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LE TRANSPORT LA « CARAVANE» COULE

doucement, pour soutenir l'épave, tout en gouvernant vers une plage de sable située à quelques milles.

Pendant ce temps — et c'est h\ une chose admirable! car la Caravane craque, gémit, va se rompre et couler — les marins, rangés par le flanc, el dans le plus grand ordre, sans précipitation, sans bruit, sans cri, calmes et superbes comme à la parade, un par un, à travers la nuit, grimpent sur le vapeur japonais par les haubans de misaine et la corne de misaine goélette. Deux d'entre eux sont blessés ; leurs camarades les transportent. Pas un seul Japonais n'a bougé ou daigné jeter le moindre filin. Ces extrême-orientaux restent tous stoïquement ahuris de l'accident qu'ils ont provoqué!

Depuis un moment déjà, une baleinière montée par deux des aspirants de la Caravane circule le long du bord, prête à porter secours aux naufragés.

Quand les marins français sont tous réunis sur le gaillard du bâtiment japonais, le commandant Diacre, qui est encore sur le pont du transport en train de naufrager, crie l'ordre de faire l'appel pour s'assurer qu'il n'y a point de manquants.

M. du Dézert s'acquitte de cette tAche; et tandis que les débris de la Caravane, où reste seul le commandant, craquent de plus en plus fort et commencent h se détacher du ï^amaguchi-Maru, l'appel se fait et se poursuit, militairement. Kt devant cet exemple de discipline au sortir d'un danger si grand, les Japonais, stupéfaits, ne bougent, comme pétrifiés.

Les « présent! » succèdent aux : « présent ! » et sauf le malheureux gabier Shyver qui était à la barre dans le « kiosque » au moment de la collision et qui a été écrasé et jeté à la mer, tout le monde est sauf, à quelques blessés près.

Alors, le second du transport, qui s'appelle — particularité bizarre — M. Capitaine, et M. Béard du Dézert, redescendent froidement à bord de la Caravane rendre compte de l'appel h leur chef. Ils sont suivis du quartiermaître Guérin. Ce brave marin veut offrir son aide au commandant Diacre qui, par suite d'une ancienne blessure, glorieusement reçue au combat, esl privé de l'usage du bras droit.

Xoilii donc ces quatre hommes, groupés sur l'épave qui peut s'engloutir d'une seconde à l'autre, brusquement, et ils cherchent, plutôt que de fuir le péril imminent, ce qu'ils pourront bien encore arracher à l'abîme.

Le rôle, les journaux, toules les pièces de comptabilité sont enfouies sous les décoml)res. Inutile d'essayer de les atteindre ; mais la vedette pourra sans doute flolter... Il suffit de couper ses saisines. Déjà M. du Dézert fait un signe ; un gabier va s'élancer... Il n'est plus temps! La quille brisée se sépare en deux tronçons. La Caravane coule avec un grondement.

Alors, le commandant se décide à quitter son bord. MM. Capitaine et du

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Dézert se hissent les premiers à une échelle de corde suspendue au bordage du vaisseau japonais, puis le quartier-maître Guérin, puis le commandant... Dans cet instant, un craquement sinistre domine le bruit de l'engloutissement du transport : le grand mât s'effondre, et dans sa chute assomme M. Capitaine et le quartier-maître, et les précipite à la mer!

M. Béard du Dézert est blessé grièvement à la tête ; le commandant Diacre, atteint de même, manque de tomber dans les flols. On le sauve au moyen d'un filin auquel il s'accroche de son bras valide.

Et sous lui, la Caravane, dont les vergues tourbillonnantes ont blessé un officier japonais et quelques hommes penchés aux bastingages, la Caravane sombre et s'évanouit dans un remous écumant...

Les Japonais ramenèrent nos marins à Kobé.

Quelques mois après, le 9 février 1900, le commandant, lieutenant de vaisseau Diacre, passait devant le conseil de guerre maritime de Toulon, réuni pour statuer sur la perle de la Caravane.

L'enquête ni les débats du procès ne purent fournir une explication plausible de la manœuvre incompréhensible du navire japonais.

Aussi, non seulement le rapporteur, commandant de Marliave, demanda l'acquittement du commandant Diacre, mais son rapport, après avoir exprimé les regrets de tous au sujet de la mort de M. Capitaine et de deux de nos marins, conclut tout à l'honneur de l'accusé.

