‹ Les grands naufrages drames de la merChapitre 5 sur 63 · LES GltA\DS NAUFIiAGES · texte numérisé non relu

LES GltA\DS NAUFIiAGES

l®*" avril, repassa la ligne pour la quatrième fois durant ce voyap^c. Il y avaîl beaucoup de malades à bord ; la disette vint se joindre à la maladie, et Fou lut contraint de manger les cbiens et les rais. I.e 17) mai, de A'illeschar reconnut Tîle de Tercère, la principale des Açores, Il était impatient d'atteindre la côte d'Espagne, tant ses matelots treniblaienl que le Croissanlr dans le pitoyable état oii il était, ne manquât sous leurs pieds. I^ar bonheur, ils rencontrèrent trois navires flamands qui, moyennant Tabandon qu'on leur lit de toute la cargaison du Croissant, consentirent à recevoir les Français à leur bord. Il était temps, car à peine eurent-ils quitté le Croissant qu'il coula bas sous leurs yeux.

Les Français furent déposés à Plymouth par les navires flamands, le 13 juin 1G03, et de là passèrent en Bretagne. Mais avec eux ne revenaient ni Tun ni Taulre des capitaines qui, deux ans au[)aravant, étaient partis de Saint-Malo.

« Ce dut être une ruine, dit simplement l'historien dcî l'odyssée du Corbin et du Croissant, pour la compagnie qui les avait armés et expédiés. »

11 y a des ruines fécondes. Si aujourd'hui notre puissance extérieure, notre fortune semblent décliner, c'est que Jious ne savons plus courir h\s risques de ces désastres que nos pères n'appréhendaient point. Ils avaient l'esprit d'aventure et l'énergie qu'il impose, et c'est ainsi qu'ils firent la France si grande dans le monde.

smmaucJ efur^ //ler^ var^ tJcjameroti^e^ cL ic^ Crai/Sa/iL

Malte fut Varche de roc où la Croix était sauve... Les Chrétiens la gardaient de toute la force de leur amour, les Infidèles la voulaient de toute la force de leur haine^ et le nom de Malte retentissait d*un bout à Vautre de la moitié du monde.

Anqubtil.

LE sièclequi vil h la fois Charlcs-Quint, Henri VIII, François P'' et Soliman se partager les destinées de TEurope, présente une caractéristique frappante: la lutte du Croissant contre la Croix, lutte dont Tissue fut toutefois si souvent à Thonneurdes armes chrétiennes, des armes françaises, que sut faire triompher Jean Parisot de La Valette, grand-maître de Malte, dernier rempart de la chrétienté.

Après le mémorahle siège de Malle (17)65) par les Turcs de Soliman le Magnifique, la ville ressemblait moins h une place sauvée par ses défenseurs qu'à une ville emportée d'assaut et abandonnée par Tennemi, après le pillage. Les murailles renversées figuraient d'énormes tumuli et les maisons du bourg, détruites ou ébranlées, n'étaient qu'un monceau de ruines.

Les Turcs abandonnaient dans les fossés de la vaillante citadelle trente mille des leurs.

Jamais le puissant empire ottoman n'avait rassemblé plus de troupes, plus de vaisseaux, plus de munitions de toutes sortes pour un siège. On n'avait pas encore employé de pièces d'artillerie plus grosses que celles dont se servirent les Turcs et qu'ils laissèrent en se retirant. Certaines lançaient des boulets de 300 livres (notre musée d'artillerie en possède quelques-unes) ; et la ville avait reçu le choc de soixante mille de ces blocs de granit. En dehors des chevaliers, soldats à gages et bourgeois, 300 femmes et 170 enfants combattants volontaires, avaient glorieusement succombé sur les remparts.

La nouvelle de la délivrance de Malle répandit la joie dans la chrétienté. Le nom de La Valette fut célébré dans toute TEurope. Le pape Pie IV lui offrit le chapeau de cardinal.

Mais c'était peu d'avoir sauvé Malle : il fallait la mettre, pour Tavenir, en état de défense, sans négliger de relever toutes les places de l'île.

La Valette forma le dessein de bûtir une nouvelle ville, sur remplacement du fameux fort Saint-Elme.

Le pape, les rois de France, d'Espagne, de Portugal fournirent des sommes considérables pour l'entreprise. La première pierre de la CHé La Valette fut posée le IS mars 1566 ; et, pourqu'ellefùt plus vite achevée, tant la terreur du Turc était profonde, le pape Pie V permit qu'on y travaillât même les jours de grandes fêtes.

Chaque jour 8000 ouvriers y étaient employés. Pendant prés de vingl-quatre mois le grand-maître ne quitta point la direction des travaux. Il passait des jours entiers en compagnie des charpentiers et des maçons, prenant avec eux ses repas comme un simple artisan et donnant, entouré des matériaux amoncelés, ses ordres aux ouvriers et ses audiences aux princes.

