UN NAUFRAGE AU PAYS DE L'OR
S écarter de Tépave qui sombre. Mais la jeune m^re pousse un soupir de soulagement ; le vent de l'aube glaciale mord sa poitrine et ses bras nus ; elle n'y prend point garde; elle suit du regard son baby qu'emporte le canot; il est sauvé, elle peut mourir!
Dix minutes à peine se sont écoulées depuis le premier cboc, et déjà, au milieu d'une confusion indescriptible, parmi les cris d'effroi, les coups môme, tous les canols disponibles se sont enfuis.
U/slander s'enfonce irrésistiblement; son avant est entièrement submergé, et son arrière, émergeant brusquement, met à jour Tbélice qui tourbillonne un instant puis s'arrête, non sans avoir, d'une de ses ailes d'acier, pris et rejeté dans les flots, le crAne ouvert, un des naufragés.
A l'intérieur, le bAtiment est empli de clameurs effroyables, que les parois des cabines assourdissent pourtant. Mais l'eau impitoyable, monte, clapotante, de couloirs en couloirs, et une à une les voix affolées, éperdues s'étranglent en râles et s'éteignent.
Les matelots restés à bord ont pourtant fait ce qu'ils ont pu, mais ils n'ont plus de canots à leur disposition. Ils songent à se sauver : ils se munissent de planches et d'espars et se lancent à la nage. Une dizaine de passagers munis de ceintures de sauvetage sont groupés à l'arrière; ils reculent pas à pas devant les flots envahisseurs, ils ne peuvent se décider à se jeter dans cette eau glaciale. Enfin VIslander disparaît, englouti brusquement dans un remous. Ils s'enfoncent avec lui, puis remontent à la surface. L'un d'eux fait des efforts surhumains pour maintenir auprès de lui sa femme et sa fille qu'il n'a pas lAchées un instant, mais elles ont perdu connaissance et, malgré lui, elles se noient. Leurs corps l'entraînent sous les flots; l'instinct de vivre lui fait lAcher prise, il revient encore une fois à l'air, il est épuisé; des matelots le recueillent sur un ra<leau qu'ils ont improvisé avec quelques épaves rassemblées.
Deux autres de ces naufragés qui se maintiennent à la surface, entourés de ceintures protectrices, sont des mineurs qui reviennent du Klondyke avec le trésor si longuement, si péniblement accumulé. L'un a pour trente mille dollars de poudre d'or dans une sacoche agrafée A sa ceinture. Il nage, il nage déses|>érément, mais ce poids énorme le fatigue, et, de plus en plus, l'attire vers les profondeurs. Alors, d'un coup de doigt rapide, il dégrafe sa bourse, l'or descend seul, et, appauvri, mais allégé, le mineur poursuit sa
lente course entre les lames froides. Le seconda quarante mille dollars dans un sac qu'une courroie lie à ses reins; il a une bouée sous les aisselles, mais elle est annihilée par le poids d'or; et Teau vient aux lèvres du malheureux. Il ne veut point lâcher ses dollars, c'est toute sa fortune, il l'a acquise au prix de tant de souffrances, au prix des meilleures années de sa vie ! Faut-il donc qu'il meure, plutôt que de s'en séparer? Non! non! un eflTorl encore! Cet or il le portera jusqu'au rivage... Et fébrilement, redoublant dé coups de jarrets nerveux, il décroche son sac. Pour délivrer ses reins, il se le passe autour du cou. Ce poids fait alors basculer cet insensé, et le trésor entraîne à jamais son possesseur!...
Le capitaine du steamer ne s'est réservé nul moyen de sauvetage ; il nage de son côté courageusement. Le radeau qu'ont assemblé ses matelots et où deux passagers expirants ont été recueillis, passe à sa portée; le capitaine s'y cramponne et s'y hisse. Mais son poids supplémentaire menace de démembrer et de faire sombrer la frêle construction.
— Nous sommes trop nombreux ici, s'écrie-t-il. Alors, au revoir, mes enfants!
Et il se rejette à la nage. Mais, saisi par le froid, il pâlit, balbutie des mots inintelligibles et coule à pic.
Dans ce même instant, sur le radeau un des passagers mourait aussi de froid ; ses camarades, pour la garantie de leur propre sécurité, débarrassent leur refuge de ce fardeau inutile.