Le lieutenant de vaisseau Diacre fut donc acquitté à l'unanimité, et le président du conseil, le capitaine de vaisseau Compriste, lui adressa les paroles suivantes :

a Je ne parlerai pas de votre conduite. Les débats qui viennent de se terminer brillamment pour vous sont plus élogieux que je ne saurais l'être.

« Aussi adresserai-je plutôt mes félicitations aux officiers, vos vaillants collaborateurs, aux maîtres et marins de la Caravane, qui, pendant ces poignantes minutes, ont fait preuve de tant de calme, de ferme résolution et d'admirable discipline. »

Entre tous s'était distingué M. Béard du Dézert, un jeune enseigne bien près encore de ses vingt ans et qui faisait sur la Caravane sa première campagne dans son grade. 11 reçut, pour sa bravoure et son sang-froid, la croix de la Légion d'honneur.

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Le commandant Kresthmann préféra sauver son épée plutôt que sa vie.

(Mii.iTAR Zbituico.)

MALAGA, ville pittoresque qui se groupe en bicoques autour d'une cathédrale immense, et s'étale en villas sur des collines ensoleillées, Malaga domine une vaste baie, ouverte entre un hérissement de roches basaltiques.

Malheur au vaisseau qui, fuyant sous la rafale, ne se dirige pas droit vers l'endroit du port ; il doit infailliblement se briser sur ces récifs, où, par gros temps, toute tentative de sauvetage devient presque impossible.

Au mois de novembre de l'année 1900, une catastrophe retentissante devait rappeler à l'attention des marins, ces écueils de Malaga, où tant d'obscures barques s'étaient déjà perdues, et faire tourner vers eux l'Allemagne en deuil.

Le 1" novembre, les Malaguénos, ou habitants de Malaga, avaient vu entrer dans leur rade une superbe frégate allemande de grande allure, le Gneisenau, Commandée par le capitaine Kresthmann, elle venait en droite ligne de Mogador, au Maroc, où elle avait conduit une ambassade.

De nombreux cadets complétaient leur instruction maritime à bord de ce vaisseau de guerre.

Ils passèrent les premiers jours de novembre à effectuer, au large de Malaga, des exercices de tir avec canons de gros calibre.

Chaque soir la frégate rentrait et se mettait à l'abri dans la rade.

Le mois de novembre est souvent marqué dans la Méditerranée par des perturbations atmosphériques. Et l'on sait combien les tempêtes y sont violentes. Cette mer, que l'on a pu comparer à un saphir enchAssé dans l'or de ses rivages, perd alors sa teinte pure et merveilleuse. On pourrait la croire remuée jusqu'en ses profondeurs, et révélant ses boues et ses écumes. Ses vagues, comme plus enq)ortées d'avoir été si longtemps endormies, se jettent, avec une folle exaspération, contre les terres qui circonscrivent leurs fureurs.

240 LES GHAXDS XAUPHAGhS,

Ainsi apparut la Méditerranée, au matin du 16 novembre.

La frégate-école, dans Tavant-port, se trouvait effroyablement secouée et il était visible que sa position devenait périlleuse. Mais la plupart des cadets riaient àTouraganavec l'imprévoyante assurance de leurs dix-huit ans. Seuls, les plus jeunes, qui n'avaient jamais vu la mer à ce point déchaînée, ne pouvaient s'cmpécher de montrer quelque frayeur.

Le commandant de la marine à Malaga, devant les menaces encore grandissantes de la tempête, fit conseiller au commandant Kresthmann d'abandonner son mouillage et de rentrer dans le port. Le commandant Kresthmann, sans doute par ce sentiment de confiance en face de la tempête qui est le propre des vrais marins, mais qu'ils poussent quelquefois à l'excès, ne tint pas compte de cet avertissement. Il était dix heures du matin, et, suivant le programme de la journée, en dépit de la violence des vents et des flots, qui permettait à peine de se tenir debout à bord de la frégate, le commandant Kresthmann passa la revue de ses cadets.

Ceux-ci étaient rangés sur le pont, pûtes mais calmes, et leur commandant les examinait, lentement, un à un... La leçon de courage qu'il entendait ainsi leur donner n'était pas sans grandeur, ni sans témérité...

