LA « FBAMÉE » ABORDÉE PAR LE « BRENNUS
Dans la nuit du vendredi 10 au samedi 11 août, l'escadre venait de dépasser à 70 milles au large le cap de Saint-Vincent, pointe hardie du Portugal dans rOcéan, et elle filait par le travers du cap Santa-Maria, vers la baie de C.adix et le détroit de Gibraltar, à la vitesse de 10 nœuds.
Le temps était d'une douceur et le ciel d'une pureté qui enchantaient les Ames. La lune dans son plein éclairait merveilleusement la mer où les vaisseaux glissaient, noirs et silencieux, en ligne de file, avec tous leurs feux de navigation qui pointillaient l'ombre claire de lueurs blanches, rouges, vertes, qui semblaient superfiues. On y voyait comme en plein jour; la mer était calme, avec seulement un peu de houle sud-est.
A bord de la Framée les deux tiers de l'équipage étaient couchés. L'amiral, tenant compte des lonj^ues heures de quart supplémentaires fournies pendant la formation de l'armée navale dans la Manche, n'avait imposé, pour la rentrée h Toulon, que le service ordinaire. Seuls, les hommes indispensables se trouvaient sur le pont et veillaient. Les autres reposaient, presque nus à cause de la chaleur intolérable qui régnait à l'intérieur du contre-torpilleur. Les écoutilles étaient fermées par suite de la houle grandissante, et l'air embrasé des machines emplissait le poste des matelots et le carré des officiers.
Ceux-ci, le commandant de Mauduit-Duplessix, lieutenant de vaisseau; son second, l'enseigne de vaisseau Epaillard; le mécanicien principal de deuxième classe Coupé, marié et père de quatre enfants, causaient sur le pont et ne pouvaient s'arracher aux douceurs de cette nuit d'été.
En eurent-ils quelque distraction? On ne sait... Toujours est-il que le commandant en chef qui, du Brennus, voulait faire transmettre, par la Framée, un ordre à la Foudre, croiseur porte-torpilleurs qui venait de rallier l'escadre, ne reçut point de réponse à ses signaux répétés d'avertissement. De telle sorte que l'officier de quart du Brennus cria à la Hallebarde, « sœur » (le la Framée, qui naviguait à proximité du grand cuirassé :
— Allez dire {\ la Framée de venir prendre un ordre verbal de l'amiral; on l'apiielle en vain depuis une demi-heure.
La Framée, qui naviguait à 400 mètres en arrière, enfin avisée, porta sa vitesse à 10 nœuds et s'avança à GO mètres à gauche du Brennus par le travers de la passerelle arrière. Mais cette distance était encore trop grande pour qu'une communication verbale put être établie entre les deux bAtiments. Aussi M. de Lapérouse, officier de service du vaisseau-amiral, ordonna-t-il d'employer les signaux lumineux à bras.
La phrase à transmettre était d'abord la suivante :
— Pourquoi n'avez-vous pas répété? — c'est-.^-dire signalé : « aperçu? »
Le marin signaleur du Brennus exécute d^abord le mol : « Pourquoi ». La Framée ne répond point. Il recommence. Cette fois la Framée répond : « aperçu d. Le Brennus continue : « n*avez-vous pas » ; la Framée répond : « aperçu ». Et Ton arrive ainsi au mot : « répété » qui termine la phrase interrogative, quand, à ce moment, le quartier-maître du cuirassé s'aperçoit que le contre-torpilleur ne suit plus une marche exactement parallèle et se rapproche d'une façon inquiétante.
Il abandonne précipitamment le signal et court avertir M. de Lapérouse :
— Voyez, dit-il, comme la Framée se rapproche...
Le lieutenant de vaisseau, d'un coup d'œil, juge le péril :
— Attention! s'écrie-t-il.
Mais, sur la Framée, la même inquiétude s'est emparée du commandant de Mauduit-Duplessix. Il a vu son bâtiment courir sur la droite. Il n'y comprend rien, mais monte rapidement sur la passerelle et commande d'une voix forte que l'on entend jusque sur le pont du vaisseau-amiral : — 20 degrés à gauche !