Ils se hâtent vers le rivage dont ils aperçoivent la ligne basse à l'horizon à travers la brume; ils se hâtent, mais combien lentement, combien douloureusement! Y arriveront-ils"? Le reflux de la marée sefait sentir ; leurs mains se pèlent sous les embruns glacés, leurs doigts se crispent, se gercent et saignent... Vont-ils être emportés vers la haute mer?...
Non! là-bas sur le rivage, une grande flamme ondoyante a jailli, s'élève et se courbe, ondule en panache sous le vent matinal. Ce sont les passagers du premier canot de sauvetage qui ont allumé ce feu pour réchaufTer leurs membres glacés et montrer aux survivants perdus dans les brouillards la route du salut.
Les plus vigoureux ont fait davantage : ils se sont rembarques et retournent sur le lieu du sinistre ; ils arrivent à point pour sauver les naufragés du radeau désempare.
Mais plus de cinquante êtres humains, des femmes el des enfants pour la plupart, ont péri dans cette journée néfaste. Et dans quel état sont les survivants! Malgré le foyer, constamment alimenté, qui roule des volutes
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de flamme, beaucoup, à bout de forces, impuissants à se réchauffer, grelottent et sanglotent, sur la terre nue. Et accablés de toutes les souffrances de la mort, ils en implorent Tapaisement.
Quelques matelots alertes sont partis vers Junean annoncer le désastre et réclamer des secours. Des cadavres flottent déjà sur la crête des vagues ; ils passent près du rivage, entraînés par le courant et s^éloignent, car la marée descend; ce sont des cadavres de femmes, des cadavres d'enfants...
Peu à peu la carcasse de VIslander apparaît sur les flots abaissés. les frôles jouets des éléments, que sont les hommes! Ce vaisseau qui vient de naufrager si dramatiquement sur ces côtes, entraînant avec lui cinquante vies humaines dans un gouffre qui semblait insondable, ce vaisseau est h sec !
Et qu'est-ce qui Ta fait sombrer? Un glaçon qui fuit, au large, ot se dissout, se fond en eau aux rayons du soleil levant!
Parti en musique vers Brunshausen, le Primus glissait^ sous le ciel c/air, comme, sur les eaux d'un lac de légende^ une barque enchantée.
LE conimorre allemand, servi h rintérieur par 27 000 kilonièlres de voies navigables, utilise les esluaires de ses grands fleuves pour déverser sur le inonde entier les produits de l'industrie de TAllemagne. Une flotte de 1 555 0(X) tonnes dont 1 171 vapeurs, engloutit dans ses cales les minerais de la Sili^sie, les pièces métallurgiques d'Essen, les tissus d'Elherfeld et les soieries de Barmen.
Hambourg, complété par Tavant-port de ('uxhaven, possède à lui seul une flotte de S18 navires jaugeant plus de 714 000 tonnes. C'est la seconde ville d'Allemagne par l'importance de sa population et de son trafic. Les rives de l'Elbe, bordées d'appontements et garnies de docks, présentent nuit et jour une animation intense. Ici, le port d'attacbe des transatlantiques géants et là l'embarcadère des transbordeurs qui, sans cesse, relient les villes riveraines; partout des cheminées mouvantes empanachées de la fumée des chaudières et, sur l'eau, des milliers de voyageurs, des tonnes et des tonnes de marchandises.
Le 21 juillet 1902, le vapeur Primas embarquait 185 passagers, pour la plupart membres de l'iinion chorale d'Eilbeck.
A bord, de joyeux concerts s'improvisèrent aussitôt ; des chœurs d'une sonorité douce et d'un rythme berceur s'harmonisaient avec la douceur d'une nuit sereine, baignée de lune.
Ainsi porté en musique vers Brunshausen, le Primas glissait, sous le ciel clair, comme, sur les eaux d'un lac de légende, une barque enchantée.
LE u PRIMUS > EXPLOSANT DAXS L'ELBE 255
Le Primas se trouvait à une encablure du ponton de Nienstedten, lorsqu'il aper^'ut les feux de position d'un autre vapeur, la Hansa, de la Ilaniburg- Anierica.
D'un coup de barre à gauclie le capitaine du transbordeur fit porter son bateau sur la route {çrand large... (lent cinquante niètn*s à ju»ine séparaient les deux bateaux...
