va mourir. Les yeux au ciel, il ne lAche pas la corde de la sirène, et le dernier signaUralarme du paquebot exj)irant continue de retentir comme un crid'agonie. L'eau monte au cou de Deloncle; l'eau monte A ses lèvres.... La sirène s'entend encore. La tête de Deloncle est recouverte par la vague, et la Bourgogne s'abîme brusquement avec son commandant noyé sur sa passerelle.

Et quand le remous formidable est effacé, il ne reste plus trace de ce qui fut le rapide et somptueux paquebot.

Seuls, quehiues naufragés surnagent, Çî^i et \h, soutenus par des épaves.

Le timonier Devais, entraîné parle remous à vingt mètres de profondeur, se sent IVôlé par la coque énorme. Il tournoie, il se croit perdu, il revoit dans un éclair le visage de ceux (juil aime.... Il se débat et il remonte. Il distingue dans la transparence livide des flots une ombre qui passe h portée de sa main. Il serre les doigts; il tient un cordage ; il se hisse, émerge et grimpe sur la quille d'un canot chaviré où quinze personnes déjî\ sont agrippées. La houle leur apporte un aviron dont ils se servent pour sauver deux nageurs h bout de souffle.

21 i LES GRANDS NAUFRAGES

Le canot renversé, qui les porte, est muni de chambres à air; ils ont le courage et l'adresse de le retourner et s'y installent. Ils y admettent quatre malheureux qui étaient comme eux accrochés à la quille d'un canot, mais que les lames plus fortes menaçaient à tout instant d'arracher de leur refuge.

Quelle direction vont-ils prendre? Ils entendent dans la brume résonner la sirène du Cromarlgshire. Ils vont vers le voilier abordeur. Ils rencontrent un canot monté par le gabier Gendrot et le timonier Le Corre. Ces deux braves matelots parcourent le lieu du sinistre, sauvant à eux seuls le plus de monde possible. Le capitaine du Cromarlyshire n'a pas mis d'embarcation à la mer pour coopérer au sauvetage. C'est un marin, c'est un Anglais, mais c'est aussi un homme d'affaires : il a des avaries, il va perdre du temps, c'est-à-dire de l'argent, et voilà ce qui l'inquiète. Il se contente d'accueillir les naufragés qui lui arrivent. Le canot qui porte 19 naufragés approche du Cromarlyshire et se hâte. Des têtes hideuses de poissons de proie apparaissent à la surface des eaux. Trois cachalots énormes bondissent, menacent de faire chavirer le canot. Un des naufragés en éprouve une telle frayeur qu'il perd subitement la raison!

Enfin les voilà tous à bord du grand voilier, en sécurité relative. Et bientôt le vapeur Grécian, de la ligne « Allan », passe en vue du Cromarlyshire en détresse et lui offre ses services qui sont acceptés.

Cette fois, c'est le salut définitif. Le Grécian remorque le Cromarlyshire à Halifax, avec les survivants de la Bourgogne, Ils sont 267.

Mais 88 passagers de première classe, 113 de deuxième, 246 de troisième cl 118 hommes d'équipage, soit 565 personnes, ont disparu! Tous les officiers, sauf le commissaire Scott, ont péri.

Et maintenant, qu'est devenue la gigantesque épave?

Elle gît par plusieurs centaines de mètres de fond, côte à côte avec quelque autre de ces grands navires dont l'audace de l'homme et la cruauté des éléments jalonnent les grandes voies maritimes ; ou bien, lentement, poussée par les courants sous-marins, et pour l'éternité, selon la parole du poète :

Elle roule à travers les mornes étendues, D'où montent sur les eaux tant de voix éperdues. Quand la tempête fait trembler les matelots.

Et réveille les morts endormis dans les flots.

en^

lilesséi à bord, dans la balaillej malades en Islande dans les brumes glacées, longtemps le marin et le pécheur furent abandonnés à leurs seuls moyens pour combattre la douleur,.. Il n'en est plus ainsi : le domaine de la Charité fraternelle s'est agrandi de Vétendue des mers,

(Les AMUUl.ANCES I>B LA MKH,

Almanach du Drapeau, t90i.)

PENDANT la saison de la pôclic à la morue, il ne se i)asse point de semaine où Ton n*ait à déplorer la perle d'une ou plusieurs barques et de leurs équipages.

Il est tels cimetières sur nos côtes, peuplés seulement de croix blanches dont les inscriptions ne poitent guère que des noms de femmes.... Tous les hommes, tous les gars sont « morts en mer ! »

On a eu, dans ce livre, en lisant le naufrage du Vaillant, un aperi^u de la dure navigation des morutiers et des dangers qu'ils courent. Mais la poche à la morue ajoute trop de feuillets aux annales des désastres maritimes pour ne pas mériter d'être décrite et expliquée dans ces pages qui racontent les périls de la mer.