Soudain, un bruit sec retentit près du bûtiment : c'était une des chaînes, tendues à l'extrême, qui venait de se rompre.

Le commandant laissa là ses cadets et courut vers la dunette. Il n'y était pas arrivé que les autres chaînes se rompaient. Le Gneisenau, livré à lui-même, tournoyait, puis était porté vers les rochers de l'avant-port, dans la direction de la jetée Est.

En vain, le timonier, cramponné à sa barre, s'épuisait en efforts désespérés. Le Gneisenau, dominé par les vents et les flots, n'obéissait plus aux forces humaines. En un instant, il est précipité sur les écueils où il se brise, avec un choc sourd accompagné d'un craquement d'acier. Et l'eau entre à torrents dans la cale.

Tout l'équipage est accouru sur le pont. Déjà une chaloupe est mise à l'eau. (Quarante cadets y prennent place. On les voit disparaître au creux des vagues puis remonter et s'éloigner. Ouelques hommes de l'équipage se jettent à la mer avec l'espoir d'atteindre le rivage qui est tout proche. Mais ils sont pris dans l'effroyable bataille des lames écumantes qui s'entrechoquent et tourbillonnent avec fracas. Meurtris, brisés, déchiquetés aux pointes aiguës des rocs, ils expirent à la vue des habitants de Malaga accourus sur les jetées, à quelques mètres des bras qui se tendent vers eux.

Et l'eau bouillonne toujours, noyant la cale... Le navire coule.

Le commandant, les mains crispées à la balustrade de la passerelle, assiste, impuissant et désespéré, à ce sinistre dont il s'accuse, puisqu'il n'a

LE ^iCXEISKXAU *> DlilSÉ A MALAGA 241

pas écoulé les conseils que lui suggérait la prudence. Il ne quille pas son posle el descend avec son bàlinienl dans Tahîme.

Un nialelol espagnol qui est parvenu i^i s'approcher de la frégale, sur une frêle enibarcalion, jelle un cordage au coniniandanl el le s:i|)plie de se sauver. Déjà le ponl du navire esl loul enlier submergé; les vagues furieuses lournoienl el monlenl jusqu'à la ceinture du capitaine Kresthinann. Autour de lui ses cadets grinipenl de tous côtés dans les haubans. Mais Tofficier répond par un signe de dénégation au sauveteur espagnol qui Tadjure d'accepter le secours qu'il lui apporte, el, rachetant par une mort héroïque une seconde d'erreur, il se contente de lui jeter son épée, plus précieuse à ses yeux que sa vie, et reste sur sa passerelle.

Le Gneisenau sombre loul enlier, el son commandant s'abîme sous les flots avec lui. I^es cadets, agiles, se hissent désespérément dans la mâture, à mesure que la frégate descend. Enlin l'épave atteint le fond, et le haut des mûts émerge encore. Tous ces adolescents sonl là, pressés, agrippés aux cordages, d'où les lames qui les inondent arrachent parfois l'un d'entre eux, plus faible el plus épuisé.

Une chaloupe de sauvelage sort de Malaga. Elle lutte avec effort pour parvenir jusqu'aux naufragés. En cours de route elle recueille quelciues malheureux qui surnageaient, accrochés à des épaves. Elle approche de la mâture qui pointe sur les Ilots ; quinze cadets, à bout de forces, se laissent glisser contre son bordage. Mais ce poids esl trop lourd, parcelle mer démontée; la chaloupe chavire, elles braves gens qui la montaient roulenl péle-méle dans les vagues.

Mais, de la jetée, le personnel du port lance des planches, des bouées, des amarres. Tous ceux des naufragés qui surnagent encore s'y accrochent el se sauvent ainsi. Le flot les porte brutalement à terre, mais du moins ne les submerge pas. Us sont aussitôt recueillis dans des maisons particulières donl les habitants rivalisent de dévouement avec les autorités.

Les pauvres gens ! ils ont besoin d'être soignés, réconfortés ! Trenle-cinq marins el cadets oui péri au cours de ce sinistre, cent cin(pianle sont blessés, la plupart à la télé, par les roches ou la violence des lames, el quelques-uns ont passé par de telles angoisses que leur raison esl ébranlée...

A la nouvelle de la perle du Gneisenau à Malaga, la reine régente d'Espagne envoya ses condoléances au gouvernement allemand et l'Allemagne entière prit le deuil.