Des commandements brefs, des clameurs traversèrent la nuit. De tous ses feux la Hansa faisait macbine arrière pour éviter la rencontre. Tro|) tard ! 11 ne s'était pas écoulé une minute depuis le cliangement de route du Primas que la collision se produisait, sans que rien en eût pu atténuer la violence.
La proue du Hansa venait de pénétrer profondément dans les œuvres vives du bateau transbordeur.
Aux tendres mélodies musicales avaient succMé les cris rauques des passagers affolés.
Il était minuit vingt. La clarté lunaire se répandait sur des silhouettes aux gestes déments et donnait ù l'Elbe le tragique éclat d'une coulée métallique incandescente.
Dans l'énorme entaille où l'éperon de l'abordcur demeurait fixé l'eau s'iniiltrait. Peut-être aurait-il été possible d'éviter une seconJe catastrophe si, dans cette position difficile, la Hansa avait lentement poussé le Primas vers la rive; mais les commandants, troublés par les clameurs des passagers, avaient perdu leur sang-froid. Ils ordonnèrent : « Machine arrière ! »
Les bateaux, un instant soudés l'un à l'autre, se dégagèrent laissant entre eux l'abîme où déjà des grappes humaines détachées des bastingages sombraient dans l'écume soulevée par les aubes.
A cette minute, le drame se précipite. Dans la blessure mise à nue du Primas, l'eau s'engoulTre, inonde la machinerie et, par son poids à l'arrière, soulève le bAliment qui se dresse, se cabre en embardées furieuses. La foule hurlante des passagers se rue à bAbord, instinctivement portée vers la Hansa qui lance son canot, jette des bouées cl déroule des échelles.
De ce ciMé est le salut... Non ! ce sera la mort.
Le Primas, surchai^é, donne de la bande et d'un seul jet précipite 80 personnes dans les flots...
Momentanément allégé il oscille. Son arrière est submergé, les cabines envahies. Kt par le double escalier surgissent, compacts, des groupes de femmes surprises dans leur sommeil et qui, uu-dessus de leurs létes, élèvent leurs enfants.
256 LES GHAXDS NAUFIiAGES
Il n'y a plus aucune direction à bord du Primas. La passerelle du capitaine est prise d'assaut. L'unique canot de sauvetage, manœuvré par cent mains inhabiles, culbute sous ses attaches rompues et disparaît, la quille en Tair.
Soixante personnes se disputent et s'arrachent les vingt ceintures de sauvetage que Timprévoyance de l'administration maintient à bord. {Ln canot et vingt ceintures pour un transport moyen de 200 passagers!) A la panique s'ajoute le massacre.
Des malheureux tombent et sont étouffés sur le plancher inondé du pont.
Le déplacement de ce (|ui reste de la masse de ces passagers modifie à chaque seconde l'équilibre du Primas, sinistre épave.
— Hisse à toi!
C'est le canot de la Hansa qui frôle la coque.
Trente corps s'y laissent tomber. Vingt disparaissent dans le fleuve.
Par trois fois le patron du canot tente d'accoster, mais des mains surgies des flots s'agrippent à ses avirons, se soudent à sa proue. Les victimes paralysent toutes les tentatives de sauvetage.
Et, d'ailleurs, il est certain maintenant que les derniers passagers sont irrémédiablement perdus.
Des jets de vapeur brûlante sifflent à travers le pont disjoint. La machine est abandonnée, et, des tuyaux, crevés |)ar le choc de l'abordage, s'échappent des jets de vapeur qui ébouillantent, aveuglent les naufragés. Un cri s'élève, fou :
— On va sauter!
Les clameurs n'ont plus rien d'humain. A chaque instant, ne pouvant résister au martyre du feu qui les ronge, des hommes s'abîment dans les flots et des femmes disparaissent tonanl, serrés sur leurs poitrines, des enfants.
La folie s'est emparée des passagers du Primas : juchés sur les coffres, deux malheureux chantent en soulignant leur chant de gestes grotesques. Ils ricanent, puis sanglotent. Autour d'eux, étouffés par la vapeur qui toujours s'épaissit, des groupes, renversés, agonisenl.
Enlin, dans une effroyable rupture de leurs enveloppes, les chaudières explosent. Et c'est sur les flots une pluie indescriptible de membres calcinés, de tôles rougies à blanc, de poutres enflammées de charbons incandescents.