Ce mouvement de barre, bien compris, bien exécuté, doit éviter foute collision, tout danger. Le commandant attend, une seconde, l'effet de son ordre... Il sent la barre frémir... et voit avec terreur son navire obliquer h droite et foncer sur le grand bâtiment !
L'abordage est inévitable î... à moins que... jouant le tout pour le tout...
Il fait donner toute la vitesse. De son côté, sur le Brennus, le lieutenant de vaisseau Dumesnil, pour parer à cette fausse manœuvre, si imprévue, fait porter avec décision le grand navire à 20 degrés sur la droite et renverser les machines.
Mais déjà la Framée s'est offerte par le travers à l'étrave puissante du cuirassé.
Sous le formidable coup de boutoir le petit navire est affreusement éventré, et s'entr'ouvre dans un craquement terrible. Avant qu'on ait pu rien tenter, il se couche sur le côté de sa membrure. L'eau pénétre par l'énorme plaie béante faite dans son flanc; il chavire sens dessus dessous, montre sa quille et ses hélices qui tournent dans l'air, ot, enfin, presqu'instantanément, il disparaît!
Cette catastrophe épouvantable a duré trois minutes à peine.
Les matelots qui se trouvaient sur le pont, précipités à la mer, surnagent à grand'peine et appellent à l'aide, entraînés parles (lots qui tourbillonnent là où la Framée est disparue et par les remous qu'a faits le recul du Brennus. Mais les malheureux qui travaillaient aux machines ou qui étaient endormis
LA a FRAMÉE »» ABORDÉE PAR LE « BRENNUS » 231
dans les postes ont péri avant même d'avoir pu se reconnaître, asphyxiés, noyés par Tirruplion foudroyante de Teau.
L'escadre tout entière stoppe dans le plus grand ordre. L'amiral et les oflîciers du Brennus accourent sur le pont. Les projecteurs électriques convergent sur le lieu du sinistre.
Quatre embarcations vont et viennent déjà, essayant de répondre aux appels désespérés :
— Par ici, la baleinière !...
— Par ici, le canot!...
— Brennus ! à droite !...
- Brennus! h gauche!...
— Sauvez-moi !...
Et ceux qui appellent ainsi, ce sont les meilleurs nageurs; d'autres matelots, moins exercés à la natation, ont été déjà engloutis. Parmi les bons nageurs il en est qu'on ne peut saisir. Soit qu'ils aient perdu la raison, soit ([ue leurs forces se trouvent épuisées, ils ne saisissent pas les premiers moyens de secours (|ui s'offrent à eux.
— Accroche-toi... vite! dit dans un canot un homme du Brennus à un de ses camarades de la Framée.
Le naufragé essaie d'empoigner l'aviron qu'on lui tend, mais sa main n'a plus la vigueur nécessaire, il lâche prise :
— Je suis f...., murmure-t-il.
Et dans un remous il disparaît.
Aux lueurs électriques qui percent les premières nappes d'onde on voit des corps zigzaguer dans l'eau avant de couler comme dos |)lombs.
Quant au commandant de Mauduit-Duplessix, aussitôt après la collision, on l'a aperçu qui, volontairement, se cramponnait à la muraille de son bàtimenL.. Il descend avec lui dans le gouffre... Bientôt sa tête seule émerge... La première baleinière se liàte vers lui.
— Tout à l'heure... dit-il.
Et il encourage ses matelots qui se débattent non loin de son bord.
— Courage, mes hommes! leur crie-t-il.
Puis il ajoute : « Adieu!... » et il est entraîné par un tourbillon.
Le premier mouvement de l'oflicier mécanicien (loupé a été de descendre dans la machine pour aider au sauvetage de ses chauffeurs. Mais il périt lui-même sans les pouvoir sauver.