Il faudrait aussi rendre hommage à la hardiesse de nos A 000 pécheurs de hareng qui s'élancent des côtes de Flandre, de Picardie, de la Haute- Normandie, et groupés de 16 à '22 hommes sur un petit bâtiment de 30 à 50 tonneaux, mangeant, s'abritanl, couchant dans un poste exigu où nul ne peut se tenir debout, jiarcourent la rude mer du Nord pendant cinc] à six mois et ne rentrent au port que pour y déi)oser le produit de leur pèche.

(-ertains dundees de 70 à l'iO tonneaux, montés par '20 à 20 hommes, se hasardent jusqu'au nord de l'Kcosse, ou encore dans les mers d'Irlande à la recherche du UKupiereau.

Les < Morutiers » vont bien plus loin. Ils vont juscpi'à Terre-Neuve et jusqu'en Islande.

216 LES GliANDS NAUFRAGES

Tous les ans, près de 8000 d'entre eux, répartis par équipages de 20 à 30 hommes, sur 450 goélettes ou trois-mûts, de 200 à 500 tonneaux, quittent les rivages français, du P"" au 15 mars, et se rendent à Terre-Neuve. Ils livrent leur première pèche à Saint-Pierre et Miquelon, tn juin, et rapportent la seconde en France, en novembre.

Quant aux Islandais, par 20 à 25 hommes d'équipage, sur des goélettes de 100 à 150 tonneaux, armées plus particulièrement par Dunkerque et les ports de Bretagne, ils partent de France au mois de février. Ils n'y reviendront — pas tous ! — qu'en octobre.

Quand ils arrivent dans les parages de l'Islande, en mars, au milieu des tempôtes, la morue se tient au sud de l'île, à une faible distance de terre, par des fonds variant de 50 à 100 mètres.

Aussitôt commence la poche.

Elle ne se fait pas comme à Terre-Neuve, au moyen de lignes dormantes.

Chaque homme, tenant une ligne munie d'hameçons, entraînée vers le fond par des plombs, pêche le long du bord, au vent du navire. Et le travail se fait par « bordée ». Une moitié de l'équipage manœuvre les pesants engins, tandis que l'autre moitié se repose en attendant son tour d'être à la peine.

Cette côte sud est inhospitalière, très accessible aux grands vents du large et féconde en sinistres.

Pour résister au roulis les matelots s'attachent aux bastingages et pèchent ainsi, entourés de cordes. Quand il faut retirer la ligne alourdie de butin, pour la haler les mains sont gantées, mais les gants se déchirent, et la chair du pêcheur se crevasse et se fend sous l'action du froid et la morsure de l'eau salée.

Cette pêche, que l'on pratique jusqu'au groupe des Feroë, est terminée en mai.. Les goélettes rentrent alors dans les fjords ; les bateaux « chasseurs » les y rejoignent, recueillent le produit de la pêche et le transportent en F'rance. L'autre partie sera rapportée par les goélettes elles-mêmes.

Les anses les plus fréquentées sont Reikiavik, Patrixfjord, Fatrusfjord et Dyrafjord. Les déchirures et les vallonnements du fjord pénètrent jusqu'à dix milles dans les terres entre les ramifications des montagnes aux formes étranges, celles-ci semblables à un cône tronqué, celles-là régulières comme une pyramide, et toutes couronnées de neiges et de glaciers que le soleil montant et déclinant caresse de colorations variées, et d'aiguilles de glace où la lumière joue comme à travers un prisme.

Au fond, rilékla mugissant.

La ville de Dyrafjord dort au creux de la baie. Elle se compose de quatre maisons, d'une église et d'un cimetière : des croix piquées dans k' sable marquent les tombes de vingt pêcheurs français.

LE u SAINT-PAUL » EN ISLANDE 217

Du reste, nul refuge. Une épave est là : un grand lougre de Dunkerque, ù demi enlisé, comblé de détritus maritimes.

Les « Islandais » se hAtent de renouveler leur provision d'eau pure et repartent. La deuxième partie de leur pèche a pour champ d'action une étendue de mer encore plus lointaine ; les morues ont émigré vers le nord de nie.

Mais déjà, au large, sept ou huit navires en panne dénoncent la proximité d'un banc... Les autres bateaux accourent.