LE « pnnrus >> explosaxt dans velue 25t
Le Primas évenlré est entraîne^ par le jusant ot roiilo ft 100 inMros de la Ilansa dont réquipajçe, privé de moyens de sauvelajice, assiste impuissant et pétrifié h cet horrihie naufrafi^e.
Le pilote du malheureux bateau transbordeur se maintient sur Teau. On le sauve, on Tinterrofçe :
« Je me dirifreais, explicpie-t-il, aussi prés de la rive nord (pie le permettait le peu de profondeur d(^ Teau lorscpie je fus abordé. Je vouhiis déposer quelques passaf!:ers au ponton de Nienstedlen, je marchais dans cette direction. Probablement la Ilansa n'a-t-cdle; pu voir mon feu rouge qui devait déterminer pour eUe la position (Ui Primas, Sa voie était plus au nord et la collision ne se serait point produite si U\ Ilansa s'était tenue dans sa véritable route. »
Le nombre des victimes indiqué par le président de* ITuion chorale d'Kilbeck fut de 10 L — 17^i mcMnbres de la société ou parents de ces membres avaient pris part î\ IVxcursion du Primas; en outre, V2 personnes étrangères h la société se trouvaient à bord. — 71 personnes seulement échappèrent à cette catastrophe, sur la([uelle le tribunal maritime de Hambourg se prononça en reconnaissant comme coupable de fausse nianieuvre et d(* mauvaise direction le ca|)itaine du Primas et en iniligeant un bh\me à celui de la ILinsa qui avait, dit le jugement, « manqué de prudence ».
'i éauwaac^ emnor/é an /araeJ,
Maintenanl, les enfants, nous sommes seuls... Si II', mal m'emporte à mon tour, donnez de la toile quand le vent d'ouest soufflera...
LE trois-niAls chilien Sanla-Bosa passait à Valparaiso, son port d'attache, pour le plus rapide voilier de la côte.
Haut ponté, linenient hAli, joliment gréé, il avait bien des fois échappé aux tornades et autres périls de la navigation. On avait toujours vu la Sanla- Rosa sortir de la tempête délustrée, lavée, mais ses hunes intactes et ses perroquets droits dans la Ibrét des étais où claquaient ses voiles.
Depuis onze ans, le capitaine ReuteiraTavait conduite dans tous les ports des deux Amériques, ses cales pleines de minerais et son pont chargé de bois de cyprès et de hêtres.
I/hommeet le l)aleau, connus et recherchés dans les docks et sur les quais américains, jouissaient d'une popularité légitime parmi les gens de commerce soucieux du sort des cargaisons à confier à la mer.
Dans la première quinzaine d'août 1902, la Sanla-Bosa ayant terminé son plein, quittait Valparaiso, chargée de salpêtre A destination de V^ictoria (Vancouver).
L'équipage comprenait dix-huit marins et deux mousses.
De tous les matelots aucun ne comptait moins de trente voyages à bord du voilier, (tétaient des gens sûrs, dévoués au capitaine et ardents au service.
Jusqu'à la ligne du tropique, la Sanla-Rosa eut peu de J)on vent et une mer molle. Après le passage, le flot moutonna et, vers Santa Margarita, un puissant vent arrière inclina la membrure et gonfla les voiles.
Le trois-mûts alhiit rattraper h' lenq)s perdu ;\ louvoyer, d'autant que la lame grossissait et que la Sanla-Rosa ne se comportait jamais si bien que sur
UN ÉQUIPAGE EMPORTÉ AU LAlUiE 259
Un grain passa, les huniers s'entrechoquèrent el deux Irinquetfes enlev('îes disparurent. Maigre prise. Cependant, par prudence, h* capitaine s'était mis à la barre.
Le trois-inûts filait à voiles pleines, secouant les einhruns et chassant les paquets de mer qui s'écrasaient sur l'avant.
Brusquement une saute de vent se produit. La toile s'afTaisse, et le hAtiment roule, tournoie, dérouté.
En vain le capitaine lance des commandements et multiplie les ordres. Le pont est désert.
Il appelle, siffle, et menace.
Personne !
Anxieux et stui)éfait à la fois, il assujettit la barre, manceuvre les drisses, et se précipite dans l'entrepont à la recherche de son écpiipagc.