On ne sait ce qu*il convient d'admirer le plus de la force d'âme des passagers el de V équipage de la Russie, ou des efforts de leurs sauveteurs que rien n'a pu décourager,

[Daily Télégraphe 12 janvier 1901.)

SUR le point OÙ le Rhône, charriant ses limons et ses alluvions, a peu à peu formé son delta, et continue à déposer, de chaque côté de ses rives, le long des côtes, une succession d'îlols de sable, se rattachant au continent, des dunes toujours nouvelles se forment quotidiennement. C'est ainsi que le terrain s'avance, gagne sur la mer, d'environ 57 mètres par an, et que la tour Saint-Louis, qui fut construite en 1737, proche du Ilot sur le « grau » du Rhône, alors bouche principale de ce (leuve, en est maintenant éloignée de 8 kilomètres !

Plus encore, à Tembouchure môme du Rhône existe une forte barre qui change de place suivant les tempêtes, ce qui rend la navigation presque impossible, car alors le fond moyen de ces parages varie brusquement de 3 mètres et demi à 2 mètres.

Ailleurs, c'est la mer qui sous les furieuses houles du sud-ouest et du sud-est empiète sur les rivages. La côte de toute cette région présente, du reste, un aspect uniforme et désolé très différent de celle qui avoisine Marseille, rocheuse et coupée de criques profondes. Là, il n'y a que rivages plats et dunes sablonneuses; pas une baie, pas un port, pas une habitation.

C'est dans cette région que le phare de Faraman se dresse, sentinelle qui a pour mission d'éloigner les navigateurs d'une côte inhospitalière.

Construit en 1836, à 700 mètres de la mer, il se trouve sur un point qui cède aux flots et n'en est plus aujourd'hui qu'à 50 mètres. Son feu lenticulaire de 2300 becs Carcel rayonne à 40 mètres de hauteur et porte à 32 milles ses deux éclats blancs réguliers de dix en dix secondes.

A quelque distance, plus au sud, le phare du Planier indique au contraire

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la route de Marseille. Ses 6000 becs Carcel qui se dressent à 63 mètres audessus du niveau de la mer, font de 15 en 15 secondes fulgurer jusqu'à 50 milles leurs trois éclats blancs séparés par un éclat rouge.

Les caractéristiques de ces deux phares sont donc très différentes. Et cependant, il arrive que par gros temps, par une de ces furieuses tempêtes qui bouleversent parfois la Méditerranée, à travers les embruns et les brumes do rhiver, dans la nuit obscure, les navigateurs prennent Tun pour Tautre.

(^està une telle erreur que doit surtout être attribué le dramatique échouage de la Bussie, sinistre qui tint, cinq jours durant, la France entière dans Tangoisse.

La Bussie avait été construite en 1897, à Sunderland, par la Sunderland S. B. (?, pour le compte de la Compagnie Marseillaise des Transports Maritimes.

Son modèle réduit, exposé en 1900 au pavillon de la Navigation commerciale, fut très admiré.

(l'était un paquebot de 2000 tonneaux, fort de 4(X)0 chevaux-vapeur, gréé en goélette latine. Il était affecté au service des passagers entre Oran et Marseille. Sa haute coque blanche, dominant de très haut la mer, lui donnait un aspect imposant, mais il ne plongeait que peu profondément et subissait fortement le tangage et le roulis.

Dans les premiers jours de janvier 1901, la Bussie partit d'Oran avec 45 passagers et son équipage de 32 hommes, sous le commandement du capitaine Jouve, un vieux routier de la Méditerranée.

A peine le bAliment eut-il quitté le port, qu'il fut assailli par une épouvantable tempête qui raccompagna durant toute la traversée. Malgré le mauvais temps, il arriva, dans la nuit du dimanche 6 au lundi 7 janvier, h proximité des côtes de France. Il ne lui restait pour gagner Marseille qu'à s'orienter sur le phare du Planier.

L'oflicier de quart distingue dans les ténèbres, du ccMé où est la terre, des éclats blancs <|ui lui semblent si puissants cpie pour apparaître ainsi à travers les l)rouillards nocturnes et les embruns que la tempête soulève, ils ne peuvent venir, selon lui, que du phare du Planier, dans la direction duquel, du reste, le navire doit se trouver. Il ne songe pas que, depuis son départ d'Oran, la Bussie a dérivé sensiblement vers l'ouest, sous la pression continuelle des vents d'est. L'oflicier croit donc reconnaître lei>haredu Planier et... fait route sur Faraman!