D'admirables dévouements ré|)ondent, du Brennus, à ces sacrilices héroiqu<*s. l^e chauffeur auxiliaire liurguin s'est fait attacher par un iilin, .sous les aisselles ; il plonge à plusieurs reprises jusque dans les remous et
232 LES GliANDS NAUFRAGES
sauve un matelot que Ton jugeait perdu. Mais d'autres, au moment où il croit les saisir, lui échappent et sombrent comme des blocs de pierre.
A côté de tant d'infortunes, quelques chances heureuses diminuent en partie Télendue du sinisire.
Un fusilier est resté cramponné sur un coffre où il se trouvait par hasard accroupi au moment du naufrage. Ballotté par les eaux, il se répète en claquant des dents :
— Kh bien, mon vieux, nous sommes propres... C'est notre dernière heure, dis, c'est notre dernière heure...
Les sauveteurs l'arrachent à son monologue et à la mort.
Le quartier-maître torpilleur Torse a déjà fait naufrage trois fois : d'abord sur le torpilleur 116 de la défense mobile de Rochefort, puis sur le torpilleur 20 qui couhi en quittant la Uochelle, enfin sur VAriel qui fut abordé par un croiseur de l'escadre du Nord, (blette fois — la quatrième! — il s'est trouvé pris sous le contre-torpilleur retourné la (piille en l'air. Mais, plongeant vigoureusement, il est allé ressortir au large, hors des remous. Il se rapproche alors du Brennus et crie h l'aide.
De l'avant on lui jette une corde, il la saisit et on le hisse le long de la coque, mais il est épuisé ; son étreinte se desserre et il retombe à la mer. On lui relance le lilin, il le rattrape ; défaillant il retombe encore ; alors un homme du Brennus s'amarre lui-même, plonge et le sauve !
Trois heures durant, l'escadre stationne sur le lieu du sinisire, les embarcations de secours errent sur l'Océan tout autour du point où l'arbordage s'est produit et que les feux électriques éclairent. On a sauvé seulement 11 matelots.
Un croiseur file sur (^adix porter la terrible nouvelle; deux autres croiseurs vont séjourner jusqu'à l'aube sur le théâtre du naufrage. L'escadre se reforme sur deux lignes et se remet lentement en marche.
La mer est toujours calme, la nuit sereine.
Le jour se lève et les hauteurs sombres de Gibraltar se dessinent au loin. La Hallebarde parcourt la ligne des cuirassés, demandant :
— Avez-vous sauvé des hommes de la Framée? Si oui, signalez leurs numéros matricules.
Les réponses sont toutes également lugubres :
— Nous n'avons sauvé personne.
Ainsi donc, il n'y a bien que 11 hommes arnu'hés à la mort; Il matelots cl tous les oflicicrs de la F ramée ont péri.
Le Brennus signale alors le triste avis que voici :
AJivu. mca hommes/ •% cr:e le LommanJani Je MjnJuit'Dupfcssix,
LA « FRAMÉE .. ABOIiDÉE PAR LE <« DREXXUS » 233
« Le commandant en chef a la douleur d'annoncer à Tescadre la perle de la Framée dans les circonstances suivantes : le conire-torpilleur était par le travers du Brennus pour interpréter un signal à bras. Son commandant, le voyant arriver trop près, commanda : « Augmentez de vitesse » et mit 20 degrés de barre h gauche pour s'écarter ; mais la barre fut mise à droite et le bâtiment se jeta avec violence sur Tavant du Brennus qui renversa immédiatement sa marche sans pouvoir éviter Tabordage. La Framée coula rapidement. Quatorze hommes seulement furent sauvés ; ils ont donné Texplication précédente. »
La France pleura les infortunés marins de la Framée.
On fut unanime à reconnaître que cette catastrophe était due à une mauvaise interprétation des ordres donnés parle commandant, interprétation qui n'était sans doute elle-même qu'une conséquence de la défectuosité du système de transmission. Maintes fois, auparavant, M. de Mauduit-Duplessix avait signalé avec énergie ces défectuosités sans pouvoir obtenir des ingénieurs de la marine qu'il y fût remédié.