Son pied heurte un corj)s. Il se penche. I^'homme est adossé, les bras ballants, et son regard éteint au fond des orbites creuses est le regard d'un agonisant.
Non loin, efi'ondré sur le parquet, un scvond marin se tord dans une crise atroce et pousse des hurlements de fauve. Ses poings s'écrasent sur les cloisons où des lilets de sang suintent. Kt puis c'est un troisième, un quatrième, tous...
Le capitaine a compris.
Une épidémie foudroyante de « béribéri », celte épouvantable fièvre particulière à cette latitude et qui brise en quelques instants, dans l'étau de la paralysie ou dans la folie de la douleur l'homme le plus robuste s'est déclarée à son bord...
La peste serait moins terrible. Les matelots de la Santa-fiosa sont perdus!
Pourtant, les deux jeunes mousses sont indemnes. Le mal, d'ordinaire, épargne les constitutions jeunes que n'a pas encore éprouvées le surmenage des gens de mer el l'usage de l'alcool.
HeultMra, j)eut-étre, les sauvera, mais l(»s autres! mais lui-même? Kn vingt-(|uatre heures, la Sanla-JRosa, ilcvcmic \o bateau-fantôme des légendes, ne sera j)Ius (pi'une sinistre épave emportée au gré des courants jusciu'i^i l'engloutissement final.
La lutte contre la mort, maîtresse du navire, était-elle possible?
L'héroïque capitaine ne s(» le demanda même pas. Avec celte énergie professionnelle cpii li<Mit les gens d(* mer debout tant (pi'ils ont en eux un espoir de vie, il voulul tenir léte au « béribéri », au vent el aux flots. Les
260 LES GHANDS NAUmAGES
cordafjfos claqiiaionl ot les voiles se décliiraient ; fa Sanla-ftosa n'élait plus que 1(* jouet des vagues.'
— Là-liaut, les mousses!...
Terrifiés, les dcuix enfants étaient à présent sur le pont et se tenaient au grand mût, par un triple tour de (îlin qui leur serrait la taille. La mer autrement les eût emportés.
Rompus sous la tension brusque des misaines, les haubans cinglaient Tair, cravachaient les bastingages ; la Santa-Bosa était connue fouettée par la main d'un titan.
Reuteira, revenu a la barre, manœuvrait comme il pouvait. La bourrasque enq)orta le beaupré, brisa la corne d'artimon. La nuit opaque ne laissait rien voir de la mer et du ciel, et, sous les trombes qui l'accablaient, le marin admirait la résistance de son bateau h l'assaut des lames et à l'elTort du veut.
Au petit jour, U\ Sanla-Rosa apparut, inlorme, démAtée dans ses hauts; son pont était encombré de cordages et de voiles dont les lambeaux, au ras du flot, s'agitaient comme pour faire des signaux. A qui? L'infini était vide. Désespérant de tout secours inunédiat, Reuteira abandonna la barre et descendit dans l'entrepont.
11 en revint rapportant un cadavre. Dix fois il lit le chemin, et, à chaque voyage, il ramena un corps.
Aidé des mousses, il les jeta à la mer, puis, reprenant espoir, il confectionna des voiles de fortune et répara les cordages.
Cette journée s'écoula dans un calme relatif. Le vent paraissait porter à la côte. Mieux valait s'échouer que de succomber terrassé à bord par le « béribéri ».
Le lendemain, le capitaine redescendit dans l'entrepont et, comme la veille, en sortit des cadavres, les huit derniers : la mer les engloutit.
« Maintenant, les enfants, dit-il aux mousses, nous sommes seuls. Si le mal m'emporte î\ mon tour, donnez de la toile quand le vent d'ouest soufflera; c'est le bon ».
Le calme revenait. La mer s'étalait en nappe glaucpie. Et c'était pour la Sanla-Rosa le pire état qu'elle pût souhaiter. Si la tempête toujours mène quelque part, le manque de vent immobilise. La Sanla-Rosa, maintenant, flottait inerte et lugubre, sans avancer.
Mais d'où venait que le bateau donnait de la bande à tribord, alors qu'on était par grand calme?
La coque aurait-elle cédé ? Une voie d'eau se serait-elle produite pendant la tourmente?
Le capitaine s'enfonça dans les fonds. Les flancs du voilier s'étaient