LA « RUSSIE »> ÉCHOUÉE
Sur répave on essaie de construire des radeaux, mais la mer les enlève au fur et à mesure, et en disperse les débris au large. Le capitaine Jouve voit, de minute en minute, venir l'instant terrible où son navire sera démembré, dispersé.
Il se fait attacher sur la passerelle.
Et pour la troisième fois, la nuit redescend sur cette scène dont Thorreur croît avec la durée.
Et quelle nuit!
Une nuit de ténèbres opaques et de rafales glacées. La coque de la Russie geint douloureusement, mais les clameurs épouvantables de la mer dominent les plaintes de Tépave et les appels des passagers.
Du rivage on écoute, on frémit. A chaque instant il semble aux sauveteurs impuissants que la Russie vient de céder, de s*émietter et que des épaves et des cadavres arrivent au rivage.
Des hommes s'avancent au bord des flots qui déferlent en tumulte; ils tiennent des torches, des falots, et cherchent à éclairer les vagues, à voir si dans leur écume des naufragés ne roulent point. Ils se rassurent : à travers les embruns et le brouillard une lueur est visible sur le point où est Tépave. La Russie lutte encore. Du côté de la terre, dans la nuit, au loin, d'autres lueurs....
La Société des Transports Maritimes a organisé une colonne de secours qui, à travers les ténèbres et la plaine inondée, sous les averses, apporte en (juantité sur la côte de Faraman, des couvertures, des vêtements et des vivres... Elrange et lugubre campement sur lequel se lève Taube blafarde.
Aux premières clartés du jour, les sauveteurs se précipitent, jumelles et lunettes en main : à 300 mètres Tépave émergeante à i)eine, chargée de monde, vacille, battue des flots, mais elle est toujours là, non démembrée.
Les marins du Carro se consultent du regard. Ils se sont compris. Ils poussent leur barque, et, s'y jetant ensemble, la livrent à la première lame qui en se retirant l'enlève comme une proie qu'elle va engloutir... Non! la barque reparaît avec ses vaillants, et, tantôt bondissant au sommet des vagues, tantôt redescendant dans des goufl'res tourbillonnants, ils nagent, ils nagent, ivres d'héroïsme.
Enfin, d'un élan, ils frôlent la proue de la Russie. On leur lance une amarre. Ils la saisissent. Ils repartent...
L'amarre se rompt!
Mais, cette fois, les lutteurs s'acharnent, et ils triomphent, car l'amarre est reconquise; ils reviennent vers la terre en combattant à coups de rames ; leur
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vie lient à une erreur de barre, à une faiblesse d'aviron. El celle fois, le filin de secours ne se ronipl pas. Ils Tamènent enfin jusqu'à lerre.
L'émolion élreinl tous les cœurs; on acclame ces brrives gens. Ce sont : le patron Domange, Ansaldi, les quatre Fouque (Bernardin, Jules, Maurice et Paul), les trois Hubert (Antoine, Armand et Louis-Josepli), Truca et Xavier.
L'amarre est solidement fixée au sol ; la communication est enfin assurée avec le vaisseau naufragé. La bonne nouvelle courl de bouche en bouche. L'espoir renaît.
Soudain, pour la troisième fois, le cûble se brise!...
Un cri d'épouvante s'échappe de toutes les lèvres, et les plus courageux frissonnent ; ils sentent qu'une inexorable fatalilé veut la perle lotale du paquebot.
Mais les marins du Carro, dont le sang-froid et l'énergie grandissent avec le péril, revendiquent l'honneur de tenter encore une sortie. Or la houle est redevenue formidable. Le bateau du Carro est à peine poussé dans les lames qu'il chavire à demi, embarque un paquet de mer et se trouve rejeté sur le .rivage.
On distingue alors que, de la Russie, on essaie de mettre un canot à la mer; les fiols l'emporlenl et le détruisenl.
Un nouveau canon, de fort calibre, arrive enfin, envoyé par la Marine. On le braque sur le navire. Le coup part... Il porte encore moins loin que les autres !
L'effet de ce nouvel échec est désastreux sur la foule des témoins de ce drame épuisant. Et dans quel élat de démoralisation et d'affolement doivent (Hre les malheureux naufragés, de[)uis si longtemps en proie à la terreur, à l'insomnie el à la faim !
Les marins du Carro tentent à nouveau h deux reprises de revenir près de la Russie, Mais la nuit tombe, — pour la quatrième fois! — rapide et noire. L'inlassable tempête augmente de violence. Les sauveteurs sonl ramenés brutalement à la côle dans des tourbillons d'embruns, et force leur est de rester là, trempés jusqu'aux os, transis de froid et sans abri.
Les curieux se sont en partie retirés. Les douaniers allument de grands feux sur le rivage. Les sauveteurs, les jambes raidies par le froid, atlendent ainsi le jour, à peu près assurés que, cette fois, la Russie ne sera plus là !
Mais, avant l'aube, le vent, ce fatal vent du sud-est, faiblit, la mer se calme.