Manquant d'argent, il y suppléa en faisant frapper une monnaie de cuivre, à laquelle il attacha une valeur nominale très élevée. D'un côté, on voyait deux mains entrelacées, signe de la bonne foi et, de l'autre, les armes de La

Valette, écartelées avec celles de Tordre. La population ne fit aucune difficulté pour accepter cette monnaie que le Trésor retirait au fur et h mesure

que l'or et l'argent lui parvenaient.

Non seulement l'Europe du xvi" siècle devait sa conservation à La Valette,

mais la formidable puissance de la nouvelle Malte eût certainement modifié

quelque chose dans le bassin de la Méditerranée, si elle avait duré. Elle ne

dura pas : Malte, en 1798, tomba, livrée par un traître, au pouvoir de

Bonaparte et, depuis lors, s'est trouvée asservie, sous différents maîtres. Mais c'est avec raison que Cafarelli disait au futur vainqueur des Pyramides

en lui montrant les inexpugnables retranchements de la principale place de

Tîle : « Il est bien heureux que nous ayons trouvé (juelqu'un pour nous

ouvrir les portc^s, car jamais nous n'aurions pu entrer. »

Soliman n'avait pu y parvenir en diriirrant sur Malte 1rs bordées de ses

"200 vaisseaux de guern* el en renouvelant pendant qualnMUois les assauts de

4()(K>0 janissaires.

Aujourd'hui Mall(^ os\ ani»:lais(\ (lelle [)elile î](^ de IG kilomèlres de large est r(»slée la clef de la Méditerranée, comme au temps des chevaliers et des

Sa position, ft 100 kilomètres des côtes de Sicile et à 250 à peine de celles d'Algérie, en fait un point stratégique de premier ordre, que la politique s'est toujours disputé, comme en témoignent les quatorze maîtres successifs qui la possédèrent jusqu'à nos jours.

Les inquiétudes de la diplomatie moderne au sujet de la suprématie dansla Méditerranée paraissent mesquines, quand on considère celles qui durent se manifester dans les chancelleries des puissances au xyi** siècle.

Alors l'empire ottoman était maître de la totalité du bassin sur toutes ses. côtes. Soliman avait campé devant Belgrade, détruit Rhodes, soumis l'Egypte, et jeté 250000 hommes sous les murs de Vienne (Vienne et Poitiersmarquent les points extrêmes de la pénétration musulmane en Europe). L'empire du fougueux conquérant s'étendait des monts du Kourdistan au Maroc, et l'on ne sait où ses succès l'eussent conduit si, vainqueur de Rhodes^ et de la Perse, maître de la Hongrie, de l'Arabie et de l'Afrique, il n'avait été vaincu lui-même par Roxelane, passée du rang d'esclave à celui de favorite. Or, faisant tache au centre de ces prodigieuses conquêtes, un seul point demeurait vers lequel avait inutilement cinglé les innombrables galères du « maître de l'heure ». Et c'était Malte, rocher perdu en pleine mer dont lessommets portaient fièrement l'oriflamme des chevaliers chrétiens, opposée à l'étendard vert des Ottomans.

Les galères de l'Ordre passaient pour invincibles. La merveilleuse marine florentine organisée par Cosme de Médicis reconnaissait elle-même « recevoir de Malte, instructions et expériences nécessaires aux bons marins et gens de cœur » et l'illustre Dragut, Télève de Barberousse et l'émule de Doria,. déclarait h Soliman, son maître, que tous ses amiraux réunis ne valaient pas « un gabier de TOrdre ».

Et ces gabiers, marins et chevaliers, sont en majorité Français de « rude souche », selon la pittoresque expression de Brantôme ; ce sont les d'Agoùt, les de Broc, les Castellane, les Crussol, Montlezun, Pardaillan, de Noue; d'Aubusson, de Lastic, Saint-Phalle, des Essarls, de Mérode, d'Esparbès,. Calisson, Monlalembert, Baufl'remont, Rochechouart, etc.

Des lignées entières de ces preux se sont succédé sur les murs encore debout de Rhodes et de Malte : vingt-deux Forbin, six Blacas, vingt-huit Puget, quarante-trois Sabran, vingt-deux de Gordes, neuf La Valette, sans compter les quatre-vingl-huit X'illeneuve, et les Glandevez qui donnèrent quatre-vingt-neuf chevaliers à Malle et vingl-qualre chefs d'escadre h la France !

Parmi tous ces braves tombés à Rhodes, à Malte, et dans les terribles, mêléesqui mirent aux prises sur le littoral africain les plus robustes gucrriers^ des deux partis, bien peu moururent qui trouvèrent dans la tombe un repos.