Les conséquences de cette erreur ne lardent point à se manifester. Brus-

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quement, la Bussie s'arrôte; elle a donné en plein, le cap au nord, dans les fonds de vase qui s'avancent jusqu'à 300 mètres de la côte.

Comment dépeindre la stupeur du capitaine et de son équipage et l'anxiété des passagers dont beaucoup sont des femmes et des enfants?

La Bussie est là, immobilisée avec sa cargaison de vies dans la nuit épaisse, sous le vent furieux qui passe en traînant, semble-t-il, des vagues de ténèbres. Elle est en proie à la rage des lames déferlantes qui font retentir de leurs chocs les flancs du bâtiment qu'elles entourent de baves blanchissantes.

C'est le début poignant de ce drame qui va, pendant cinq jours, se dérouler avec des alternatives d'espoir et d'angoisses, et tenir en haleine le monde maritime qui suivra, heure par heure, le supplice des naufragés de la Bussie, dont le télégraphe dira toutes les phases.

Au début, la situation de la Bussie, quoique critique, n'est pas désespérée ; son arrière seul est enlisé ; de prompts secours peuvent la sauver. Le capitaine encourage ses passagers et fait des signaux de détresse auxquels rien ne répond !

Le brave marin compte sur une accalmie qui lui permettra de débarquer au petit jour. Mais ses prévisions ne se réalisent pas; bien au contraire, la houle grossit, et le péril augmente. Il est impossible de mettre une embarcation à la mer.

De Faraman on a enfin aperçu le navire échoué, exposé aux colères du large et qu'à tout instant des lames formidables menacent de chavirer et d'engloutir, mais il n'y a, à Faraman, ni canots de sauvetage, ni canons porte-amarres ; il faut attendre des secours du Carro et de Saint-Louis-du- Rhône... Et les heures passent, tandis qu'à bord de la Bussie la situation empire.

Le rouff central et le gaillard d'avant émergent seuls. Les naufragés s'y pressent, tremblants de peur et de froid.

Il est plus de midi, quand ils aperçoivent un canot qui s'éloigne du rivage. Quelle joie pour eux, voici l'aide attendue. Dix pécheurs ont pris place dans une barque; dix braves du Carro se risquent sur la mer démontée. Un moment, ils tiennent bon sur les crêtes écuniantes... Mais que peuvent leurs vingt bras réunis contre les vagues immenses et pressées qui les balancent et les rejettent, impuissants, à la côte? Ils s'acharnent en vain, la mer est plus forte que leur courage. Il leur faut remetîrc une nouvelle tentative au lendemain, car déjà la nuit tombe, la nuit qui accroît l'épouvante des naufragés.

Cependant, la nouvelle du naufrage s'est répandue sur la côte. Les autorités maritimes accourent ; la Société centrale de secours aux naufragés et les

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Sociétés de sauvetage de la région niulliplient d'héroïques tentatives. \SÉclaireuî\ navire du pilotage, sort du port de Marseille pour tenter d'approcher du navire échoué, mais la mer est intenahle et le petit bAtiment ne peut aller que jusqu'à mi-chemin de Marseille à Faraman et se voit contraint de gagner un ahri.

Deux remorqueurs partent alors et sont obligés de relAcher aussi à Porl- Louis-(lu-Rhône.

Un vapeurdanois, le Danmark, plus résistant, peut aller jusqu'à 1500 métrés de la Russie^ mais, à cette distance, la mer brise déjà avec une telle violence — et par dix-huit mètres de fond ! — que ce serait vouloir être démembré et englouti que de pousser plus loin.

Il reste là, pourtant, durant plusieurs heures, au risque de se perdre, et fait des signaux auxquels la Russie ne répond point. A la fin, il ne peut plus tenir et rentre à Marseille.

Les malheureux assiégés de la tempête, isolés du reste du monde, ne doivent leur salut juscpi'à présent qu'à l'exceptionnelle solidité de la coque de la Russie. Hésislera-l-elh» encore longtemps à ce déchaînement épouvantable des éléments, à cette ligue acharnée des vents et des flots ^ Hien n'est moins srtr. 11 faut tenter l'impossible pour sortir de là et en hâte. Mais quoi?...