Aussitôt arrivés, ils débarquent les « doris », petites embarcations au nombre de 6 à 10 par goélette, montées chacune par deux hommes qui vont tous les jours à plusieurs milles de leur bAtiment plonger et lever des lignes garnies d'hameçons espacés de '2 métrés en 2 mètres. Si la brume tombe au cours de ces opérations, ou si le mauvais temps survient, ces frêles embarcations sont dans l'impossibilité de regagner le grand navire, et les deux hommes qui les montent, sans vivres, sans eau, sans ressources, sont irrémédiablement perdus, proies des vents et des flots, proies de l'immensité ténébreuse et glacée. Chaque campagne, nombre de doris disparaissent ainsi.... Pour la seule année 1896 on en compta 1G3 « en dérive ».

Le réveil a lieu de bonne heure à bord des goélettes. On entend retentir l'appel à la goutte, on court à la dunette où le « saleur » verse à chacun son « bougearon », soit 6 centilitres d'alcool de qualité inférieure; après quoi, au travail !

Le mousse s'installe à la cuisine où il préparera pour les '20 hommes du bord un repas fait de lard et de morue assaisonnés.

Cependant les pécheurs tirent les lignes. Ce labeur exténuerait d'autres hommes que ces rudes marins; il s'agit de tirer, de tirer sans relâche, par gros temps, pied à pied, dune profondeur de 100 mètres, des câbles chargés de poissons.

Bientôt 4000 morues environ, monstrueux entassement de corps visqueux, encombrent le pont ruisselant d'eau.

Alors, tandis que la plupart des marins, de nouveau, s'occupent à « boilter », c'est-à-dire à amorcer les hameçons — et chacun des pécheurs a rrfK) hameçons répartis sur 500 brasses de ligne, ou S(K) mètres et plus, et les lignes reviennent souvent embrouiHées, entortillées, — les autres matelots « ébrouaillent », c'est-à-dire enlèvent les intestins du poisson, réservent soigneusement les langues et les foies, puis, au fur et à mesure, jettent les morues ébrouaillées dans un parc rectangulaire construit au milieu du pont.

Des centaines et des centaines de poissons ont été déjà ébrouaillés, mais

il en reste encore des milliers à « travailler » ;et beaucoup d'entre eux sont

énormes, monstrueux. Les pécheurs Icsévenlrenl et plongent activement des

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doigls rougis dans ces entrailles à demi vivantes. Ils écrasent de leurs bottes des amas de chairs visqueuses et pantelantes; ils marchent dans des flaques sanglantes. Le pont présente un répugnant aspect de carnage.

Au milieu du parc le novice est debout, botté et sanglé dans un grand tablier de toile à voile goudronnée. Hâtivement, il s'empare avec la main gauche de chaque cadavre sanguinolent; de sa droite armée, il Tentaille largement au-dessous des ouïes et lui arrache proprement la tôte. C'est un travail fastidieux, éreintant, écœurant. Le novice n'a pas de répit. Entré dans le parc, pour « décoller », à dix heures du matin, il ne s'interrompt de cette atroce besogne que pour prendre une collation, pour absorber de rapides « bougearons », et ne sort de cette géhenne qu'à onze heures du soir, pour souper.

Puis, le novice, dont les dix-sept ans s'épuisent à ce travail hideux, gagne péniblement son grabat.

Et à trois heures du matin il recommence !

11 descend dans la cale, y remplir les mannes à boitte; il doit pour cela plonger dans le sel ses mains brûlantes, écorchées de la veille.

Et 3000 morues à décoller, encore!

Ses tempes se gonflent, ses oreilles bourdonnent, ses forces diminuent. Reverra-t-il jamais sa mère et sa Bretagne"?

Le matin, au réveil, de vieux matelots môme pleurent parfois à l'idée du travail énervant qui les attend. Leurs doigts gercés sont impuissants à boutonner leurs vêtements.

Ainsi, la vie à bord est pleine de labeurs, de soufl'rances et de misères, et comme diversion on a la tempête.

Terrible métier! Et au bout de ce métier, la fortune? Jamais... En revanche, souvent la mort. Les sinistres s'accumulent, inévitables. Vienne le gros temps, quelques-unes des goélettes étaient trop à l'arrière, elles ont appareillé pour fuir devant la mer mauvaise, mais trop tard.... Après une lutte inégale, les rapides navires qu'une gigantesque lame de fond a recouverts, comme engloutis, ou soulevés, chavirent ou se perdent à la côte.

Et, sans parler des paquebots qui, à Terre-Neuve, passent, trombes vivantes, dans la nuit et dans la brume, coupant et coulant goélettes et doris pour l'avantage profitable d'un record de vitesse, il y a en Islande comme à Terre-Neuve un autre danger encore, — le danger qui perdit le Vaillant : les glaces flottantes, énormes, qui dérivent du pOlc entraînées par les courants et qui viennent sournoisement entrouvrir les bateaux pêcheurs ou les écraser.

Voilà pourquoi, en Islande et h Terre-Neuve, les cimetières sont pleins de

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