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assuré. Leurs fosses furent violées et leurs cendres dispersées. Les sarcophages des grands-maîtres, descellés et vidés, servirent d'abreuvoir aux chevaux des pachas, ainsi qu'en témoignent les cinq tombeaux conservés à Cluny et qui furent achetés en 1878 à un vice-consul italien.

Est-il besoin de rappeler que les Ordres monastiques combattants naquirent de l'obligation où se trouvèrent les nations occidentales de s'opposer au rôle agressif des races arabes. C'est ainsi que Tordre militaire de Calatrava avait pour but de combattre les Maures d'Espagne et que ceux de Saint-Jacques et d'Alcantara s'étaient voués à la même cause dès le début du xii" et du xiii* siècle. Ces trois ordres possédaient, pour se distinguer, des croix de différentes couleurs, mais toutes étaient ornées de fleurs de lis empruntées aux armoiries de France, dans le but de perpétuer la mémoire des secours que les Français avaient fournis aux Espagnols.

Français et Espagnols, d'ailleurs, se devaient au même combat, à la même lutte contre l'ennemi qui ravageait leurs côtes, pillant les villes, détruisant les ports et rapportant de ses expéditions des milliers de captifs qu'il astreignait dans ses Etats aux travaux les plus durs et les plus humiliants.

De 1175 à 1800 les seuls religieux Trinitaires et les Pères de la Merci réunis ont racheté dans les provinces barbaresques un million deux cent mille esclaves qui, au prix moyen de 6000 livres, représentent 7 milliards deux cent millions de francs. Cervantes, l'immortel auteur de Don Quicholle, fut racheté 25000 francs.

Trente mille esclaves chrétiens travaillèrent à l'édification du môle d'Alger élevé par Khaïr-Eddyn, et ce môme potentat écumeur de mer fit un jour son entrée à Constantinople pour présenter ses hommages à Soliman sous la forme de sept mille captifs ramenés des côtes d'Italie.

On conçoit combien les chevaliers dont les galères étaient ancrées dans les criques de leur île inabordable devenaient pour les pirates musulmans, acharnés à enlever des « infidèles » pour les jeter dans les fers, un obstacle et un sujet de crainte et l'objectif de leurs courses les plus téméraires.

Vers le milieu (hi xvi" siècle, BarbcM-ousse 11, frère (ki fameux Vrondj, tenait la mer, eu qualité de roi d'Alger, et commandait en chef élu par tous les capitaines corsaires.

Après deux années de règne, craignant une révolte générale dans ses Etats, il s'était prudemment placé sous la protection de la Porte, à laquelle il avait cédé sa souveraineté d'Alger,

Nommé amiral de toutes les Hottes de Soliman, il se vit en étal de fondre sur les vaisseaux marchands des Occidentaux quels qu'ils fassent.

Muni d'un sceptre d'investiture, d'une épée et de 80000 ducats pour les frais de la guerre, il se mit en mer avec quatre-vingts galères et trente galiotes, ravagea les côtes d'Italie, jeta l'épouvante dans Rome et, se ruant sur l'Afrique, prit Bizerte et s'empara de Tunis. Par la suite, il bloqua Marseille et bombarda la citadelle de Nice.

Le plus puissant prince du siècle, Cliarles-(Juinf, comprit enfin que l'Europe ne serait à couvert des exactions musulmanes qu'autant que seraient détruits les ports où s'abritaient les corsaires et que seraient coulées leurs majestueuses « capitanes » chargées de butin*

Alger était la base d'opération des mécréants. Il prendrait Alger.

Soliman avait Barberousse, lui avait Doria.

Les adversaires se valaient. Ils passent encore ajuste titre pour les plusgrands hommes de mer de leur siècle.

Toutefois, et pour que le duel tenté acquît dans ses préparatifs les plus grands éléments de succès, il fallait la participation de tous les Ktats. chrétiens.

En Italie, Ferdinand de Gonzague et don Pedro de Tolède, vice-roi des Deux-Siciles, promirent un contingent. En Allemagne, Frontispero accordait des troupes. Quanta l'Espagne, en dehors de dix mille volontaires, elle offrait encore toute sa noblesse, parmi laquelle se distinguait le héros du Mexique, Fernand Cortez qui, à ses frais, montait une riche galère sur laquelle embarquaient ses deux fils.

Le Pape accordait 11 galiotes et 2000 hommes. Les chevaliers de Malte étaient au nombre de 400 secondés par 800 volontaires et mettaient en ligne quatre grandes galères et un galion.

Les chefs furent désignés. L'illustre Doria se vit attribuer le commandement suprême de l'expédition. En sous-ordre venaient le fameux duc d'Albe pour les Espagnols, Frontis[)ero pour les Allemands, Colonna et Spinola pour les Italiens. Au total 30 000 hommes montaient G5 galères de combat suivies de 451 navires de transport et d'approvisionnements.