Le 14 août le Brennus aborda 5\ Toulon et, peu après, un conseil d'enquête, tenu à bord du Charles-Martel sous la présidence du contre-amiral Roustan, jugea dans ses conclusions que le Brennus devait être exonéré de toute responsabilité ; que le malheureux commandant de la Framée avait héroïquement accompli son devoir et que le sinistre ne pouvait qu'être attribué à un concours de circonstances en dehors des prévisions humaines.
Cependant la commission exprima ses regrets qu'il n'y eût pas ;\ bord de tous les navires un appareil permettant au commandant ou à l'officier de quart de contrôler l'exécution des ordres de marche.
Quant à l'épave de la Framée, elle avait sombré par 760 mètres de fond, mais elle ne dut pas couler à plus de 60 mètres au-dessous du niveau de la mer. Kt peut-être flotte-t-elle encore, sinistre épave, jouet des courantîj sous-marins.
... La Caravane craquCy gémit ^ va se rompre et couler... Le$ marins, rangés par le flanc et dans le plus grand ordre, sans précipilation, sans bruit, sans cri, calmes et superbes comme à la parade, un par un, à travers la nuit, grimpent sur le vapeur japonais par les haubans de misaine et la corne de misaine goélette.
NE des plus belles qualités morales du marin, et celle dont il témoigne le [)lus souvent, est le sang-froid. Les matelots de noire marine de t guerre en ont donné d'inimitables exemples.
Lors du naufrage de la Caravane, en octobre 1900, ils furent, notamment, au milieu du péril, si calmes et si béroïques, tous, officiers et matelots, que Ton ne sait ce qu'il faut admirer le plus de leur bravoure ou de leur discipline.
La Caravane était un transport français, chargé de s'approvisionner au Japon de ballotsde vêtements chauds et de couverturesd'hiver, à destination de nos troupes du corps expéditionnaire de Chine.
Le navire avait opéré son chargement à Kobé. Le 22 octobre, à six heures du soir, il appareillait à destination de Nagasaki, où il devait faire escale trente-six heures plus tard.
La navigation est difficile dans la mer Intérieure, resserrée entre les îles de Kiou-Siou, de Sikok et de Nippon. 11 y a là de nombreuses passes fort étroites, et les sampans ou autres bâtiments sino-japonais, qui fourmillent dans ces eaux, manœuvrent à leur fantaisie, et, dans les rencontres, ne se conforment pas toujours aux règlements prescrits dans les marines euro[)éennes ; d'où il résulte qu'une surveillance de tous les instants est nécessaire.
Le commandant de la Caravane, M. le lieutenant de vaisseau Diacre,
LE TRAXSPOnT LA « CARAVAXE ». COULl^ â36
n'ignorait rien de tout cela, aussi avail-il manifesté Tinlenlion de ne naviguer la nuit que si le temps était clair. Dans le cas contraire, il préférait, disait-il, profiter des nombreux mouillages qu'offre la mer Intérieure, et y attendre le lever du jour.
Or, la nuit du 22 ou 23 octobre fut une des plus belles et des plus lumineuses de ce délicieux climat. La mer était calme, le ciel étoile. Le commandant, trouvant le temps propice, ordonna de continuera naviguer; mais, il resta sur la passerelle pour faire exécuter lui-même les diverses manœuvres, et recommanda à la bordée de quart de redoubler de vigilance.
Le navire longeait encore la côte japonaise. De la Caravane, on apercevait distinctement de loin, et par le travers, les feux du pbare d'Oga Sima.
Enfin on laissa la terre derrière soi, par tribord.
Matelots et officiers, que le service n^occupait pas, dormaient. 11 était plus de onze beures du soir. Sur le pont, Tbomme du bossoir avait déjà signalé de nombreux feux blancs, indiquant des bAtiments, venant en sens contraire de la Caravane. Parmi ceux-ci M. Laine, officier rendant le quart, pul indiquer à son successeur les feux d'un vapeur légèrement à bâbord.