Les héros du (^larro, impatients de triompher s'il (»n esl tem[>s encore, n'attendent pas le grand jour. Dès cinq heun^s du malin ils s'embarquent. Une seconde équipe de sauveteurs, ré([uipe des Sainles-Maries, le^ accompagne, munie d'amarres solides.
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Ils approchent de la Russie; ils lancent une amarre que les naufragés à bout de forces saisissent. Otte fois la mer est décidément vaincue : on peut accoster. Les marins du f ^arro et des Saintes-Mariés passent des vivres aux naufragés de la Russie; puis ils reparlent, arrivent au rivage, fixent Famarre résistante et établissent le va-et-vient.
Après cinq jours et cincj nuits d'angoisses inoubliables, le sauvetage commence enfin I
Les femmes, placées dans des mannes à ballast, sont descendues dans les barques qui font le transbordement. L'une d'elles serre un bébé entre ses bras. (}uand la première embarcation approche, portant sa charge de vies si péniblement arrachées à la tempt>te, c'est, sur le rivage, un délire de joie et d'enthousiasme. Des hommes se précipitent en avant, rentrent dans Teau jusqu'au ventre pour être plus vite auprès des barques. Ils reçoivent les femmes dans leurs bras et les transportent sur la terre ferme. Des scènes émouvantes se produisent. Toutes les passagères de la Russie sont transies de froid, et leur visage porte les traces des angoisses mortelles qu'elles viennent de traverser.
Une d'elles s'évanouit entre les bras de son fils. Toutes, elles tombent d'inanition. On les conduit au phare de Faraman.
Les barques continuent leurs voyages de va-et-vient, et tous les passagers sont transbordés; puis l'équipage, et le commandant, le dernier.
A sept heures du matin tout le monde est sauvé — jusqu'au chat du bord !
Aussitôt que les naufragés sont réconfortés, on les fait monter en voiture pour les mener à Salins-de-Giraud, d'où un train spécial les transporte à Marseille. (Juand ils arrivent en gare de la grande ville, une foule délirante franchit les barrières, envahit le hall ; mille mains se tendent vers les naufragés et leurs sauveteurs, désormais également célèbres.
(les braves gens reçurent de toutes parts des témoignages de l'admiration que leur héroïque conduite avait éveillée dans tous les cœurs. Dons d'argent, souvenirs, médailles, félicitations officielles, etc. Enfin trois croix de la I^égion d'honneur furent décernées à l'occasion du sauvetage de la Russie : une au lieutenant des douanes, à Saintes-Mariés, Franceschi ; une au patron du canot de sauvetage des Saintes-Mariés, Sellier; une au sous-patron du canot du (larro, Domange.
tJÛuimiae^ ail cXcm{cJ ae l Ur^
L*or est un implacable ennemi qui se présente <^ Vhomme sous les traits d*un ami.
(GCETHB.)
LE steamer VIslander, de la Compagnie Canadian-Pacifîc-Alaska, avait quille Skagway (Alaska) le mercredi 14 août 1901, pour Vicloria. Il devait faire escale à Junean, el, le lendemain malin, se dirigeant vers Tenlrée du canal de Lynn-Alaska, il filait à toute vapeur, dans les parages de Douglass Island, sur cette mer glacée, à travers un brouillard pénétrant.
Brusquement, un choc retentit, suivi d'un grincement, d'un déchirement de la coque : VIslander a donné contre un iceberg qui dérivait à fleur d'eau. Le steamer s'arrête et pointe son avant vers l'abîme. Le capitaine est en bas ; le pilote court à la première écoutille et le héle : Que faire?... Donner toute la vitesse pour s'échouer à la côte qui est à un mille à peine ?... Il est trop tard! Ulslander coule avec rapidité. Le second fait mettre les embarcations à la mer. Les passagers, éveillés en sursaut dans leurs couchettes, se frottent les yeux, plus ahuris qu'efl'rayés. Us croient sortir d'un cauchemar. Pourtant un bouillonnement menaçant monte des profondeurs de la cale... puis... une explosion terrible.... (Test une trombe d'air et un torrent d'eau qui font éclater les machines ! Maintenant tous sont sur pied, tous ont compris. Ils n'ont qu'une idée : s'évader des cabines, monter 'sur le pont, fuir... Hélas! les chambranles, les cadres resserrés, écrasés sous l'eiTorl de la collision ne laissent plus jouer les portes! La plupart des hommes cependant peuvent en rompre la résistance, et les plus agiles se glissent par les hublots et tombent dans les flots gris. Mais les femmes meurtrissent leurs chairs, se brisent, se déchirent contre ces panneaux immobiles ! Ces cabines seront leurs tombeaux !
Une seulement — une mère — peut sortir... A demi nue, échevelée, elle apparaît sur le pont, avec un cri suppliant, tend son flls au premier matelot (]u'elle voit. Celui-ci le prend, le passe à un camarade qui le dépose dans un canot... C'est la dernière embarcation, et déjà elle s'éloigne... Les premiers passagers moîtrcs des canots se sont égoistement, inhumainement hâtés de