Le 19 octobre 1635, cette formidable flotte entrait dans les eaux d'Alger et opérait le même jour son débarquement sur les rivages d'IIussein-Dey.

L'artillerie, servie par le commandeur d'Alcantara, Pierre de la Cueva, couvrit les troupes, et Charles-Quint put débarquer à son tour, escorté parles chevaliers de Malte dont les armures d'acier poli éclaboussées de soleil l'encadraient de lumière.

Le 24, les premiers mouvements de l'attaque se décidèrent. Le bat illon de Malte constituait l'extrême droite sur les pentes de Mustapha. Les Espagnols, à gauche, gravissaient le plateau d'El-Biar. Enfin le gros de la flotte ralliait le cap Cazine.

;jâ LES GRANDS NAUFRAGES

Sous la double poussée des deux colonnes les Turcs se terrèrent dans la ville. 8 000 Maures et 600 janissaires avaient juré de périr là jusqu'au dernier plutôt que de se rendre.

En vain Charles-Quint les fait-il sommer d'abandonner la ville et les menace-t-il, si la résistance continue, de ne point laisser une pierre debout dans la cité. Sommations et menaces sont inutiles. Et d'ailleurs, le temps seconde admirablement les défenseurs.

Le ciel déverse sur les assiégeants des trombes qui dévastent les ouvrages, emportent les camps et rendent impossibles les déploiements de colonnes.

Nuit et jour des sorties se produisent. Un bataillon italien surpris, se disloque et fuit devant une charge fortuite d'un millier de janissaires.

C'eût été la panique et la défaite sans les chevaliers de Malte, venus à la rescousse; contre eux se brisa l'élan des maliomélans.

Ainsi qu'un mur mobile, les chevaliers poussent sur le terrain les cavaliers éperdus et les ramènent aux portes sous lesquelles ils s'engouffrent, tandis que s'abaissent derrière eux les herses et les ponts-levis.

Une nuée de flèches empoisonnées s'abat sur les assaillants, mais toujours les chevaliers frappent d'estoc. Villegagnon, en croupe d'un cavalier qui vient de le blesser, le poignarde et l'abat sur sa selle. Plus loin, Léon de Savignac, au moment où la herse tombe, l'escalade ely plante sa dague. Tous ces dévouements sont inutiles. Sur terre et sur mer la tempête fait rage.

De son observatoire du « camp de l'Empereur », Charles-Quint aperçoit sa flotte dont certaines unités entraînées luttent désespérément contre le vent.

A bord se trouvent des munitions, des tentes et des vivres que le temps n'a pas permis de débarquer; et voici que les Musulmans, enhardis, apparaissent sur le rivage pour y guetter l'échouage des galères dont ils massacrent les équipages. L'anéantissement de la flotte, c'est l'extermination du corps de débarquement privé de ses soutiens.

La retraite est ordonnée, le siège levé en hAte et, péle-mêle, dans une confusion qu'augmente une pluie diluvienne, les bataillons épars se ruent sur les navires qui chassent sur leurs ancres, dérivent et gagnent la haute mer.

Vingt drames se déroulent à la fois. Drossés et insuflisammcnt servis, les bAtinienIs tourbillonnent dans la tounnentc; et s'écrasent les uns contre les autres.

Le noroît sil'lle en rafale, et des lames géantes s'écroulent sur la grève (mi broyant les galères ensablées.

De ci, de là, des nuits surgissent au-dessus des flots, balançant leurs flammes déchirées. Des gouvernails, des vergues, des bordages vont à la dérive. Les avirons s'entrechoquent abandonnés.

A bord des lourdes galères c'est répouvante et le désarroi. Les pièces, dont les amarres sont rompues, roulent sur la rambarde des gaillards d'avant, élargissent les sabords et frappent les flancs des bâtiments avec la régularité de coups de bélier que Teffroyable roulis accentue à chaque minute.

Les bombardes, fauconneaux et pierriers, qu'aucun lien ne retient plus, passent sur les ponts, broyant, écrasant, pilant des rangs entiers de soldats, arbalétriers ou matelots, que la terreur tient rives aux bastingages.

Les châteaux de proue emportés plongent dans l'écume des flots, reviennent, surnagent et disparaissent, avec des hommes agrippés à leurs balcons.

Dans le tumulte des éléments les capitaines et sergents de manœuvres criaient en vain des ordres, sifflaient en vain des manœuvres.

Les équipages afi'olés, groupés le long des lisses et des tillacs, poussaient des clameurs désespérées.

De certains ponts des cantiques s'élevaient, étrange mélopée mêlée au bruit de la tempête, et passaient sur les ponts voisins comme des adieux confiés aux vents.