Les marins du pa(|uc*bot lancent des flotteurs porte-amarres ; les courants les emportent vers la haute mer.

Le bâtiment est incliné de 30 degrés à tribord et piésente son pont à l'attaque din*cle de la mer en furie. Les lames ont défoncé les panneaux, et, sous le poids de l'eau qui s'écroule en avalanches dans les profondeurs des cales, la Russie s'enfonce peu à peu dans une vase molle.

Les naufragés, que cette terreur prolongée finit par affoler, se cramponnent aux cordages, se hissent contre un màt ou sur les bastingages et crient désespérément à l'aide, vers la terre, mais leurs voix se perdent dans la tempête; d'autres tendent les bras vers cette plage de Faraman qu'ils aperçoivent couverte de monde. Il y a là toute une foule qui se lamente et se révolte. On a apporté des vivres, des vêtements, des bouées, des ceintures, des cordages ; et tout cela est inutile, et la Russie est à 300 métrés seulement! Fîiut-il donc laisser ces passagers périr? Knfin, voici les canons porte-amarres de Grau-du-Hoi et des Saintes-Mariés! On les met en batterie, on tire... Les flèches ne portent pas jus(|u'à la Russie...

VA la nuit, l'horrible nuit, la seconde depuis celle où le navire s'est échoué, revient tendre son voile de deuil sur l'immensité, inlassablement tumultueuse. Au matin, le 9 janvier, la situation est la même. La Lorraine, des « Transports Maritimes », croise au large de Faraman sans pouvoir approcher. Des

bateaux du service de pilotage, des torpilleurs essaient une sortie ; ils risquent de se perdre à leur tour, et doivent rentrer au port précipitamment.

La population pressée sur le rivage croit que le nombre des victimes est déjà grand, à bord de la Bussie, ou plutôt de ce qui reste de la Russie^ car tous les signaux adressés aux naufragés restent sans réponse ; et nul ne peut penser — le fait est vrai, mais incroyable — qu'aucun des matelots de ce navire ne connaît la manœuvre des signaux à bras !

Aussi bien, du côté de la terre, la prévoyance humaine n'est pas moins en défaut. On ne peut même plus tirer les canons porte-amarres, faute de munitions.

La seule chance de salut qui reste est le canot du Carro dont les vaillants marins sont là, en permanence, prêts à profiter de la moindre accalmie.

Les heures passent et l'accalmie ne se produit point. A Marseille, à Paris, dans toute la France, l'anxiété croît d'heure en heure. L'amiral Besson télégraphie au Ministre de la marine :

< La mer est très grosse. Nombreuses victimes probables. »

On s'attend partout à recevoir la nouvelle du plus complet et du plus navrant des désastres.

Non ! l'heure fatale n'a pas encore sonné ; la mer semble s'apaiser dans l'après-midi du 9.

La Préfecture maritime de Toulon télégraphie qu'elle fait partir un remorqueur de faible tirant d'eau, le Travailleur, et le croiseur Galilée. Mais les canotiers du Carro n'attendent pas plus longtemps. Ils se lancent poiir la seconde fois sur les vagues dans un éclaboussemcnt d'écumes. Vingt fois roulés par les flots, vingt fois ils remontent à l'assaut des masses liquides qui s'écroulent sur eux; ils approchent enfin de l'épave qui craque et qui gémit sous l'attaque des vagues.

Mais ils ne peuvent aborder ; leur embarcation serait réduite en miettes contre le bâtiment échoué. Ils sont à portée de voix. On leur crie que nul encore n'a péri, et qu'on soufi're seulement de la faim. Ils lancent habilement l'extrémité d'un filin et reviennent à force de rames. Dans leur sillage le précieux lien se déroule, s'allonge, espoir croissant de sauvetage. Ils arrivent à la côte, juste à temps! A nouveau, la furie des flots se réveille. Ils rient de la mer à présent. L'union est désormais établie entre l'épave et la terre ferme, et toutes les existences menacées vont être sauvées!

On lire sur le filin pour amener l'amarre qui établira le va-et-vient...

La corde casse!

Un double cri de désespoir s'élève, du bAtimenl à demi submergé, et du rivage.... Et quant à recommencer sur-le-champ un aussi périlleux effort, impossible.

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