A ce moment, la Caravane, dont le cap avait été jusque-là à Touest, doit cbanger de route et venir au sud 72^0. Le commandant prend lui-même la direction du bâtiment ; il examine les feux du vapeur qui est alors à un quart par bâbord ; il s'assure qu'on ne voit pas les feux de couleur, et comme il peut en conclure légitimement que le navire est encore éloigné de 2 à 3 milles — et que, par conséquent, il n'a pas à s'en préoccuper — il donne l'ordre de cbanger la route.
Tout à coup — un peu avant minuit — l'officier de quart, M. Béard du Dézert, aper(;oit le feu rouge du vapeur, le feu de bAbord, que Tbomme de bossoir signale en même temps. Aussitôt, le commandant exécute une manœuvre qui a pour but d'éviter l'abordage: il vient immédiatement sur sa droite.
Le vapeur en vue, grand vaisseau japonais de 100() tonneaux, le Yamagucki- Marii, s'apercevant qu'il suit, en sens inverse, la même route que la Caravane, fait à droite lui aussi, — tels deux vébicules qui se lencontient dans une lue prennent cbacun leur côté droit. Donc, les deux navires, ayant pris cliacun à droite, comme il est prescrit, se montrent alors réciproquement leurs feux rouges, environ à 300 mètres l'un de l'autre. Tout danger de collision semble par consé(iucnt écarté, et c'est avec raison cpie M. Béaid du Dézert peut dire, dans un soupir de soulagement :
« Nous sommes [)arés! »
Deux à trois minutes s'écoulent, et, soudain, le jeune officier, toujours l'œil
sur le vapeur, voit avec stupeur le feu vert, c'est-à-dire le feu de tribord, se joindre au feu rouge, puis le feu vert rester seul en vue !
M. Béard du Dézert pousse une exclamation de colère.
Contrairement au règlement, envers toute logique, par une manœuvre inexplicable, et dont la responsabilité doit peser lourdement sur les officiers japonais, le Yamagnchi-Maru est venu sur la gauche, sans reprendre son ancien cap; et, filant 10 nœuds, arrive rapidement en droite ligne sur Tavant de la Caravane !
A bord du transport français les officiers et matelots qui sont sur le pont jugent la collision inévitable. Néanmoins, le commandant, plein de présence d'esprit, jette son navire le plus possible sur la droite et, d'un mot, ordonne de fermer les cloisons étanches, et d'amener les embarcations.
Cela fait, il dit froidement, à l'officier qui esta ses côtés :
— Cette fois, nous y sommes !...
A peine ces mots sont-ils prononcés que la collision se produit. Le croiseur japonais traverse la Caravane de part en part, de bâbord à tribord, la coupant en deux, sa quille croisée sur celle du transport français.
Tout a élé mis en miettes sous ce choc effroyable. Le Yamaguchi-Maru est entré dans la Caravane comme un coin de fer dans un tronc de chêne.
Le btUiment japonais tient heureusement rivés à ses flancs les deux parties de sa victime ; en sorte que les deux vaisseaux sont comme soudés l'un à l'autre, en croix, et continuent à se mouvoir lentement.
La stupeur, la terreur même seraient explicables, excusables en un pareil moment. Il faut dire, à l'honneur de nos marins, qu'aucune panique ne met le désordre à bord. Au choc, les hommes ont sauté de leurs hamacs et sont montés sur le pont.
Le commandant Diacre s'est dégagé des décombres qui le couvraient, car la passerelle a été réduite en miettes. Les machines se sont arrêtées; on n'entend plus ce bruit régulier des bielles, qui est comme le battement du cœur du navire. Dans cet affreux silence, le commandant rassemble tout son monde.
Le seul moyen de salut est de profiter de cette circonstance providentielle du Yamaguchi-Maru encastré dans la Caravane, en faisant grimper prestement nos hommes à bord du navire abordeur.
M. Diacre va envoyer son subordonné, M. du Dézert, aux Japonais. Mais le jeune enseigne a pressenti cet ordre. Il se hisse déjà par une drisse de flamme et se trouve face à face, à bord du bâtiment étranger, avec un officier jaune à casquette très galonnée qui lui dit avec emphase :
— 1 am tlie caplain !
M. du Dézert prie en anglais cet étrange capitaine de continuer à avancer