Et sans cesse des craquements sinistres signalaient la collision des galères, la charge des capitanes contre les galions et le heurt des fustes.

Voiles contre voiles enlacées dans leurs gréements, les bâtiments coulaient entraînant leurs équipages.

De la merveilleuse flotte dont l'appareillage avait enthousiasmé l'Europe il ne restait plus que quelques bateaux dont le flot se jouait et qui, de longtemps, ne pourraient prétendre à la plus petite croisière.

Charles-Quint, protégé par son escorte, atteint la plage que la houle des varechs convertit en bourbier. Une embarcation le prend, et sans quitter son banc il se trouve hissé sur les pistolets delà Réale d'Espagne dont les flancs de cèdre et de teck chevillés de fer résistent à la tourmente.

Son état-major a pu embarquer sur la Galère Patronne du pape et sur la Capilane de Malte.

Dans le fracas de la tempête le vieux Doria jette des appels, hurle des ordres. Que chacun gouverne de son mieux et gagne le grand large.

Il ne sait pas l'étendue du désastre. Sans doute sur les rivages on aperçoit quelques galères dont la proue ensablée les signale perdues, mais qu'a-t-il pu advenir de la division envoyée au cap Gaxinc ?

C'est vers ce point qu'il manœuvre.

Soudain, paraissant émerger des flots, les navires qui composent la division dont Doria s'inquiète apparaissent à quelques encablures, sur deux lignes tenant tête au vent.

34 LES GRANDS NAUFIiAGES

Tout n'est donc pas perdu. L'illustre marin renouvelle ses avis :

« Gagnez le large ! gagnez le large ! »

Un vent de trombe lui répond qui couche 15 galères et coule 86 transports sous les yeux terrifiés de Tétat-major de l'amiral.

La mer est la plus forte. 22 bâtiments s'abordent, se crèvent, roulent et s'engloutissent.

8000 hommes, dont 300 officiers, avaient péri !

Décimé, le restant de la flotte s'était éparpillé sur la mer démontée. Ces navires épars se dirigeaient avec les seuls moyens qui leur restaient, tronçons de gouvernails, perroquets brisés et voiles incomplètes.

Charles-Quint put rallier Bougie, tandis que ses suivants touchaient les uns à Palma, les autres à Cagliari.

Le Croissant l'emportait encore. La conquête d'Alger se trouvait reculée de trois siècles.

Un coup de vent s'était opposé à l'extermination des pirates. Un coup d'éventail devait en décider, et permettre à la France, en 1830, de vaincre à l'endroit précis où Charles-Ouint avait échoué.

«... Sa Majesté regarderait comme un des succès les plus heureux de l'expédition quelle pût être terminée sans qu'il en eût coulé la vie à un seul homme... »

(Instmuctions données de la part de Louis XVI A DE La Pérouse.)

NOUS savons, par Thistoire, que le capitaine de vaisseau François Galaup, comte (le La Pérouse, reçut, en 1785, des mains du maréchal de Caslries, minisire de la marine, les instructions dictées par Louis XVI lui-même, en vue du voyage d'exploration autour du monde qu'allait entreprendre le navigateur dont le nom nous rappelle une des plus émouvantes et des plus admirables pages du livre des découvertes qui font la gloire de la marine française.

On imagine aisément par la pensée les principales phases de cette tragique odyssée. D'abord, le départ, tout de confiance et d'espoir.

C'est un matin d'avril 1785 ; le capitaine de vaisseau François Galaup, comte de La Pérouse, franchit la grille du chAteau de Versailles, en saluant les sentinelles qui lui rendent les honneurs dus à un des plus renommés officiers de la marine royale et à un gentilhomme en faveur. 11 gagne l'escalier de marbre pour arriver, au premier étage du palais, au salon de l'OEil-de- Bœuf, d'où il accédera au cabinet du Roi. Louis XVI l'attend à neuf heures sonnant.

Au bas de l'escalier, un garde de la marine l'arrête au passage, le chapeau à la main :

— Monsieur, s'il vous plaît, monsieur le maréchal de Castries vous prie de le voir avant l'audience du Roi, si vous en avez le temps?

— J'ai. plus d'un quart d'heure, monsieur de Sainl-Céran, et je suis aux ordres du Maréchal !

— Monsieur, je vous précède, et vous introduis...

Le garde de marine a pris par les corridors et gagne les appartements du

3a LES GRANDS NAUFRAGES

minislrc de la marine. Le comte de La Pérouse frappe amicalement sur Tépaule de Tenvoyé de M. de Caslries.

— Vous partez avec moi au premier jour, Sainl-Céran?

— J'y compte bien, Monsieur. C'est un grand honneur et un grand bonheur pour un marin d'ôtre à bord d'un vaisseau que vous commandez î

— Flatteur! vous ne parlerez pas toujours ainsi sur la Boussole; mais, j'espère qu'à tout le moins vous serez content du voyage, nous irons loin, Dieu aidant !

— Plus loin que le capitaine Cook?

— Plus loin qu'aucun Anglais n'est jamais allé!

M. de La Pérouse n'aimait pas les Anglais. Il le leur avait maintes fois prouvé avec autant d'insistance que d'éclat, et le vaillant mais téméraire et imprévoyant d'Estaing le tenait avec raison pour un de ses plus braves et plus précieux subordonnés.

Le maréchal de Castries, qui avait préparé par le relèvement de la flotte française la glorieuse paix de 1783, et l'abaissement de l'Angleterre, professait aussi pour La Pérouse la plus profonde estime.

Voici le marin en face du Maréchal qui, à cette heure matinale, s'abandonne au valet occupé du soin de sa toilette.

Il est encore enveloppé de basin pour garantir ses dentelles et son hautde-chausses des éclaboussures de poudre et de parfum.

La Pérouse, s'inclinant, a serré la main que le Maréchal lui tendait avec cette brusquerie courtoise qui est sa façon d'être.

^- Par Dieu ! mon cher capitaine, je croyais ne pas vous voir ! Et j'ai là des instructions que Sa Majesté m'a remises pour vous, hier, au sortir du conseil ; il convient que vous les lisiez avant de prendre congé du Roi. Vous en êtes à l'audience de départ?

— Oui, Monsieur le Maréchal ! La Boussole et V Astrolabe m'attendent à Brest. Tout est prêt.

— Votre personnel est au complet"?

— Absolument. J'aurai avec moi, sur la Boussole, les lieutenants de Glosnard et d'Escures, les enseignes Boutin, de Pierrevcrt et Colinet, les gardes de la marine Mel de Sainl-Ccran, de Monlarnal, de Roux d'Arbanel, Frédéric Broudon, le capitaine du génie du Monneron, l'ingénieur géographe Bernizet, le chirurgien-major Rollin, l'aslronomc Lepautc-Dagelet, le physicien de Lamanon, Tabbc Mongès, aumônier, les dessinateurs de Vancy et Prévost, le botaniste Collignon, l'horloger Guéry, plus 9. officiers mariniers et 77 hommes d'équipage.

Sur Y Astrolabe, commandé par M. le chevalier Fleuriot de Langle, nous aurons le lieutenant de Monti, les enseignes de Vaugras, d'Aigrcmonl, de la

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Borde-Marchaiiiville, le lieutenant de frégate Blondelle, les gardes de la marine de la Borle-Bouteroilliers, Law de Lauriston, Raxi de Flasson, le chirurgien Lavaux, Tastronome Monge, le médecin de la Martinière, le naturaliste Dufresne, le P. Receveur, aumônier, le dessinateur Prévost, oncle de celui qui est sur la Boussole, et le vice-consul de Russie, Lesseps, interprète; plus 8 officiers mariniers et 82 hommes d'équipage.

— Parfait! Parfait! Excellent choix! Couvrez-vous de gloire, mon cher La Pérouse ; vous combattez cette fois pour le bon renom de la science et de la marine française, et vous avez vaincu d'avance ! Quand on a battu l'Anglais jusqu'au fond de la baie d'Hudson, que ne ferait-on pas?... Jetez les yeux sur les instructions de Sa Majesté, mon ami, tandis que j'achève de m'accommoder, et pénétrez-vous de ses conseils, sans les prendre exactement au pied delà lettre. Le roi est trop bon. Je ne vous dis pas de verser le sang; mais, je vous recommande, moi, de n'y pas regarder à deux fois pour vous défendre, si on vous attaque! Mordieu! Nous avons un sabre, c'est pour nous en servir!... »

Et M. le Ministre de la marine, qui a passé la plus grande partie de sa carrière militaire dans la cavalerie, brandit d'un air menaçant son peigne à moustache, tandis que La Pérouse déplie respectueusement le communiqué royal et en lit le début ainsi conçu :

a Le sieur de La Pérouse, dans toutes les occasions, en usera avec beaucoup de douceur et d'humanité parmi les différents peuples qu'il visitera dans le cours de son voyage.

« Il s'occupera avec zèle et intérêt de tous les moyens qui peuvent améliorer leur condition, en procurant à leur pays les légumes, les fruits et les arbres utiles d'Europe, en leur faisant connaître l'usage qu'ils doivent faire de ces présents, dont l'objet est de multiplier sur leur sol la production nécessaire à des peuples qui tirent presque toute leur nourriture de la terre.

« Si des circonstances impérieuses, qu'il est de la prudence de prévoir dans une longue expédition, obligeaient jamais le sieur de La Pérouse à faire usage de la supériorité de ses armes sur celles des peuples sauvages, pour se procurer malgré leur opposition les objets nécessaires à la vie, tels que des subsistances, du bois, de l'eau, il n'userait de la force qu'avec la plus grande modération, et punirait avec rigueur ceux de ses gens qui auraient outrepassé ses ordres. Dans tous les autres cas, s'il ne peut obtenir l'amitié des sauvages par les bons traitements, il cherchera à les contenir par la crainte et les menaces ; mais il ne recourra aux armes qu'à la dernière extrémité, seulement pour sa défense, et dans les conditions où tout ménagement compromettrait décidément la sûreté des bâtiments et la vie des Français dont la conservation lui est confiée.

« Sa Majesté regarderait comme un des succès le« plus heureux de l'expédition qu'elle put être terminée sans qu'il en eût coûté la vie à un seul homme. »

Mais neuf heures sont près de sonner. Le commandant de la Boussole parcourt rapidement la fin du document venu du cabinet du Roi, puis présente ses compliments au Maréchal qui soupire en lui prenant la main :

« Vous partez au bon moment, heureux iportel! Vous ne trouverez pas chez les Papous des gazetiers et des encyclopfjdistes... et c'est là le bonheur! Allons ! Allons ! le Roi vous attend! Au revoir!... Si je le puis, j'irai à Brest vous voir partir! »

Arrivé à l'Œil-de-Bœuf, La Pérouse va trouver le salon du Roi presque désert. Louis XVI n'exige pas que son antichambre soit pleine, dès l'aubo, de courtisans oisifs. Il n'y a là que le personnel de service et deux ou trois hobereaux de province venus de leur garenne en habits démodés pour passer à TOEil-de-Bœuf sans aller plus avant, et reparaître dans leur campagne en faisant état de tout ce qu'ils n'auront point vu de Versailles, et de ce que le Roi ne leur aura point dit.

Dans son cabinet, Sa Majesté est debout devant une mappemonde. Elle se retourne, quand l'huissier fait entrer, en l'annonçant discrètement, le capitaine de vaisseau François Galaup de La Pérouse. Des cartes éparses çà et là gisent jusqu'autour de la mappemonde, et sur les caries des brochures anglaises et des relations de voyage et de navigation du capitaine Cook, bâillent entrouvertes à des pages cornées.

Cordialement le Roi accueille le brave officier qui tient, apparents, les papiers que le Maréchal vient de lui donner.

« Ah! ah! M. de Castries vous a remis mes instructions, monsieur?

— A l'instant même. Sire, et que Votre Majesté soit assurée que je m'efforcerai de tout faire pour m'y conformer religieusement !

— Je n'en doute pas, monsieur! vous êtes un homme plein d'humanité. Vous l'avez montré par votre façon d'entendre la guerre. Ce fut très beau à vous d'épargner l'Anglais vaincu, ainsi que vous le fîtes au Canada.

— . Il était encore plus beau, Sire, d'ordonner comme vous l'avez fait, dans le temps de nos guerres, de tenir comme sacré, où qu'on le rencontrerait, le bAtiment du capitaine Cook.

— Monsieur, cela était de droit. La science ajoute au bonlieur dos peuples, et quelle science est plus respectable que la géographie qui agrandit le domaine humain et tend à rapproclier et à améliorer les hommes par le commerce et la civilisation? 11 m'a donc paru bon, monsieur, qu'un marin tel que vous, à présent que la paix nous crée des loisirs, parlîl pour une longue croisière d'exploration autour du monde. Je ne vous impose pas

LE TRAGIQUE MYSTÈRE DE «L'ASTROLABE» ET DE LA a BOUSSOLE ^^ 39

d'itinéraire. Je vous engage pourtant à reconnaître, jusqu'au 70° parallèle, les côtes de la mer de Behring. Tenez-moi au courant de vos découvertes chaque fois que ce sera possible, et si loin que vous soyez, monsieur, croyez que le Roi de France est avec vous par la pensée... »

Louis XVI, sensible, montre une émotion si apparente que La Pérouse ne sait plus quelle contenance garder; et, quelques instants plus tard, la fin de Taudience venue, le brave marin se trouve tout naturellement dans les bras du Roi, qui Tembrasse du meilleur cœur.

M. de La Pérouse partit de Brest le l*"" août 1785, sur la Boussole ; son ami et compagnon d'armes dans la campagne de la baie d'Hudson, le chevalier F'ieuriotde Langle, le suivait sur V A slrolabe ; les deux frégates étaient en excellent état et approvisionnées avec soin.

L'expédition confiée à des marins aussi expérimentés s'annonçait au mieux. Le 13 août, elle relâcha à Madère où elle prit quelques subsistances fraîches, et six jours plus tard jeta l'ancre à Ténériffe où l'astronome Monge aborda pour procédera diverses recherches scientifiques. Puis, le 30, elle repartit vers la côte du Brésil, près de l'île Sainte-Catherine, pays de Cocagne où les filets jetés étaient retirés chargés à se rompre de poissons délicats, où les oranges sur le rivage se ramassaient à pleines panetières. Les équipages s'y ravitaillèrent, et, treize jours après leur arrivée, c'est-àdire le 19 novembre, les deux frégates reprirent la mer. Le 25 janvier 1786, La Pérouse doubla le cap Ilorn. Il se rendit à la baie de la Conception au Chili, où quelques réparations le retinrent quatre semaines. Puis il reprit sa course en mars ; fit de courtes stations à l'île de Pâques et aux îles Sandwich et enfin, le l"" juin, prit droit sa route vers le nord-ouest de l'Amérique.

Le 23 du môme mois, La Pérouse aperçut le mont Saint-Élie de Behring; il reconnut ensuite la côte sur une étendue de plus de 600 lieues. C'est alors que le premier coup du Destin frappa V Astrolabe et la Boussole,

Les deux frégates stationnaient, voiles carguées, â l'entrée de la baie des Français*, comme deux oiseaux de mer aux ailes lassées, après une longue et dure traversée.

La Pérouse fil en chaloupe une reconnaissance sommaire de la baie et releva l'emplacement de brisants extrêmement dangereux, sur lesquels le

i. Nom donné par La Pérouse à celle baie siluée sur la côle nord-ouesl d'Amérique, dans l'océan Pacificiue, à 58 degrés 37 minutes nord, el à 139 degrés 50 minutes de longitude orientale.

40 LES GUAXDS NAUFRAGES

-canot dont il s'était fait suivre manqua de se perdre. Remonté à bord, il résolut de faire exécuter des sondages par quelques-uns de ses officiers.

En conséquence, la biscaïenne de Y Astrolabe^ aux ordres de M. de Mar- -chainville, fut commandée pour le surlendemain, et il fit disposer celle de sa frégate, ainsi que le petit canot dont il donna le commandement à M. Boulin.

M. d'Escures, premier lieutenant, commandait la biscaïenne de la Boussole et devait prendre la direction générale de cette reconnaissance. Mais comme son zèle avait paru quelquefois un peu ardent au marin expérimenté •qu'était La Pérouse, celui-ci crut devoir lui donner par écrit des instructions, et des instructions si minutieusement détaillées, que M. d'Escures ne put s'empêcher de demander à son chef s'il le prenait pour un enfant, lui, d'Escures, qui était chevalier de Saint-Louis, et qui avait déjà commandé des bâtiments. M. de La Pérouse expliqua amicalement à son subordonné que, l'avanl-veille, le lieutenant qui suivait en canot sa chaloupe, avait talonné la pointe en voulant la raser de trop près.

« Hé! mon ami, ajoula-t-il, les jeunes officiers ne croient-ils pas qu'il est de bon ton, pendant les sièges, de monter sur les parapets des tranchées? C'est ce même esprit qui nous fait braver dans les canots les rochers et les brisants. Mais il faut que vous songiez que cette audace peu réfléchie pourrait avoir les suites les plus funestes dans une campagne comme la nôtre, •où ces sortes de périls se renouvellent à chaque minute. »

La Pérouse adjoignit à M. d'Escures M. de Pierrevert et M. de Montarnac, le seul parent qu'il eût dans la marine et auquel il était aussi tendrement 4îttaché qu'il l'eût été à un fils; jamais jeune officier n'avait donné plus d'espérances à ses chefs, et M. de Pierrevert avait acquis déjà ce qu'on attendait incessamment de l'autre.

A six heures du matin, le 13 juillet, comme La Pérouse l'avait ordonné, les canots se détachèrent des grands bâtiments. C'était autant une partie •de plaisir que d'instruction et d'utilité ; la petite troupe devait chasser -et déjeuner sous les arbres.

Au loin blanchissait la ligne de ressac ; la mer était belle et débonnaire.

... A dix heures, à la stupéfaction des matelots de la Boussole, le canot reparaît; il se rapproche faisant force de rames. On le signnie par des cris. M. de La Pérouse accourt sur le pont. Il se penche aux bastingages, interroge anxieusement le jeune Boutin, debout dans le canot.

« Qu'y a-t-il?... Quoi?... Une attaque traîtresse des indigènes? » Ce grand découvreur de mers et d'archipels, ce héros de l'aventure a un cœur de père; il est tout ému à la pensée du danger (ju'ont pu courir ses -officiers et ses matelots qui ne sont autres que ses enfants.

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